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Ethnographie


Monique de Lestrange

Assistante au Musée de l'Homme, Paris

Les Coniagui et les Bassari (Guinée française)

Presses Universitaires de France. 1955. 83 pages.


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Chapitre Premier
Groupements tribaux et sous-tribaux démographiques

I. — Nomenclature

Ceux que les blancs (et, semble-t-il, les Malinké) appellent Coniagui et Bassari, s'appellent eux-mêmes respectivement awoen (pluriel : wawoen) et alian (plur. : belian), les premiers désignant les seconds sous le nom de ayaon (plur. : veyaon) et les seconds désignant les premiers sous le nom de azen (plur. : vezen) 1.
Le nom de tenda — sous lequel on a parfois désigné l'ensemble formé par les 5 populations: Coniagui, Bassari, Badyaranké, Tenda Boeni 2 et Tenda Mayo — semble avoir été donné par les Peuls. Conservant au milieu de populations très différentes, mandingues ou peules, un ensemble de coutumes qui les ont fait ranger par les ethnologues parmi les Paléonigritiques ou Vieux Soudanais, ces 5 petits groupes humains ont en effet en commun un certain nombre de caractères anthropologiques et ethnologiques. Il semble que les Tenda Boeni soient des Bassari devenus musulmans, très peu différents des Tenda Mayo (Mayo signifie en peul fleuve : ils habitent les rives du Koli-Ba). Les Badyaranké, quoique proches des Coniagui (en particulier du point de vue religieux) et des Bassari (greniers de terre crue très semblables par exemple), nous ont semblé trop différents (ils connaissent en particulier le tissage, inconnu des deux autres populations) pour être groupés dans une même description. Dans le travail ci-dessous, nous ne traiterons que des Coniagui et des Bassari.

II. — Situation

Coniagui et Bassari vivent à la frontière de la Guinée française et du Sénégal, près de la Guinée portugaise (cf. carte 2, in fine).
Sur le territoire des Coniagui (canton Coniagui de la subdivision de Youkounkoun, Guinée française), vivent à côté des Coniagui quelques Peuls et quelques Malinké, mais ils sont très peu nombreux (quelques dizaines). Au milieu de ce territoire se trouve le village, indépendant du canton Coniagui en 1949, de Youkounkoun, qui groupe autour du poste de la subdivision quelques centaines d'habitants — fonctionnaires ou commerçants — étrangers à la région. Mais on peut dire que dans l'ensemble, le territoire des Coniagui est peuplé seulement de Coniagui : 10.500 environ sur un territoire d'environ 300 km2, entre les 13° 2' et 13° 11' de longitude O. et les 12° 27' et 12° 40' de latitude N.
Au contraire, les Bassari (canton Ndama-Bassari de la subdivision de Youkounkoun, Guinée française et canton Bassari de la subdivision de Kédougou, Sénégal) partagent leur territoire avec des Peuls : ceux-ci habitent souvent les bas fonds tandis que les villages Bassari sont souvent perchés sur les crêtes. Ainsi, environ 7.600 Bassari s'échelonnent-ils du 12° 44' au 13° 2' de longitude O. et du 12° 15' au 12° 42' de latitude N., mêlés à au moins autant de Peuls, dans un territoire d'environ 1.400 km2.
Les cartes les plus détaillées concernant ces régions sont les feuilles Youkounkoun (Guinée) et Kédougou (Sénégal-Guinée) de la carte d'Afrique occidentale française au 1/200.000 (Service géographique de l'A. O. F. à Dakar et Service géographique de l'Armée à Paris).

III.—Données démographiques

Les renseignements 3 dont nous disposons à ce sujet, proviennent en partie de recensements administratifs consultés aux postes de Youkounkoun, en 1946 et 1948-49 et de Kédougou, en 1949, en partie d'une enquête personnelle.

