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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Chapitre 49 — Annexe 4
Koumandian Keita le syndicaliste

(Article publié dans une revue destinée aux enseignants à l'occasion d'un colloque tenu en 2002 à Conakry sur la personnalité de Koumandian Keita)

L'homme que nous honorons aujourd'hui est avant tout un enseignant émérite, ensuite un syndicaliste, le brillant défenseur des intérêts du corps enseignant, le nationaliste intransigeant, le patriote clairvoyant et résolu. Un exposé précédent nous a montré la genèse du syndicalisme en Guinée avec les figures emblématiques de l'école guinéenne que furent les Babadi Hadiri, Kolobali Fatima, Sampil Mamadou, Sakoba Sinayoko, Abou Somparé et bien d'autres. Nous avons vu leur cadet Keïta Koumandian à leur côté dans les années 1940. Au moment où ce dernier prend la tête du Syndicat des Enseignants en 1951 au Congrès de Kankan, on peut véritablement parler de refondation : mais si l'unité est réalisée à cette date, c'est véritablement Koumandian qui infuse un sang neuf à l'organisation. Il y vient avec sa passion, sa rigueur et son extraordinaire capacité de travail. Il s'impose par sa stature. Bien de cadres ne l'aimaient pas à cause de sa franchise fracassante ; mais tous reconnaissaient son dévouement, son sens de la lutte et ses qualités professionnelles qui le font respecter même de ses supérieurs métropolitains.
La lutte d'émancipation dans les années 1950 s'intensifie. Le colonialiste se raidit face aux Africains, qui sont en train de faire une lecture extraordinairement lucide de leur droit affirmé dans les textes mêmes qui fondent la République. Koumandian se jette avec passion dans la lutte. Les luttes syndicales ne font qu'un avec le combat politique. Tout d'abord, il dote le syndicat d'un organe de publication, L'École guinéenne, qui paraît dès 1952. Cette revue qui est distribuée jusque dans les écoles soude les enseignants les uns aux autres. Elle leur permet de s'informer, de se former, et de suivre les étapes, les phases du combat que mène le Bureau directeur avec Keïta Koumandian à sa tête.
L'École guinéenne est animée par des instituteurs émérites. De belles plumes d'instituteurs signent des articles châtiés, riches. C'est le lieu d'accrocher quelques portraits, nous citerons ici Tibou Tounkara qui en fut le rédacteur-en-chef, Ray-Autra, le fougueux éditorialiste du célèbre Coup de Bambou, journal satirique qui asséna les coups les plus violents au colonialisme ; nous citerons aussi Mamadou Aribot, Secrétaire Général de la section syndicale de Conakry. Bangoura Kanfory, le musicien, Fodé Lamine Touré, Salifou Touré, éminents pédagogues etc. L'École guinéenne fut plus qu'un organe de liaison ; il fut un bréviaire entre les mains des enseignants, un bréviaire où chacun pouvait inscrire un message à l'intention des autres. Tout naturellement, Keïta Koumandian fut le génial éditorialiste dont la plume alerte campait les situations, invectivait les colonialistes, rassemblant et exhortant ses troupes au combat. C'est le lieu de souligner que les enseignants ne se battaient pas seulement pour des revendications salariales.
Pénétrés de leur devoir d'"éveilleurs de conscience", les enseignants prirent toute la mesure de leur noble mission. "Éduquer et instruire aux noms de la famille et de la République, les générations qui nous sont confiées'', tel est "le rôle délicat qui nous est dévolu" écrit Tibou Tounkara. Pour Mamadou Aribot, le secrétaire général de la Section de Conakry, "les Enseignants guinéens ne luttent pas uniquement pour le personnel, pour un relèvement d'indice de salaires, ils mènent une lutte générale d'émancipation africaine". Et Koumandian souligne avec force que l'enseignant doit défendre de grandes causes ; "il doit lutter, écrit-il, de toutes ses forces contre le spectre hideux de l'analphabétisme. Il doit être "la vigie perpétuellement attentive au plus heureux avenir de la jeunesse". Que voilà un credo fervent digne des bâtisseurs de nation !

Une étape importante est franchie avec le Congrès des Enseignants tenu à Labé du 11 au 15 Août 1953.

Le Congrès du Syndicat du Personnel Enseignant africain de Guinée, pour décliner la dénomination exacte, fut le congrès de la maturité. Les enseignants y ont donné toute la mesure de leur engagement pour le combat de libération nationale. A Labé, on mesure aussi le réalisme et le sens de l'action de Koumandian Keïta. En 1951, au moment où ce dernier prend en main le destin des Enseignants, le syndicat comptait 60 Enseignants réellement munis de cartes de membres ; en 1953, on compte 224 membres inscrits effectivement syndiqués. Au bilan des activités du Bureau directeur, on note l'intégration de 32 moniteurs dans le cadre des instituteurs et l'expulsion des Enseignants blancs reconnus racistes ct surtout la parution régulière de L'École guinéenne, sans compter les multiples interventions pour annuler les mutations arbitraires et autres suspensions de salaires. Et c'est dans l'enthousiasme que le congrès vota une motion de félicitations au Bureau directeur.
Corps cohérent, aux membres éclairés, les enseignants affirment "que les mérites professionnels sont les plus éloquents défenseurs des enseignants". Le congrès, dans sa résolution, souligne que : "pour jouer pleinement son rôle d'élément d'émancipation sociale (l'Enseignant) doit revendiquer en faveur de l'école et des élèves".
Aussi, le congrès lança-t-il un appel vibrant "aux membres des Assemblées, à toutes les organisations, aux guinéens et guinéennes de bonne volonté" afin de joindre leurs efforts à ceux des syndicats pour :

Avec le concours des uns et des autres, le Congrès propose aux organisations et personnalités la mise en place des Comités de défense de l'École guinéenne et de la scolarisation. Le congrès de Labé fit obligation au Bureau directeur de promouvoir de toute urgence les dits comités car il a la conviction profonde que tous les hommes de bonne volonté répondront à cet appel dans l'intérêt supérieur de la Guinée.
Ce fut là une des plus belles initiatives de Koumandian de créer des comités de défense de l'École guinéenne. L'appel fut effectivement entendu par les organisations et les personnalités. Signalons entre autre les réponses enthousiastes de l'Union du Mandé par la bouche de Framoï Bérété et celle du Parti Démocratique de Guinée exprimée par son Secrétaire Général Sékou Touré qui écrit :

“Le problème de l'Enseignement étant le problème essentiel pour le devenir de l'Afrique et conformément à notre position de toujours qui consiste à soutenir toute initiative qui contribue au développement économique, social et culturel du pays, nous vous donnons notre accord de principe sur la constitution des comités de défense de l'école guinéenne” (L'École guinéenne, 1953, p. 16)

