webGuinée
Régime d'Autonomie (Loi-Cadre)
Premières années d'Indépendance


B. Ameillon
La Guinée : Bilan d'une Indépendance

Paris, Maspéro, Coll. Cahiers libres, 1964. 205 pages


7. L'investissement humain.

Par-delà les implications théoriques que suppose cette prise de position, elle affirmait ou du moins semblait affirmer la volunté de faire coincider l'intérêt personnel et l'intérêt général pour la bonne rnarche du Plan. Mais ce n'était point là, la seule incitation psychologique proposée. Il était également fait appel au sens du devoir, tant par le recours aux investissements humains que per la mise en veilleuse des revendications syndicales. Les mots d'ordre d'investissement humain, c'est-à-dire de travail collectif, volontaire et bénévole avaient été lancés bien avant l'Indépendance, aux lendernains même de la Loi-Cadre. On y avait vu deux intérêts, d'une part l'intérét économique qui permettait de suppléer à l'insuffisance de l'investissement financier et d'autre part un intérêt moral déclaré essentiel: Lorsque nous avons lancé le mot d'ordre de l'investissement humain nous l'avons fait non seulement parce que sur le plan financier l'investissement vient compléter nos moyens en vue de développer rapidement économiquement et solidement notre pays, mais parce que surtout, dans le domaine politique, la campagne de l'investissement entraine, en tant que processus, la naissance d'autres éléments complémentaires. C'est d'abord le sentiment de responsabilité de tous ensuite c'est la valeur du travail et l'amour du travail. C'est la prééminence de l'action constructive sur la lutte verbale. Enfin un intérêt social, puisque balayant l'ancienne hiérarchie des valeurs, chacun, ministre ou paysan. participera à la même tache. D'où un tableau idyllique :

Et combien nous serons fiers et honorés de nous rappeler que, dimanche dernier, dans la ville de Conakry, des milliers de militants et de militantes, de tout âge, manoeuvres, ouvriers, notables, El Hadjs, professeurs, instituteurs, médecins étaient là tous avec la daha, le coupe-coupe ou le panier, en train d'arracher les herbes, en train de transporter les feuilles mortes, de couper des branches et d'assainir ainsi la ville.

En fait, dans la pratique, cette tentative de double assainissement social et ménager avait plutôt ressemblé à un typhon s'abattant sur la ville. Grisés par les balaphons, les tam-tam, le vin de palme, le cri et les danses des femmes, les hommes avaient, sous prétexte d'hygiène urbaine, arraché toutes les barricades, tous les jeunes arbres qui se trouvaient sur leur chemin, sans qu'aucun notable ne soit intervenu, puisqu'ils avaient fui cette kermesse par trop populaire. De style différent fut la journée du 3 juillet 1960 à Conakry. Dès les premières heures de la matinée, au son des tam-tams et des balaphons, les 17 comités de la section P.D.G. de Conakry I, répartis en deux groupes armés de dabas, de pelles, de coupe-coupe, de vieilles tôles en guise de poubelles, attendaient sur le 8è boulevard la répartition des tâches dans le cadre de la contribution à la réalisation avant terme du premier plan. Le premier groupe fut chargé de planter de jeunes arbres, le long des artères principales. Le second groupe fut affecté au chantier de l'Imprimerie Nationale, où il procéda à l'établissement d'un remblai de 200 mètres de long sur 1,50 m de large. C'est qu'entre-temps, la conception de l'investissement humain s'était modifié, que l'accent avait été mis surtout sur l'aspect production. De moteur, le Parti devait devenir organisateur. Trop souvent anarchique, l'investissement humain s'était soldé par un immense gâchis de travail et de bonnes volontés : initiatives malheureuses, destruction de capital parfois, ou initiatives vaines quand, construisant une école, le village n'obtenait pas de maitre. Un tuteur était nécessaire. Ce fut le Parti avec ses Comités de villages qui fut chargé de ce rôle. Dans un discours, en date du 30 juillet 1960, Sékou Touré précisait comment la planification devait se répercuter sur les méthodes de l'investissement humain :

En ce qui concerne l'organisation du travail, nous dirons que celle-ci doit être fondamentalement repensée, en fonction des objectifs du Plan. L'organisation nouvelle à laquelle les militants sont conviés doit étre soignée et établie a l'aide de programmes concrets arrêtés à l'avance. Avant d'engager l'action populaire dans une réalisation, les Sections doivent avant tout se mettre en relation avec les techniciens chargés de l'exécution du projet et avec eux établir éventuellement un calendrier d'intervention des populations sous forme d'investissement humain. Ainsi, il nous sera possible de connaitre à l'avance ce qui peut être réservé à l'action populaire, de fixer le nombre des travailleurs utiles, de prévoir des instruments de travail nécessaires et de procéder à une répartition rationnelle des militants ou des Comités. Cette forme d'organisation nous permettra d'associer d'une manière efficace tous les militants volontaires aux travaux. Peu importe les rassemblements spectaculaires de plusieurs milliers de gens sans une organisation préalable' C'est à ces occasions que l'on remarque l'inaction de nombreux camarades souvent sans outils, ne sachant que faire, et dont le rôle ne consiste parfois qu'à bavarder sur les chantiers Dans le cadre du Plan triennal, l'organisation du travail, en tenant compte de ces quelques remarques, permettra aux Sections à tout moment de contrôler efficacement l'action de chaque militant ou de chaque Comité et de mesurer aussi le degré d'engagement des masses militantes de la région. Du point de vue orientation, en debars des actions fixées dans les projets nationaux ou régionaux, il existe un champ infini pour l'initiative créatrice des masses. Il s'agit surtout des actions entreprises par les populations elles-mêmes dans leur propre intérêt. Dans ce cas aussi, l'action populaire doit être orientée en fonction des impératifs du Plan. Nos efforts devront porter en priorité sur la construction dans chaque village d'un magasin de stockage des produits et d'un magasin de vente des biens de consommation. C'est dès maintenant qu'il faut approvisionner les chantiers. L'orientation doit porter ensuite sur la culture du riz. Après le riz, les investissements humains seront orientés de préférence vers les cultures d'exportation, telles que bananes, ananas, arachide, café, etc...

Ainsi furent construits de nombreuses écoles, des pistes, des ponts, tout investissement dont les villageois voyaient l'immédiate utilité car il les faisait sortir de leur isolement économique et culturel. Ainsi furent également mis en culture des champs collectifs de villages dont le produit servait à payer l'impôt. Par ce canal, l'investissement humain entrait directement dans les activités productrices et pas seulement dans l'équipement. Des plantations de caoutchouc, des cultures maraichères et rizières furent ainsi constituées. Toutefois, il apparait que l'effort ainsi demandé resta relativement faible. Les trois milliards d'investissement humain prévus dans le Plan triennal représentent environ 7 jours de travail par an et par adulte, contre 60 en Chine pour un emploi naturel de 120 à 150 jours par an dans le secteur agricole.


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