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Editorial


Ursula Baumgardt
Une fable politique de Djibi Thiam

Littérature guinéenne
Notre Librairie. N°88/89 Juillet-septembre 1987. Pages 100-103


Je voudrais parler ici d'un « oublié» de la critique, Djibi Thiam.
Aucune information sur cet auteur ne m'est accessible, si ce n'est son unique roman, Ma Soeur la panthère (Laffont), qui, en dépit de l'apparence, me semble bien s'inscrire dans une thématique politique globale que l'on trouve par exemple chez Fantouré, Sassine et Monénembo.

Le chasseur et la panthère

En effet, dans un premier temps, l'ouvrage de Djibi Thiam, paru en 1978, semble être tout à fait apolitique. La couverture et le texte de présentation ne peuvent que créer cette impression-là : le lecteur potentiel voit le dos musclé d'un Africain, équipé d'un arc et d'une flèche rouges, encadrant une panthère en face du chasseur.
La forte coloration de la couverture se retrouve dans le texte de présentation qui promet au lecteur de l'introduire « dans la vie africaine », c'est-à-dire « les traditions, la coutume et les superstitions ».
A cette présentation qui range le texte du côté de l'exotisme s'ajoute une action non moins « exotique » qui se déroule en Afrique pré-coloniale 1, dans une société isolée qui vit de la chasse et de l'artisanat traditionnel. Le lieu de l'action est Koundjeya, un village situé dans la région côtière de la « brousse guinéenne » (p. 7), éloigné de trois à quatre jours de marche à pied de Gonfata (p. 69), un village plus grand. C'est dans ce cadre spatial bien délimité que se déroule l'action. Celle-ci ne dure que quelques jours et s'articule autour de la chasse d'une panthère, réalisée par le personnage masculin le plus important, Bamou.

Un village perturbé

Cependant, si l'on fait abstraction des événements concrets qui constituent cette « histoire banale », une lecture plus politique est possible :

Un récit initiatique

A travers sa structure, le déroulement de l'action rappelle un récit initiatique: le héros subit des épreuves difficiles, il les dépasse et sort renforcé de l'épreuve 2 :

Bamou, gravement blessé à la jambe, doit quitter le village pour se soumettre aux « trois épreuves successives de la vérité, de la purification et de l'initiation supérieure (p. 202). Il n'exercera plus sa profession de chasseur, mais il est admis dans le Conseil des Sages » (p. 203).
Cette première lecture, focalisée sur l'évolution du héros, peut être complétée par une deuxième lecture qui, cette fois-ci, tient compte du rapport entre le totem et la population :

Des stratégies de lutte

A ce niveau du conflit, deux stratégies de lutte sont développées. La voix du narrateur, neutre et retirée derrière celles des personnages, intervient dans la présentation de ces deux stratégies :

« (Le) Grand Chef Mangabé, petit souverain autoritaire de la région» (p. 69) 3, ordonne la chasse à la panthère pour freiner la panique de la population et pour sauvegarder son propre prestige : « Pour le Grand Chef Mangabé non plus, cette situation ne pouvait plus durer. (…) Si elle devait se prolonger, elle porterait, sans aucun doute,. un coup fatal à son prestige et à son autorité. Triste ironie du sort : pour une fois qu'il n'était pour rien dans les tourments qui affligeaient ses administrés, il paraissait tout à fait désemparé» (p. 71- 72).

Cette stratégie de la lutte sans merci qui repose uniquement sur la volonté du chef d'assurer son influence politique est contrecarrée par Bamou :

« Il faut que l'exécution ait lieu au cours d'un duel royal. Il n 'y a aucune gloire à tuer un frère, quelle que soit sa faute. Pour moi, la panthère n'est pas une ennemie. C'est une soeur, et elle le restera» (p. 117), mais une « soeur » qui doit être tuée.

