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Denise Paulme
Les Gens du Riz
Les Kissi de Haute-Guinée

Paris. Librairie Plon. 1954, 1970. 324 p.


Chapitre III
Vie domestique


La nourriture est le premier des soucis quotidiens dans une société africaine. La collecte et la préparation des aliments forment une tâche absorbante qui s'inscrit dans une routine à la fois journalière et saisonnière : la ménagère doit préparer les repas de chaque jour avec toutes les activités accessoires que cela entraîne, nettoyer sa maison, surveiller ses enfants ; elle est encore responsable d'une partie du travail agricole ; le temps qu'elle peut consacrer à la cuisine varie donc selon l'époque de l'année.

Le riz, base de toute la nourriture, est toujours consommé réduit en une farine dont la préparation demande plusieurs opérations.
Une fois dépiqué (pour cela, foulé aux pieds), le grain est mis à cuire dans très peu d'eau ; on ne l'y laisse que quelques instants, pour aussitôt l'étaler au soleil sur des nattes ou des feuilles de bananier; les grains ainsi gonflés, dits maalo furula, seront ensuite pilés au mortier. Le riz ordinaire, pilé sans cette première cuisson, est le maalo gbèsa.
Maalo furula, maalo gbèsa, le paddy est mis à cuire le lendemain matin dans une marmite, les grains à peine recouverts d'une eau froide qui sera absorbée pax la cuisson. Sorti du feu, le riz doit sécher à l'ombre avant d'être écrasé à nouveau. Le pilage au mortier le réduit cette fois en une farine qu'il faut encore tamiser. Dernière opération, la ménagère prélèvera la quantité de farine qu'elle estime nécessaire pour le repas, la délaiera à froid, la versera dans de l'eau bouillante.
La bouillie préparée à l'eau et servie sans assaisonnement est le mumuntiyo. On la préfère accompagnée d'une sauce : mumu lamdo. Une sauce appréciée — il en existe plusieurs variétés — se prépare à l'aide d'arachides pilées, de soumbara (le « puant » malinké, condiment à base de graines de néré fermentées), de piments et d'oignons, le tout écrasé au pilon et cuit à l'eau bouillante. Un autre assaisonnement est à base de feuilles de manioc pilées au mortier, pressées, bouillies avec du sel et de l'huile de palme.
Les tubercules (manioc, patates, ignames) se consomment frais, cuits à l'eau avec du sel, de l'huile de palme, si possible un peu de viande, ou en ragoût 1. Séchées, les racines pilées au mortier sont préparées en bouillie, tuo.

La viande demeure un mets exceptionnel, tenu pour une friandise et qui n'apparaît que les jours de fête. L'animal a été tué en sacrifice (poulet, mouton, chèvre, bœuf) ou au cours d'une chasse fructueuse (antilope, phacochère, buffle, hippopotame). Le chasseur offrira au chef de canton un morceau de choix, épaule ou gigot ; le reste sera partagé entre tous les membres de son lignage ou tous les habitants du village selon la position sociale de chacun; une offrande qui comporte obligatoirement un fragment de foie est portée sur l'autel des chasseurs ; la tête et les pattes, réservées aux ancêtres, sont déposées sur l'autel familial. La viande se mange parfois grillée en brochettes ; plus souvent en ragoût qui relèvera la fadeur des farineux.

Les arbres fruitiers demandent peu de soins : bananiers, orangers, manguiers, ont été plantés pour la plupart sous l'influence des Européens. Les grosses bananes à chair farineuse se servent rôties, ou bouillies et trempées dans de l'huile de palme.

