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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Chapitre 28 — Annexe 4
Note (anonyme) en date du 16 janvier 1959
sur les futures relations de la France avec la Guinée

Archives du Ministère des affaires étrangères, dossier GU 6-3

Le 28 septembre, la Guinée a choisi de vivre sa vie en dehors des formes constitutionnelles offertes par la France à ses territoires africains. Le Parti démocratique de Guinée, section territoriale du RDA, maintenant dissidente, avait dès avant le 28 septembre contribué à donner à la Guinée une armature de démocratie populaire où règne le culte de la personnalité (Sékou Touré) et des symboles du Parti (l'éléphant).
Une politique poursuivie systématiquement depuis son élection à Beyla, qui a assuré sa fortune politique, a permis à Sékou Touré, spécialiste de la tactique de la “douche écossaise”, d'éliminer en Guinée toute manifestation de la présence de la France. Pratiquant successivement et parfois en même temps la politique du baiser et du croc-en-jambe, Sékou Touré a disposé avec un art consommé des chefs de territoire dont il a, à chaque mutation, tiré le maximum avant de les estoquer après les avoir lardés de coups de pique et affolés par des banderilles.
Tel est l'interlocuteur, pour ne pas dire l'adversaire. Disposant de cadres politiques incompétents mais dévoués, ayant en France une audience non négligeable auprès de certains milieux animés soit d'un progressisme sentimental, soit d'un réalisme absolu en matière d'intérêts économiques, bénéficiant de la sympathie internationale, M. Sékou Touré avait l'essentiel pour réussir. Le vide administratif, même quand il s'accompagne d'un certain vide technique, ne devait en aucune façon le gêner : la Guinée s'est simplement forgé, en remplacement d'une administration de luxe, une administration à la mesure de ses moyens.
On a pu à juste titre, spéculer sur les facteurs de dispersion. Le régionalisme Foula, forestier, soudanais, est incontestable. Mais 50 ans de présence française ont fait l'unité de cette Guinée disparate. L'encadrement réalisé par le PDG le maintient. On a pu spéculer également sur l'opposition qui existait en Guinée quand ce territoire vivait, sous notre contrôle, suivant des normes relativement démocratiques ; sur la fidélité des anciens militaires ; sur la chefferie ttaditionnelle déchue de ses privilèges par le gouvernement guinéen. Tous ces facteurs existent, mais là encore, l'armature politique totalitaire, un commandement territorial qui ne s'embarrasse pas de sentiments, des fonctionnaires qui doivent au nouveau régime une promotion à des emplois qu'ils n'osaient espérer ou la faveur de conserver les moyens d'assurer leur subsistance ; une propagande permanente à base de thèmes élémentaires, mobilise l'attention des masses et les rend disponibles pour l'action que prescrira le gouvernement.

