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Régime d'Autonomie (Loi-Cadre)
Premières années d'Indépendance


B. Ameillon
La Guinée : Bilan d'une Indépendance

Paris, Maspéro, Coll. Cahiers libres, 1964. 205 pages


5. La Guinée, satellite communiste ?

Les voyages effectués par Sekou Touré durant l'année 1960, les accords signés à l'issue de ces voyages purent laisser supposer un alignement de la Guinée sur les pays communistes. Cette impression était renforcée si l'on rapprochait les aspects extérieurs de la politique guinéenne des mesures économiques dirigistes prises à la même époque dans le domaine intérieur 1.
L'impression était également renforcée dans la mesure où, à l'exception de l'accord hungaro-guinéen de février 1960, les accords ne furent pas de pure forme mais furent suivis de réalités tangibles.
Réalité tangible que l'imprimerie Lumumba.
Réalité tangible que cette université de quatre facultés, trente chaires, une potentialité de 2.500 étudiants que les architectes russes de l'Institut d'Urbanisme d'Etat commencèrent à édifier à Conakry dès février 1960.
Réalité tangible, enfin, que cette conclusion du deuxième voyage de Sékou Touré à Moscou en septembre 1960 :

"Allant au-devant de la demande du Gouvernement de la République de Cuinée, le Gouvernement Soviétique a exprimé son assentiment définitit et son empressement à participer à la construction d'un complexe d'ouvrages projeté sur le fleuve Konkouré."

A côté de cette décision spectaculaire qui devait libérer la Guinée du chantage capitaliste à l'aluminium 2 le projet d'élargissement de la voie ferrée Conakry-Kankan, la construction d'un stade de 25.000 places, l'accord commercial à long terme avec sa clause de la nation la plus favorisée, l'envoi d'ingénieurs, d'agronomes, de géologues paraissent moins importants.
Les Etats-Unis, le Congrès notamment devinrent réticents à l'égard de la Guinée et le Directeur Adjoint des programmes et des plans de l'Administration de Coopération internationale, Mr. James Grant, exprimait l'opinion Américaine en répondant devant le Congrès à une demande de un million de dollars d'aide à la Guinée :

"La Cuinée est un pays qui, selon moi, pourrait être le premier pays africain a passer du côté du rideau de fer. La situation politique en Guinée a été extrêmement grave. Les Russes y ont vu une occasion majeure d'obtenir une base importante en Afrique tropicale. Nous savons qu'il y a maintenant de nombreux techniciens du bloc soviétique dans ce pays. Nous savons qu'ils construisent divers travaux ostentatoires qui auront une influence sur le public. Les techniciens du bloc so viétique contrôlent principalement la radio a l'heure actuelle."

Il semblait alors qu'aucune alliance n'était plus possible entre la classe dirigeante guinéenne et les monopoles internationaux. L'aile gauche guinéenne paraissait l'avoir emporté.
Cependant, cette conclusion radicale correspondait moins à la réalité guinéenne qu'à la subjectivité occidentale qui s'était exprimée d'abondance dans la presse. Déjà en mars 1959, tous les journaux, hormis ceux réputés d'extrême-gauche, avaient fait des commantaires inquiétants à l'occasion de livraisons à la Guinée d'armes tchèques comprenant 8.000 fusils, des canons anti-chars, des canons de défense aérienne et des voitures blindées qui furent présentés comme autant d'éléments décisifs dans la guerre froide. Concluant le tout, le Monde du 27 mai 1960 annonçait, en titre, que l'Est chassait l'Ouest en Guinée.

Or l'affaire allemande de mars 1960 aurait dû éclairer l'opinion occidentale si celle-ci n'avait pas voulu volontairement s'aveugler.
Elle éclata sur une accusation portée par la Guinée contre Bonn de participer à la fabrication de la bombe atomique française. Dans une lettre personnelle à Hammarskhoeld mais qui circula en tant que document officiel dans toutes les délégations Sékou Touré affirmait que la France venait d'accorder à l'Allemagne Fédérale des concessions pétrolière au Sahara en paiement de la participation allemande à la bombe francaise.
Devant le tollé général soulevé dans le monde occidental où l'on s'empressa d'affirmer la gratuité de cette accusation, le chargé d'affaires de la délégation guinéenne aux Nations Unies dut rétracter une partie des termes de la lettre.
La signification de la maneuvre n'en demeurait pas moins. Cette accusation n'avait été en fait qu'un prélude plus ou moins habile à une éventuelle reconnaissance par la Guinée de l'Allemagne de l'Est. La Guinée en effet venait d'envoyer un ambassadeur, Monsieur Seydou Conté à Berlin-Est. La R.D.A. avait aussitôt proclamé au monde entier sous couvert d'une nouvelle diffusée par son agence de presse officielle que l'envoi de cet ambassadeur correspondait à la reconnaissance en droit de la R.D.A. par la Guinée. Un film même avait été pris montrant le nouvel ambassadeur présentant ses lettres de créance à M. Pick. Il avait été retransmis à l'émission de télévision de Berlin-Est. L'Allemagne de l'Ouest réagit énergiquement. Elle informa immédiatement par note, le Gouvernement Guinéen de sa décision de rompre toute relation si sous les deux jours Conakry n'avait pas nié la reconnaissance de l'Allemagne Démocratique par la Guinée.