Ainsi donc, l'appel fut entendu et des comités de défenses de l'école furent constitués avec une participation remarquée des parents d'élèves et d'autres associations. La défense de l'école fut au centre du combat de libération nationale. L'école n'est-elle pas cette arme qui forme, trempe l'âme des citoyens et les aiguillonne au combat libérateur et au développement ?
L'instituteur africain fut en Afrique Noire aussi un hussard de la République, le soldat infatigable sur le front de lutte contre les ténèbres. Enfin, le congrès de Labé scella définitivement l'unité des Enseignants qui formèrent dès lors une famille aux membres solidaires. Le combat des Enseignants, soulignons-le avec force, ne fut pas un combat isolé, il prend place dans la lutte générale des travailleurs.
Dans un éditorial enflammé, en 1952, le Secrétaire Général Koumandian Keïta dénonce les atermoiements de l'Administration coloniale face au Code du Travail qu'elle refuse d'accorder aux Africains. Ce Code sera voté en 1953 par le Parlement français ; c'est la même année que fut créée la Bourse du Travail à Conakry qui, pour reprendre l'expression de Koumandian "donna pignon sur rue aux Syndicats". La Fédération des Enseignants de l'Afrique Noire fut également créée en 1952 ; elle eut pour Secrétaire Général Keïta Koumandian. Ainsi , l'homme se trouvait à la tête de la Centrale des Enseignants d'Afrique Noire. Cette nouvelle structure s'engagea résolument dans la lutte de libération du continent en ayant pour objectif la mise en place d'un système éducatif de qualité.
Le mouvement syndical passe à un niveau supérieur avec l'obtention du Code du Travail qui fait passer la durée du travail hebdomadaire de 42 heures à 40 heures ; 1953, c'est l'unité d'action entre les travailleurs manuels et intellectuels ; c'est surtout le début de l'ascension du PDG sous l'égide de son Secrétaire Général qui mène de pair le combat politique et la lutte syndicale ; celle-ci servant singulièrement à amplifier l'action politique.

Un temps fort de la vie politique et syndicale de l'Afrique est certainement l'année 1957. La lutte anti-coloniale s'exacerbe et culmine. D'un côté, nous voyons les syndicats et les étudiants, force de progrès. appeler à l'unité et réclamer l'indépendance immédiate ; et de l'autre, nous voyons les politiques accepter l'application d'une Loi-Cadre qui accorde l'autonomie aux territoires, individuellement, consacrant ainsi la balkanisation de l'Afrique.
Ce tournant nous paraît important à saisir. En effet, l'année 1957 s'ouvre sur le Congrès des Syndicats africains qui se tint à Cotonou du 16 au 19 janvier; des assises historiques qui donnèrent naissance à l'Union Générale des Travailleurs d'Afrique Noire (UGTAN). L'événement est de taille ; les travailleurs africains venaient de remporter une victoire sur eux-mêmes et sur le colonialisme. Ils ont réalisé l'unité tant désirée : les unions territoriales, les fédérations professionnelles se sont retrouvées pour créer une centrale et une seule pour l'Afrique Noire. Le Congrès fut un moment de grande exaltation.
Dans un article enthousiaste, le syndicaliste guinéen Abdoulaye Diallo. connu sous le nom de Abdoulaye Ghana, salua l'unité réalisée par les Syndicats africains. Les Africains ont réussi à se libérer de l'emprise des centrales métropolitaines. Abdoulaye Ghana souligne : "Ainsi , sans la présence de militants métropolitains, les Africains ont ensemble à Cotonou déterminé la structure syndicale de l'UGTAN et les modalités de fusion des organisations qui adhèrent à l'Union".
Il faut dire que les syndicats ont réalisé une véritable percée vers l'intégration africaine. L'UGTAN, c'est la fusion de trois grandes centrales : la CGT, la CGTA et la Confédération Africaine des Travailleurs Catholiques (CATC) et de plusieurs fédérations professionnelles telles la Fédération des Cheminots de l'AOF, la Fédération des Enseignants, la Fédération des Médecins Pharmaciens Vétérinaires et sages femmes. L'UGTAN devenait ainsi la plus forte organisation syndicale, englobant la quasi-totalité des travailleurs des territoires de l'AOF et de l'AEF.

La Guinée fut à l'honneur à Cotonou, il faut le dire, elle avait l'une des délégations les plus fortes avec des personnalités marquantes du monde syndical. Aux côtés de Keïta Koumandian, Secrétaire Général du Syndicat des Enseignants de Guinée et Secrétaire Général de la Fédération du Syndicat des Enseignants d'Afrique Noire, membre de la Fédération Internationale des Syndicats de l'Enseignant (FISE), il y avait Abdoulaye Ghana de la Fédération Syndicale Mondiale, Ray-Autra Traoré Mamadou, Secrétaire à la Presse, Diallo Saidou et Sékou Touré, le Secrétaire Général de l'USTG. Consécration suprême pour la Guinée, Sékou Touré fut élu Secrétaire Général de l'UGTAN.
C'était le couronnement d'une longue lutte menée tant sur le plan national qu'en dehors de la Guinée. Durant 4 jours, du 16 au 19 Janvier 1957, les sections, les centrales et les fédérations échangèrent des points de vue et comblèrent les profondes aspirations des masses laborieuses d'Afrique Noire. Il y avait 1300 délégués et observateurs venus des régions les plus reculées d'AOF et AEF, Keïta Kournandian et Abdoulaye Ghana furent élus membres du Bureau Directeur de l'UGTAN aux côtés de Sékou Touré. Un triomphe pour la Guinée. De retour à Conakry, les Enseignants consacrèrent un numéro spécial de l'École guinéenne au Congrès de Cotonou.
Il est important de noter que les travailleurs, les Syndicalistes africains, en créant leur Centrale, l'UGTAN, optèrent résolument pour un syndicalisme révolutionnaire, c'est-à-dire pour une lutte à outrance en vue de la libération de l'Afrique. Ainsi , l'UGTAN dénonce la Loi-cadre et exhorte les élus africains au Parlement français à la rejeter.
En 1956 et 1957, la bataille faisait rage entre les leaders politiques pour ou contre la Loi-cadre ; celle-ci fut une véritable pomme de discorde ; elle s'inscrivait à contre-courant de l'histoire puisqu'elle octroyait l'autonomie non aux fédérations, mais aux territoires pris individuellement. Les partisans de la Loi-cadre, avec le Président Houphouët-Boigny en tête, l'emportèrent: la balkanisation fut ainsi consommée.
L'UGTAN, la nouvelle Centrale des Travailleurs réagit avec vigueur ; une déclaration commune avec l'union des Étudiants de l'Afrique Occidentale (UGEAO), la Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France (FEANF), la Confédération des Jeunes d'Afrique (CJA) s'éleva contre la Loi-cadre. On lit dans cette déclaration :

"Face à la Loi-cadre, une mystification qui n'a d'autre but que de semer la confusion et de freiner le processus historique de notre libération, les travailleurs, les jeunes et les étudiants s'engagent à sceller leur unité et à créer les conditions de la formation d'un front de lutte pour l'unité et l'indépendance nationale."