A) Recensements administratifs
En Guinée, les Coniagui habitent le canton dit Coniagui, les Bassari le canton dit Ndama. Les chiffres relatifs à la population de ces deux cantons, de 1943 à 1947, sont réunis au tableau ci-dessous :

La population des cantons Coniagui et Ndama de 1943 à 1947
  1943 1944 1945 1947 Variation de 1943 à 1947
Canton Coniagui 11.054 11.211 11.111 10.783 — 2,4 %
Canton du Ndama, Fula 6.789 6.133 6.481 6.423 — 5,4 %
Canton du Ndama, Bassari 4.465 4.477 4.763 4.753 + 6,4

La presque totalité des habitants du canton Coniagui sont des Coniagui (en 1945, 10.584 sur 11.111 habitants). La légère diminution de leur effectif tient à 9 « villages 4 » sur 12 qui, en cinq ans, ont vu I'ensemble de leur population diminuer de 12 %. La diminution est surtout notable dans le « village » de Itiu qui était encore en 1943, et de beaucoup, la plus grasse agglomération Coniagui : ce « village » a perdu en cinq ans 34 % de ses habitants. Trois « villages » seulement voient leur population croître légèrement : Uyan, Ikota et Bantank, peut-être à cause de leur proximité de Youkounkoun. Ces mouvements de la population sont probablement imputables à un excédent de décès, mais de petites migrations de village à village ont pu également intervenir.
Dans le canton du Ndama, des Bassari vivent à côté de Fula : en cinq ans, les premiers ont augmenté de 6,4 %.
La densité est très variable selon les régions : la région habitée par les Coniagui (environ 300 km2) a une densité d'environ 35 habitants au kilomètre carré, mais elle est séparée des villages Bassari par un plateau désertique.

Les Coniagui
Aux 10.559 Coniagui recensés en 1945 dans le canton Coniagui, s'ajoutent 8 individus (7 hommes et une femme) recensés au Sénégal parce qu'habitant au delà de la rivière Mitji (cf. carte 1). Quelques autres, sans doute moins d'une dizaine, habitent le canton Bassari ou le canton du Badyar, vraisemblablement pour avoir épousé des Bassari ou des Badyaranké. On pourrait en somme, évaluer à 10.600 environ le nombre des Coniagui habitant leur pays en 1945 5. Ils y sont répartis en 65 agglomérations, dont la plus grande compte 904 habitants et la plus petite 11 seulement (soit plus de 80 fois moins) ; 31 ont moins de 100 habitants, 16 de 100 à 200, 8 de 200 à 300, 1 de 400 à 500, 1 de 500 à 600, 1 de 700 habitants et 1 de plus de 900. La moyenne est de 162 habitants.

Les Bassari
En 1945, dans le canton du Ndama, en Guinée, 4.775 hommes et femmes sont groupés en 35 agglomérations dont la plus grande a 515 habitants et la plus petite 22 : 15 ont moins de 100 habitants, 15 de 100 à 200, 4 de 200 à 300. La population des agglomérations Bassari est donc moins variable que celle des agglomérations Coniagui et la moyenne de 134 habitants correspond à une dimension assez fréquente chez les Bassari de Guinée. Environ 220 Bassari habitent des villages Fula du même canton (32 familles, soit environ 104 hommes et 116 femmes) et 42 le pays Coniagui (19 hommes et 23 femmes). Au Sénégal, dans le cercle de Kédougou, d'après le recensement de 1948, 2.380 Bassari habitent le canton Bassari et 150 la région de Niokolo. Le nombre total des Bassari vivant, tant au Sénégal qu'en Guinée, est donc approximativement de 7.600.

Carte du pays Coniagui
Carte 1. — Le pays Coniagui.

Répartition par âges des Coniagui et Bassari

La répartition selon le sexe et l'âge des Coniagui et des Bassari, à partir des recensements officiels, est donnée par les figures 1 et 2.
L'avenir du groupe Coniagui (cf. fig. 1) paraît compromis. Les individus de moins de 15 ans représentent 27 % de la population, chiffre légèrement supérieur seulement aux 24 % correspondant à la population à peine stationnaire de l'Europe du Nord, du Centre et de l'Ouest, en 1947, alors que le chiffre correspondant pour l'ensemble de l'Afrique atteint probablement 40 %.


