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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Annexe 1 du chapitre 14
Extrait du livre : Souvenirs en vérité de Paul-Henri Siriex

(1993; chez l'auteur)

“Avant sa nomination à Dakar, nous ne nous étions rencontrés qu'une fois à Paris. Bernard Cornut-Gentille était alors haut-commissaire pour l'AEF. Il était précédé d'une réputation certainement justifiée de grand commis de l'État. (…) Quoiqu'il en soit, nous divergions assez sérieusement sur des problèmes de fond. Ces divergences se traduisaient par notre comportement vis-à-vis du Rassemblement démocratique africain et, plus spécialement de son chef en Guinée, Sékou Touré. Celui-ci, ancien fonctionnaire révoqué des Postes, était devenu secrétaire général de l'Union générale des travailleurs d'Afrique noire, l'UGTAN, affiliée à la CGT. Contrairement à ce qui s'est passé en Côte-d'Ivoire, la section guinéenne du RDA était étroitement soumise à l'influence du parti communiste. Vivant surtout à Paris ou à Prague, où ses liens avec les diverses organisations du parti étaient connus, il n'était revenu au pays que pour faire acte de candidature aux élections législatives de 1951 dans une ciconscription de la Forêt où , comme j'avais pu le constater lors de ma première tournée, le RDA était très actif. Il n'en avait pas moins été battu par le député sortant un instituteur originaire de la région.
A Conakry même, le RDA était influent. Mon prédécesseur avait fait poursuivre et condamner plusieurs de ses militants pour diffamation. L'organe du parti, une feuille ronéotypée au ton virulent, commun à l'époque, abondait en attaques incessantes dirigées contre l'administration et ses représentants sur un mode peu courant chez des Africains. L'un deux, Madeira Keita, qui travaillait à l'Institut français d'Afrique noire, avait été révoqué et pratiquement réduit à la misère. Peu de temps après mon arrivée en Guinée, avec l'accord du haut-commissaire Béchard et l'encouragement du professeur Théodore Monod, le fondateur et animateur de l'Institut, j'avais voulu faire l'expérience d'une politique d'apaisement.
J'avais fait venir Madeira Keita, à l'époque toujours en prison, et lui avais proposé de réintégrer son administration à condition qu'il acceptât une affectation dans un autre territoire où l'Institut était également représenté, ce à quoi il avait consenti. Nous devions d'ailleurs nous y rencontrer dans d'autres circonstances, au Dahomey où son travail était très apprécié. Il m'avait dit sa reconnaissance de l'avoir jadis tiré d'un mauvais pas. La roue tournait : en 1960, il devait faire partie du premier gouvernement du Mali, son pays d'origine (…)
J'ai toujours pensé que, seule, était déterminante l'influence du Parti communiste français dont les agents sillonnaient toujours l'Afrique pour conserver le contrôle des mouvements qu'il y avait organisés, mais dont la soumisison était loin d'être toujours acquise. Le RDA de Côte d'Ivoire avait été le premier à faire preuve d'indépendance. Question d'hommes, bien sûr. Question, aussi, de conditions économiques locales. Des pays dits “riches”, comme la Côte d'Ivoire ou la Guinée, pouvaient se dégager plus facilement que les autres de cette influence.Question d'hommes surtout, en effet. Sékou Touré, dont certains avaient espéré le voir suivre la même voie que Félix Houphouët-Boigny, en dépit de la différence de formation des deux hommes, appartenait déjà, tout Africain qu'il fût, à une autre sphère d'influences Celle d'un islam noir, déjà en éveil, fort du prestige, fondé ou non, d'un ancêtre de l'ethnie Malinké qui avait combattu la France, Samory, à laquelle ses responsabilités de syndicaliste de la CGT n'avaient fait qu'ajouter.
Toujours est-il que le point de vue de mon haut-commissaire, Bernard Cornut-Gentille, semblait différent quant à l'attitude à observer avec Sékou Touré. Après mon départ, en 1953, il ne devait pas manquer d'orienter son action comme il l'entendait. Sékou Touré bénéficierait de l'appui officiel, d'abord pour son élection à l'Assemblée territoriale, puis comme député à l'Assemblée nationale. Les efforts du haut-commissaire pour amener Sékou Touré à s'aligner sur le fondateur du Rassemblement démocratique africain témoignaient certainement de dispositions excellentes, à défaut d'une analyse sagace de la situation locale ou de simple intuition.
Certes, l'homme était complexe. Il pouvait donner lieu à méprises, encore qu'à l'époque il était loin d'annoncer le tyran monstrueux qu'il allait devenir ! A la violence du comportement et des propos, Sékou Touré pouvait allier un certain charrne qui devait en tromper plus d'un, avant comme après l'indépendance de son pays. Il n'avait pas manqué d'en user avec moi, conscient qu'il était des limites que je ne dépasserais pas dans la recherche d'une conciliation possible. “Moi aussi, je travaille pour l'Union française”, m'avait-il dit à l'occasion d'une visite, en me désignant le portrait du président de la République Vincent Auriol. “Je le reconnais, moi aussi, comme ”notre” président.” Je ne pouvais que l'en féliciter, bien entendu.
Il allait d'ailleurs avoir l'occasion de me donner un témoignage de ses bonnes dispositions, mais à sa manière, dans des circonstances assez particulières. Ce devait être à l'occasion d'un de ces incidents pénibles, dans le climat toujours sensible des relations entre Blancs et Noirs, survenu dans l'une des plus importantes écoles publiques de Conakry. Le directeur de ladite école, excédé par le comportement d'un des instituteurs africains sous son autorité au cours d'une discussion, l'avait giflé. Une de ces vilaines histoires qui faisaient resurgir tous les vieux complexes.
L'enquête m'avait convaincu que les torts étaient du côté du directeur de l'école qui n'avait pas su se dominer, ni dans le geste ni dans la parole. Une sanction s'imposait d'urgence. Aussi avais-je décidé de muter le coupable de Conakry à un centre de l'intérieur. L'inspecteur d'académie, à qui j'avais envoyé le texte de ma décision pour l'entériner comme le voulait la procédure, s'y était opposé. Je lui avais représenté son erreur et ses répercussions possibles.
Rien n'y faisait. Le directeur d'école était un de ses compatriotes quelque part en France. Leur appartenance commune à la franc-maçonnerie, me disait-on aussi, n'était pas étrangère à son attitude. Il n'en restait pas moins que mon devoir le plus élémentaire était de sanctionner l'instituteur d'abord, puis, devant son attitude indisciplinée, l'inspecteur d'académie aussi. Après lui avoir demandé une nouvelle fois sans plus de succès de réfléchir, je le remettais purement et simplement à la disposition du haut-commissaire à Dakar en lui enjoignant de quitter Conakry dans les six jours.
Mon Dieu ! Qu'avais-je fait là ! Et cependant, les syndicats d'enseignants de tous bords avaient déjà réagi en manifestant de diverses manières, à commencer par une grève localisée, tandis que de Dakar m'arrivaient des notabilités de la franc-maçonnerie sénégalaise. Le bruit de cet incident avait dépassé les frontières et la solidarité des enseignants africains jouait à fond. De Dakar même m'arrivait l'annonce d'une grève générale des enseignants qui risquait de s'étendre à d'autres professions. Bref ! la vilaine affaire dans toute l'acception du mot. Par la faute de cet inspecteur d'académie, Sékou Touré, en sa qualité de secrétaire général de la toute-puissante UGTAN, était devenu l'homme de la situation.
Les choses en étaient là ce dimanche matin. Comme chaque dimanche, la villa dont je disposais sur la plage, à quelque distance de la ville, s'apprêtait à recevoir les collaborateurs et les amis, ainsi que leurs familles, qui aimaient s'y retrouver. C'était devenu un rite, comme le méchoui auquel ils étaient conviés. Nous commentions les événements avec philosophie lorsque mon boy surgissait, la mine défaite, pour m'annoncer un visiteur qui n'etait autre que … Sékou Touré lui-même ! (…)

