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Régime d'Autonomie (Loi-Cadre)
Premières années d'Indépendance


B. Ameillon
La Guinée : Bilan d'une Indépendance

Paris, Maspéro, Coll. Cahiers libres, 1964. 205 pages


5. La nature de l'Etat guinéen.

L'épouvantail communiste est agité par tous les gouvernements réactionnaires lorsqu'ils veulent camoufler le sens réel de manifestations populaires de mécontentement dirigées contre les classes privilégiées qu'ils représentent à la tête de l'Etat. En était-il ainsi en Guinée, en novembre 1961 ?
Les actes reprochés aux inculpés ne justifient guère l'accusation de complot. Le dépôt d'un mémoire de revendications professionnelles ne constitue pas à lui seul une atteinte à la sûreté intérieure ou extérieure de l'Etat. Or, aucun autre grief ne peut être relevé contre les inculpés.

En fait, il n'y a pas eu complot, ni même tentative de renversement du Gouvernement guinéen. L'attaque est bel et bien venue du Gouvernement lui-méme, c'est-à-dire du Parti, qui a tenté de liquider et de ruiner aux yeux de l'opinion, les fonctionnaires et les intellectuels, et s'est, pour cela, saisi du premier prétexte venu.

Par contre, s'il n'y a pas eu complot, il y a eu soulèvement. Spontanément les écoles ont pris fait et cause pour les Guinéens qui venaient d'être condamnés et se sont levées contre le Gouvernement.

C'est dire que pour la première fois depuis l'Indépendance, le Gouvernement guinéen se trouvait en face d'une opposition autochtone manifestant dans la rue son hostilité. C'est donc dire que pour la première fois depuis l'Indépendance, se trouvait contestée dans les faits l'hypotèse tacitement admise jusque-là que l'Etat guinéen s'identifiait à la nation.
Par-delà une lutte entre le Gouvernement d'une part, les intellectuels et les fonctionnnires d'autre part, était donc posé le problème de la nature de l'Etat. Jusque-là, les impératifs quotidiens n'avaient amené à soulever exclusivement que le problème du fonctionnement de l'Etat, et spontanément celui-ci avait été mis sur le plan de la morale individuelle :

"Notre conscience nationale doit nous permettre de transformer tout ce qui n'était que "fins égoistes" en "moyens d'évolution populaire" afin que nous ayons enfin un objectit digne de l'effort de tous."

Le renversement dans l'ordre d'importance des problèmes traduit la transformation du Parti, qui d'instrument national est devenu filtre social. Doté de tous les pouvoirs, il a promu une partie de ses membres aux postes administratifs les mieux rétribués. L'étatisation a multiplié pour les autochtones les revenus élevés. La prolifération d'entreprises d'Etat a constitué une nationalisation des salaires exorbitants légués par l'ex-régime colonial plutôt qu'une socialisation. Il s'est agi moins de décolonisation que d'appropriation par le canal du Parti et pour un groupe restreint de nationaux, des plus-values coloniales. Cette disparité des salaires a pris d'autant plus d'importance que la propriété privée n'était pas abolie et que les grands et petits dignitaires ont investi dans des postes capitalistes leur épargnes à commencer par leur résidence de fonction qu'ils ont souvent louée aux ambassades étrangères.
Ceci donne tout son sens à la fermeture, dès l'Indépendance, de l'Ecole d'Administration créée sous la Loi-Cadre pour permettre un recrutement démocratique des hauts postes administratifs. Elle ne fut réouverte que le 20 février 1959, pour organiser un concours, le 21 mars 1959, qui ne permettait l'accés qu'à des postes subalternes.
C'est dire que la nouvelle classe s'érigeait en classe fermée.

Dans cette optique, la lutte contre la "Fonction Publique", entendons par là les petits fonctionnaires et la lutte contre les intellectuels prend figure de défense de privilège.
Il serait en effet faux de dire que la bureaucratie s'est constituée en classe en Guinée.
Dans un premier temps, le Parti a accaparé les hauts postes bureaucratiques et il a été pour cela aidé par le départ massif des Européens. Les salaires élevés sont restés identiques, les indemnités ont augmenté. Le budget de fonctionnement s'est ainsi trouvé alourdi, et le budget d'investissement a été plus léger encore qu'à l'époque colonialiste.
Aussi dans un deuxième temps, a-t-il fallu réagir contre les fonctionnaires, représentés comme des budgétivores, des ennemis du peuple. Mais par fonctionnaires, le Parti entendait implicitement le petit fonctionnaire, celui qui accède à son poste par concours et non par nomination du Bureau Politique.
Le 1er avril 1959 était réuni en grande pompe le Comité consultatif de la Fonction publique qui devait étudier un projet général de la Fonction publique, comprenant des mesures de reconversion. Cette réunion faisait suite à un discours de Sékou Touré, du 25 mars 1959, paru dans la Liberté, organe du P.D.G. où celui-ci stigmatisait le caractère colonialiste de la Fonction publique :