La belle et noble intention des jeunes, des étudiants et de l'UGTAN resta un voeu pieux. Les gouvernements territoriaux furent mis en place en juin 1957. Ainsi, l'Afrique après l 'autonomie, ira à l'indépendance en ordre dispersé. Le front unitaire, le front fédéral de lutte fut ainsi brisé !
On est étonné de voir les travailleurs et les syndicats aller à l'unité et créer une Centrale unique au moment où les politiques — qui ont le dernier mot en l'occurrence — acceptent, et s'accommodent d'une Loi-cadre qui casse les fédérations déjà en place et dans lesquelles nos pays ont évolué durant un demi-siècle de colonisation ; 1957 fut ainsi une année fatidique ; l'intégration politique dont on rêvait s'évanouit pour longtemps.

Nous ne nous éloignons guère de notre propos. Tout ce qui précède nous amène à parler du Congrès des Enseignants tenu à Mamou en août 1957.

Les prises de position des Enseignants à cette assise ne peuvent se comprendre si on n'évoque pas l'UGTAN, sa prise de position contre la Loi-cadre. Or donc, lors de leur congrès tenu en août 1957, les Enseignants guinéens votèrent à l'unanimité une motion condamnant la Loi-cadre, reprenant ainsi les positions aftirmées par les travailleurs à Cotonou. La motion souligne que "cette loi aboutit dans son application à la Balkanisation des Territoire d'Outre-Mer" ; la motion "déplore que les élus africains n'aient pas su entrevoir le côté mystificateur de cette institution". Elle "condamne l'embourgeoisement déjà naissant d'une minorité d'Africains ; embourgeoisement voulu par les colonialistes toujours fidèles à leur politique du diviser pour régner".
L'ire du parti et du gouvernement se déchaîne contre le syndicat des Enseignants ; le parti s'étonne que dans les rangs des Enseignants où l'on trouve tant de militants PDG, l'on prenne une motion si "subversive".
C'est le lieu de dire que tout au long du combat de libération nationale, les Enseignants ont réussi le paradoxe d'appartenir individuellement à des partis politiques différents tout en demeurant unis dans un syndicat ne relevant d'aucun parti.
Ainsi, le PDG tenta en vain d'amener les Enseignants PDG à se désolidariser du Bureau directeur; rien n'y fit : ils refusèrent en bloc.
Mieux, quand le Gouvernement de la Loi-Cadre réagit, nombre d'entre eux, militants sincères du PDG-RDA, prirent publiquement position pour leur syndicat. On ne put isoler Koumandian, pourtant adversaire du Parti Démocratique de Guinée, puisque depuis 1954, il était le Secrétaire Général du Bloc Africain de Guinée (BAG). Comme on le verra plus loin, il y a là une situation intéressante à saisir. Le Congrès de Mamou donne la preuve irréfutable que les Enseignants sont soudés ; qu'ils forment bloc avec leur Secrétaire Général. Ils entendaient rester fidèle à la ligne de I'UGTAN. Ainsi, le radicalisme des Enseignants tranche-t-il avec les prises de position floues des leaders qui, tout en clamant l'unité, acceptent la balkanisation. Mais la situation avait complètement changé. On n'avait plus en face le colonisateur ; le pouvoir était à présent aux mains des Africains mêmes. La contradiction s'installe insensiblement entre les travailleurs et le nouveau pouvoir. Tout le monde n'eut pas à l'époque la clairvoyance de comprendre cela. Il est significatif de voir les Enseignants de l'intérieur adresser spontanément des télégrammes de soutien au Bureau directeur ; des pétitions fusent de tous côtés pour soutenir le syndicat. Les Enseignants n'étaient pas isolés, loin s'en faut ; plusieurs organisations et personnalités soutinrent le Bureau directeur. On peut lire dans L'École guinéenne de Novembre 1957, ces motions, ces pétitions et autres télégrammes de Kindia, Dalaba, Conakry, Mamou.
Un combat obscur, confus, s'instaurait entre le parti au pouvoir et le syndicat.
Involontairement, les choses prennent un cours que les hommes appréhendent mal. Keïta Koumandian comprit qu'un divorce s'installait entre le pouvoir et le syndicat. Dans son éditorial intitulé : “Perspectives”, il souligne que les milieux oflïciels s'accommodent fort bien de la Loi-cadre et disent "qu'elle est une véritable révolution, une panacée qui supprime désormais tout problème politique en Afrique." Quelle erreur et combien grave ! Si pour leur quiétude, des officiels se plaisent à penser ainsi, que grand bien leur fasse.

Le pays réel est en contradiction avec le pays légal et cela explique que, dans leur VIème congrès tenu à Mamou, les Enseignants africains, après avoir fait le point de la situation, aient voté par acclamation la motion sur la libération nationale et l'indépendance africaine.

Il était important de rappeler la situation qui prévalait en 1957, le clivage entre les travailleurs, les Enseignants et le nouveau pouvoir [du PDG].
Le Congrès de Mamou, avec le recul du temps, apparaît comme un tournant. C'est la première friction entre les Enseignants et le gouvernement ; d'abord sur des principes. Après l'évocation de la longue lutte des travailleurs, de la longue lutte des Enseignants, , après ces rappels, nous sommes mieux placés pour comprendre les positions que les travailleurs vont prendre en 1961 à la Conférence de la Confédération des Travailleurs de Guinée (CNTG).

Nous abordons 1958.

C'est l'année de l'indépendance pour la Guinée ; déjà en 1957, comme on le sait, l'ancienne Gold-Coast a ouvert la voie en devenant le premier État de l'ouest africain sous le nom de Ghana. Évoquons ici le bref passage de Koumandian Keïta en politique ; passage marqué par de grands événements. Il n'entra véritablement dans l'arène politique qu'à partir de 1954 ; les circonstances de celle entrée furent significatives.

A cette date, la lutte en Guinée, il faut le dire, est marquée du sceau de la violence.