A force de subtilité, de grâces intéressées à l'un ou l'autre bloc, la Guinée se trouvait dans un piège. Le problème était trop crucial pour les deux Allemagnes pour qu'il soit possible à la Guinée de s'évader dans une réponse dilatoire. Il lui fallait soit infliger un démenti à la R.D.A., soit renoncer à l'assistance technique et financière de l'Allemagne de l'Ouest.
Sékou Touré avait bien naturellement cherché à échapper au dilemme en accordant une interview au Journal Spiegel de l'Allemagne de l'Ouest où il exprimait que "l'ambassadeur" supposé n'était qu'un simple émissaire, dont le rôle devait se borner à informer les Allemands de l'Est que le Chef d'Etat guinéen ne pourrait se rendre en Allemagne Démocratique comme il en avait été question lors de son dernier voyage à Moscou. Il ne devait à l'extrême que se renseigner sur les possibilités futures de l'établissement de relations diplomatiques qui n'existaient pas encore.
Cependant le Gouvernement Ouest-allemand, poussé par la fraction la plus anti-communiste de son opinion ne put se satisfaire de cette réponse et envoya à Conakry un ambassadeur extraordinaire, chef de la section Amérique-Afrique au Ministère des Affaires Etrangères Fédérales, Monsieur Hasso Von Etzdorf.
La semaine suivante le Gouvernement Guinéen laisait publier dans la presse conakrienne un texte officiel dans lequel Sékou Touré assurait que son gouvernement n'entretenait en Allemagne de relations diplomatiques qu'avec la République Fédérale et exprimait sa surprise que certaines informations aient fait état d'un prétendu échange d'ambassadeurs entre Conakry et Berlin-Est. C'était donc à un démenti formel de la R.D.A., de sa presse et de sa télévision qu'aboutissait Conakrv à l'entière satisfaction de la République Fédérale.
Certes les relations économiques avec Pankow n'étaient pas rompues. Radio-Berlin-Est annonçait même que les échanges commerciaux entre les deux pays augmenteraient de 3/4 durant l'année en cours alors qu'ils étaient déjà bien supérieurs à ceux de la Guinée avec l'Allemagne de l'Ouest.
Il n'en demeurait pas moins que le démenti que tout le monde croyait impossible avait été infligé à l'Allemagne de l'Est, il n'en demeurait pas moins surtout que l'aile gauche du P.D.G. qui avait soutenu le point de vue de l'Allemagne de l'Est se trouvait condamnée par Sékou Touré.

Ce que la mégalomanie gaullienne, la "rogne et la grogne" de la Cinquième République avaient fait, le grand capital, ses monopoles et les gouvernements à sa dévotion l'avaient défait. Le refus français de reconnaitre la Guinée avait donné une auréole inattendue sans résonance sociale ou économique interne à la fraction gauche du P.D.G. La coalition des millieux d'affaires allemands et de Ie majorité de la classe dirigeante guinéenne suffit pour détruire le mythe d'une gauche guinéenne active.
Toutefois ce succès de la fraction réformiste du P.D.G. voulu par le grand capital international n'aurait pas été aussi facile si plus ou moins inconsciemment le communisme mondial n'avait agi dans le même sens. Reprenant à leur compte le moyen le plus facile que les nations occidentales notamment les U.S.A. avaient trouvé pour gagner à l'O.N.U. Ies voix des jeunes nations indépendantes, I'U.R.S.S. et même la Chine avaient octroyé avec prodigalité des prêts à la Guinée. Ce faisant, elles avaient renforcé le caractère privilégié de la caste dirigeante.

Dans de petits pays au revenu national réduit, le coût de l'Indépendance ne pouvait en effet être supporté qu'au prix d'économies drastiques. Faute de cette austérité, pour avoir accepté des prêts qui excédaient les possibilités de remboursement ouvertes par le taux d'accumulation nationale, la caste dirigeante guinéenne sans s'en rendre compte avait en une année annihilé l'Indépendance guinéenne. Ce demeurait pour elle le seul moyen de n'être pas acculée à une spectaculaire faillite qui aurait entrainé sa chute. Par intérêt de classe, elle s'était vue contrainte de se lier de plus en plus aux intérêts des grandes puissances qui l'amenèrent à renforcer sa dictature.

Dans le cadre de la coexistence pacifique, la classe dirigeante guinéenne, classe opprimante, ne fut même pas capable de se constituer en classe nationale. Engluée dans les cadeaux que les deux blocs lui dispensaient, la majorité du P.D.G. perdit de vue les intérêts de la nation pour défendre les siens propres.

Or, contrairement aux vues à long terme de l'U.R.S S. et aux radotages à court terme d'un petit capital rancunier qui n'eut d'audience dans la France de la Cinquième République que par suite de l'identité de ses réactions viscérales avec celles du Général, c'est le bloc occidental qui allait l'emporter en Guinée dans la mesure même où leurs nouveaux intérêts écartaient les dirigeants guinéens de la doctrine et de la pratique marxistes.

1. Voir La décolonisation économique en marche.
2. Les projets "d'industrialisation" en Guinée, élaborés par le trust F.R.I.A. avant l'Indépendance comprenaient deux stades. Un premier stade prévoyait l'extraction de la bauxite et sa transformation, par procédé chimique, en alumine. Un deuxième stade devait aboutir à la transformation sur place, par électrolyse, de l'alumine, produit intermédiaire, en aluminium, produit élaboré. Pour passer d'un étade à l'autre, il fallait construire le barrage et la centrale produisant le courant nécessaire. Les conditions techniques les plus favorables se trouvaient réunies sur le Konkouré à proximité des réserves de minerais. Or, dès les lendemains de l'Indépendance, le Gouvernement Français qui devait en partie financer ce complexe, fit savoir qu'il n'envisageait plus aucun çrédit. Par ce chantage entre autre il avait espéré réduire à merci la Guinée .


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