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Fernand Gigon
Guinée, Etat-pilote

Paris, Plon, 1959. 109 p.


Deuxième Partie

Chapitre IV
La démocratie pendulaire

Dans le palais de la présidence, au premier étage, la grande salle qui accueillait autrefois les hôtes du gouverneur de la France pour y fêter le 14 juillet, accueille aujourd'hui le Conseil des ministres de la neuve République de Guinée. Ils prennent place autour d'une immense table rectangulaire. Selon le caractère des discussions, le président Sékou Touré s'assied au centre de ses ministres, ou à l'extrémité de la table.
Dans un coin, un appareil à air conditionné ronronne et absorbe l'humidité. En même temps, il fait baisser la température de 4 à 5 degrés par rapport à l'air ambiant. On se croirait alors dans une oasis. Quelques fauteuils rouges jettent une note aigre dans la demi-clarté qui inonde la salle. Une carte dAfrique qui se reflète sur la table, envahit une paroi. Une autre, de la Guinée, fait face au président. Un relevé de Conakry occupe un chevalet de peintre.
— Nous sommes un club de copains, me disait un jour le secrétaire à l'information Diop Alassane. Nous nous connaissons tous. Nous sommes à peu près du même âge et avons fréquenté pratiquement les mêmes écoles. Une seule exœption : le ministre de la production qui est Français et que nous considérons vraiment comme un frère.
Ce Conseil des ministres est le plus jeune du monde. Il se compose de douze personnalités, dont quatre universitaires, et accuse un âge moyen de trente-neuf ans. Sept secrétaires se partagent les charges d'État, le secrétariat à la présidence, à la douane, à la fonction publique et à l'information. Eux, ont un âge moyen de trente-six ans. Ce Conseil bat encore un autre record : il possède le plus jeune ministre des Finances du monde : Dramé Alioune, âgé de vingt-neuf ans, qui surveille le budget de l'État avec la sévérité d'un paysan. Fils de cultivateur, né dans le Mamou, il représente le type même de commis au trésor que peut utiliser un pays grâce au mariage de la terre et de l'or. Partant de sa brousse natale Alioune a fini par accéder à l'une des plus délicates fonctions de la Guinée après avoir arraché une licence en droit à Paris.
Quant au Français, Jean-Eugène Mignard, il n'envisage pas un instant de quitter la Guinée où il est arrivé pour la première fois en 1932. L'étrange magie verte du pays Fouta-Djalon l'a envoûté. Il est certainement l'homme qui connait le mieux les ressources de la Guinée agricole et fruitière. De plein gré, il a offert sa science et son expérience au jeune gouvernement. Un autre ministre, celui de la Santé, est d'origine libanaise et s'appelle Najib Roger Accar. Son titre de chirurgien et de spécialiste de médecine tropicale explique sa situation.
Au milieu de ce cercle d'Africains brille une étoile noire c'est Keita Fodéba, ministre de l'Intérieur. Son nom, plus de trente pays le connaissent. On l'a vu flamber sur les affiches et sur le fronton des théâtres du monde entier. C'est lui qui inspirait puis dirigeait la troupe des Ballets africains qui porte son nom. Au cours de sa jeunesse, à Paris, entre deux cours de droit, il réunissait quelques-uns de ses camarades, femmes et hommes, dans l'arrière-salle d'une boite de nuit, la Rose Rouge — celle qu'on appelle, entre initiés, la Rose-Rouge-Noire. A l'heure de la désespérance, au moment où ses amis groupés autour de lui évoquaient sur leurs tam-tams la terre de leurs pères, il se levait soudain pour réciter des poèmes africains. L'Afrique, tant aimée et tant douloureuse, d'un seul coup, pénétrait dans la boite de nuit et faisait surgir, entre les tables des consommateurs, des sorciers aux gris-gris, des avaleurs de feu, des manieurs de sabres, des chanteurs nostalgiques et ces danseurs frénétiques qui apportaient dans la capitale le sang de la mère-patrie. On en entendait les battements qui résonnaient profond dans le cœur des hommes. Dans la suite, des impresarii, alléchés par la sauvage splendeur de ces spectacles, ont investi Fodéba. Avec lui, ils ont constitué une troupe qui est allée semer dans l'âme des hommes de plus de trente pays un peu de nostalgie, un peu de souffrance et beaucoup de beauté. Aujourd'hui, avec Ismaël Touré, demi-frère de Sékou, mais né d'une mère foulah, Keita Fodéba représente les « durs » du Conseil. En dehors de ces deux ministres, un autre homme appartient au même type de politiciens réalistes et agressifs. Il s'agit de Diallo Saïfoulaye, secrétaire politique du Parti démocratique de Guinée et président de l'Assemblée nationale. Ce trio pourrait un jour constituer une menace pour Sékou Touré en l'attaquant sur son flanc gauche — le plus vulnérable.
