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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Annexe II
Allocution de Sékou Touré au 27ème CONGRÈS de la CGT (11 au 15 octobre 1948)

Sékou Touré (Guinée) (Les délégués debout applaudissent longuement)

“Camarades, je vais essayer, dans un court exposé, de vous mettre au courant de la situation générale des travailleurs africains.
Les peuples de l'Afrique noire française, conviés à combattre aux côtés de la France de l'Angleterre, de l'Amérique, de la Russie, pour abattre les forces barbares du fascisme, qui occupaient, il n'y a pas longtemps encore, les trois-quarts de l'Europe, n'ont pas marchandé leur participation effective à la guerre. Avec une confiance enthousiaste dans l'avenir merveilleux et victorieux de la démocratie et de la liberté, ils n'ont pas hésité à fournir des soldats et des matières premières. Leur volonté de combattre l'expansion de l'impérialisme allemand a été incontestablement prouvée par la part active qu'ils ont su prendre à la lutte de libération nationale.
En versant leur sang — certains en perdant des bras, des jambes, d'autres leur vie —, les combattants africains espéraient assurer la libération de l'Europe alors asservie et plus particulièrement celle de l'Afrique, depuis si longtemps odieusement exploitée par l'impérialisme.
En effet, le développement du capitalisme en Europe a provoqué, au cours du XIXème siècle, l'occupation de l'Afrique. Les formes d'administration et d'exploitation que l'impérialisme a organisées, si elles étaient révolutionnaires au début, sont devenues, au fur et à mesure que se développait notre évolution, contre révolutionnaires, réactionnaires et dépassées par nos aspirations.
La guerre nous a permis d'affirmer plus nettement notre maturité politique et de donner à nos luttes revendicatives un caractère anti-impérialiste, dont la condition essentielle est la reconnaissance de notre originalité propre, de notre volonté de nous libérer du joug odieux du colonialisme.
Notre espérance était grande — elle est toujours grande. Au lendemain de la guerre, les forces capitalistes françaises qui venaient de collaborer honteusement avec les ennemis de la France contre la nation, étaient menacées d'une sérieuse épuration. Les forces démocratiques, au contraire, fortes de leur éclatante victoire, s'étaient groupées dans le CNR (Conseil National de la Résistance) et avaient défini la nouvelle orientation révolutionnaire de la France d'après-guerre. Cette orientation liberale de tous les peuples rassemblés sous le drapeau tricolore a ebranlé la bourgeoisie française qui, désormais ralliée à M. de Gaulle, allait effrontément entrer en campagne contre la Constitution démocratique et libérale de mai 1946.
La coalition de la bourgeoisie non épurée et du gaullisme aux conceptions impérialistes de plus en plus nettes, a écarté la première Constitution. La deuxième, actuellement en vigueur, a été votée grace à l'action et à l'unité des forces démocratiques françaises et de celles de nos territoires.
Malgré le vote de la Constitution, qui comporte le principe de l'égalité des peuples et des races, des hommes et des femmes de l'Union française, nous constatons, nous Africains, la survivance du passé, avec tout son cortège d'hypocrisie, de honte et de peur. Le drapeau de l'exploitation de l'homme par l'homme, le drapeau de la corruption, de l'insécurité, de la misère, qui demeure celui d'une minorité de possédants, est encore hissé en Afrique. Le drapeau du CNR, qui était celui du peuple, de la liberté, est foulé aux pieds par les réactionnaires et le gouvernement. Ainsi, après avoir corrompu certains partis et certains hommes, tes capitalistes français, aidés de leurs complices internationaux, livrent l'Union française, comme une marchandise, aux impérialistes.
Nous avons assisté aussi à la constitution d'une majorité réactionnaire au sein des assemblées parlementaires. En mai 1947, cette majorité se partageait cyniquement les portefeuilles ministériels et s'engageait dans une guerre criminelle contre les peuples qui ont aidé la France à recouvrer sa propre liberté. Ainsi, on massacre injustement des milliers de personnes au Viêt-nam et à Madagascar ; on emploie des méthodes odieuses, qu'ensemble nous avions condamnées chez Hitler. Au Viêt-nam et à Madagascar, on a dépensé des milliards qui auraient suffi pour assurer aux travailleurs français et africains, tous malheureux, une vie décente. Ces milliards auraient pu servir à l'exploitation des mines d'or, de diamant, de bauxite, d'ardoise, de cuivre, de phosphate, que renferme la terre africaine, au lieu de vendre aux capitalistes yankees ces immenses richesses si nécessaires à la renaissance de l'Union française et à la prospérité des travailleurs.
La réaction parlementaire persiste à nier le fait historiquement vrai qu'après tant de misères, de souffrances, les peuples malgache et vietnamien demandent l'assouplissement de leurs rapports avec la France. Elle ne veut pas croire que les colons français, se résignant mal à traiter en hommes libres ceux qu'ils ont toujours considérés comme du matériel humain, la poussent vers une guerre absolument injuste et criminelle. Elle se refuse à croire enfin que le régime colonialiste n'est plus acceptable parce qu'il ne correspond plus à la réalité économique, politique et sociale, et qu'il est dépassé par les événements historiques.
La même réaction a installé en Algérie, contre la volonté des masses algériennes, une assemblée “préfabriquée” à son image, c'est-à-dire à majorité réactionnaire et colonialiste 147.
En Afrique, elle s'est refusée jusqu'ici :

  1. à instituer, conformément à la Constitution, le collège unique dans les élections du Conseil de la République
  2. à promulguer un Code du Travail
  3. à appliquer le Statut de la Fonction publique aux fonctionnaires
  4. à ériger en communes de plein exercice les communes mixtes
  5. à instituer un système de Sécurité sociale pour apporter une amélioration aux conditions sociales des masses
  6. à abolir, dans les faits, le travail forcé qui, sous le nom de “2ème portion”, continue de porter atteinte à la liberté des travailleurs
  7. à instituer un cadre unique pour les fonctionnaires. avec des avantages égaux lorsque les responsabilités et le rendement le sont à allouer aux militaires et anciens combattants les mêmes traitements sans discrimination de couleur 148
  8. enfin, à débarrasser l'Administration coloniale de tous préjugés de races pour affirmer l'égalité absolue de toutes les races.

