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Régime d'Autonomie (Loi-Cadre)
Premières années d'Indépendance


B. Ameillon
La Guinée : Bilan d'une Indépendance

Paris, Maspéro, Coll. Cahiers libres, 1964. 205 pages


2. Une législation moralisatrice

Ces propos, ces législations n'étaient-ils le fait que d'un "club de copains" comme le disait l'un des nouveaux dirigeants ou traduisaient-ils la vraie nature de la classe privilégiée, comme le sentaient confusément ceux, nombreux, pour qui la plus fine plaisanterie consistait à se traiter mutuellement de "bourgeois" ?
Certaines décisions législatives, adoptées dès les lendemains de l'Indépendance, peuvent aider à répondre.
C'est ainsi que sans qu'ait été prise aucune mesure ni en faveur du plein emploi, ni pour lutter contre les excès du capitalisme, sous le prétexte d'un moralisme révolutionnaire, qui avait déjà fait interdire aux jeunes marchandes d'oranges de se promener les seins nus, le Président de la République prenait une ordonnance contre le vol, prônant astucieusement des arguments en faveur de la défense de la propriété privée :

"Le Président du Gouvernement de la République de Guinée :
Vu la proclamation du 2 octobre 1958, érigeant l'Assemblée Territoriale en Assemblée Nationale Souveraine;
Vu la proclomation du 2 octobre 1958, donnant les pleins pouvoirs au Gouvernement de la République; Vu le rapport de M. le Ministre de la Justice sur les vols et les accidents mortels occasionnés par les véhicules automobiles :

Le Conseil des Ministres entendu:

ORDONNE:
Article 1er. - Tout individu coupable de vol sera condamné à des peines de trois à dix ans de prison
Article 2. - Les peines infligées pour vol seront effectuées dans un pénitencier et les condamnés seront astreints à des travaux de force.
Article 3. - La peine pourta être élevée à quinze ans en cas de récidive.
Article 4. - Les vols commis soit la nuit, soit par effraction, soit par escalade, soit en bande, soit avec arme, soit avec menaces, soit avec violences, seront punis de la peine de mort.
Article 5. - Le propriétaire qui, en défendant son bien, aura occasionné la mort d'un ou de plusieurs voleurs, bénéficiera de l'excuse absolutoire.
Article 6. - Quiconque aura occasionné par sa faute la mort d'autrui sera condamné à la peine de mort, à moins qu'il ne lui soit reconnu des circonstances atténuantes.
Article 7. - Quiconque par son imprudence aura occasionné la mort d'autrui sera condamné à la peine de mort s'il est avéré que cette imprudence a été la cause principale ayant entrainé le décès.
Article 8. - La présente ordonnance sera appliquée provisoirement pendant la période qui sera jugée déterminante pour entrainer les améliorations envisagées par le Gouvernement.
Article 9. - La présente ordonnance sera publiée et communiquée partout où besoin sera."

Cette ordonnance était défendue sur les ondes de Radio-Conakry par le présentateur Emile Tonpapa qui, en langue vernaculaire, exaltait le patriotisme guinéen et justifiait la mesure par le jugement du monde extérieur : la Guinée ne devait pas passer pour un "peuple de gangsters". Aussi, exhortait-il les petits voleurs à une trêve lors de l'escale d'un navire transportant une centaine de touristes étrangers.
La discipline était placée au premier plan de la reconversion post-coloniale.

"Nous avons eu, au cours de la dernière conférence, à développer l'aspect de la lutte ancienne. Je ne reviendrai donc pas sur ce qui nous a mobilisés jusqu'ici, pour quelles raisons nos slogans derniers ont été choisis. Il s'agit aujourd'hui de savoir que les anciens slogans, les anciennes méthodes, les anciens objectifs ne sont plus totalement utilisables. Il s'agit de se rendre compte de l'absolue nécessité pour le Parti, et particulièrement pour ses dirigeants, d'étudier à nouvea la situation afin que chacun se retrempe dans sa condition nouvelle pour pouvoir déterminer en tout lieu et en toute circonstance la direction vers le but majeur qui est l'émancipation complète de l'Afrique.
En effet, l'ancienne lutte avait été plus négative que positive et maintenant il n'y a plus d'aspect dans notre lutte. Je m'explique : dans l'ancien temps, quel que soit le comportement du dirigeanl ou du militant, même si ce comportement frisait l'anarchie, il était utile, dans la mesrure où ces manifestations désordonnées allaient quand même grignoter les bases du régime colonial...
Aujourd'hui, nous ne pouvons que rejeter tout aspect négatif de notre lutte parce que désormais nous sommes responsables de la vie de notre pays...
Tout cela est possible à une seule condition, c'est que la discipline soit respectée de la base au sommet et du sommet à la base, donc que la discipline du sommet à la base comme de la base au sommet reste la ligne de conduite que chacun doit respecter. La discipline suppose d'abord la confiance dans les masses. Elle suppose une éducation des dirigeants et des militants. Elle implique le respect du jeu démocratique, à tous les échelons. La discipline veut dire aussi que si, par la force, nous avons été contraints, jusqu'ici, à faire telle ou telle chose, nous saurons donner davantage désormais grâce à la mobilisation de notre seule conscience politique. La discipline, sous cet aspect, est l'affirmation de la valeur humaine, du respect que nous accordons à notre liberté, à notre indépendance et aussi à la conscience que nous avons de la valeur créatrice de notre métier ou de l'exercice de notre souveraineté nationale."
(Sékou Touré, 27 novembre 1958.)

Sur le plan des statuts du Parti, cela allait se traduire, au Cinquième Congrès du P.D.G. en septembre 1959, par la création de quatre postes d'inspecteurs politiques ayant tout pouvoir de contrôle sur tous les organismes du Parti.
Ainsi était implicitement condamnée toute opposition aux prises de position du Bureau Politique, dont les décisions avaient force de loi pour tous ceux qui résidaient en Guinée, du ministre au paysan, de l'autochtone à l'étranger. En conséquence, toute opposition fut assimilée à un complot et les opposants, poursuivis à ce titre. Deux "complots" furent ainsi "déjoués" en 1960 et 1961. Si, malgré son peu d'importance intrinsèque, le premier peut mériter ce nom de par la nature des protagonistes, il en va tout autrement du second. L'étude comparée de ces deux épisodes de l'histoire interne de la Guinée révèle l'évolution parcourue par la classe dirigeante en à peine plus d'un an.


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