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Fernand Gigon
Guinée, Etat-pilote

Paris, Plon, 1959. 109


Chapitre premier
Présence de la Guinée

Les débats de Tribune Libre enfin, se proposent de recueillir, grâce au magnétophone, les discussions et les oppositions qui se font jour sur certains problèmes de notre époque.
Tribune Libre donne aujourd'hui la parole à Fernand Gigon.
Les livres de Fernand Gigon apportent une contribution objective à l'histoire documentaire de ce demi-siècle. « Etapes asiatiques » raconte le virage historique de l'Asie. « Formose ou les tentations de la guerre » explique le problème de la survie de la Chine de Tchang Kaïchek. « Chine en casquette » est probablement le document le plus objectif parmi ceux publiés sur la Chine nouvelle. « Multiple Asie » met en relief les mille visages d'un continent qui porte peut-être en lui l'avenir du monde. Enfin, « Apocalypse ce i Atome » révèle, après une mquéte bouleversante dans les hapftaux d'Hiroshima et de Nagasaki, ce que sont devenues les victimes des bombes atomiques.
Fernand Gigon est né en 1908 dans le Jura suisse. Il fit ses premières armes de journaliste avant la guerre comme correspondant de L'Intransigeant auprès de la Société des Nations. Devenu en 1938 rédacteur en chef de la Critique cinématographique, il publie l'année suivante L'épopée de la Croix-Rouge ou Henri Dunant, l'aventurier de la charité, ouvrage bientôt traduit en huit langues.
Depuis la fin des hostilités, Fernand Gigon a beaucoup vagabondé sur la mappemonde, en Europe, au Proche-Orient, en Afrique et en Asie surtout, où il a passé presque deux années entières. Partout il accumule les « scoops » qui font le tour des journaux et même des magazines, car la force des choses a fait de lui aussi un photographe. Ce journaliste-né est sans doute le seul « reporter volant » de langue française qui collabore à une chaîne de vingt-huit journaux du monde entier.
Or, un reporter doit être présent au moment crucial. Fernand Gigon assiste à la fin tragique de Mussolini. Il recueille à Prague les premiers propos du président Benès après l'armistice. Il est là, le jour de la pendaison de Szalosi, le dictateur vert de la Hongrie. Le roi Michel de Roumanie lui confie ses « minutes historiques » sur l'arrestation d'Antonesco et des télégrammes d'Hitler à son état-major. C'est Gigon encore qui publie le premier les lettres échangées entre Staline et Tito. On le retrouve sur les fronts de Corée et dans les rizières du Tonkin.
Il est à Bandoung où Chou En-lai lui accorde une entrevue courte mais décisive. Il est à Quemoy où les frères chinois s'expliquent à coups de canon. Où qu'il passe, il talonne l'actualité et transforme l'événement en lignes brûlantes mais exactes jusque dans les virgules.

« On a parlé d'indépendance, je dis ici plus haut encore qu'ailleurs que l'indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre le 28 septembre en disant “Non” à la proposition qui lui est faite et dans ce cas je garantis que la France n'y fera pas obstacle. Elle en tirera, bien sûr, des conséquences, mais d'obstacles elle n'en fera pas et votre territoire pourra, comme il le voudra et dans les conditions qu'il voudra, suivre la route qu'il voudra. »
Général Charles de Gaulle
Conakry, 25 août 1958.

« Le drapeau de la Guinée … est le symbole de l'Afrique tout entière, terre de nos aïeux, pour laquelle nous vivons. Ses trois couleurs n'ont-elles pas chacune une signification bien précise : le rouge couleur de sang indique que notre dévouement et notre patriotisme doivent être poussés jusqu'à l'ultime sacrifice pour la sainte cause de la patrie Le jaune, couleur des rayons du soleil paraissant un beau matin, est annonciateur de la joie et l'espérance en un avenir meilleur. Le vert, couleur d'une prairie verdoyante, n'indique-t-il pas l'abondance et la prospérité ? »
Chef de Circonscription de Kouroussa
43 décembre 1958.

L'historien écrit l'histoire. Le journaliste la décrit. Et l'histoire c'est la somme des pensées et des gestes qui lient entre eux les hommes d'une même nation, ou d'une même civilisation ou encore d'une même terre. Mais dans cet ouvrage il s'agit de reportage qui ne se soucie guère du passé. Il ouvre un dossier actuel sur un pays d'actualité, la Guinée.
Mais pourquoi cette république qui vient à peine de déployer son nouveau drapeau est-elle intéressante ? Pourquoi l'orientation de son destin prend-elle dans le contexte africain une telle importance ? Pourquoi enfin cet État joue-t-il, à son insu, le rôle d'un État-pilote pour l'Afrique Noire d'aujourd'hui ? Car quelles que soient les conclusions de son expérience, victoire ou défaite, la Guinée polarise certaines tendances africaines. Contre cette évidence-là, personne ne peut rien.