Oubliant les recommandations du CNR qui demeurent l'expression fidéle de la volonté du peuple de France, la majorité parlementaire a oublié de développer en Afrique, les services de l'Enseignement et de la Santé. 10 enfants sur 100 fréquentent l'école. Le chiffre des populations divisé par l'effectif des médecins donne le résultat suivant : 1 médecin pour 50.000 habitants. Inutile de dire que cette carence coupable dénote le caractère colonialiste de la politique menée en Afrique française.
D'autre part, les Sociétés indigènes de prévoyance, les Coopératives, les Crédits agricoles, aident les capitalistes à exploiter économiquement les masses paysannes africaines.
L'Inspection du Travail, placée sous l'autorité omnipotente des gouverneurs, est presque inopérante. En matière de salaires, les gouverneurs, partisans de leur blocage, usent de leurs pouvoirs discrétionnaires et arbitraires, alors que les prix des marchandises ne cessent de monter, compromettant ainsi le pouvoir d'achat des travailleurs. Les prix des marchandises sont, en général, en hausse de 500 % sur ceux de 1946, tandis que les salaires n'ont été augmentés que de 200 % ; les produits locaux ont subi une hausse de 150 %.
Les intérêts des travailleurs, des producteurs, des paysans sont sacrifiés aux intérêts sordides des profiteurs de nos misères. Les impôts sont injustement répartis. Les impôts payés par le manoeuvre africain représentent quatre journées de travail ; ceux du capitaliste ne sont même pas l'équivalent d'une heure de bénéfice.
Camarades, une exploitation systématique est pratiquée contre les hommes d'Afrique, sans considération de leur vie ni de leur évolution, sans considération de leur avenir ni de celui de l'Union française.
L'industrie est négligée chez nous. Les 9/10èmes des capitaux sont investis dans le commerce, ce qui amène une double exploitation: exploitation des travailleurs et des producteurs ; exploitation des consommateurs et des populations.
D'autre part, sur ces 9/10èmes, 5/10èmes sont investis dans le commerce du tabac et de l'alcool, par l'intermédiaire desquels les capitalistes veulent accentuer, en Afrique, l'état d'infériorité sociale, morale et intellectuelle des populations. Ils veulent tuer en nous, grâce aux mauvais effets de l'alcool et du tabac, notre pouvoir de résistance à l'oppression coloniale.
Les moyens de production et de transformation ne nous ont pas été donnés ; seuls des outils antiques sont encore employés chez nous.
La législation domaniale, qui nie notre souveraineté sur la terre habitée par nos ancêtres depuis des millénaires, permet l'expulsion de tout un village pour satisfaire les besoins d'un seul planteur européen. Il n'est pas question d'indemniser les expulsés. A la faveur de cette législation inique, on est en train de céder certains minerais africains très riches aux Américains, sans prendre l'avis des Africains.
Bientôt, avec le Plan Marshall, les territoires d'Outre-mer deviendront des sous-colonies la France devenant elle-même une colonie américaine. Ce sera une régression pour nous, qui aspirons à une autonomie relative. Nous ne voulons donc pas devenir des sous-colonies cela représentant pour nous une forme accrue de notre oppression et de notre étranglement.
Il est clair que deux blocs s'affrontent dans le monde : deux force contraire voulant, chacune, diriger les destinées du monde. L'une de ces forces est impérialiste et, par conséquent, favorable à l'exploitation de l'homme par l'homme. L'autre est anti-impérialiste, démocratique et favorable à la liberté des hommes et des peuples. Entre elles, les travailleurs africains ont fait leur choix. Ils choisissent sans aucune hésitation le camp anti-impérialiste, car ils savent que les mille et une souffrances dont ils portent les traces, s'inscrivent toutes dans le fait colonial, dans l'impérialisme.
(Applaudissements)
Ils choisissent le camp anti-impérialiste parce qu'ils ont conscience qu'en luttant contre l'impérialisme, ils luttent pour leur libération, et qu'en luttant pour leur libération, ils luttent pour leurs revendications générales, pour le triomphe de leurs aspirations légitimes. Ils savent que la France, en perdant son indépendance, en devenant une colonie américaine, ferait un pas en arrière. Ils savent qu'en devenant des sous-colonisés, ils feraient un pas en arrière. Or, ils veulent aller de l'avant, toujours de l'avant, vers le progrès, la liberté et la fraternité, dans le cadre de l'Union Française.” (Applaudissements)

Notes
147. C'est sans doute la première fois que Sékou Touré évoque publiquement le problème algérien.
148. On voit par ce passage que le problème de la discrimination des taux des pensions allouée aux anciens combattants et pensionnés de l'armée française ne date pas de la “cristallisation” des taux en 1959 — nous y reviendrons cependant — mais remonte à cette époque, c'est-à-dire au lendemain de la guerre. Le dramatique incident de Thiaroye au Sénégal (provoqué par des problèmes de soldes non versées, et auquel des militaires guinéens étaient mêlés) avait eu lieu en décembre 1944.

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