Le sel, helle, est jugé presque indispensable. On le trouve par petits tas sur les marchés, où son prix élevé — jusqu'à 0 fr. 50 la pincée, 5 fr. la petite calebasse — s'explique par sa provenance : les colporteurs l'apportent du Soudan, qui lui-même le reçoit des salines du Sahara. La cherté du sel a déterminé beaucoup de ménagères à reprendre ces derniers temps la préparation d'une potasse à base de cendres végétales, placées dans un entonnoir et sur lesquelles on verse de l'eau ; le liquide chargé de cendres est recueilli dans une poterie placée sous l'entonnoir et mis à bouillir jusqu'à évaporation ; le produit ainsi obtenu et mis en réserve dans un endroit sec, offre un aspect noirâtre et peu appétissant.
Le poivre, jadis si recherché par les explorateurs de ces régions, n'est guèze utilisé localement. On lui préfère des piments, et parmi ceux-ci les plus violents.

Le principal corps gras est ici fourni par l'huile de palme, extraite de l'enveloppe fibreuse du fruit ; sa préparation comporte plusieurs temps. L'homme « qui sait », adroit et courageux, monte au palmier (Elaeis guineensis) et coupe le régime de fruits mûrs ; au sol, chaque fruit est ouvert. Le régime, enfoui en terre, est alors recouvert d'herbes et laissé à fermenter pendant deux ou trois jours, au bout desquels commence le fastidieux travail des femmes, avec un premier pilage entre deux pierres. Les noix pilées sécheront au soleil dans un panier. Deux ou trois jours plus tard, la ménagère peut trier le contenu du panier, préparer les amandes de leur enveloppe fibreuse. Les fibres réunies dans une cuve en bois seront exposées encore deux ou trois heures au soleil avant que la femme jette dans la cuve des pierres chauffées au rouge, puis de l'eau ; à la surface de l'eau bouillante monte alors l'« huile rouge », tuèy masaña, qui sera vendue sur les marchés à raison de 0 fr. 50 ou 1 fr. le contenu d'une petite cuiller en calebasse. Vient ensuite le traitement des amandes de palme mises à nu : les femmes les font chauffer sur un feu jusqu'à ce que l'huile contenue commence à suinter ; pilent une deuxième fois les amandes dans un mortier où, comme sur les fibres, elles jettent de l'eau bouillante. Le corps gras qui monte à la surface est recueilli à la calebasse. Enfin, l'huile une fois refroidie et durcie, les femmes en malaxent des boules, baña, dont elles se serviront dans la cuisine ou qu'elles vendront sur les marchés, 0 fr. 50 ou 1 fr. la boule.

La seule boisson alcoolisée préparée localement est le « vin » de palme, en réalité sève de l'arbre. Pour recueillir le bangi, les hommes grimpent le long du tronc d'un Raphia sudanica jusqu'au bourgeon terminal en s'aidant d'une liane qui les ceinture. Ils découpent l'écorce sous le bourgeon, percent le tronc et fixent sous la blessure une gourde en calebasse, où la sève s'écoulera lentement par un conduit en feuille ; le liquide est transvasé matin et soir dans un autre récipient à l'aide d'une feuille roulée en cornet ; un bouchon en fibres de raphia forme filtre au fond de l'entonnoir et retient les impuretés. Le premier « vin », doux, est le yenya, assez méprisé et que l'on consent à partager avec les femmes ; après une huitaine de jours, la sève de l'arbre se charge en alcool : le börö s'écoulera pendant encore un mois. Enfin, plus fort que ce dernier, le kui est obtenu en perçant un trou rectangulaire dans la tige qui porte d'abord la fleur, plus tard le fruit ; de la blessure suinte d'abord une sève peu chargée en alcool; après deux ou trois jours vient le kui qu'on recueillera pendant quinze à vingt jours. Le vin de palmier-raphia (Raphia vinifera), obtenu par le même procédé, offre un goût légèrement différent et est en général plus estimé.

Quelques plants de tabac figurent dans tous les potagers situés sur l'arrière des habitations. Les indigènes semblent en connaître plusieurs espèces. Les feuilles mûres sont mises à sécher au soleil deux ou trois jours, puis liées ensemble pour être mises en réserve ou vendues. Le tabac est consommé sous plusieurs formes : fumé, chiqué, prisé. Les pipes indigènes, en terre, disparaissent devant les articles d'importation ; à la pipe, les jeunes gens préfèrent en général les cigarettes européennes, vendues sur les marchés au paquet ou à l'unité. Hommes et femmes âgés chiquent et prisent avec un égal plaisir. Les feuilles destinées à cet usage sont séchées au feu, froissées, pilées au mortier, mélangées à des cendres, du sel et aussi un peu de poivre, pour former un mélange violent. Les tabatières sont en corne, en bambou, en calebasse ; celles en ivoire, faites d'une pointe de défense d'éléphant, demeurent l'apanage des chefs.