Rappelons les faits ; en 1954 après la mort de Yacine Diallo, député de la Guinée française au Palais Bourbon, des élections partielles furent organisées : deux leaders s'affrontèrent, Sékou Touré, Secrétaire général du PDG-RDA et Barry Diawadou du RPF. C'est ce dernier qui l'emporta ; mais Sékou Touré, fort du soutien de la ville de Conakry qui avait massivement voté Syli, accepta difficilement sa défaite. De 1954 à 1956, date des nouvelles élections, le Parti Démocratique de Guinée inscrivit l'agitation à son ordre du jour. Les affrontements entre militants PDG et militants des autres formations politiques se multiplièrent et la rue fut souvent ensanglantée dans la capitale.

Le PDG-RDA imposait ses lois à coups de pierres et de brimades, sous le regard complaisant des forces de l'ordre. Ces affrontements prirent rapidement une coloration ethnique ; car c'étaient principalement Peuls et Soussous qui en venaient aux mains à Conakry. C'est alors que des notables et des cadres dirigeants qui étaient au PDG à cause de son programme franchement nationaliste déchantèrent et démissionnèrent en dénonçant les méthodes violentes du PDG. Ils créèrent le Bloc Africain (BAG) et choisirent Koumandian Keïta comme président de la nouvelle formation. Au nombre des cadres qui se regroupèrent autour de Koumandian, il faut citer :

Si ces cadres et dirigeants partageaient le même idéal de liberté et d'indépendance que les dirigeants du PDG, ils n'approuvaient nullement les méthodes violentes de ce parti. Ce point est à souligner.
Mais, en 1956, le Parti Démocratique de Guinée était devenu maître du pays : aux élections qui eurent lieu, Sékou Touré fut élu député à son tour. Pour flétrir les affrontements, les luttes fratricides, Keïta Koumandian publia de nombreux articles dont un particulièrement retentissant intitulé “Que la sagesse l'emporte” dans le n° 13 du journal La République, on lit dans les premières lignes :

“Conakry vient d'être le douloureux théâtre de regrettables incidents dont le bilan connu se solde par sept morts, deux cent cinquante blessés environ et des pertes matérielles inestimables. L'émotion et le désarroi qu'ils suscitent sont légitimes, profonds. La dernière phase du drame, dans le schéma d'une nouvelle Saint-Barthélemy, pouvait bien préluder d'une guerre civile. Les forces de l'ordre ont pu heureusement à ce moment être maîtresse de la situation et éviter le pire”.

Si le pire a été évité, cependant que d'atrocités endeuillèrent des familles dans la capitale guinéenne ! On est écoeuré en évoquant ces moments ; en le faisant nous voulons ici tirer la sonnette d'alarme et inviter les partis politiques à ne pas jouer avec la fibre ethnique.

On tremble en lisant le tableau que donne Keita Koumandian des événements de 1956 :

“Carrefour et rues barrées par des éléments RDA pour contrôler les cartes d'adhésion ; mise à sac des concessions, incendie des maisons, flagellation jusqu'à ce que mort s'en suive ; voilà sommairement présenté le triste tableau que le RDA offre en spectacle périodique avec la connivence de certaines autorités administratives et la participation active de la majorité des policiers africains”. (La République, n° 13- octobre 1956).

Au moment où le Général De Gaulle entreprend sa tournée africaine, en août 1958, l'effervescence est à son comble avec en toile de fond la guerre d'Algérie : approuver la Constitution de la 5ème République proposée et rester avec la France dans le cadre d'une communauté ou alors, faire sécession ! Voilà le dilemme posé par le Général, Fondateur de la 5ème République.
Si les Syndicats et les étudiants, véritables fer de lance de la lutte de libération poussaient vers l'indépendance, la grande masse des populations africaines, soyons honnêtes, voyaient mal l'aventure que pouvait constituer la rupture avec la Métropole. Ne disait-on pas : “rompre avec les colons alors qu'on ne sait même pas fabriquer une aiguille”. La Gauche africaine n'était pas monolithique ; des tendances, des courants contradictoires divisèrent le Rassemblement démocratique africain dont le PDG représentait l'aile gauche. En 1957 s'est tenu le dernier Congrès du Rassemblement Démocratique Africain (RDA). La Loi-Cadre avait semé la pomme de discorde. Les Sections territoriales ne suivaient déjà plus la direction incarnée par Houphouët-Boigny. On se sépara en chantant la fraternité, mais les sections ne se retrouvèrent plus. L'autonomie et l'indépendance achevèrent le grand parti.

Le Parti du Regroupement Africain (PRA), jeune formation, s'engage dans le courant indépendantiste ; cependant, le pouvoir Loi-Cadre avait émoussé la combativité des leaders. Et d'une manière générale, les leaders politiques au pouvoir dans les territoires n'entendaient point croiser le fer avec la Métropole. Dans cette grisaille, la position fracassante de la Guinée lors de l'arrivée de De Gaulle à Conakry fut un coup de tonnerre dans le beau ciel de la Loi-Cadre. Les choses se précipitèrent. Tout alla vite en moins de deux mois.

En juin 1958, le PDG était hostile à l'idée d'indépendance. Mais il changea de cap en voyant la gauche africaine, le PRA, prêcher le Non au Référendum dans son Congrès tenu à Cotonou en juillet 1958.

Donc, peu avant l'arrivée de De Gaulle à Conakry, Sékou Touré déclara sa volonté de voter Non. Ainsi le 25 août, il confirma cette position face à De Gaulle. Le sort en était jeté.

L'objectivité nous fait obligation de dire ici que la section guinéenne du PRA tint à Conakry son Congrès le 6 Septembre et entérina la position prise à Cotonou en invitant ses militants à voter Non. Soit huit jours avant le PDG.

Le PDG, à l'initiative de son Secrétaire Général, se déclara officiellement le 14 septembre pour le Non à la Constitution proposée par le Général De Gaulle. La position du PDG indiquait clairement que la Guinée allait à la sécession.

Car la décision de voter Non prise par l'opposition BAG/PRA fut d'une portée historique inestimable, quand on sait que le pouvoir colonial cherchait une brèche pour faire échouer le Non de Sékou Touré.
Aucun leader de l'opposition n'accepta de jouer le jeu du colonisateur. Bangoura Karim le Conseiller de l'Union française, Barry Diawadou le Député, Keïta Koumandian, Président du BAG et Premier Secrétaire du PRA-Guinée, tous repoussèrent les sollicitudes et les autres promesses alléchantes de Paris.

Rendons justice à Sékou Touré : avant que la démagogie ne [le] pousse à la falsification de l'histoire, le Secrétaire Général du PDG reconnut l'apport inestimable de l'opposition à la victoire du Non. Et ici nous prêtons la plume à Keïta Koumandian qui dans une mise au point adressée à la RTG (Radio Télévivion guinéenne) écrit : "Ce qu'il faut rappeler, qui est d'une valeur à nulle autre pareille, est la reconnaissance affirmée au meeting organisé au cinéma Vox le 9 octobre 1958 par le Président Sékou Touré saluant la contribution des frères des partis autres que le PDG à la victoire finale, ayant ainsi évité à la Guinée ce qui est arrivé au Niger où le Référendum a été utilisé pour renverser Bakary Djibo en faveur de Hamani Diori".

