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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.

Paris. L'Harmattan. 2010. Volume IV. 265 pages


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Chapitre 42
1er mars 1960. La Guinée sort de la zone Franc

Le 1er mars 1960, Sékou Touré prend une décision dont les conséquences se font sentir encore cinq décennies plus tard : la Guinée sort de la zone Franc et a désormais sa propre monnaie. Même après la normalisation entre Paris et Conakry en 1975, la mo1t de Sékou Touré en 1984 et l'avènement de la 2ème République, la Guinée ne reviendra pas sur cette mesure 45.
Au moment de l'indépendance, le maintien de la Guinée dans la zone Franc avait été évoqué, et avant que ne soient signés les accords de janvier 1959, qui maintiennent explicitement la Guinée au sein de la zone Franc, le problème avait fait l'objet d'échanges aigres-doux.
Le 20 octobre 1958, Sékou Touré déclare dans une interview au Sunday Times, qu'il est "des plus probables que la Guinée passe de la zone Franc à la zone Sterling". Une note prémonitoire du Quai d'Orsay, en date du 28 octobre 1958, a d'ailleurs prévu avec perspicacité les événements qui allaient se dérouler 18 mois plus tard 46. Fin novembre 1958, alors que Diallo Telli se trouve avec Sékou Touré au Ghana, et qu'à Paris, on commence à avoir de sérieuses craintes sur un lien éventuel entre la Guinée et la zone Sterling par l'entremise du Ghana (qui doit prêter une somme importante à la Guinée, avec la garantie de Londres), il déclare au quotidien Daily Graphic d'Accra: We will not quit the Franc zone (nous ne quitterons pas la zone Franc). Peu après, alors qu'il se rend à New York pour s'y occuper de la candidature de la Guinée à l'ONU, Diallo Telli s'arrête à Londres et y a des entretiens à des niveaux élevés, qui ont également inquiété Paris ; Londres s'est même cru obligé de réagir pour rassurer les autorités françaises quant aux intentions britanniques sur une éventuelle adhésion de la Guinée à la zone Sterling, voire au Commonwealth 47.
Finalement, par une lettre du 22 novembre 1958 (signée par le général de Gaulle lui-même), Paris accepte que s'ouvrent les négociations sur le maintien de la Guinée dans la zone Franc et laisse entrevoir une reconnaissance officielle après la conclusion de ces textes ; le 29 novembre, Robert Bargues, inspecteur général des Affaires d'Outre-mer et directeur du contrôle financier, se rend de nouveau à Conakry (il y a déjà effectué une première brève mission) et y établit un projet d'accord, qui est approuvé par Paris le 2 décembre. Le 2 décembre est signé un protocole d'accord sur le maintien de la Guinée dans la zone Franc, et la mission repart le 4 décembre. Cependant, le 1er décembre, la conférence nationale du PDG avait adopté un texte très dur, assurant le gouvernement guinéen de son appui "dans la décision à prendre face à l'attitude surprenante et mesquine du gouvernement français, caractérisée par un esprit rétrograde et colonialiste", et lui demandant de "prendre les dispositions nécessaires pour pallier les conséquences d'une sortie éventuelle de la zone Franc, en particulier par la création d'une banque nationale d'émission".
Le 15 janvier 1959, un porte-parole du gouvernement guinéen précise cependant que "la Guinée se félicite de rester pour le moment dans la zone Franc, mais elle se réserve le droit de la quitter si les études économiques révèlent qu'il serait plus avantageux d'adhérer à une autre zone monétaire."