Enfin les colas jouent un rôle important dans la vie sociale : offrir une cola est un geste de bonne compagnie. Aucun pacte ne se conclut sans qu'une noix blanche ait été ouverte en deux ; les intéressés en mangent chacun la moitié en prononçant une imprécation sur le partenaire qui manquerait à sa parole. Toute demande, qu'elle s'adresse aux vivants ou aux morts, s'accompagne obligatoirement d'une offre de colas. Ainsi la demande en mariage d'une jeune fille est toujours marquée par l'offre de quatre colas (quatre étant le chiffre symbolique de la femme dans tout le Soudan), soigneusement ficelées dans une feuille de colatier par un fil de coton et qu'un ami du père du jeune homme se charge de porter aux parents de la jeune fille, ainsi qu'une première étoffe, kura fölondo, le « premier pagne ». En présence du village assemblé, la fille doit accepter les colas — avec elles, le fiancé — ou les refuser ; on renvoie alors colas et étoffe. Plus secrètement, l'homme qui sollicite les faveurs d'une femme mariée lui fera tenir quelques colas blanches ; elle signifiera son refus éventuel en renvoyant au soupirant un nombre égal de colas, rouges cette fois. L'individu qui, par mégarde, a blessé son « camarade » ou un inconnu, a soin de lui faire aussitôt porter quelques colas et une poignée de coton brut, par un tiers qui s'arrange pour que la remise ait lieu en public ; la présence de témoins oblige la victime, sous peine d'offense grave, à accepter le cadeau, à croquer aussitôt une des colas offertes.
Autant et peut-être plus qu'aux vivants, c'est aux morts qu'on offre des colas. Elles forment l'accompagnement nécessaire de tout sacrifice, de toute oblation. Le suppliant ouvre en deux la noix, en dépose une moitié sur l'autel et croque l'autre sur-le-champ, partageant ainsi la nourriture de l'ancêtre invoqué. Lors d'un kyeo, d'un sacrifice exceptionnel au cours duquel une victime est égorgée et offerte dans un dessein précis, l'officiant, à la fin de la cérémonie, interroge les ancêtres pour savoir si le cadeau a été accepté ; il lit la réponse dans la manière dont les deux moitiés d'une cola jetées en l'air, retombent sur le sol, pile ou face — sans hésiter à recommencer au besoin son geste jusqu'à ce qu'il obtienne la réponse désirée.
Les colas jouent encore un rôle dans les serments : on affirme sa bonne foi en absorbant un peu de pâte de cola râpée mêlée à un féculent, pour cracher le jus rougeâtre devant l'autel. La valeur magique de la salive, émanation de l'être vivant (une salive rouge), joue évidemment ici un rôle important : c'est un peu de sa propre substance que l'assermenté, en crachant sur l'autel, met en contact direct avec la puissance invoquée.

La préparation des repas se présente donc ici comme une tâche infiniment plus longue et plus compliquée que dans notre société — pour un résultat qui peut paraître médiocre. Encore s'accompagne-t-elle de travaux indispensables, au premier rang desquels figurent corvées de bois et corvées d'eau. Il faut aller chercher de l'eau à la mare ou à la rivière matin et soir. Une bonne maîtresse de maison a toujours une ou deux jarres pleines qui attendent à l'ombre, ainsi que de l'eau chaude matin et soir pour la toilette. Aucun homme dans un village n'ira chercher de l'eau lui-même, c'est un des devoirs essentiels de l'épouse. Lieu de réunion habituel des femmes, le point d'eau du village correspond aussi à leur lieu de culte le plus important.