En l'occurrence au Niger, le pouvoir colonial a réussi à semer la division et renverser la vapeur au détriment du tenant du pouvoir (Bakary Djibo) qui voulait voter Non. Le challenger Hamani Diori n'eut pas besoin de faire campagne pour le Oui , l'administration coloniale fit le travail, le Oui l'emporta et Bakary Djibo dut s'exiler !

Voilà les faits ; il faut savoir les apprécier ! Ce sont tous les partis politiques guinéens qui optèrent pour le Non.
A la lumière de ces faits, on peut valablement affirmer ici que Keïta Koumandian a été un acteur de premier plan dans la lutte de libération. Rendons hommage ici à l'opposition, à la minorité qui accepta de se fondre dans la majorité pour que triomphe le Non au grand dam des colons,L'École Guinéenne, le journal des Enseignants, comme de juste consacre un numéro spécial à l'indépendance. L'éditorialiste Keïta Koumandian titra : "La Guinée est libre et souveraine". Les pages qu'il consacre à l'événement sont un véritable morceau d'anthologie qui commence ainsi : "La Guinée est désormais libre et souveraine. Elle a cessé d'être une colonie pour prendre résolument rang parmi les états indépendants, maîtres, de leurs destinées". L'article respire la fierté du guerrier qui peut maintenant aspirer au repos du héros.
Mais est-il de repos pour un bâtisseu ?
Déjà il entrevoit les multiples tâches qui attendent les Guinéens ; oui c'est maintenant plus que jamais qu'il faut se ceindre les reins ; c'est maintenant qu'il faut faire bloc. Écoutons Koumandian :

"L'indépendance crée les conditions d'une meilleure construction du pays. Les nouveaux problèmes qu'elle pose seront surmontés y compris les chausse-trappes des adversaires de l'émancipation africaine, les provocations de leurs valets ella stratégie diabolique qu'ensemble ils édifient contre la République de Guinée. Les populations en général et la classe politique en particulier sauront déjouer une fois de plus les manoeuvres colonialistes. L'ordre et le calme absolus qui règnent dans le pays contribuent déjà à affirmer l'indépendance".

Le leader du Syndicat montre l'immense tâche qui attend les Enseignants. Il écrit :

"Dans cette croisade pour transformer et édifier rapidement, les Enseignants ont, en dehors de la lutte générale du peuple et de la classe ouvrière, leurs tâches spécifiques, celles d'instruire et d'éduquer les jeunes générations".

A ce propos, souligne-t-il, "il est bon de rappeler que l'âme d'une nation se façonne à l'école, aussi la reforme de l'enseignement est-elle une des pièces indispensables de la rénovation nationale".

Voila à Keïta Koumandian qui pose le problème fondamental du colonisé: la désaliénation par la mise en place d'un système éducatif qui recentre l'individu et le réconcilie avec sa société et sa culture. Suivons Koumandian qui trace la voie à suivre. Écoutons-le dans cet éditorial lumineux :

"Le régime défunt nous a laissé en legs une école assimilationniste dominée par une pédagogie pragmatique faisant l'apologie de la colonisation. L'École dont nous rêvons, l'École Africaine, doit donner un enseignement à l'image du monde actuel dans son évolution et ses transformations."

L'éducateur, le combattant de la liberté assigne de nouvelles taches à l'Enseignant ; dans le même éditorial, Koumandian écrit :

"Il faut des cadres universellement préparés en rapport avec les exigences accélérées avec notre siècle d'automatisation. L'École doit associer le respect des traditions les plus valables, les cultures africaines avec les conquêtes scientitïques et l'apport culturel des autres pays. Cela implique la révision et la réforme de certains programmes et manuels, singulièrement ceux d'histoire, de géographie et de moral, leur objectivation en vue de la réhabilitation du passé et son enrichissement progressif. Désormais libre et souveraine, la Guinée doit rejeter les programmes malthusiens et antidémocratiques du régime colonial."

Ainsi, on le voit, Keïta Koumandian a eu une claire vision de ce que doit être l'incontournable réforme de l'enseignement pour le pays sortant de la colonisation. Il souligne "en développant au maximum les facultés physiques et intellectuelles, en accordant à toute la jeunesse un même éventail de chances par la démocratisation de l'Enseignement ; (la Guinée) s'attachera à former des hommes nouveaux, actifs et conscients, capables d'entrer en compétition sérieuse avec les meilleurs des autres peuples." C'est la voie royale, l'élitisme qu'il propose à la jeune République, l'excellence a trouvé en lui son meilleur défenseur. Être parmi les meilleurs, telle était du reste la devise de Keïta Koumandian. Dans le même numéro spécial, il importe de signaler d'autres articles, entre autres, celui de Samba Lamine Traoré, patriote soudanais [malien], enseignant alors en service à Dalaba. Sa foi en l'avenir est à la hauteur de son engagement politique :

"Maîtres désormais de nos destinées, nous devons aborder avec ferveur la phase de la construction. Après la conquête de l'indépendance politique, nous devons aller de l'avant pour la conquête de l'indépendance réelle, l'indépendance de l'homme et du peuple qui se suffit pour l'essentiel à lui-même, qui ne dépend étroitement de personne. Il nous faut vaincre au plus vite notre retard économique et culturel."

Ainsi Keïta Koumandian et ses confrères voient toute l'étendue de la tâche qui attend les Guinéens. L'heure était à l'exaltation des vertus patriotiques, la praxis devait se révéler autrement plus complexe. Enfin, le Bureau directeur du Syndicat lança un vibrant appel aux Enseignants à la rentrée scolaire de 1958, au lendemain de la proclamation de l'indépendance, un appel patriotique qui montre l'engagement du corps sur le front important de J'éducation et de la formation :

"Camarades, nous voila à entrés dans une nouvelle année scolaire, une nouvelle année syndicale et cela dans une nouvelle situation créée par l'accession de notre Guinée au statut d'état indépendant et souverain. Le Bureau directeur a lancé un appel radiodiffusé à tous les Enseignants pour les inviter à reprendre le travail dans l'enthousiasme avec une conscience rénovée pour le salut du jeune État."