Fig. 1 — Répartition des Coniagui selon l'âge et le sexe (Pyramide des âges)

L'avenir du groupe Bassari (cf. fig. 2) paraît lui aussi compromis. Les individus de moins de 15 ans représentent 28 % de l'ensemble des Bassari dont l'âge est approximativement connu, chiffre remarquablement proche de celui observé chez les Coniagui. Mais il existe des différences importantes entre les divers groupes Bassari. Ainsi à Négaré, 38 % des habitants ont moins de 15 ans, alors qu'au Sénégal, le chiffre correspondant ne dépasse pas 25 %.
L'estimation des âges par l'agent recenseur est si approximative qu'il ne faut pas attacher trop d'importance aux irrégularités de ces pyramides. Cependant, chez les Coniagui, le petit nombre des enfants de moins de 15 ans et, en particulier, de 10 à 15 ans, est d'autant plus frappant que le groupe d'âge immédiatement supérieur: 15-20 ans, est très fort, en réalité, le plus fort de tous. Chez les Bassari, la diminution de la fécondité est moins frappante, mais cependant visible sur la pyramide. Dans plusieurs régions du globe pour lesquelles les renseignements démographiques laissent à désirer, on trouve des irrégularités analogues dans les pyramides des âges. On peut donc penser qu'elles relèvent au moins en partie, d'une erreur systématique dans l'évaluation de l'âge, en particulier peut-être l'âge des enfants vers la puberté. La croissance est irrégulière et les enfants grandissent plus vite de 10 à 15 ans que pendant les cinq ans précédents ou suivants. Peut-être à cet âge les vieillit-on, leur attribuant par erreur 15 à 20 ans.

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Fig. 2 — Répartition des Bassari selon l'âge et le sexe (Pyramide des âges)

B) Enquête directe auprès des femmes

1,000 femmes Coniagui et 440 femmes Bassari de Guinée, âgées de plue de 25 ans, ont été interrogées, ce qui représente un échantillonnage satisfaisant de la population totale puisqu'il y avait, en 1945, chez les Coniagui, 2,217 femmes de plus de 25 ans et chez les Bassari un millier environ. Ces chiffres ont probablement plutôt diminué qu'augmenté de 1945 à 1949. Ainsi, près de la moitié des femmes de plus de 25 ans — jeunes (ayant approximativement moins de 30 ans), d'âge moyen ou vieilles (vraisemblablement toutes ménopausées) — ont été interrogées. Les groupes interrogés (cf. tableau ci-dessous) ont donc de fortes chances d'être représentatifs.

Nombre et âge des femmes étudiées
   Coniagui Bassari
Nombre de femmes 1.000 440
Age femmes jeunes 8 % 11 %
femmes d'âge moyen 82 % 82,9 %
femmes vieilles 9,8 % 5,6 %

Stérilité

La stérilité des femmes n'est pas volontaire : chez les Coniagui et les Bassari le sort de la femme stérile est généralement pénible et toutes les femmes souhaitent devenir mères. Cependant, chez les Coniagui, 6 % des femmes interrogées étaient stériles : 2,3 % des femmes jeunes, 6,3 % des femmes d'âge moyen et 12,2 % des femmes vieilles. Ce dernier pourcentage surtout est élevé. Chez les Bassari, 8,4 % des femmes interrogées étaient stériles, 10 % des jeunes, 6,5 % des femmes d'âge moyen, 32 % des vieilles.
Le pourcentage des femmes stériles est donc plus grand chez les Bassari que chez les Coniagui et plus grand dans ces deux populations chez les « vieilles » femmes que chez les « jeunes » et les femmes « d'âge moyen» 6. L'énorme pourcentage de femmes stériles chez les Bassari « vieilles » n'a sans doute pas une grande valeur à cause de leur petit nombre, mais il augmente le pourcentage de l'ensemble des femmes, alors que celui des femmes d'âge moyen est approximativement le même dans les deux populations.

Nuptialité

La nuptialité est très forte dans les deux populations. Chez les Coniagui, les hommes souhaitent des enfants et ne veulent pas prendre le risque d'épouser une femme stérile. Aussi une femme ne se marie-t-elle pas avant d'avoir eu au moins un enfant ; c'est dire que la stérilité est ressentie par la femme comme une lourde tare. Les femmes Coniagui stériles ont un statut pénible, elles restent souvent célibataires ou épousent tardivement un mari polygame ayant une ou deux femmes avec des enfants. Les célibataires sont très rares chez les hommes.