La quête du bois à brûler, qui se renouvelle chaque jour ou tous les deux jours, incombe toujours à la femme. Un homme ira couper du bois pour son chef, pour un Européen quand il en reçoit l'ordre ; pour sa femme, il se contente d'abattre sur son chemin un arbre dont sa compagne ira chercher les branches. On rencontre souvent près des villages des femmes portant sur la tête des fagots dont la longueur atteint parfois deux mètres. « Elle est allée chercher du bois », explication fréquente d'une absence qui peut durer plusieurs heures. Les fagots de bois à brûler sont un article aujourd'hui courant sur les marchés locaux; leur prix contribue à accroître le coût de la vie dans les centres.

Provisions d'eau, de bois, ne sont pas les seules : une bonne ménagère ne laisse pas épuiser ses réserves de grain, elle doit toujours avoir du riz prêt pour la cuisson; aussi voit-on les femmes, aux jours de pluie ou lorsque aucun travail spécial ne les réclame, piler plusieurs heures d'affilée. L'élaboration de l'huile, celle des sauces, demandent une série de manipulations délicates et prolongées. La femme ira encore chercher ses légumes dans son jardin, où elle les cueille au fur et à mesure de leur maturité. Ces tâches accessoires s'insèrent dans la routine quotidienne à côté des travaux réguliers d'agriculture, de jardinage ou de cuisine.
L'élaboration des repas est toujours longue. Une heure au moins doit être consacrée chaque jour au pilage du grain dans les mortiers et au vannage. La préparation des condiments peut demander de trois quarts d'heure à une heure (les légumes séchés doivent bouillir longuement) — une sauce aux arachides, près d'une heure. En tout, la confection du repas du soir prend une moyenne d'une à deux heures chaque jour, sans compter la collecte de l'eau et du bois.
La cuisine avec ses activités accessoires forme donc la plus lourde part de la routine domestique. A la préparation des repas s'ajoute le travail dans les champs ou dans les jardins. Aujourd'hui où beaucoup de jeunes gens émigrent pendant un temps, la maîtresse de maison peut voir sa tâche alourdie d'une partie du travail à la houe qui incomberait à son mari. Il arrive ainsi qu'en fin d'hivernage, alors que le grain se fait rare et que rien ne peut le remplacer, certaines femmes privées d'aide masculine soient trop fatiguées pour faire la cuisine et que les enfants doivent aller se coucher le ventre vide.
Il est vrai que si la cuisine est ici une tâche absorbante, la tenue de son intérieur ne demande pas à la femme un temps considérable. Une grande partie de la journée se passe en plein air, sous la véranda, ou dans la « cour », entre les maisons , on ne se tient à l'intérieur et l'on n'y fait la cuisine qu'en cas de pluie persistante.
A la fois cuisine et chambre à coucher, l'habitation kissi comporte une seule pièce, ronde, sans fenêtre; tout le jour vient par la porte 2. Au milieu, le foyer, plate-forme en terre battue, avec une marmite en fonte à trois pieds, ou posée sur un trépied. Simple bat-flanc en terre séchée sur lequel on étend une natte, le lit occupe tout un côté. Le mobilier comprend encore plusieurs récipients rangés le long du mur, les armes du maître de maison et ses outils. Un intérieur indigène paraît d'abord peu soigné, la suie a noirci la charpente du toit et le dessous des étagères qui forment parfois grenier sur les côtés. Le sol est simplement de la terre battue, qu'il faut souvent balayer. Dans les recoins les plus sombres sont rangées des cuvettes ou des calebasses où l'on garde le grain ; les vêtements pendent à des clous fichés dans la paroi. Au-dessus de la porte, une amulette, sara, défend le seuil. Dans l'encoignure de la porte faite d'une côte de fromager, une auge en argile est souvent ménagée, où traînent une bouilloire crevée, un flacon vide, une poignée de coton brut, parfois quelques pierres polies : c'est l'autel où l'on dépose les offrandes destinées au précédent propriétaire de l'habitation, enterré sous le sol même ou sous la véranda, contre le mur extérieur. Ailleurs, cet autel aura été aménagé par la femme, étrangère dans le village et qui implore là les siens.