Un avis du 22 janvier 1959 soumet à la présentation d'un certificat délivré par le service du commerce extérieur l'importation des marchandises provenant de la zone Franc. Après le mois de mars, cet avis est le plus souvent défavorable, en raison de l'attitude négative des responsables du Comptoir Guinéen du Commerce extérieur.
Le 13 février 1959, le nouveau chargé d'affaires français Francis Huré (qui revient d'un rapide voyage à Paris) rend visite à Sékou Touré en compagnie du conseiller financier, Teyssier d'Orfeuil. Dans le cours de la conversation (mais ce n'est qu'une incidente), le président évoque son souhait de créer rapidement un institut d'émission guinéen et une monnaie nationale. Le 17 mars, c'est Reysset, directeur du service de la zone Franc au secrétariat d'État aux affaires économiques, qui vient à Conakry. Le 2 avril 1959, un conseil interministériel présidé par le ministre de l'économie rurale, du paysannat et de la coopération, Diallo Abdourahmane, préconise que la Guinée se dote dans un proche avenir d'une monnaie et d'une banque d'émission qui lui soient propres.
Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, et sans doute aussi pour gagner du temps, et en dépit de l'avis réservé du conseiller commercial de l'ambassade, Gabaudan, Paris accepte d'offrir une aide technique pour monter un institut d'émission ; l'expert français de la Banque de France, Brousse, arrive à Conakry le 1er juin 1959.
Mais les autorités guinéennes suivent également d'autres pistes : en avril 1959, une mission guinéenne s'est rendue en Italie, et un jeune stagiaire guinéen travaille auprès de la Banque nationale suisse.
En avril également, l'économiste français Charles Bettelheim passe quelques jours en Guinée 48 ; il convainc Sékou Touré, s'il en était besoin, de planifier "à la socialiste" le développement de la Guinée ; quelques jours plus tard, d'ailleurs, lors du défilé du 1er mai, en présence de Nkrumah, Sékou Touré annonce publiquement que le pays sera doté d'un plan triennal axé sur le développement agricole. Il dit également à Bettelheim qu'il sera ultérieurement chargé de travailler en équipe avec d'autres experts français sur ce premier plan, mais il veut le consulter sur l'ensemble de la problématique économique et financière ; Bettelheim reviendra en juillet 1959, puis en février 1960, quelques jours avant la réforme monétaire, puis de nouveau en octobre 1960, accompagné de Jacques Charrière, et suivi peu après de deux autres Français, Blanchon et Jean-Baptiste Lecocq. Et puis deux experts envoyés par le FMI à la demande de la Guinée, un Tchèque, Mladek, et un Hollandais, Vanhoutven, séjournent à Conakry du 26 au 29 août 1959. Sékou Touré parle également des problèmes économiques et monétaires à Philippe de Seynes, un inspecteur des finances français, ancien chef de cabinet de Pierre Mendès-France, qui est maintenant secrétaire général adjoint de l'ONU chargé des questions économiques et sociales, qui passe à cette époque à Conakry pour superviser la mise en place des experts onusiens.
A Paris, l'ambassadeur guinéen Nabi Youla a pris l'initiative de réunir à plusieurs reprises, d'abord le 9 avril 1959 au Café Weber, et à partir du 11 avril à l'hôtel Vaneau, deux ministres guinéens de passage, Lansana Béavogui (économie) et Alioune Dramé (finances), avec des fonctionnaires français :