D'abord la Guinée doit son indépendance un peu à la mauvaise humeur, un peu au hasard et beaucoup à l'organisation politique locale dont quelques rares observateurs ont soupçonné la solidité. Sans ce quadrillage du pays mis en place par le Parti démocratique, jamais l'opposition particulièrement vive chez les Foulah, n'aurait laissé Sékou Touré s'emparer du pouvoir. L'éviction des chefs hostiles à ce pouvoir bicéphale, Sékou Touré et le Parti, représente le type même de l'opération politique par laquelle un leader prouve ses capacités manoeuvrières.
Le succès tue l'esprit critique. Même celui d'une opposition. Pour l'instant, les Guinéens, inclus les adversaires les plus convaincus du Parti démocratique de Guinée se laissent volontiers griser par la liberté, génératrice de prestige. La réussite qui transforme un Sékou Touré en porte-drapeau présente quelque danger pour n'importe quel chef d'État. Elle l'éloigne de ces terribles réalités quotidiennes dont la non-solution ronge le pouvoir. Elle l'éloigne aussi des masses. A planer trop haut, un politicien perd sûrement sa solidité temporelle. Sékou Touré se laisse assez volontiers entraîner, déjà, dans cet envol vers la célébrité. C'est une de ses faiblesses.
L'opposition larvée qui existe en Guinée en profite, non pas pour fomenter une quelconque révolution de palais et remplacer une tête par une autre tête à la direction du parti ou du Conseil des ministres, mais pour désorganiser lentement une machine administrative lourde à se mettre en marche. Elle est surchargée d'éléments sortis de leur nuit, par un pur effet de népotisme. Leur incapacité diminue le rendement général et le soleil africain fait le reste. Les demi-soldes ont toujours été les fossoyeurs de l'indépendance. Dans cette masse de carriéristes ouverte à l'envie et à l'aigreur s'élaborent déjà les éléments-force qui menacent le plus l'Afrique : l'inertie et le manque de contact avec les réalités. Pour trop de Noirs, dire les choses signifie les exécuter.
La Guinée trouvera-t-elle le moyen d'enrayer la détérioration de son autorité ? Certaines minorités locales, et non françaises, ne seraient pas mécontentes de créer des difficultés au gouvernement actuel et de le faire entrer dans une ère de crise. Du désordre peut naître l'occasion de s'imposer. A ce danger, faible pour l'instant, s'ajoute une constatation générale valable pour le Continent noir : les hommes politiques s'usent rapidement sous le ciel africain. Il ne s'agit pas ici d'un effet de climat, mais d'un bizantinisme inhérent à la négritude.
Ceci est si vrai que Conakry vient de demander aux Nations Unies des experts pour solidifier les cadres de son administration.
Un des ennemis intimes de l'Africain, c'est son goût de satisfaire instantanément ses besoins. Ce sens de l'immédiateté veut qu'en matière de justice, par exemple, on tue sur l'emplacement de son crime un meurtrier, qu'on boive la coupe du sorcier pour se justifier de certaines accusations, qu'on mange aujourd'hui toutes les réserves et qu'ou laisse aux griots le soin de remplir la calebasse de demain. Eu politique une telle conception conduit à la faillite. Cette possibilité n'est pas à exclure en Guinée. Un pays sous-développé comme lui, entend satisfaire ses besoins le plus rapidement possible. Peu importe le prix qu'il faudra payer dans la suite.
Cette tendance n'échappe pas aux pays de l'Est qui apportent à Conakry des cadeaux, des promesses, des fusils, des émetteurs-radios et des traités d'échange.
Une autre caractéristique africaine est pour l'homme noir, le besoin de s'affirmer au détriment de n'importe qui, non exclus ses proches. Pour se différencier de ceux qu'il appelle « des sauvages » un Noir évolué, élevé dans les écoles françaises, porte un vêtement européen, cravate y compris, par les pires chaleurs. Ce vêtement dépasse de beaucoup le besoin d'imitation. Il sert d'uniforme, autrement dit, il permet à un homme de se détacher de la masse. Mais ici les apparences ne s'éloignent jamais beaucoup des réalités. Pour exprimer cette hantise de la différenciation, l'Africain use volontiers de sa force. En politique cela signifie que dans tout chef africain, il y a un dictateur qui somnole. Il faut peu pour le réveiller. Et les crises de démagogie de Sékou Touré le prouvent également.
Dans un conflit possible entre le Parti qui échapperait à l'autorité de Sékou Touré et le pouvoir d'État qu'il régit, se joue l'avenir de la Guinée. Les observateurs pessimistes le voient sombre, plus proche de la faillite que du succès. Et déjà certains projets d'expansion ou d'investissements d'origine européenne rentrent dans les cartons. Au dizième mois de son existence, la Guinée montre, selon quelques capitalistes, un peu moins de possibilités d'exclure de sa vie politique et économique, le marxisme. Il n'en faut pas plus pour inquiéter les grandes banques et Wall-Street.