Après m'être inquiété, tout en m'en doutant du “bon vent” qui pouvait me valoir sa visite, Sékou Touré, non sans s etre excusé de cette visite impromptue et refusant de s'asseoir, allait droit au but. Il voulait savoir, mais de moi directement s'il était exact que l'inspecteur d'académie avait été sanctionné, et renvoyé à Dakar.
J'avais naturellement essayé d'esquiver la réponse. “Si vous me posez cette question, monsieur Sékou Touré, c'est probablement parce que vous le savez déjà et qu'un de vos militants RDAdes bureaux du gouvernement vous aura peut-être envoyé une copie de ma décision ?” Un procédé hélas ! assez courant dans toutes les administrations des pays où le RDA était influent.
Sékou Touré insistait pour obtenir une réponse claire, tenant à savoir de moi ce qu'il en était !
“Vous m'avez demandé il y a quelque temps, ajoutait-il, de vous donner des preuves de mon désir de collaborer avec l'administration. Eh bien l'occasion peut m'en être donnée aujourd'hui, si vous le voulez !”
Il eût été bien maladroit de ma part, étant donné les circonstances, de me dérober.
“Eh bien, oui ! Monsieur Sékou Touré, vous êtes bien renseigné !”
Et l'homme, sans demander son reste, se bornait à conclure : “Dans ces conditions, monsieur le gouverneur, l'ordre de grève générale à Dakar est annulé, comme l'est celui de la grève en Guinée !”
Et Sékou Touré de rejoindre la voiture du compagnon qui l'avait amené. Effectivement, l'ordre de grève allait être annulé. A mon grand soulagement et à celui de beaucoup d'autres.

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