Comme on le sait, les Enseignants patriotes, les professeurs africains de France et d'autres pays africains accoururent au secours de la jeune République, désertée par les Enseignants métropolitains. Rappelons quelques noms :

De concert avec les Enseignants guinéens, ils élaborèrent la réforme de l'Enseignement qui fut un modèle du genre et dont devaient s'inspirer les autres pays deux ans plus tard, en 1960 quand ceux-ci accédèrent à leur tour à l'indépendance nationale. Ainsi, les Enseignants et leur Syndicat abordèrent l'indépendance avec l'enthousiasme du guerrier vainqueur. Saluons ici la Réforme de l'Enseignement, l'oeuvre qui décolonisa les programmes et dota le pays d'un système éducatif en accord avec les aspirations du peuple. Nous arrivons maintenant au moment le plus douloureux de l'existence de Koumandian Keïta, 1961, année où le Bureau directeur du Syndicat fut traduit devant la Haute Cour de Justice ; Koumandian et Ray-Autra furent condamnés à 10 ans de réclusion avec trois autres membres (Djibril Tamsir Niane, Bah Ibrahima Kaba et Seck Bahi) du Bureau Syndical condamnés à 5 ans. Il s'agit du fameux "complot des Enseignants". Ce bureau avait rédigé un mémorandum adressé au Gouvernement dans le but de protester contre les mesures envisagées dans le Statut particulier des Enseignants fraîchement promulgué par le Gouvernement.

Qu'est-ce qui a motivé la condamnation des Enseignants ? Quel est le Statut particulier proposé par le Gouvernement ? Qu'est-ce qui a fondamentalement opposé Enseignants et Gouvernement à l'aube de l'Indépendance nationale ? Les faits méritent d'être examinés, analysés. On peut aujourd'hui avec le recul que donne le temps, étudier avec sérénité ces moments d'exaltation patriotique où chacun croyait détenir la vérité. Pour ce faire, nous disposons d'une pièce capitale : le Mémorandum du Syndicat des Enseignants. Que dit-il ? Les contemporains n'ont connu ce document capital qu'à travers les commentaires qu'en a fait le Gouvernement à l'époque. Au lendemain de l'indépendance, le jeune État guinéen, lâché trop vite par la Métropole, connaît de sérieuses difficultés économiques. C'est alors que le Gouvernement envisagea une refonte générale de la fonction publique. Il revoit à la baisse tous les salaires, supprimant du coup les avantages et droits acquis par les travailleurs à coups de grèves, au mépris des emprisonnements et autres sévices dont le pouvoir colonial était coutumier : cheminots, postiers, commis des services administratifs et autres employés de bureaux, aucun corps ne fut épargné. L'État entendait imposer l'austérité à tous ; il fallait que chaque citoyen, chaque travailleur paie tribut à la Nation. C'est pour cela que les grilles de la fonction publique furent révisées car l'État n'arrivait pas à faire face à la masse salariale des travailleurs.
Le Statut particulier des Enseignants était à l'étude au début de 1961. Tout le monde connaissait les contraintes qui affectent ce corps. Malgré le contexte d'austérité, le Gouvernement avait promis d'examiner d'un oeil favorable le cas des Enseignants tant il est important de maintenir le cap d'un Enseignement de qualité dans le nouveau contexte. Mieux, le Gouvernement promit de procéder plutôt à une revalorisation de la fonction enseignante, considérée comme cheville ouvrière de l'édification d'une économie nationale. Il est bon de rappeler ici, ce qu'à dit à l'ouverture du Congrès des Enseignants en mars 1961, le porte-parole du BNP du PDG Camara Damantang:

"Quant à la situation particulière des Enseignants, je dois dire que le Gouvernement, soucieux d'améliorer les conditions matérielles de l'ensemble des fonctionnaires de l'État, a déjà élaboré des projets de réforme du régime de la solde et des congés dont les décrets seront publiés incessamment, consacrant une amélioration substantielle de la fonction enseignante, que beaucoup de jeunes fuient actuellement en raison des conditions matérielles insuffisantes". (Bulletin quotidien de l'Agence guinéenne de presse, n° 73 du 30 Mars 1961 ).

A l'issue du Congrès des Enseignants, le Secrétaire Général du Parti Démocratique de Guinée, Président de la République prit lui-même la parole et déclara :

"Nous pouvons dès maintenant dire, comme vous l'avez souligné au cours de votre Congrès. que la valorisation du corps enseignant est l'une des conditions indispensables de la rénovation de l'Enseignement en Guinée. Nous sommes entièrement d'accord avec vous sur ce point, et s'il vous était donné de connaître les nombreuses délibérations de la direction du parti sur ce problème, vous serez convaincus de l'intérêt qu'il y porte et verriez qu'il est décidé plus que jamais à une reconversion dans la hiérarchie des valeurs relatives aux conditions matérielles et morales faites aux différents corps de métier, en accordant à l'enseignement la place de choix qui lui revient. Comme nous voulons satisfaire entièrement notre désir de faire évoluer le plus rapidement possible notre pays, le problème général de la revalorisation de la fonction enseignante sera résolu, je crois, avant la rentrée prochaine : les nouveaux statuts particuliers paraîtront avec les grilles indiciaires correspondantes". (Horoya du 13 Juillet 1961 ).

Ces paroles réconfortantes sorties de la bouche du Secrétaire Général du Parti et Président de la République en personne, étaient un baume au coeur des Enseignants réunis en leur 1er Congrès après l'accession du pays à l'indépendance.

Mais quelle ne fut la surprise des Enseignants en constatant quelques mois plus tard, à la parution du Statut, que tous les avantages acquis (les indemnités de direction, de craie, de cours d'adultes, de logement et autres avantages liés à la bonne marche même du travail) ont été purement et simplement rayés d'un trait de plume et remplacés par une indemnité forfaitaire dérisoire.
Le Syndicat des Enseignants se plaignit et des pourparlers commencèrent entre le Bureau Directeur et le Gouvernement. Mais à la réunion du 26 Octobre 1961, le Président de la République dit clairement que la décision du Gouvernement ne souffrira d'aucun changement. Une fin de non recevoir fut opposée au Bureau Directeur.
C'est alors que ce dernier voulut faire savoir son point de vue et décida de rédiger un mémorandum pour éclairer les Enseignants et l'opinion publique, et prendre ainsi le pays à témoin du sort lamentable qu'on faisait aux Enseignants, sort qui n'était pas des plus enviables depuis l'indépendance. Pour prévenir toute méprise, le Mémorandum, dès ses premières lignes affirme :

"Le présent Mémorandum a pour objet, plus de préciser la position du Syndicat National des Enseignants en face d'un problème qui déborde largement le cadre d'un statut, que de chercher à réfuter des arguments, encore moins d'engager une polémique avec qui que ce soit".