Pendant sa préparation à la chase et au cours de la lutte elle-même, Bamou réfléchit à ses actions. C'est ainsi qu'à travers le monologue intérieur de Bamou se concrétise une stratégie de lutte respectant les règles suivantes: apprendre à connaître l'ennemi à travers son observation, se cacher soi-même, augmenter ses propres capacités d'observation, anticiper les réactions de l'adversaire par la réflexion (p. 134), ne pas se fier à l'apparence (p. 141), être attentif et prudent (p. 142), amener l'adversaire à se montrer (p. 145), écarter des sentiments qui pourraient être dangereux, et ne pas prendre l'ennemi pour un ami (p. 148), recourir à la ruse pour gagner du temps (p. 151); enfin exploiter l'avantage de sa meilleure connaissance du terrain (p. 153), ne rien laisser au hasard (p. 157) et ne pas avoir mauvaise conscience par rapport à l'adversaire car la lutte est une lutte à armes égales (p. 175).
Lu de cette façon, le texte oppose deux stratégies de lutte : du côté du chef, il s'agit de la lutte pour assurer son pouvoir, du côté de la population villageoise, c'est la lutte pour assurer la survie.
La lutte de Bamou, représentant de la population, comprend deux aspects : un premier temps et au niveau de la narration, c'est d'abord la lutte contre un allié, devenu provisoirement ennemi. Mais à travers la lutte contre la panthère, il s'agit également d'une lutte contre le chef, en ce sens que la communauté villageoise impose à celui-ci la stratégie qu'elle croit appropriée.
La lutte contre la panthère devient ainsi un moyen de lutte contre le pouvoir politique établi, et ceci à travers une série de substitutions progressives « panthère/pouvoir politique établi ». Cette lutte, objectif premier, devient de cette façon un moyen pour atteindre le pouvoir. Elle se transforme donc en stratégie politique, illustrée à travers le combat contre la panthère. Mais selon le principe des substitutions, elle peut être lue également comme une stratégie de lutte politique plus large et plus générale. La confrontation directe avec la panthère, décrite dans ses différentes étapes et commentée par les réflexions de Bamou, peut en effet être lue comme une stratégie de la subversion, réalisée sur le plan littéraire à travers la métaphore de la chasse 4.
La lutte subversive en tant que lutte du plus faible contre le plus fort apparaît ainsi et à travers le combat «panthère — Bamou » comme une lutte à trois phases :

La lutte subversive aboutit ainsi à une victoire possible du combattant de prime abord plus faible sur son adversaire. Cette victoire est possible, car l'adversaire, tout en possédant la force et une extraordinaire capacité de combat, finit par être aveuglé par le combat lui-même, de telle sorte que la lucidité du plus faible luirait défaut.

