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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Chapitre 65 — Annexe 1
Extrait de l'ouvrage de Pierre Clostermann
L'Histoire vécue, un demi-siècle de secrets d'Etat Paris, 1998, Flammarion

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Pierre Henri Clostermann
(1926-2006)

Entre parenthèses figurent quelques précisions donnée par l'auteur, ainsi que des informations complémentaires données à l'auteur par Pierre Clostermann au cours d'une conversation téléphonique tenue le 26 eptembre 2002. Ces dernières sont en italique et en gras. Il faut savoir aussi que Pierre Clostermann était né au Brésil où son père était diplomate, et qu'il parlait donc assez bien le portugais. Par ailleurs, il était grand amateur de pêche sportive et même délégué de la Fédération mondiale de Pêche en Mer, ce qui explique également la suite. Pierre Clostermann est mort le 22 mars 2006, à l'âge de 85 ans, à son domicile de Monte quieu-des-Aibères (Pyrénées Orientales)

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António de Spinola
(1910-1996)

En septembre 1970, lors de mon séjour habituel à Sesimbra, je reçois la visite d'une délégation des Ratos, ancienne et respectée famille de pêcheurs, le grand-père et la grand-mère en tête, tous en larmes. Pour eux, comme pour les pêcheurs du coin qui me connaissaient depuis vingt ans, qui m'emmenaient en mer, ramaient pour moi à la recherche des espadons, avec lesquels je buvais des bières et des ginginhas le soir dans les petits bistrots des ruelle en pente, et que j'aidais dans leurs différends avec l'amiral Thomaz, ministre de la Marine et directeur des pêches, ainsi qu'avec les Affaires maritimes, j'étais le "Tio Coronel'', l'oncle colonel. L'appellation "oncle" étant réservée aux membres éminents de la collectivité de pêcheurs. Je m'efforce donc de consoler les Ratos et entre deux sanglots d'obtenir des éclaircissements sur les causes de leur chagrin. Je comprends que leur petit-fils mobilisé et soldat a sauté sur une mine en Guinée-Bissau, a été fait prisonnier et transporté grièvement blessé dans l'ex-Guinée française où les guérilleros ont un camp et une infirmerie-hôpital-prison à Konakry, et ce avec la bénédiction de Sékou Touré. La Croix-Rouge y est à peine tolérée, mais a pu prévenir la famille. Que puis-je faire ? :
— Demandez au président de la France de le faire libérer !

Ces braves gens m'accordent, après m'avoir vu si souvent dans des voitures officielles, des pouvoirs que, hélas, je ne possède pas. Je promets cependant d'essayer sans garantir le résultat.
Huit jour plus tard je suis à Paris et comme je ne puis déranger le président Pompidou pour cette triste histoire, je vais voir Jacque Chaban-Delmas — alors Premier ministre — qui me renvoie à Foccart !
— Si Foccart ne peut rien faire pour t'aider, personne, ne pourra.
Vieil ami et vieux complice, Foccart me reçoit dans son pigeonnier de l'Elysée, m'écoute avec attention et même un intérêt croissant, me dit que ce n'est pas de la tarte [sic] et me demande de revenir dans une dizaine de jours.

Jacques Chaban-Delmas
J. Chaban-Delmas
1915-200

Une semaine plus tard il me téléphone et me dit de passer le voir.
— Mon cher Clostermann, je vous demande la plus totale discrétion, je ne vous ai pas vu, je ne vous ai rien remis …
Je jure sur les saintes huiles, et il me donne alors une enveloppe grand format épaisse qui contient une série de photos de Konakry renseignées et une carte de l'amirauté mise à jour des fonds le long de la ville et des plages.
— Je ne veux absolument pas savoir ce que vos amis vont faire de ces documents, vous m'avez bien compris ?
Revenu à Lisbonne, j'ai une réunion au mess du ministère de la Défense à Monsanto où je déjeune avec Spinola qui a été rappelé spécialement de Guinée où il commande en chef.
Spinola, c'est le genre de notre général Giraud 1943, un peu caricatural, monocle en plus, moustache en moins ! Avec deux de ses officiers d'état-major nous passons les documents de Foccart à la loupe. Le photos verticales sont excellentes. On peut compter les poules dans les poulaillers.
Cinq cercles au crayon gras indiquent les maisons des demoiselles locales que Sékou Touré honore à tour de rôle.

General Henri Giraud -1879-1949
General Henri Giraud. 1879-1949

L'hôpital et le camp de prisonniers sont clairement définis ainsi que leurs défenses, et la carte des fonds permettra aux chalands lourdement chargés d'accoster sur la grève, larguant les troupes d'assaut à pied sec.