Polygamie

Sur 642 femmes Coniagui, 95,2 % ont eu leurs enfants d'un seul homme, 3,6 % de deux, 0,6 % de trois et de quatre ; sur 408 femmes Bassari, 88,7 % ont eu des enfants d'un seul homme, 8,3 % de deux, 0,73 de trois et 0,24 de quatre. Il faudrait ajouter à ces maris-pères un certain nombre de maris stériles pour obtenir le nombre exact de maris de chaque femme. Mais ces chiffres montrent que les femmes Bassari sont presque trois fois plus souvent polyandres 7 que les femmes Coniagui (46 sur 408, soit 11,3 % au lieu de 31 sur 642, soit 4,8 %. A ce fait correspondent d'ailleurs de fortes différences socio-nuptiales chez les Coniagui et les Bassari : les femmes Bassari se marient vierges (ou enceintes de leur fiancé) et divorcent souvent, alors que les femmes Coniagui ont plusieurs amants avant le mariage, mais divorcent moins souvent (cf. p. 66).

Fécondité

La fécondité est faible. Pour la femme Coniagui, le nombre moyen de grossesses est de 2,54. Les « jeunes » n'ont en moyenne eu que 1,1 grossesse, les femmes d'âge « moyen » 2,75, les « vieilles » 1,9. Le faible nombre de grossesses des femmes jeunes n'est pas étonnant: une femme Coniagui ou Bassari n'a guère plus d'un enfant tous les quatre ans. La coutume lui interdit, en effet, comme à la plupart des femmes noires, les rapports sexuels pendant l'allaitement, qui dure deux et même trois ans.
Chez les femmes Bassari, le nombre moyen des grossesses est de 3,48, nettement plus élevé que chez les Coniagui. Mais les différences selon l'âge ont la même allure que chez les femmes Coniagui.

Nombre de grossesses selon l'âge des femmes
Coniagui
Bassari
Ensemble des femmes 2,54 3,48
Femmes « jeunes » 1,1 1,44
Femmes « d'âge moyen » 2,75 3,83
Femmes « vieilles » 1,9 1,64

Le nombre des grossesses des « vieilles » Bassari est même encore plus bas (1,64) que celui des « vieilles » Coniagui (à cause du fort pourcentage de femmes stériles), alors que le nombre moyen de grossesses des femmes Bassari « d'âge moyen » est de 3,83, chiffre qui dépasse de plus d'une unité le chiffre Coniagui.
La fécondité des femmes Bassari est donc nettement supérieure à celle des femmes Coniagui. L'examen des femmes interrogées confirme ce fait: 27 % seulement des Coniagui interrogées étaient visiblement enceintes contre 59 % des Bassari.
37 % des femmes Coniagui et 159 °/OO des femmes Bassari ont fait une ou plusieurs fausses couches: en moyenne 1,16 chez les Coniagui, 1,58 chez les Bassari. L'ensemble des femmes Coniagui a fait en moyenne 0,043 fausse couche, l'ensemble des femmes Bassari 0,25, soit près de 6 fois plus.

Nombre d'enfants selon l'âge des mères
Coniagui
Bassari
Nombre moyen d'enfants pour l'ensemble des femmes 2,57 3,13
Femmes « jeunes » 1,1 1,1
Femmes « d'âge moyen » 2,66 3,48
Femmes « vieilles » 1,9 1,52

Natalité

En moyenne, les Bassari conçoivent environ un enfant de plus que les Coniagui, mais avortant plus souvent, elles n'en mettent au monde que 0,6 de plus : en moyenne 3,13 contre 2,57. Les différences entre le nombre d'enfants selon l'âge de ces femmes, sont du même ordre que celles observées pour le nombre de grossesses: les femmes âgées ont plus d'enfante que les jeunes, mais bien moins que les femmes « d'âge moyen ».