La liberté se conquiert. Ni pour l'individu, ni pour la société elle ne fait partie de l'inventaire ou de l'héritage transmis de générations en générations. Or, son indépendance, la Guinée l'a obtenue par un jeu de pile ou face — oui ou non — transformé en bulletins de vote. Ce caractère administratif de la victoire du 28 septembre lui enlève pas mal d'héroïsme et de prestige. Quand on songe aux millions d'hommes morts, au torrent de sang qui a coulé pour permettre la naissance de la Chine nouvelle, de l'Inde, du Viet-Nam, sans évoquer l'hémorragie de l'Algérie, on finit par croire à cette fatalité qu'il n'y a pas de véritable accession à l'indépendance sans baptême de sang. C'est peut-être là une vue romantique de l'histoire. Elle ne s'en appuie pas moins sur des réalités aussi vieilles que le monde. Combien de temps dure une liberté non conquise mais trouvée au fond des urnes ? Voilà en réalité la vraie question posée par la Guinée. Elle vaut pour toute l'Afrique Noire. Combien de temps résisterat-elle à la double usure de la facilité ou de la dictature, on le saura dans peu de temps. Bien sûr, au delà de n'importe quel système, les hommes par leurs faiblesses ou au contraire par leur volonté peuvent modifier l'Histoire, mais ils ne peuvent la supprimer.

En Guinée, la France, la Chine et Marx jouent leur prestige et leur influence. Sékou Touré est d'accord de rétrocéder à Paris une partie de sa nouvelle indépendance. A partir de ce désir on se met à rêver. On voit dans un avenir pas très éloigné, tous les États de l'Afrique Noire déléguer, librement bien sûr, des pouvoirs à la France. Celle-ci pourrait alors se présenter devant certaines institutions internationales, avec une quinzaine de voix en poche, les jeter dans la balance des votes et de ce fait, reconquérir non pas de la grandeur mais de la puissance. En somme elle pourrait parodier le jeu que l'U.R.S.S. mène avec les voix de la Mongolie, de la Biélorussie, etc… Mais ce n'est qu'un rêve. Il suffit que la Guinée le fasse naître pour qu'il meure aussitôt.
Le chantage politique ne date pas d'hier. C'est une arme que la Guinée entend utiliser à l'égard de la France. Si cette dernière ne la soutient pas, Conakry ne se gênera pas pour laisser entendre que les Etats de l'Est se montrent pleins de compréhension pour ses besoins. A défaut de francs et de dollars, il y a toujours des roubles pour commencer le barrage du Konkouré, par exemple. Du moins les leaders guinéens le croient-ils. Du point de vue occidental il serait dangereux que Marx place en Guinée les bases d'un futur pont. Pour éloigner ce danger, la Guinée entend se faire payer et s'équiper en appelant à l'aide aussi bien Paris que New York. Aussi bien les Nations Unies que les experts du Point IV. Ne pas lui répondre engagerait l'Afrique dans une ère de déséquilibre.
Lui répondre, pensent certains rancuniers, serait payer une prime à l'insolence et à l'anarchie. Se réjouir des difficultés économiques de la Guinée c'est ignorer le réveil africain et ses conséquences.
Quoi qu'il en soit, la révolte de Conakry — et ceci signifie donc son indépendance — les Guinéens l'acclament en français. En la traduisant, ils la vicient. On ne voit guère un Soussou ou un Malinké proclamer ses besoins nouveaux, nés de sa fragile liberté, en langue vernaculaire. Donc une fraternité franco-guinéenne peut exister si elle s'appuie d'abord sur la culture et sur un certain respect de l'homme. Malheureusement la France ne peut imaginer une politique sans participation sentimentale. L'abus des mots à majuscule la conduit à cela. Cette option explique son ressentiment à l'égard de la Guinée. Toutes les erreurs politiques de la France, mais aussi ses grandes actions généreuses trouvent une explication à partir de cette donnée.
Par les voies du coeur et de l'esprit, il nous est assez facile, nous autres Blancs, d'aller à l'Africain. Le contraire paraît inimaginable encore que de belles exceptions s'imposent — par la poésie surtout. S'il est une frontière invisible mais infranchissable entre nos deux races, elle existe pour le Noir. Pas pour nous. Notre humanisme, c'est justement cet idéal jeté au-dessus des lignes de démarcation des races. La Guinée offre aux hommes de bonne volonté l'occasion de s'en souvenir.


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