L'opération nom de code Mar Verde du 22 novembre 1970 va réussir au-delà de toute espérance. Les commandos débarquent au milieu de la nuit sur la plage de Konakry, et à l'heure dite, deux frégates portugaises (de construction française !) ouvrent le feu avec des obus éclairants tandis que les canons automatiques Bofors montés sur les chalands arrosent en tir direct les fenêtres de la caserne. La garnison en état de panique totale s'enfuit, tire sur tout ce qui bouge, sur les civil et dans le désordre, même sur la garde présidentielle dont le tenues camouflées ressemblent à celles des commandos. Ces derniers, bien menés par d'excellents officiers, libèrent rapidement les prisonniers et récupèrent les blessés à l'hôpital. Les paras portugais arrêtent aussi des dirigeants nationalistes. Ils recherchent en vain Sékou Touré qui se trouvait dans une sixième maison d'où il s'est éclipsé pour filer dans la villa voisine, domicile du consul soviétique (l'auteur n'a jamais entendu parler de cette version ; il est peu probable, comme Clostermann l'affirme à la ligne suivante, que tous ces événements aient pu se passer "en moins d'une heure". Sékou Touré s'est d'ailleurs rendu à la radio pour y lancer une proclamation alors que les commandos portugais étaient encore en ville.). En moins d'une heure, l'opération Mar verde avait atteint tous ses objectifs, les assaillants e retirèrent en bon ordre, pratiquement sans pertes, juste un tué et quelques blessés.

[Erratum. — Sékou Touré ne se rendit pas en personne à la radio. Il enregistra sa déclaration à la Présidence. — T.S. Bah]

Quand le correspondant de l'Associated Press fut sorti de sous son lit et eut circulé dans les rues, il écrivit avoir généreusement compté environ deux cents morts civils et militaires guinéens … (la mission d'enquête de l'ONU, composée de délégués des pays membres et dont faisait également partie François Giuliani, journaliste français devenu fonctionnaire de l'ONU et qui a été, après l'auteur dont il est devenu l'ami, porte-parole des secrétaires généraux Waldheim, Perez de Cuellar et Boutros-Ghali, a estimé à 350 environ le nombre de tués). Le lendemain Sékou Touré hurlait aux quatre vents qu'une puissante escadre franco-portugaise avait débarqué des milliers d'hommes, massacré des femmes et des enfants, en appelait à l'ONU, etc. (dès le lendemain, Sékou Touré a mis en cause le Portugal ainsi que les exilés guinéens ; la France, comme l'Allemagne fédérale, n'a été mise en cause que plusieurs semaines plus tard).

Jacques Foccart
Jacques Foccart. 1913-1997

Le retour fut triomphal et Spinola, décrété héros national et décoré de l'ordre de la Tour et des Épées, devint l'homme le plus populaire du Portugal. Quant à moi, le ministre de la Défense me remit la cravate avec plaque du Mérite militaire ! La plus belle récompense me fut cependant accordée par la famille Ratos venant en cortège avec les pêcheurs de Sesimbra et la musique municipale accompagner leur petit-fils libéré qui commençait à se déplacer avec des béquilles. La mère et la grand-mère m'ont fort embarrassé, agenouillées, m'embrassant les mains, larmes, rires de bonheur, quelle joie ! Le mois suivant, avec le professeur Cordeiro, nous l'avons fait équiper d'une prothèse moderne.
L'ONU dan son hypocrite candeur, sous la pression de pays non engagés, de la Russie, de l'Angleterre et des USA, explosa de rage et seule l'abstention de la France, équivalente à un veto au Conseil de sécurité 41, annula les motions et les condamnations (ce n'est pas exact ; la France a voté au Conseil de sécurité en faveur de la résolution 289 du 23 novembre 1970 exigeant l'arrêt de l'attaque armée et dépêchant sur place une mission d'enquête — cette résolution fut adoptée à l'unanimité — et s'est abstenue — seule — sur le vote de la résolution 290 du 8 décembre 1970 condamnant le Portugal pour l'invasion du territoire guinéen). De Gaulle à Colombey et Pompidou à l'Élysée ont dû trouver l'affaire plaisante si Foccart leur en a raconté l'origine (Pour de Gaulle, c'eût été difficile, car il était mort depuis près de deux semaines au moment de ce débarquement). Pompidou n'avait probablement pas voulu voir le "machin" se mêler d'une affaire dans laquelle la France pouvait être impliquée, même indirectement, du fait que la Guinée était un territoire francophone, et de l'aide militaire au Portugal !

Note
41. Au Conseil de sécurité l'abstention d'un membre permanent n'équivaut pas à un veto. La France s'était également abstenu en décembre 1958 sur la résolution recommandant l'admission de la Guinée à l'ONU.


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