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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Chapitre 50 — Annexe 6
Le récit de ce voyage dans les "Souvenirs" d'André Bettencourt

Andre Bettencourt (1919-2007)
André Bettencourt (1919-2007)

(Ces pages sont extraites de l'un des deux volumes de souvenirs personnels qu'André Bettencourt a dictés ou rédigés, parus en 1999 et remis à sa famille et à quelques proches).

Mon histoire avec la Guinée, un pays qui a beaucoup compté dans ma vie, ou, plus précisément, mes liens avec celui qui en fut le président de 1958 à 1984, Ahmed Sékou Touré, remontent à mes débuts dans la politique. En 1956, Sékou Touré est député à l'Assemblée nationale française et membre, comme moi, de la commission des Territoires d'outre-mer. Malgré son parfait français, c'est un premier contact lointain, Sékou Touré n'étant que peu présent à la commission. Lorsque, en août 1958, le général de Gaulle effectue sa grande tournée à travers les pays de l'Union française, Sékou Touré, devenu vice-président du conseil de Guinée en 1957, fait un discours que le général — qui ne le connaissait pas — jugea d'une agressivité inacceptable. Préconisant le "non" au référendum constitutionnel organisé par la France, Sékou Touré devient le promoteur de l'indépendance guinéenne proclamée le 2 octobre 1958. Avec notre pays, les relations se dégradent au point d'aboutir à la rupture en 1965. Président de la République, chef du gouvernement et des armées, Sékou Touré engage alors la Guinée dans la voie du socialisme marxiste, obtenant l'aide de l'URSS puis de la Chine populaire. D'un pays relativement riche, il fera une nation pauvre et apeurée, voyant fuir les élites et tuer les opposants… En attendant, François Mitterrand était très lié avec Sékou Touré comme avec Houphouët-Boigny (Côte-d'Ivoire) car, ministre de la France d'outre-mer entre 1950 et 1951, il s'était efforcé de rendre les pratiques électorales plus transparentes dans les colonies. En janvier 1962, alors que la France est en froid avec la Guinée, le journal L'Express, quotidien à l'époque, demande à François Mitterrand (qui n'est plus ministre) de partir comme envoyé spécial pour réaliser un reportage sur la Guinée.
François Mitterrand me propose de l'accompagner, ce que j'accepte bien volontiers. Le président Sékou Touré étant très occupé, nous avons passé trois jours à l'attendre à l'Hôtel de France, à Conakry. Pour finir, il nous a fait signe et nous avons plongé, du jour au lendemain, dans l'ambiance des accueils officiels. A cette époque-là, la Guinée était brouillée avec son voisin, la Sierra Leone, dont le Premier ministre était Sir Milton Margaï, conseiller de la reine. Malgré l'indépendance récemment acquise (1961), il maintenait son pays dans la grande tradition britannique. La rupture avec Sékou Touré venait de ce que ce dernier avait fait l'objet d'une tentative d'attentat sur son hélicoptère en Sierra Leone. Les deux pays souhaitant reprendre leurs relations, Sékou Touré nous propose de l'accompagner en voyage officiel à la frontière pour rencontrer le président de la Sierra Leone et faire avec lui une tournée en Guinée.

Nous voilà, François Mitterrand el moi, dans l'avion du président guinéen, attablés en sa compagnie, tandis que les membres du gouvernement sont en retrait à l'arrière… A l'aérodrome de Kankan, nous attendons l'avion guinéen parti chercher Sir Milton Margaï. A son arrivée, Sékou Touré monte à bord pour le saluer. Le temps passe. les deux présidents ne redescendent pas ! L'attente se prolonge. Enfin, ils sortent de l'avion, le président guinéen soutenant le président de la Sierra Leone, précédé de deux personnes. Tous se dirigent vers les lavabos de l'aérogare et c'est, à nouveau, l'attente … Un autre avion arrive, un homme se précipite vers les lavabos. Nous apprendrons, plus tard, que c'était le médecin personnel de Sir Milton Margaï qui venait lui injecter sa dose de "remontants" ! En effet, peu après, le président de la Sierra Leone est apparu tête haute, saluant tout le monde avec aisance comme si de rien n'était. Je me souviens du stade de Kankan (ville réputée pour son commerce de pierres précieuses) au sein duquel les deux présidents prononceront de magnifiques discours, jusqu'au moment où Sir Milton Margaï s'effondre, à nouveau en crise de manque… On lui fait sa piqûre, et nous nous envolons pour une tournée à travers les principales villes de Guinée, François Mitterrand et moi coincés entre les deux présidents !

Nous survolons la magnifique région d'élevage du Fouta-Djallon, au nord-est de Conakry, jusqu'à Labé, ville du grand seigneur Peul, Saïfoulaye Diallo, président de l'Assemblée nationale.

Là était prévu un déjeuner réunissant autour du président de l'Assemblée nationale, Sékou Touré, Sir Milton Margaï et nous-mêmes. A l'heure dite, Sir Milton Margaï ne vient pas. On l'attend à nouveau. Le président Sékou Touré finit par aller voir ce qui se passe et revient très contrarié : "Ca ne va pas, il faut prendre des mesures."
Après le déjeuner, nous allons nous reposer, François Mitterrand et moi, dans une très jolie maison en forme de hutte, construite par un général français commandant l'armée de l'air (le général Bouvard, dont nous avons déjà croisé l'épouse, Hélène Bouvard NDLA), en bordure du terrain d'aviation. Au bout d'un moment, entendant du bruit dans le salon, je me précipite et trouve Sékou Touré très soucieux : "Le président de la Sierra Leone ne va pas bien. L'accueil final à Conakry est annulé. Nous devons dormir à Labé afin de le rapatrier dès demain, dans les meilleures conditions." Du coup, François Mitterrand et moi quittons cette petite maison habituellement réservée au président guinéen et sommes somptueusement accueillis par un homme d'affaires libanais. Mais quelle n'est pas ma surprise lorsque, ouvrant la porte de ma chambre, je vois détaler une centaine de cancrelats — gros insectes inoffensifs mais néanmoins repoussants !

Le lendemain matin, nous nous envolerons directement pour Freetown, Sékou Touré ayant terriblement peur que Sir Milton Margaï vienne à décéder en territoire guinéen. Heureusement, cette équipée s'est bien terminée…

De retour à Conakry, le président guinéen recevait deux jours après Heinrich Lübke, le président de la République fédérale d'Allemagne. Se succédèrent alors de très belles réceptions qui s'achevèrent par de somptueuses danses de réputation internationale. Là encore, François Mitterrand et moi figurons juste derrière le président de la RFA et Sékou Touré. Les gens commençaient vraiment à se demander ce que nous faisions là !
Avant de rentrer en France, nous sommes passés par le Mali pour rendre visite au président Modibo Keita, à Bamako. Le président du Mali cherchait à concilier des options progressistes révolutionnaires et radicales et le maintien de bonnes relations avec la France. Toutes options que l'on a pardonnées à Modibo Keita et non à Sékou Touré.


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