Une intervention étrangère

Si on lit le combat entre la panthère et le chasseur à ce niveau comme une métaphore de la lutte politique subversive, il se pose une dernière question : si le combat contre la panthère peut être lu comme une lutte indirecte contre le pouvoir politique établi, on peut se demander si le pouvoir politique serait devenu l'ennemi de la population comme l'est devenue la panthère. Dans ce cas, on pourrait comprendre l'empoisonnement de la panthère par un groupe étranger à la communauté villageoise comme une intervention étrangère tout court. L'image de l'impérialisme, empoisonnant l'allié de la population de telle sorte qu'il devienne son ennemi, ne serait alors pas loin.
Cette lecture s'inscrirait dans le cadre des analyses politiques, cherchant à expliquer l'évolution du système politique guinéen sous le règne de Sékou Touré, et elle est davantage suscitée par ces analyses que par le texte de Thiam lui-même: l'une de ces positions consiste effectivement à expliquer que le durcissement du régime serait intervenu après des actions impérialistes déstabilisatrices 5.
Cependant, le texte littéraire, tout en s'inscrivant dans cette discussion qui lui est tout à fait contemporaine, n'est pas explicite par rapport à l'origine du conflit entre la population villageoise et le chef de Gonfata. Cette question n'est pas centrale pour le texte, qui, même s'il voulait l'aborder, se heurterait aux limites narratives, imposées par le choix de la chasse à la panthère comme symbole de la lutte contre le pouvoir.
Indépendamment de cette question, il me semble être tout à fait clair que le texte de Djibi Thiam permet une lecture plus politique que ne le suggèrent la présentation du livre, le cadre temporel et l'action apparemment « simple » et « innocente ». D'une certaine manière, le texte, en thématisant la subversion comme l'une des stratégies de la lutte politique, devient « subversif » lui-même : en racontant une « histoire banale », il semble être apolitique. En reproduisant la structure de certains contes initiatiques, il emprunte leur aspect subversif et le souligne à son tour. Enfin, en situant l'action dans une société pré- coloniale, mais guinéenne, il crée suffisamment de distance temporelle pour pouvoir participer à la discussion avec d'autres auteurs guinéens qui, eux, choisissent souvent un cadre spatial différent, « non-guinéen », pour parler des possibilités de la transformation sociale d'une société postcoloniale et dictatoriale.
Dans cette discussion, les possibilités d'action évoquées sont l'exil comme « solution » douloureuse et problématique 6, l'action ponctuelle et limitée d'un individu dans le cadre restreint que lui accorde la société 7 ou enfin la lutte politique organisée clandestinement et aboutissant à un coup d'État 8. Ma Soeur la panthère apporte une solution différente en présentant la subversion comme une réussite. La conception même de cette forme de subversion peut être discutée, ce qui n'est pas mon propos ici, mais à coup sûr, le texte de Djibi Thiam s'intègre en tant que réflexion politique dans la production romanesque des auteurs guinéens contemporains.

Notes
1. Le texte ne contient aucun indice qui pourrait être compris comme une allusion à la colonisation ou à la Guinée postcoloniale.
2. On pourrait penser ici aux grands récits initiatiques peuls, Kaïdara, L'Eclat de la grande étoile et Le Bain rituel, publiés en version peul-francais et en vers dans la collection des « Classiques Africains », et à Njeddo Dewal, NEA, 1985, présenté en français et en prose par Amadou Hampâté Bâ. La forme de ces récits varie, mais si l'on considère globalement l'organisation de l'action, on retrouve le mouvement « épreuve — épreuve réussie — réconfort ».
3. L'intervention du narrateur se manifeste ici dans l'opposition ironique de « grand » et de « petit ». D'autres interventions portent sur la tradition, commentée explicitement par ex. p. 118, 127 et 129.
4. Selon cette lecture, la métaphore de « la chasse» se trouve à l'opposé de celle proposée dans Le Cercle des Tropiques d'Alioum Fantouré (Présence Africaine, 1972) : ici, « la chasse à la panthère» (p. 53-54) fonctionne comme une métaphore de la colonisation. De son côté, la métaphore de la colonisation apparaît à travers « la chasse à Condélo », le représentant d'une minorité (p. 115 ss) dans Wirriyamu de Williams Sassine (Présence Africaine, 1976).
5. Cf par ex Ursula Baumgardt, “Les grandes lignes des luttes politiques en Guinée (1946-1958)”, Le Mois en Afrique, n° 239- 240, déc. 1985-janv. 1986, p. 4-22.
6. Cf par ex. Les Crapauds-brousse de Tierno Monénembo, Seuil, 1979, ou Le jeune Homme de Sable de Williams Sassine, Présence Africaine, 1979, et le dernier roman de cet auteur, Le Zéhéros n'est pas n'importe qui. Sous des aspects différents, ces textes abordent tous la problématique de l'exil. Cf à ce propos : Ursula Baumgardt, « Exilliteratur: das Beispiel Guinea », Komparatistische Hefte, Bayreuth.
7. C'est le cas par exemple pour le personnage central dans Saint-Monsieur Baly de Wiliams Sassine, Présence Africaine, 1973.
8. Cf. le coup d'État organisé par le « Club des Travailleurs » dans Le Cercle des Tropiques » d'Alioum Fantouré.


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