Tenir la maison propre, tâche relativement facile, si, on la compare au travail d'une Européenne. Il faut néanmoins nettoyer, la maîtresse de maison se livre de temps à autre à un grand ménage. Le sol qui sert à la fois de table et de siège est balayé une ou deux fois par jour : le pédoncule qui porte les noix de palme sert de balai. Chaque année ou tous les deux ans, une nouvelle couche de boue fraîche recouvre le sol, sur lequel on laisse uriner les bébés qui se traînent encore; mais les malades, aussi longtemps qu'ils demeurent conscients, se font porter au dehors pour leurs besoins naturels. Les nattes sur lesquelles on dort sont fréquemment lavées et les couvertures étendues au soleil. Le nettoyage de la vaisselle est simplifié par l'habitude de partager à plusieurs le même plat, où les convives plongent la main droite, chacun à leur tour. La ménagère prépare habituellement un plat pour son mari et les « amis » de ce dernier ; un plat pour son beau-père; un plat pour les femmes et les enfants. La maîtresse de maison nettoie seulement quelques calebasses et cuvettes émaillées, qu'elle laissera sécher au soleil. Les poteries, achetées sur le marché — peu de femmes kissi sont potières, — les marmites en fonte, sont récurées avec des cendres au une poignée de gravier. Les cuillers en calebasse et les mouvettes, tyuo, sont gardées dans une poterie pleine d'eau et ne doivent jamais traîner par terre.

Enfin la lessive est un travail surtout, mais non exclusivement, féminin. Les vêtements sont trempés dans l'eau de la mare ou de la rivière, frottés de savon, puis battus contre une pierre. Ils ne peuvent résister longtemps à pareil traitement et se déchirent vite. Ils sèchent, étalés au soleil, souvent dans la poussière ou sur la paille des toits et prennent une teinte grisâtre qui désole leur propriétaire. Les femmes préparent le savon à partir d'huile de kobi ou de cendres de fromager, de manioc, de gbo (Ricinodendron africanum).... bouillies dans de l'eau additionnée d'huile de palme; la masse noire et gluante ainsi obtenue est pétrie en boules qui sont vendues sur les marchés à côté de savons européens, ceux-ci très appréciés, mais tenus pour un luxe. On trouve également sur les marchés des boules de bleu de lessive, qui comptent parmi les objets les plus demandés.