Il ne faut pas beaucoup de temps pour réunir le Conseil des ministres. Le plus éloigné de ses membres ne travaille pas à plus de 100 mètres du palais. Un coup de téléphone, ou, au besoin l'envoi d'un planton, et les voilà qui arrivent pour discuter des problèmes du jour. L'ordre du jour court au plus pressé. Souvent le Conseil commence à 9 heures du matin. Il n'est pas rare qu'il se termine au petit matin. Le goût de la discussion, l'enivrement du verbe, l'exaltation d'aborder de face des problèmes nouveaux et durs, créent, au sein de ce Conseil, une intensité exceptionnelle.
Tout le monde, bien sûr, parle francais puisque c'est la langue officielle. Presque tous se tutoient. Les premiers arrivés prennent place dans leur fauteuil, se communiquent leurs dossiers, lisent une dépêche, échangent leurs impressions et attendent le président Sékou Touré. Celui-ci par son intelligence, et une indiscutable clairvoyance politique, les domine. Mais en bon Africain qu'il est, son sens du compromis le rend prudent. Sa suprême habileté — et, c'est à quoi on reconnaît la qualification des hommes politiques — a été de désarmer ses adversaires, de les promouvoir à des postes de hautes responsabilités et de les placer à côté de lui. Autant pour les transformer en supporters que pour les surveiller.
[Nota bene. Ces lignes furent écrites en 1960. Un an plus tard, Sékou Touré se retourna contre ces adversaires loyaux et les élimina physiquement ou les réduisit : Ibrahima Diallo (1960), Koumandian Keita (1961), Diawadou Barry (1969) et Ibrahima Barry III (1971). — T.S. Bah]
La séance s'ouvre au moment où arrive Sékou Touré, c'est-à-dire toujours avec un peu de retard. Ce retard, ce n'est pas le président qui le désire, ce sont les circonstances qui l'imposent. Entre son bureau de travail personnel et la salle des ministres, il y a peut-être 25 mètres à franchir. Sur ces 25 mètres, dix représentants de délégations, dix hommes d'affaires, vingt solliciteurs, guettent le Premier de la Guinée. Il serre une main à gauche, une à droite, inonde chacun de son sourire, fait semblant d'être attentif, tend l'oreille, se penche, et brusquement avance d'un mètre. Là, il est happé par de nouvelles personnes. Et ainsi de suite, jusqu'à la porte du Conseil. Sa gentillesse naturelle le porte à écouter n'importe qui mais les nécessités de son métier l'obligent à fuir. Il n'a pas encore trouvé tout à fait le moyen de se débarrasser habilement des importuns sans les froisser. C'est une science qui s'acquiert avec le temps.
A son entrée, quelques-uns des ministres se lèvent et vont à lui. Il leur serre la main, en entraîne un dans un coin à qui il glisse une confidence, en questionne un autre au passage, fait le tour de la table et choisit un mot aimable pour chacun. On entend voler dans la pièce, selon l'habitude africaine, beaucoup de : « Ça va? » « Ça va pas? » et de : « Mon vieux… » Le travail peut alors commencer dans une atmosphère très « quartier latin et séances de boys-scouts » jusqu'au moment où l'opposition fait entendre sa voix. A l'amitié succède aussi le souci de l'efficacité.