Mortalité

Malgré un nombre moyen de fausses couches 6 fois supérieur, les femmes Bassari sont plus fécondes que les femmes Coniagui (0,6 enfant de plus). Mais les femmes interrogées en 1948 avaient perdu un certain nombre de leurs enfants: 22,4 % pour les Coniagui, 44,1 % — soit le double — pour les Bassari. A cause de cette forte mortalité, les femmes Bassari avaient finalement moins d'enfants vivants : 1,73, que les femmes Coniagui: 1,81. Le nombre d'enfants par femme d'âge « moyen » est toujours plus grand que le nombre d'enfants par femme « jeune » et « vieille ».
La mortinatalité est 10 fois plus forte chez les Bassari que chez les Coniagui. La mortalité infantile est très forte pendant les quatre premières années : 43 % des enfants morts Coniagui et 69 % des enfants morts Bassari sont morts avant de savoir marcher, 33 % à 2-3 ans chez les Coniagui, 13 % chez les Bassari. Après les deux premières années, la mortalité décroît vite: 13 % à 2-3 ans, 3 % à 4-5 ans, 2 % à 6-7 ans, 1 % à 8-9 ans, etc., chez les Bassari. Chez les Coniagui, moins d'enfants (42 %) meurent dans les deux premières années, mais plus dans les années suivantes: 33 % à 2-3 ans, 10 % à 4-5 ans. Plus tard, les pourcentages sont très semblables : 2 % à 6-7 ans, etc.
Mais pourquoi les enfants Bassari meurent-ils deux fois plus souvent que les Coniagui et beaucoup plus tôt ? On a beaucoup dit qu'une partie des enfants noirs mouraient au moment du sevrage, qui est tardif. Nos chiffres ne semblent pas le démontrer pour les Coniagui-Bassari. Aucune différence apparente dans l'alimentation ni dans l'ensemble de la vie des enfants n'explique la mortalité différente des enfants Coniagui et Bassari.

Nombre, sexe et âge au décès des enfants décédés
  Coniagui Bassari
Pour 100 enfants nés
Nombre d'enfants décédé 22,4 44,1
Pour 100 enfants décédés
Sexe Garçons 47,32 54,71
Filles 52,67 45,28
Age Morts-nés 1,66 17,9
« Au dos » 42,08 51,92
2-3 ans 33,33 13,37
4-5 10,2 3,33
6-7 2,29 2,45
8-9 0,2 1,75
10-11 1,04 0,87
12-13 2,29 1,57
14 ans et plus 6,87 7,54

Proportion des sexes

D'après les recensements, pour l'ensemble de la population, la proportion des sexes : 89 hommes pour 100 femmes, est identique chez les Coniagui et les Bassari. Mais, chez ces derniers, il existe des différences entre groupes de villages: au Sénégal, il y a 95 hommes pour 100 femmes, en Guinée ce pourcentage s'abaisse à 86 et à Négaré à 81. Mais ce pourcentage est influencé par la mortalité selon le sexe et la composition par âge de la population.
Mais l'enquête nous permet d'observer la masculinité à la naissance. Au chiffre concernant les Coniagui de la présente enquête, on peut comparer celui concernant 225 enfants nés à la maternité de Youkounkoun, en 1946, 1947 et 1948. Ces chiffres sont rassemblés au tableau ci-dessous.

Proportion des sexes (taux de masculinité)
Coniagui
Bassari
A la naissance chez les enfants des femmes étudiées 91,9 103,1
A la naissance chez 225 enfants nés à la maternité en 1946-1948 85,95 — 
Chez les enfants des femmes étudiées vivant en 1949 92,2 91,9

Le taux de 103,1 garçons pour 100 filles chez les Bassari est très proche de celui observé en de nombreux pays : 105 garçons pour 100 filles. Mais chez les Coniagui, le taux de masculinité n'est que de 92 pour les enfants de 1.000 femmes et même seulement de 86 pour 225 enfants nés à la maternité de Youkounkoun. Ces chiffres anormaux demandent certainement une explication qu'on pourrait peut-être trouver dans le sexe des fausses couches.
La mortalité masculine étant un peu plus faible chez les Coniagui, beaucoup plus forte chez les Bassari, le taux de masculinité des enfants vivants est semblable dans ces populations : 92,2 chez les Coniagui, 91,9 chez les Bassari.

Taux de reproduction

Le taux de reproduction, c'est-à-dire le nombre de filles vivantes par femme, est plus bas chez les Bassari: 0,90, que chez les Coniagui: 0,98. Ceci concorde avec les différences constatées pour la fécondité, la natalité, la mortinatalité et la mortalité infantile.
Mais ce taux calculé pour l'ensemble des femmes Coniagui ou Bassari sans tenir compte de leur âge, n'a pas grande valeur. Si l'on répartit les femmes interrogées en femmes jeunes, d'âge moyen et vieilles, on obtient comme taux de reproduction des chiffres plus significatifs, rassemblés au tableau ci-dessous.