Jamais, même dans les coins les plus reculés, nous ne vîmes d'adulte totalement nu. La pudeur irait ici jusqu'à la pudibonderie.
Enlevée au couteau, battue au maillet, et mise à tremper, l'écorce du funda donnait jadis une étoffe portée indifféremment par les hommes et par les femmes ; l'écorce soutenue par une ceinture passait entre les jambes et retombait librement devant et derrière.
Les étoffes que l'on voit aujourd'hui sont de deux sortes : coton indigène dont les bandes étroites doivent être cousues ensemble, uni ou à rayures bleues longitudinales ; percales d'importation européenne, blanche pour les chemises masculines et les boubous; les femmes préférant les cotonnades imprimées de motifs variés, dont certains aux couleurs assez sombres, inspirés de batiks indonésiens.
Les enfants vont nus jusqu'à six ou huit ans, mais les bébés, surtout les fillettes, sont déjà protégés par de nombreuses amulettes portées en collier, en ceinture ou en bracelet. Le premier vêtement est un cache-sexe ou une très courte culotte, parfois aussi pour les garçons un lèmbo qui est le bila soudanais ; pour les fillettes, une ceinture à quatre pans flottants. Le costume s'allonge avec l'âge.
Adultes. Toute description de cet ordre ne peut que demeurer très générale, la fantaisie individuelle s'exerce ici librement. Hommes et femmes portent tous un cache-sexe, en coton pour les hommes ; chez les femmes, il s'agit d'une ceinture en perles bleues, enfilées sur du raphia ; beaucoup de ces perles sont importées en contrebande de Sierra-Leone par des colporteurs malinké.
La culotte, kuri binyo, aujourd'hui adoptée par presque tous les jeunes gens, est taillée soit dans du drill d'importation, blanc ou kaki, soit en coton indigène, ce dernier uni ou rayé. Les plus élégants y joignent une chemise européenne ou une veste « saharienne ». Mais beaucoup sont restés fidèles à la tunique en coton indigène, doma, sans couture sur les côtés et qui atteint les genoux ; une large poche est ménagée sur le devant. Les dimensions de la tunique peuvent beaucoup varier, chez certains elle se réduit à un rectangle d'étoffe (deux bandes laissant une ouverture pour passer la tête) contenant une amulette cousue à l'intérieur. En fait, la longueur du vêtement évolue en fonction des ressources financières et de la position sociale du porteur. Les chefs et les personnages importants arborent de longues tuniques en coton indigène rayé, faites de quinze bandes assemblées ; ou des robes flottantes en percale amidonnées, ces dernières souvent brodées de motifs peul ou haoussa, l'ampleur donnant l'impression de manches très vastes. Le cadeau d'une robe semblable par le chef à un personnage qu'il veut honorer, cadeau spectaculaire à l'occasion d'une fête, est un geste toujours commenté.
Seuls les hommes puissants : chasseurs, chefs, hommes âgés, peuvent porter le doma basio, la « tunique rouge » (plutôt brune) teinte à l'écorce et signe de virilité.
Le costume des femmes est beaucoup moins important et moins varié que celui des hommes. Il consiste le plus souvent en une simple étoffe enroulée autour des reins et maintenant le bébé assis dans le dos maternel : le kura d'une femme adulte comporte en général dix bandes assemblées, longues chacune d'un mètre environ, portées dans le sens de la largeur. Le pagne des fillettes s'allonge avec l'âge : quatre bandes, puis, à mesure que l'enfant grandit, cinq, six, huit bandes. Une autre étoffe est parfois jetée sur les épaules.
Dans les centres, les jeunes filles et les femmes aisées adoptent de préférence le costume malinké d'influence européenne, soit, sur le pagne qui tombe aux chevilles, une tunique en percale imprimée, à empiècement, cousue sur les côtés, les manches courtes faites de deux volants ; encolure carrée. Le costume se complète d'un mouchoir de tête, plié en triangle et noué en madras ; parfois aussi, d'un béret basque de couleur vive, dont l'effet peut sembler moins heureux.
La fantaisie la plus grande paraît présider au choix des coiffures. Le bonnet de police a été copié de multiples fois, il est la coiffure préférée des jeunes gens et des garçonnets — dont il peut constituer l'unique costume. Les chefs et les hommes importants apprécient le bonnet soudanais (bonnet « phrygien »), aussi la toque brodée d'or et le bonnet en velours rouge, vendus un prix exorbitant dans les boutiques des centres. Sur presque tous les marchés, un coin est réservé aux vieux chapeaux en feutre, toujours très demandés.
En fait de chaussures, on ne connaissait jusqu'à ces dernières années que des sandales en cuir brut, retenues par une lanière passant entre le gros orteil et les autres doigts. Les sandales de modèle européen, à lanières, se répandent aujourd'hui. Les militaires de retour dans leurs foyers ont aussi ramené leurs grosses chaussures à clous qui jouissent d'un grand prestige et que l'on ne sort qu'aux jours de fête, où les femmes élégantes, de leur côté, traînent des mules à talon compensé et dont le dessus est souvent taillé dans une toile cirée. Enfin les garçonnets, en décembre où les fruits sont mûrs, se fabriquent par jeu des sandales en gousse de tamarinier, fixées par une ficelle sur le cou de pied.