Les problèmes de la Guinée ne varient ni en quantité ni en genre par rapport aux problèmes d'une autre nation. Dans cette salle le fantôme du chômage, les incertitudes du lendemain, les lourdeurs du budget, les besoins d'amitiés internationales défilent tour à tour. Chacun des ministres ou des secrétaires fait son rapport qui est ensuite jeté en pâture à la discussion.
Dans ce genre d'affaires les Européens procèdent, eux, par élimination. Devant un problème donné, précis, ils établissent immédiatement la comptabilité des éléments positifs et négatifs. A partir de ces derniers, ils composent une synthèse qui se transforme généralement en décision. La pensée domine puis enferme les idées ou les choses dans un système rationnel; en même temps elle donne les clefs pour l'ouvrir. C'est un processus qui se sert de l'ellipse et convient à notre type de démocratie occidentale. En Afrique, et plus précisément en Guinée, les Africains attaquent rarement un problème de fond. Ils l'analysent, certes, en connaissent les données, mais ne les expriment pas. Ils procèdent par bonds en avant et veulent tout embrasser d'un seul coup. Puis, de compromis en compromis, ils éliminent les oppositions. Ils finissent par trouver un concentré de compromis extrêmement nuancé, un peu lâche à l'égard des réalités, mais parfaitement conforme à leur passion de la subtilité verbale.
Quand un des ministres a quelque chose à dire, il commence presque toujours par : « Tu ne crois pas que… » et ce disant, il se tourne vers Sékou Touré.
Chaque jour dans cette salle un peu austère, les responsables abordent des sujets dont la veille ils ignoraient même l'existence. Chaque jour aussi, ils voient surgir des problèmes de plus en plus épineux. La Guinée commence tout à zéro. L'indépendance est si neuve qu'ils n'ont pas encore réussi à l'insérer dans le contexte historique du monde moderne. Ils avaient oublié, par exemple, que le droit international maritime existait, jusqu'au jour — c'était en janvier dernier — où une contestation sur le prix d'une marchandise avait fait surgir du fond de leur mémoire l'existence de la Cour internationale de La Haye. Ils avaient, au début, omis de prévoir l'existence d'une Cour d'appel en matière de procès civils. Il leur faut tout réinventer à l'usage d'une population dont le 90 % ne sait ni lire ni écrire et qui ne comprend même pas la langue officielle. A la méconnaissance des problèmes, ils opposent un capital inestimable de bonne volonté. Il y a quelque chose d'émouvant dans leur façon de jongler avec les réalités de la Guinée — fragile comme de la porcelaine. Dans tous les pays existe un Conseil des ministres. Selon les latitudes, il porte d'autres noms. Mais sa fonction partout est la même : régir un État. Jouer au grand patron. Prendre une décision et la faire accepter par la population. Quand on va en Asie, ce qui frappe le plus dans les pays qui viennent d'accéder à l'indépendance depuis la fin de la guerre, l'Inde par exemple, la Birmanie, l'Indonésie, le Viet-Nam, c'est l'angoisse des dirigeants politiques qui n'arrivent pas à se faire entendre — je ne dis même pas obéir — en dehors des murs de leur capitale. Nehru à New-Delhi, Soekarno à Djakarta, U Nu à Rangoon, Diem à Saïgon, connaissent cette carence du pouvoir réel. Ils prennent une décision. Rarement elle atteint tous les habitants de leur pays. Des groupes politiques d'opposition en empêchent la transmission. Ou alors des révoltés — c'est le cas autour de Djakarta — créent des zones de fading. Les ordres ne passent plus.
Ce qui est stupéfiant en Guinée, et les observateurs sont unanimes à le reconnaitre, c'est cette possibilité pour le Conseil des ministres de se faire entendre jusqu'au fin fond de la forêt vierge, dans les villages les plus reculés du pays. Cette réalité traduit d'abord le souci de posséder des assises solides et des relais multiples, ensuite elle prouve la maturité politique de ses dirigeants. Ils ont compris que la politique est chair avant d'être verbe.