Taux brut de reproduction chez les Coniagui et les Bassari
Coniagui
Bassari
Ensemble des femmes 0,98 0,90
Femmes « jeunes » 0,52 0,18
Femmes « d'âge moyen » 1,05 1,02
Femmes « vieilles » 0,75 0,48

Les chiffres concernant les jeunes n'ont guère d'intérêt, puisque ces femmes n'ont pas terminé leur vie génitale. Les chiffres concernant les vieilles sont théoriquement les plus significatifs. Mais le petit nombre de femmes auxquelles ils se rapportent leur ôte de leur valeur. La forte proportion de femmes stériles parmi les femmes âgées entraîne évidemment un abaissement du taux de reproduction. Le fait que la stérilité soit moins forte chez les femmes d'âge moyen que chez les vieilles est d'ailleurs la seule caractéristique des femmes Coniagui et Bassari qui permette d'espérer une amélioration démographique.
Les chiffres mesurant le taux de reproduction des femmes d'âge moyen sont donc les plus importants. Quoiqu'ils dépassent 1, il ne faut pas y voir une preuve que les populations Coniagui et Bassari sont stationnaires. En effet, ce nombre de filles vivantes comprend un grand nombre de filles encore petites, et le nombre de filles des femmes interrogées qui atteindront l'âge d'avoir à leur tour des enfants est certainement inférieur à 1.
Les populations Coniagui et Bassari sont donc régressives. Leurs taux de reproduction ne font d'ailleurs que confirmer ce que d'autres faits démographiques ont déjà montré.

IV. — Migrations intérieure et extérieure

Les déplacements de cases à l'intérieur du village Coniagui peuvent être considérés comme une petite migration (cf. p. 18). Mais il existe de plus chez les Coniagui une véritable migration saisonnière des jeunes hommes, quittant leurs villages à la saison sèche — de décembre à mars par exemple — pour aller gagner quelque argent au Sénégal, en Casamance ou en Gambie britannique, le plus souvent en fabriquant des nattes de bambou, quelquefois en se louant dans des plantations (cf. p. 31). Ce phénomène, essentiel chez les Coniagui où presque tous les jeunes hommes adultes (dyorar, cf. p. 48) gagnent ainsi pagnes, perles, couvertures, argent, etc., commence aujourd'hui à gagner les Bassari.