Les Kissi se lavent au moins deux fois par jour, soit dans un cours d'eau, soit au village, en ce cas de préférence à l'eau chaude. Sur l'arrière de chaque habitation un enclos est aménagé en douchière, à l'aide d'une palissade en rameaux de palme. Les bébés sont lavés matin et soir, abondamment savonnés puis rincés à l'eau tiède ; mais on ne les essuie pas et le petit patient, qui frissonne dans l'air frais, hurle.
Les poux paraissent assez rares. Pour s'en débarrasser, on rase le crâne qu'on lave ensuite à l'eau très chaude, en terminant par une friction à l'huile de palme. Les chiques sont plus fréquentes, surtout chez les bébés qui commencent à marcher et les recueillent en se traînant dans la poussière. Nous avons ainsi vu des enfants dont les orteils et tous les doigts étaient infestés ; la mère sortait adroitement les œufs à la pointe d'une aiguille, sans les écraser, mais la séance était longue et l'enfant pleurait.
Toute toilette un peu soignée se termine par une friction à l'huile de palme ou (dans le nord) au beurre de karité, dont l'effet, très plaisant pour la vue, offense cruellement l'odorat européen. Huile et beurre pour les soins du corps sont gardés dans de petites gourdes réservées à cet usage ou dans la coquille d'un gros escargot. Jeunes gens et jeunes femmes apprécient également le luxe que représentent les parfums européens de pacotille et surtout l'eau de Cologne (latikölön).
Les dents sont frottées vigoureusement chaque matin à l'aide de bâtonnets d'un bois très amer, le pèsèle (Paullinia pinnata), qui provoque une salivation abondante ; les bâtonnets sont effilochés à une extrémité pour donner les soies de la brosse.

Presque toutes les femmes portent sur le dos, la poitrine, les bras des scarifications, mèkiyo, dont le but serait exclusivement esthétique. Elles sont pratiquées vers l'âge de dix ou onze ans. La femme « qui sait » (pas de spécialiste) incise, à l'aide d'un couteau, parfois d'un tesson de bouteille, sans verser aucune poudre dans la plaie qui guérit en quelques jours. Les motifs les plus courants sont en forme de croix, de croix de saint André, de roue, de ligne brisée 3. Les scarifications des hommes, elles, présentent une importance religieuse et sociale ; réalisées en secret pendant la retraite de l'initiation elles sont le signe véritable de cette initiation, beaucoup plus que la circoncision, qui peut avoir été pratiquée sur des enfants très jeunes. Des cendres frottées sur la plaie provoquent un léger relief.

Certains vieillards portent encore l'ancienne coiffure masculine : cheveux longs, divisés en trois touffes séparées par deux raies longitudinales, chaque touffe terminée par une tresse ; alors que les têtes des jeunes gens sont rasées selon les modèles les plus variés. Les coiffures féminines, toujours très élaborées, doivent être refaites tous les quinze jours environ.
Les multiples bijoux : ceintures, colliers, bracelets, bagues, en aluminium ou en cuivre, ne sont pas portés dans un but de seule décoration, mais souvent comme talisman (une canine de léopard est l'un des plus fréquents) ou comme insigne d'autorité sociale. La verroterie européenne est très en faveur : pas une femme, pas une fillette, qui n'arbore un collier aux couleurs vives, d'un effet toujours très heureux sur la peau noire.

Notes
1. Les Kissi connaissent deux espèces de manioc, doux et amer. Ce dernier, épluché, doit tremper deux ou trois jours avant de pouvoir être consommé.
2. Sous l'influence européenne, les murs sont aujourd'hui faits de briques en terre crue mêlée à de la paille, séchées au soleil puis posées l'une sur l'autre, une brique du rang supérieur chevauchant toujours deux briques, du rang inférieur ; une couche de boue humide, étendue le plus souvent à la main, sert de mortier. Dans le mode antérieur de construction, encore en usage dans les villages écartés, la paroi est un simple treillis de branches et de lianes recouvert de torchis. Les quelques maisons rectangulaires qu'on voit aujourd'hui dans les chefs-lieux de canton appartiennent à des évolués et sont imitées des habitations construites dans les centres pour les fonctionnaires, Européens et indigènes.
3. Modèles de scarifications dans P. Germann, Die Völkerstamme..., pl. 2, p. 21.


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