Comment les Guinéens sont-ils arrivés à ce résultat pratique ? Sékou Touré, un jour, me l'a révélé, en me disant ceci : « Nous pensons à l'indépendance de la Guinée depuis 1944, exactement depuis que le général de Gaulle nous a laissé entrevoir la possibilité d'accéder à l'indépendance. C'était à Brazzaville. Vous vous en souvenez… A partir de ce moment-là, nous avons imaginé comment se présenterait notre pays en tant qu'État libre. Nous avons passé en revue les problèmes de la souveraineté et de l'autorité. Nous avons essayé de trouver pour chacun de ces deux aspects de la vie nationale d'un pays, les solutions les plus adaptées à la situation africaine. Il nous a fallu des années, après avoir éliminé beaucoup d'erreurs de jugement, pour trouver notre voie. Cet acquis positif en nos mains et à partir de ce moment-là, il ne nous restait plus qu'à transformer nos idées en réalités. »
Dès qu'une décision est prise au Conseil des ministres, les secrétaires d'Etat à la présidence se chargent de la faire connaitre au pays. Radio-Conakry, le soir et à midi, la diffuse en français, en soussou et en malinké. Par téléphone, on la fait parvenir jusqu'au chef des 25 circonscriptions. A leur tour ceux-ci envoient des plantons, des éclaireurs, des messagers dans les différentes communes de leur territoire. Il faut que chaque village connaisse dans le délai le plus bref — qui ne doit pas dépasser vingt-quatre heures en certaines circonstances — la décision de Conakry. A partir de certains villages il n'y a plus aucun moyen de transmission moderne. Dans la montagne, dans les vallées sombres de la forêt vierge, les habitants ne possèdent ni poste de T.S.F., ni téléphone. Parfois le premier achat collectif, donc le premier geste volontairement accepté qui soude le hameau au reste du monde, c'est l'achat d'un appareil récepteur à galène. L'humidité ne lui assure guère plus de deux saisons de vie. Pour atteindre ces lieux perdus, en utilisant des sentes rougies de latérite, un messager met parfois plus d'un jour. Pour simplifier sa tâche, avant qu'il présente ses instructions écrites, le tam-tam se met aussi en branle (?). C'est un téléphone extraordinaire d'efficacité. Il traduit en sons, en roulements de tambour, en rythmes syncopés les instructions du gouvernement. Dans les villages accrochés au flanc des montagnes, une oreille dont la sensibilité dépasse la nôtre de dix nuances, perçoit dans l'air ce message sourd que porte la terre. A mesure qu'il le traduit en langage clair, il le transmet afin que plus loin, toujours plus loin, jusqu'au fin fond du pays, le Conseil des ministres fasse entendre sa voix. C'est la démocratie tam-tam.
Dans chaque village, le chef réunit alors son Conseil local qui ne peutjamais compter moins de cinq membres. Souvent des femmes font partie de ces Conseils de commune. Leur participation ajoute un ferment violent, pour ne pas dire passionnel, aux palabres qui vont commencer sous l'avant-toit en branches de palmes d'une case ou sous un baobab. Elles jouent leur rôle nouveau avec ardeur et ne feront pas mentir le proverbe africain : l'homme est l'enclume, l'enfant le fer et la femme le feu. Le chef du village expose à ses collègues le problème qui vient d'être agité à Conakry. Aussi longtemps qu'il reflète la décision du gouvernement, il enlève sa coiffure, sorte de chéchia en velours dévorée par le soleil. Au cours de la discussion, il la remet sur sa tête. Et par ce geste il exprime sa liberté de parole à l'égard de l'autorité. Il parle longuement. D'abord d'une voix monotone. Puis la danse des mots commence à agiter son imagination. Il répète alors sous toutes sortes de formes la même idée, la détaille, la multiplie, la fait éclater en mille bruits autour de lui. Son discours peut durer des heures. Il ne sera pas interrompu. Enfin il donne la parole à chacun de ses conseillers, qui eux, à leur tour, partent à l'aventure, portés par l'éloquence naturelle de l'Africain. Cette aventure verbale, elle est interminable, coupée de proverbes, de légendes, de références à mille anecdotes et de détails savoureux extraits de la vie quotidienne. Quand on en entend la traduction, en mot à mot, on a l'impression de plonger dans un lumineux brouillard, traversé d'éclairs. Peu importe le sens des mots pourvu que leur rapport musical enchante l'oreille. A aucun moment, quelle que soit l'exaltation des palabres, l'humour n'est absent de ces lieux.