Et le document de passer à des aftirmations de principes. On lit ceci, par exemple :

"Personne ne peut nier que la diffusion rapide de la culture scientifique moderne ne soit une condition nécessaire pour que le peuple maintenu jusqu'ici dans un état de sous-développement puisse rattraper ce retard historique. Personne ne peut nier que l'épanouissement de la démocratie exige que l'instruction soit accessible à l'ensemble du peuple. Il est donc inutile d'insister sur l'importance nationale du développement dans la phase actuelle de notre histoire; tout le monde est d'accord là -dessus".

"Mais, poursuit le Mémorandum, cet accord de principe implique des conséquences que l'on n'a pas le droit d'éluder. Car si l'on admet que l'Enseignement est l'un des besoins prioritaires dans le cadre de la Révolution guinéenne, le corollaire est qu'il soit fait aux Enseignants une situation qui les mette à même d'accomplir avec le maximum d'efficacité leur tâche. En d'autres termes, c'est dire que la Nation ayant besoin des Enseignants et de leur travail, il en résulte qu'il faut donner à ces mêmes enseignants des moyens matériels adéquats pour un rendement qualitatif."

Voilà qui est clair, le Syndicat réclame pour les enseignants des conditions décentes pour un travail dont l'intérêt national dépasse le cadre strict d'un corps. Que fait un Syndicat sinon lutter pour garantir des conditions de travail décentes et le bien-être pour les travailleurs. Le Mémorandum passe ensuite à l'analyse détaillée de la situation de l'enseignant mettant en lumière le manque à gagner pour chaque catégorie d'enseignant du simple moniteur jusqu'au professeur.
Je vous fais grâce des calculs d'indemnité de direction, "de craie", auquel se livre le Bureau directeur dans le mémorandum. Il faut affirmer que le mémorandum n'est rien d'autre que la protestation purement syndicale d'un corps, qui passe en revue toutes les pertes que lui inflige le nouveau statut proposé par le Pouvoir sans aucune compensation. La protestation des Enseignants est véhémente parce que le principe des avantages acquis a été violé. Les avantages supprimés ont été acquis aux prix de luttes héroïques à l'époque coloniale. Rappelons simplement la mémorable grève de 5 mois 8 jours des cheminots de toute l'AOF en 1947, la grève de 72 jours des travailleurs de Guinée en 1959 (la date ici citée est inexacte. Il s'agit en fait de 1953. NDLA)
Ce furent des combats engagés souvent à l'échelle fédérale, les victoires et les avantages étaient communs à tous les travailleurs de l'ex-AOF.
Si toutefois les conditions ont changé en Guinée, si une nouvelle situation est à l'ordre du jour à la faveur de l'indépendance, si l'heure impose des sacrifices aux travailleurs, il faut s'y plier.
Les Enseignants seront les premiers à accepter un tel sacrifice sur l'autel de la patrie. Mais, ce n'était pas le cas. Le Syndicat des Enseignants souligne l'injustice criarde qui est en train de s'installer dans la société guinéenne. Le Mémorandum souligne :

"Il apparaît nettement que les Enseignants dans leur totalité se trouvent pénalisés du fait de la suppression de ce qui constituait pour eux l'équivalent de l'indemnité de responsabilité très légitime en soi, consentie à toutes les catégories de travailleurs".

On lit également dans le Mémorandum, s'agissant des indices fonctionnels, "ceux-ci constituent un droit statutaire attaché à la profession d'enseignant. A ce titre, ils échappent au sort d'avantages précaires dont l'institution dépend de la sollicitude du Gouvernement en place".
Le document déplore que le Gouvernement abandonnant l'idée de revaloriser la fonction enseignante parle en fin de compte de "réaménagement". La nouvelle situation faite aux Enseignants est d'autant plus insupportable, souligne le Mémorandum que "chaque jour, la radio et la presse nous apportaient des informations sur les conditions faites aux travailleurs au-delà à de nos frontières.
Tout récemment, c'est la "Voix de la révolution", notre propre radiodiffusion nationale qui annonçait qu'en Haute-Volta (Burkina Faso), "seuls les Enseignants bénéficieraient désormais du logement". Qu'il faille faire des sacrifices en période de difficultés, les enseignants sont prêts. Mais il semble bien qu'il y ait eu deux poids deux mesures.
Écoutons le Mémorandum :

"Il apparaît nettement que les enseignants dans leur totalité se trouvent paralysés du fait de la suppression de ce qui constituait pour eux l'équivalent de leur indemnité de responsabilité, très légitime en soi, consentie à toutes les catégories de fonctionnaires.
Pour ne citer que des exemples récents, ne vient-on pas d'accorder des soldes de 75.000 F à 100.000 F plus voiture et logement à des agents assumant des responsabilités : nous voulons parler des traitements alloués aux Directeurs de nouvelles sociétés d'État. En comparaison, il est bon de noter qu'il s'agit de traitement de début et que partout, les soldes des enseignants restent bien modestes à coté, même s'ils avaient droit aux indices fonctionnels de direction".

A titre d'exemple, sachez qu'à l'époque, un instituteur stagiaire (bachelier) Directeur d'école avec l'indice 480 touchait 38.266 F par mois. L'instituteur hors classe, Directeur d'école avec l'indice fonctionnel (871) touchait 75.000 F. Le jeune Directeur de société, sans diplôme ni qualification particulière, commençait à 100.000 F avec voiture et logement. Il faut convenir qu'une néo-bourgeoisie qui ne dit pas son nom naissait ainsi dans cette ambiance de révolution où l'on demandait aux travailleurs de serrer stoïquement la ceinture et de se mettre au travail. Le Mémorandum de conclure sur ce point :

"Autrement dit, il faut 30 ans et plus de service et 50 à 55 ans d'âge à un instituteur ordinaire chargé de Direction d'une école à six classes, pour atteindre la solde de début octroyée aux directeurs des entreprises d'État".

On comprend aisément l'indignation de la classe ouvrière dont les enseignants étaient les porte-parole éclairés. C'est à cette époque face à la montée de cette néo-bourgeoisie administrative qu'un poète satirique s'indigna de voir Richesse se loger dans la gibecière de certains citoyens tandis que la grande masse des citoyens eut pour lot "pauvreté s'accordant sur dignité", alors que tous ensemble avaient dit non au colonialisme.

L'indignation patriotique des enseignants, ces éveilleurs de conscience éclate dans les dernières lignes du mémorandum :

"Nous tenons aussi à préciser que demain comme aujourd'hui, l'intérêt supérieur du Pays et de ses populations reste notre préoccupation majeure, forts de ce que le propre de la Patrie est d'être le bien commun de tous ses fils".