V. — Histoire et tradition d'origine

La a préhistoire » de la région aujourd'hui habitée par les Coniagui-Bassari est fort mal connue. Joire (1947) a signalé un gisement de microlithes néolithiques dans la vallée de la Mitji et décrit aussi, à côté de cet outillage néolithique taillé, une hache polie provenant de la même vallée. Mais cela ne nous renseigne guère sur les populations qui ont précédé les Coniagui et les Bassari dans la région.
La plupart des auteurs pensent que Coniagui et Bassari se sont installés dans le pays qu'ils occupent actuellement à l'époque de Koli Tenguela (XVe siècle): les ancêtres des Coniagui et des Bassari auraient été les guerriers ou les esclaves de ces conquérants. Les traditions indigènes font venir ces ancêtres de l'est. Coniagui et Bassari seraient alors comme l'écrit Delacour (p. 290) « des descendants de populations autochtones établies, autrefois, dans le Soudan actuel et plus ou moins asservies et refoulées hors de leur habitat primitif par l'invasion de races étrangères ». Mais seules les légendes indigènes et les hypothèses de quelques voyageurs nous renseignent sur l'origine de ces populations.
Au contraire, nous connaissons par les chroniques peules l'histoire récente des Coniagui et des Bassari. « Pendant fort longtemps, écrit Delacour (p. 294), le peuple Tenda est resté isolé, presque sans rapport avec ses plus proches voisins ; il faut remonter à cent cinquante ans environ 8, pour trouver trace du premier qui se produisit. Le Peul Modi Sellou vint du Labé attaquer les Koniagui, il fut battu et tué à Novaré. » Vers 1830, les Bassari du Singueti furent réduits et islamisés par le père de Tyerno Ibrahima. Ces Bassari ont conservé leur langue : ce sont les actuels Tenda Boeni.
En 1867, Tyerno Ibrahima fonde le Ndama et s'allie à Moussa Molo, roi du Fouladou, contre les Coniagui. C'est le début d'une longue suite d'escarmouches entre Fula et Coniagui, qui tournent toutes à la confusion des Fula, en particulier en 1887, en 1896 et en 1900 — Tyerno Ibrahima l'échappe alors de justesse — jusqu'en 1904, date de la soumission des Coniagui à la France.
Les dernières années du XIXe siècle furent aussi marquées par des luttes des Coniagui avec les Bassari, les Badyaranké (qui, au cours de leurs luttes avec les Peuls et les chefs du Ngabu se réfugient chez les Coniagui) et les gens de Damantan au Sénégal (Alfa Nyabali).
Dès la seconde moitié du siècle dernier, les Coniagui avaient pris l'habitude d'aller en saison sèche aux comptoirs de Gambie, de Casamance et de Guinée portugaise, échanger des chapons, de la cire, de I'ivoire et même des prisonniers, contre des armes, de la poudre, du fer et du sel. Quelques voyageurs, ayant ainsi entendu parler des Coniagui, se rendirent dans leur pays: Rançon, en 1890, venu par la Gambie et la Casamance, séjourna quelques jours à Ifan. L'année suivante, ce fut Bailly qui traversa le pays Coniagui et en 1898, Maclaud demeura 3 quatre jours à Igunk et Inaware. A la même date, une décision administrative attribua le pays Badyar et Coniagui à la Guinée Un traité de protectorat venait d'être signé (1897) par quelques chefs Coniagui avec l'administrateur Adam, en Casamance. En 1899, après l'agression à Bussura de Tyerno Ibrahima contre l'administrateur Noirot, Bœuf descendit à Bussura, depuis le Sénégal, à travers le pays Coniagui.
En 1900, c'est la création d'un cercle comprenant le Ndama (le chef s'installe à Bussura), le Coniagui, le Bassari, le Badyar. Le lieutenant Lucas rencontre à Igunk, les chefs Coniagui, sauf celui d'ltiu ; c'est devant ce village qu'en 1902, le lieutenant Moncorgé se fait massacrer avec un sergent, 25 tirailleurs et des partisans Fula. En 1903, les chefs font leur soumission au Sénégal et sont emmenés visiter Conakry et Dakar.
En 1904, la mission pacifique Hinault échoue. Un poste avait été établi à Igunk. Il faudra, pour amener la soumission définitive des Coniagui, des forces importantes : une colonne vint du sud, une autre de Casamance, augmenter la garnison du poste. La répression fut sévère, les Coniagui s'en souviennent encore.
En 1904, le cercle de Bussura fut supprimé, les Bassari furent rattachés au cercle des Coniagui, le Badyar à Kadé, le Ndama à Touba.
En 1906, le cercle Coniagui est à son tour supprimé et rattaché au cercle de Kadé, en y laissant subsister le poste de Youkounkoun, comprenant le Bassari, le Coniagui et le Ndama. En 1910, le Gouvernement général attribue à la Guinée le pays Bassari. Le Sénégal contestait alors et conteste encore cette attribution, et pour toute la subdivision (cf p. 29). Mais, aujourd'hui, Coniagui et Bassari de Guinée font partie de la subdivision de Youkounkoun, subdivision du cercle de Gaoual.
L'histoire des Coniagui et des Bassari depuis le milieu du siècle dernier, et, en particulier, la malencontreuse histoire de leurs rapports avec l'armée française en 1902-1904, ont été décrites par Delacour (p. 294-296 et 370-373) et surtout par Maupoil (1954) qui utilisa pour cela les archives de Conakry.

Notes
1. D'après Delacour, 1912-1913, et Maupoil, 1941.
2. Ou Boïni.
3. M. de Lestrange, 1950-c.
4. Le recensement appelle « village » un groupe d'agglomérations désigne par le nom de la plus peuplée d'entre elles.
5. En 1949 un ou deux Coniagui étaient installés à Dakar, quelques autres au Sénégal ou en Gambie ; quelques tirailIeurs absents depuis longtemps ont pu ne pas figurer au recensement. Il semble que le nombre de ces émigrés sont aujourd'hui en augmentation.
6. Ce fort pourcentage de femmes stériles parmi les plus âgées des femmes interrogées permet peut-être d'expliquer le petit nombre d'enfants et d'adolescents actuels (cf. no. 1 et 2). Ce fort pourcentage de femmes âgées stériles est-il dû au fait que les femmes stériles vivent plus âgées que les femmes fécondes.
7. Si l'on peut appeler polyandrie des mariages successifs : une femme Coniagui ou Bassari n'a jamais plusieurs maris à la fois.
8. Ecrit en 1912.


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