Pendant ce temps, le village, qui connaît par le tam-tam le thème de la discussion de son Conseil, s'agite dans les huttes. Les hommes, retour des champs ou de la forêt, se lavent, enfilent d'amples robes et viennent cerner peu à peu le Conseil communal. Les enfants les ont précédés. Les femmes, les jeunes filles, vêtues de leurs plus beaux boubous — c'est pour elles une occasion de les montrer — viennent à leur tour s'agglutiner autour de leurs chefs. Elles forment une masse à part.
Les plus âgées assises, les nubiles derrière, la poitrine nue. Le village entier participe ainsi à la discussion, heureux d'échapper aux trois problèmes-clefs qui alimentent depuis toujours leurs disputes : le mariage, les bœufs en promenade et qui causent des dégâts dans les champs et enfin les litiges concernant la limite des champs de culture. Les femmes se montrent les plus acharnées à faire rebondir les problèmes. Parfois une grosse plaisanterie interrompt la discussion. On rit. Les femmes rient plus fort et placent devant leur bouche, ainsi que le veut l'usage, une main écartée. Pendant des heures et des heures, la discussion méandre à travers les esprits. Si le Conseil du village n'arrive pas à imposer son point de vue, peu importe. La séance recommencera le lendemain. Et ainsi de suite jusqu'au moment où se fait l'unanimité sur une position, positive ou négative, à l'égard des décisions ministérielles. Rien ne rappelle davantage ces séances de villages africains que les landsgemeinde de la Suisse primitive. Mais dans les cantons helvétiques, les femmes considérées comme inférieures du point de vue politique, ne participent pas à ces rassemblements.
C'est à ce moment que surgit le chef de la circonscription. J'en ai suivi un au cours de sa quête d'informations. Je l'ai trouvé d'abord à Forécariah, petite ville de 3 000 habitants, enfouie sous les bananiers. Il s'appelle Nabi Soumah. Agé de trente et un ans, il est membre de l'Assemblée nationale. Dans son petit bureau, ouvert à la fraîcheur des fromagers et à la couleur des bougainvilliers, il me reçoit avec une extrême gentillesse. L'appareil à air conditionné ne marche pas, car l'électricité est coupée. La nuit dernière un orage a abattu une bonne douzaine de poteaux électriques. Dans sa petite bibliothèque une encyclopédie juridique voisine avec un Larousse un peu usé. Des livres de droit et le code Napoléon emprisonnent un roman policier. Un calendrier évoque des fraîcheurs azuréennes et jette sur les parois passées à la chaux des éclats de couleurs. Une reproduction de Picasso, une autre d'Utrillo, délèguent dans ce coin perdu de la brousse africaine une femme à trois yeux, deux nez et un coin de Montmartre hivernal.
Pour remplacer l'électricité infidèle, une lampe à pétrole retient sous son poids une masse de documents. Brusquement le téléphone se met à sonner. Nabi Soumah, engoncé dans son fauteuil de plastique, répond à un interlocuteur difficile à entendre. Sur ses concitoyens, il possède plus d'autorité qu'un roitelet de la brousse. Il n'ignore pas cependant que sa souveraineté, éphémère, il la doit au parti et à son expérience. Il peut chuter aux prochaines élections. Soumah manque de cadres et d'éléments solides pour le soutenir dans une tâche écrasante. Devant le déluge des problèmes pratiques qui l'inondent jour et nuit, il ne lui reste guère qu'une ressource : augmenter sa prudence. A quel moment cette dernière devient-elle timidité et condamne-t-elle toute action à l'immobilisme, donc au néant, voilà la question-mère de la jeune Guinée. Elle engage l'avenir du pays à chaque échelon. C'est dans les frontières de la circonscription que se transmue l'idée en geste, donc en réalité.