Le mémorandum fut déposé au Secrétariat du Gouvernement le 3 novembre 1961 ; il fut envoyé par le Bureau Directeur aux sections. Le Bureau Directeur usait ainsi de la liberté syndicale, de la liberté d'expression, informant du coup et l'opinion et le Gouvernement.
Qu'est-ce qu'un mémorandum, sinon un document destiné à être diffusé pour éclairer l'opinion ? Les enseignants ont usé d'un droit reconnu dans la Constitution du pays.

Deux semaines plus tard devait s'ouvrir à Conakry, le 18 Novembre 1961 la Conférence nationale de la Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée (CNTG). Il importe d'évoquer ici l'ambiance qui a prévalu à celle importante assise des travailleurs de Guinée juste après la promulgation des statuts particuliers des différentes catégories des travailleurs. En vérité, les délégués étaient venus à Conakry décidés à revendiquer, à contester les mesures préconisées, à s'élever contre les coupes drastiques opérées sur les salaires.
Il faut le dire, en ce matin du 18 Novembre, il y avait de l'électricité dans l'air, dans la salle de conférence de la CNTG, on se croyait revenus les grands jours de combat face au Patronat, face à l'Administration ; les délégués montaient à la tribune en suivant l'ordre alphabétique ; le ton montait d'un délégué à l'autre. Au moment où le Président de séance donna la parole à l'Enseignement, la salle était surchauffée par les interventions précédentes. Ovationné par les délégués debout, accompagné de la presse sous les acclamations de l'auditoire, Keïta Koumandian marche vers la tribune. A cet instant précis, le Secrétaire Général des Enseignants était l'incarnation des aspirations de tous les travailleurs qui sentaient leurs libertés individuelles et collectives, leur droit et le fruit de plusieurs décennies injustement confisqués.
Koumandian Keïta prit la parole en affirmant le droit des travailleurs ; il réclama le rétablissement des avantages acquis. C'est un hourra nourri qui accueillit ses paroles ; le bureau de la CNTG fut débordé. Que faire devant le courroux des travailleurs ? Fallait-il faire droit aux revendications des travailleurs et être leur porte-parole devant le Gouvernement ?
La Direction de la CNTG perdrait la face. La séance est suspendue.
Alerté, le Président de la République, accompagné d'une forte délégation du BNP et du Gouvernement se rend à la Bourse du Travail. Il prend la parole en sa double qualité de Président de l'UGTAN et de Président de la République. C'est l'autorité qui n'accepte aucune réplique qui s'exprime. La colère du Président se déchaîne contre le Bureau des Enseignants ; les revendications, les prises de position des autres syndicats sont oubliés. On brandit le Mémorandum comme document subversif ; ainsi, les Enseignants devinrent les boucs émissaires ; le lendemain même les douze membres du Bureau Directeur sont traduits devant la Haute Cour de justice :

Effrayés de la tournure que prennent les événements, les autres membres du Bureau Directeur s'étaient désolidarisés. Spontanément, les élèves et les Enseignants se soulevèrent à Conakry et dans les principales villes. Le parti et le Gouvernement d'une même voix crièrent au complot.

Voilà les faits dans leur déroulement rapide. Le Mémorandum est déposé le 3 Novembre, le 23 Novembre, les syndicalistes sont condamnés pour complot contre l'État.

Nous ne développerons pas ici toutes les conséquences de cette condamnation, mais qu'il suffise de dire que ce coup d'arrêt sonnait le glas des libertés syndicales et de la liberté d'expression. Si, sous la Loi-Cadre déjà, Napoléon perçait sous Bonaparte, en 1961 après la condamnation des Enseignants, l'Empire commence.

C'était aussi le début de l'anti-intellectualisme qui va caractériser la 1ère République et qui s'est traduit en l'occurrence par l'arrestation des intellectuels et de maints cadres politiques et administratifs. Citons :

Un Congrès extraordinaire du Parti Démocratique de Guinée convoqué à Labé réclama la peine de mort pour les Enseignants et les autres prisonniers. Mais la levée de boucliers déclenchée par la condamnation des Enseignants, en Afrique et hors du continent, sauva la vie de ces derniers. Koumandian connut la prison de 1961 à 1967.
Un régime carcéral sévère altéra sa santé ; sa vue fut sérieusement atteinte ; je ne parlerai pas des tortures qu'il a subies dans son corps. La torture a bel et bien existé dans les prisons. Je vous renvoie à la littérature de douleur publiée par les rescapés du Camp Boiro et autres camps de souffrance.

Keïta Koumandian a lui-même parlé des sévices qu'il a subis dans maints écrits qu'il a diffusés lui même. Mais la torture la plus atroce qu'il ait subie est de s'être entendu qualifier d'anti-guinéen, de comploteur. Pour un combattant de la liberté, cela dut être particulièrement pénible à supporter.

Les contradictions dans les rapports entre le jeune pouvoir et les syndicats que nous avons signalés à propos du Congrès de Mamou en 1957, ont ainsi culminé en 1961 pour éclater en conflit ouvert. D'une manière générale, les nouveaux pouvoirs africains issus de la Loi-Cadre pensaient que les syndicats devaient taire toutes les revendications à partir du moment où l'indépendance est acquise ; la volonté d'embrigadement et le dirigisme étaient en marche. Comme il fallait s'y attendre, les organisations syndicales, singulièrement la Fédération Internationale des Syndicats de l'Enseignant (FISE), la Fédération des Enseignants d'Afrique Noire (FEAN) condamnèrent sans tarder l'emprisonnement de Koumandian Keïta et de ses confrères : Paul Delanoue, Président de la PISE, vint personnellement à Conakry demander la libération des Enseignants.
De mémoire syndicale, on n'avait jamais entendu qu'une direction syndicale soit condamnée si lourdement pour avoir revendiqué logements et indemnités de craie et autres avantages liés à la fonction. La peine infligée n'était nullement en rapport avec les simples revendications professionnelles.
L'homme connut l'isolement, la solitude, mais au milieu des pires tourments, il sut dans ses derniers jours garder sa dignité. Il eut le bonheur de voir en 1984 la fin de la dictature et se lever le soleil de la liberté avec la 2ème République.

Les écrits de Koumandian sont ceux d'un combattant : ses éditoriaux et autres rapports et conférences, son essai sur l'École et la dictature méritent d'être connus. Nous nous ferons un pieux devoir de les rassembler en vue de publication. L'homme s'éteignit au milieu des siens dans la plus pure communion avec le Tout-Puissant ; il suivit la voie tracée par le destin avec un courage et une grandeur morale qui honorent le croyant qu'il fut.
Tel fut le destin de l'homme. Une vie riche d'enseignement. Puissent les générations montantes l'avoir pour modèle de courage et d'honnêteté.

Lire également Le procès de Koumandian


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