La Guinée a immédiatement exploité les amitiés que pouvaient lui valoir les relations étendues de son ministre de l'intérieur Keita Fodéba, que sa profession de maître de ballets a souvent conduit à travers le monde, et particulièrement en Europe centrale. Les incertitudes du monde occidental ont contribué à pousser au premier rang de l'actualité internationale un Etat africain de 2.500.000 habitants, lui offrant la tribune rêvée pour présenter à l'opinion publique l'image poétique de son régime et de ses habitants.
Il semble pourtant que jusqu'ici la Guinée ait reçu plus de promesses que d'appuis positifs. L'adhésion nécessaire aux doctrines panafricanistes l'a jetée dans les bras du Ghana. Ce geste lui a valu la promesse de quelque dix milliards (de quoi faire marcher la maison pendant un an), dont un seul a été débloqué. A peine libérée, la Guinée montrait par là qu'elle restait dans le mouvement. Ayant traité à grand spectacle avec le Ghana, la Guinée signait aussitôt avec la France, aux conditions qui lui étaient fiXées, trois protocoles qu'il faudra bien concilier avec les exigences du Ghana. L'intérêt seul dictera le choix de l'instant. Il a suffi que l'un des protocoles portât sur le maintien dans la zone franc pour que le porte-parole du gouvernement guinéen fit connaître, par la voie des agences de presse, que la Guinée en sortirait si son intérêt le lui commandait. Évidemment, il y avait eu entre temps la séparation pratique du Trésor métropolitain et du Trésor guinéen, et il n'est pas exclu que les comptes faits aient amené quelques surprises, expliquant pourquoi une Guinée que nous avions “condamnée à l'indépendance” avait continué à vivre si confortablement. Cette générosité de la France n'a pas été aussi largement exploitée que ce que l'on a appelé sa “rancune”. On a pesé les chances de mésentente au sein du gouvernement guinéen et fondé quelques espoirs sur le défaut de sincérité du ralliement de certains leaders de l'ancienne opposition. Tout porte à croire que Barry Diawadou, ancien leader du BAG, ou Barry Ibrahima, ancien leader du MSA, le premier de tendance radicalo-socialiste-mendésiste, le second de tendance socialiste, qui l'un et l'autre sont l'expression parfaite du tempérament foulah, ne se retourneront contre Sékou Touré que lorsque celui-ci aura sérieusement trébuché. En attendant, ils hurlent avec les loups, peut-être un peu plus fort que les autres parce qu'ils sont arrivés les derniers. On a présenté Sékou Touré comme le tenant d'une politique de collaboration raisonnable avec la France, opposant une certaine résistance aux outrances d'un Touré Ismael ou d'un Keita Fodéba. Aujourd'hui comme hier, il n'y a là qu'un jeu délibéré du RDA guinéen qui l'a pratiqué tout au long de sa lutte contre la présence française en Guinée. Quoiqu'il en soit, la Guinée s'organise ; elle consacre 20 % de son budget à la défense du régime (armée : 2.500 hommes ; gendarmerie : 150 hommes ; garde républicaine : 1.140 hommes ; police et sûreté : 470 hommes). Le retour des militaires guinéens servant dans l'année française (20 % de la troupe, 30 % des cadres) lui assure le cas échéant un volant militaire utilisable de 12.000 à 15.000 hommes qui, sans emploi, peuvent être un instrument docile aux mains des activistes du Parti. Il serait injuste de ne pas faire état des premiers signes de mécontentement qui se manifestent dans la population : protestations des anciens militaires, troubles dans certains villages du cercle de Pita (Fouta-Djallon), ayant entraîné des mesures répressives, émigration vers la Côte-d'Ivoire, le Soudan (Mali), le Sénégal, marasme commercial, mauvaise distribution des produits, restriction du crédit pour les opérations de traite. Le gouvernement de M. Sékou Touré n'en contrôle pas moins, jusqu'à plus ample infonné, le territoire.
La Côte-d'Ivoire encore unie autour de son leader, M. Houphouet-Boigny, oppose aux entreprises guinéennes un bloc relativement homogène ; elle risque cependant, si elle s'enlise dans un confort bourgeois, né de sa confiance en la Communauté, d'être la victime du dynamisme guinéen. Le Soudan (Mali) et le Sénégal suivent d'un oeil assez amical l'expérience guinéenne. Elle constitue un test dont ils pourront se prévaloir. Ils conservent aussi l'illusion qu'ils en reprendront le contrôle par le biais du fédéralisme. Cependant, chez les militants de base du RDA soudanais, l'union Ghana-Guinée a pu donner lieu à quelques réflexions désabusées. Il semble bien que la Guinée doive à échéance plus ou moins lointaine être l'élément destructeur de l'ensemble franco-africain. La tâche lui sera facilitée si elle peut agir de l'intérieur. C'est dans cette perspective qu'il a pu venir à l'esprit d'organiser autour de la Guinée un cordon sanitaire en installant un réseau coordonné d'informateurs qui pourrait ultérieurement être l'instrument d'une action psychologique.
Depuis 48 heures, la Guinée relève, selon ses voeux, du Ministère des affaires étrangères. A brève échéance, à défaut d'un ambassadeur de rang élevé, un chargé d'affaires y représentera sans doute la France. Peut-être serait-il souhaitable qu'il ait une certaine pratique des démocraties populaires et de la nécessaire adaptation à des moeurs diplomatiques particulières. Tout porte à croire que, la force de l'habitude aidant, le gouvernement guinéen pratiquera à son égard sa tactique de la balançoire qui oscille entre la provocation grossière et les déclarations cardiaques qui n'engagent à rien. Mais il est malgré tout consolant de penser que la marge de manoeuvre qui reste à la Guinée pour réaliser ses ambitions s'amenuise de jour en jour.


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