La circonscription de Forécariah qui comprend 76 villages et 65 000 habitants est une des plus petites de Guinée. Elle vit pratiquement de la culture de la banane et de l'ananas. Les décisions du Conseil des ministres lui parviennent par lettres, car la poste ne met guère qu'une nuit pour arriver jusqu'au chef. Parfois cette lettre lui est transmise de la main à la main par un militant de l'unique Parti démocratique de la Guinée. Dès que Nabi Soumah reçoit des instructions de Conakry, il en assure la re-distribution à travers son territoire, et en même temps à travers sa propre ville. Dans chaque quartier une section locale du Parti mobilise les citoyens et les oblige à participer à des discussions publiques. Pour les assembler, on fait sonner le clairon, ou au contraire on envoie à travers les rues un cycliste muni d'une cornette, parfois d'un sifflet. Les gens du quartier comprennent alors qu'une réunion exceptionnelle aura lieu le soir même dans leur secteur.
A Forécariah, par exemple le Conseil communal comprend 17 membres, plus cinq chefs de service, dont deux femmes. Les jeudis soirs il y a réunion de la section politique et discussion. Les 17 membres sont aussi chefs de quartier c'est-à-dire chefs politiques de section et responsables devant leur Bureau central. Cette imbrication, à caractère marxiste, du pouvoir administratif et des obligations politiques ressemble au système des « cambous » chinois. Eux aussi servent l'État à travers leur parti — ou le contraire. Il y a identité entre les deux.
Les réunions, une fois par semaine, sont fixées à l'avance, sauf en cas d'urgence. Tandis qu'à Forécariah les sections du parti discutent pour faire connaître leur opinion, le chef de la circonscription fait le tour des villages afin de recueillir les critiques élaborées à l'échelon local. Il profite de ce contact avec ses administrés pour leur rappeler les choses désagréables qui s'appellent récolte des impôts, obéissance aux chefs, présence obligatoire aux séances, gamme étendue des responsabilités et droits en décroissance. C'est un genre de discours que personne n'aime, mais c'est à travers ces paroles-là que le dernier des Guinéens fait connaissance avec l'indépendance.

Quand le chef de circonscription a réuni toutes les réactions des villages, il les retransmet à Conakry, au gouvernement ou au parti sous forme de rapport écrit — ou verbal selon les cas. Ce système de démocratie pendulaire, permet ainsi au pays d'être alerté continuellement sur les problèmes du jour, d'en discuter, de faire connaître son avis. Une idée émise par la capitale revient à son point de départ souvent modifiée, chargée de nuances. Jusqu'à présent il n'est pas de cas où le Conseil des ministres n'ait pas tenu compte des oppositions des Guinéens.

Ce système obéit à un vieux proverbe soussou : fata mu bari, tinka nan bari, ce qui signifie : apprendre est naturel, non le savoir. Il dit assez l'ambition du gouvernement de mobiliser les esprits, de les discipliner et d'en faire le moteur même de sa politique — un moteur, bien sûr, qu'il entend contrôler.
Autre problème à considérer : pour ne pas perdre contact avec les masses, chaque ministre, y compris Sékou Touré, est obligé de partir en brousse tous les deux mois. Il passe ses jours et une bonne partie de ses nuits à discuter avec les chefs de communes et les paysans. Tout à la fois, il écoute et il enseigne. C'est de cette façon que le gouvernement se “personnifie” auprès de ses sujets (?).


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Fulbright Scholar. Rockefeller Foundation Fellow. Internet Society Pioneer. Smithsonian Research Associate.