"Les services publics dans les pays coloniaux constituent leur armature essentielle. Ces services publics représentent le pourcentage le plus elevé de leur budget, pour ne pas dire la totalité du budget de la nation colonisée. Là, nous touchons à la grande différence qui existe entre les conditions d'existence des peuples développés, souverains, et celles des peuples placés sous l'exploitation et l'oppression colonialistes... En France, la classe ouvrière est incontestablement la classe exploitée...
En examinant l'éventail des salaires pratiqués en France, vous verrez qu'entre le minimum vital (le salaire minimum inter-professionnel garanti) et l'échelle la plus élevée de la fonction publique, les rapports ne vont pas de 1 à 15.
Par contre, dans tous les pays coloniaux, l'éventail des salaires est très élargi. Il atteint les rapports de 1 à 50. Dans les pays industrialisés, le travail manuel, le travail technique est à l'honneur. Tout a été fait pour encourager les efforts créateurs des travailleurs techniciens. Pour un diviseur constant, plus le dividende est élevé, plus grand est le quotient...
Nous nous rendons compte de la différence fondamentale qui existe entre les pays coloniaux sous-développés et les pays souverains et developpés. Une reconversion totale s'impose à la Guinée si ses fonctionnaires, loin de se servir du peuple, entendent au contraire servir les intérêts des masses laborieuses...
A formation générale de niveau égal, un agent de bureau bénéficie au moins du double des avantages consentis à son collègue technicien. Un commis qui n'a obtenu que le C.E.P.E. touche parfois une solde supérieure à celle de ce mécanicien, de ce menuisier ou plombier titulaire du brevet élémentaire et du C.A.P. Nous sommes résolument décidés à changer cette situation injuste...
Le statut de la fonction publique qui sera publié incessamment, vous donnera toutes les garanties nécessaires et fera de vous, non plus des esclaves, mais des homrnes libres et égaux en droits et en devoirs. Toutes les inégalités injustifiées, les discriminations arbitraires seront désormais absentes de la Charte de la Fonction oublique guinéenne."

Or, le statut aboutit à un accroissement de la hiérarchie : si les petits salaires furent sacrifiés sur l'autel du développement, les salaires élevés par contre furent accrus.
Parallèlement, la distinction entre recrutement par le Parti et recrutement sur concours fut systématisée et le Parti s'en alla en guerre contre les intellectuels dont on ne voulait pas que les diplômes puissent menacer les nantis.
La primauté du politique sur le technique était réaffirmée à chaque congrès et à chaque conférence. L'étudiant, l'intellectuel étaient assimilés aux fils de notables. La théorie de la négritude déjà explicitée en mars 1959 par Sékou Touré au Congrès des hommes de culture noire était mise au point. Elle permettait de présenter l'intellectuel comme un déraciné.
Ces théories ni bonnes, ni mauvaises intrinsèquement prenaient un sens, face à une classe privilagiée, qui pour maintenir son autorité n'hésitait pas à volontairement stopper les études des étudiants de manière à ce qu'aucun ne revienne avec des titres suffisants pour contester ses pouvoirs ou bien qui, sous prétexte de démocratie, et de "mettre les étudiants au travail", se réservait la possibilité de brimer ceux d'entre eux qui lui semblaient politiquement dangereux. A cette fin, un communiqué du P.D.G. en octobre 1962, mentionnait les décisions suivantes :

  1. Les élèves des établissernents d'enseignement secondaire de Guinée, de la neuvième à la douzième, ainsi que les étudiants de toutes les disciplines revenant des pays étrangers, seront astreints à un stage d'un mois.
  2. Les commandants des régions administratives, notifieront aux intéressés les décisions d'affectation de ceux-ci dans les secteurs de l'Etat ou dans les organismes du Parti, des syndicats ou des coopératives.
  3. Les étudiants de l'enseignement supérieur passant les vacances à Conakry seront affectés sur décision du ministre de la Jeunesse, des Arts et de la Culture. Le ministre de l'Education nationale et le ministre de la Jeunesse, des Arts et de ta Culture délivreront le premier aux étudiants, le second aux élèves des établissements secondaires, une fiche individuelle comportant l'identité de l'élève ou de l'étudiant, la nature de ses études, le lieu de son affectation et les observations relatives à son comportement politique, professionnel et social...

La commission nationale d'attribution des bourses intérieures et extérieures devra tenir compte des observations figurant sur la fiche individuelle. Le bureau politique national décide d'organiser au cours des dernières semaines des vacances scolaires une séance d'information générale à l'intention des élèves et étudiants guinéens."

La corruption d'autre part devenait un ciment social, chacun tenant l'autre. De temps à autre, une purge spectaculaire, frappant des personnages récemment venus au pouvoir, redonnait une virginité morale à l'équipe dont le recrutement devenait de plus en plus fermé. Une réforme de 1962 rendait obligatoire le satisfecit du Bureau Politique pour toute élection par la base à un poste de responsabilité au sein du Parti. Celui-ci devenait un ensemble monolythique, sans possibilité d'opinion de tendances. Les divergences avec la majorité de la Direction se soldaient par des exclusions ou des remaniements ministériels 1.
Cette évolution n'a pas qu'un intérêt théorique. Elle revêt une signification importante dans la mesure où elle modifie la situation sociale de plus de 40.000 individus (conseillers villageois, conseillers municipaux, conseillers de circonscription, députés, ministres, hauts-fonctionnaires) plus leur famille sur une population totale légèrement à 2.500.000 individus.
Parvenue à ce stade, la classe dominante guinéenne, débarrassée de son opposition de gauche, s'engagea fermement dans une politique qualifiée par l'occident de réaliste mais qui traduisait en fait son assujettissement au capitalisme international représenté par des trusts industriels, le gouvernement francais et les dirigeants africains les plus néo-colonialistes.

1. Il y en eut deux depuis cette époque, l'un le premier janvier 1963, l'autre le 10 février 1964.


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