Le 28 février, Sékou Touré prononce un discours à Kindia et enregistre une déclaration qui sera radiodiffusée le 1er mars au matin ; de plus, il tient une conférence de presse à 10 heures du matin, à laquelle sont conviés les attachés de presse des ambassades. Par ailleurs, M. Eliard, directeur local de la BCEAO à Conakry, a été convoqué par Lansana Béavogui, ministre de l'économie nationale, qui lui a annoncé les mesures prises et lui a en outre demandé d'évacuer dans l'après midi même les locaux de la Banque afin d'y installer le personnel du nouvel institut d'émission.

Les Guinéens trouvent qu'il y a trop d'interlocuteurs français.
Au 5ème Congrès du PDG réuni à la mi-septembre 1959, l'examen de questions telles que le plan triennal, la monnaie guinéenne, l'institut d'émission, la Banque nationale, etc. …, est remis à une prochaine conférence nationale 49.
Le 13 juillet 1959, un décret a rattaché la MARG au ministère de l'économie ; cette Mission d'Aménagement régional de la Guinée avait été créée par la France le 22 décembre 1956, pour coordonner avec les autorités guinéennes les études pour la mise en valeur de la Guinée ; le gouverneur Paul Masson, qui avait travaillé sur le projet au ministère de la France d'Outre-mer, en est nommé directeur 50. La mise en place d'un tel organisme était assez exceptionnelle, et témoignait des espoirs placés tant par Paris que par Conakry dans Je développement du potentiel — minier et autre — de la Guinée. Mais fin décembre 1959, la MARG, pourtant rattachée alors aux autorités guinéennes, cesse son activité et doit rapatrier son personnel (en fait, deux de ses agents, Jean-François Martin et Jacques Larrue). La MARG est définitivement supprimée en janvier 1960, et l'immeuble qu'elle occupait est affecté à la Croix Rouge guinéenne. Comme il l'avait déjà dit en février 1959, Sékou Touré déclare au début de 1960 que la Guinée pourrait quitter la zone Franc. Selon lui, les Guinéens ont appris le français en peu de temps, mais il leur suffirait de quatre ou cinq ans pour se familiariser avec une nouvelle langue nationale qui pourrait être l'anglais. Le 19 février 1960, à la suite de l'explosion la semaine précédente d'une bombe atomique française au Sahara, Sékou Touré déclare à Radio Conakry : "Nous n'aurons de cesse que la France ne soit balayée du continent africain".
Quelques jours avant l'annonce de la sortie de la zone Franc, Sékou Touré demande à l'économiste français Charles Bettelheim de revenir le voir à Conakry. Celui-ci est alors conseiller économique et financier de la délégation soudanaise (malienne) qui participe à Paris aux négociations sur l'indépendance.
Bettelheim arrive le 20 février à Conakry via Dakar. Senghor et Mamadou Dia sont furieux, car Bettelheim est parfaitement au courant de tous les détails des négociations financières à propos de la fédération du Mali qui sont en train de se dérouler à Paris 51. Bettelheim confirme à Sékou Touré que le moment lui paraît bien venu pour se retirer de la zone Franc, en raison des ressources financières nouvelles données par l'exploitation (qui commence) de la bauxite de Fria et celle (qui continue) du fer de Conakry, du développement des échanges de troc avec les pays de l'Est qui ne nécessitent donc pas de devises, mais il met en garde contre le risque de dérapage intérieur et celui de la contrebande aux frontières, qui pourraient jouer contre la nouvelle monnaie guinéenne.
Au cours d'une conférence des cadres du Parti, tenue à Dalaba le 27 février 1960, Sékou Touré déclare :

"En ce jour de mobilisation nationale, nous avons le devoir et la grande joie d'annoncer aux citoyens et citoyennes de Guinée, aux sociétés et aux personnes étrangères, la mise en circulation de la monnaie nationale. Cet événement est d'une portée si considérable qu'on ne peut le comparer qu'au vote historique du 28 septembre, puisque dans l'un et l'autre cas, la Guinée a ouvert une brèche dans la citadelle néocoloniale."

Dans les tout derniers jours de février, Sékou Touré procède à un premier remaniement de son gouvernement, dont la composition sera rendue publique le 1er mars, jour même de la réforme monétaire. Diakité Moussa, qui était secrétaire d'État chargé de la fonction publique, est nommé gouverneur de la Banque centrale avec rang de ministre 52. Simultanément, Marcel Cros est nommé directeur de l'Office des changes, qui était resté jusque là sous direction française.

Dans la nuit du 29 février au 1er mars 1960 53, Sékou Touré entouré du ministre des finances, Alioune Dramé, et de deux autres personnalités, décide la mise en application immédiate de la réforme monétaire 54.
A 22 heures, le personnel de l'Imprimerie Nationale est convoqué sur le lieu de travail. L'armée et la police cernent les bâtiments. La proclamation et les ordonnances sont imprimées dans un Journal Officiel spécial. Pendant ce temps Sékou Touré enregistrait sa proclamation. Les imprimeurs ne furent relâchés qu'après la diffusion au public de la proclamation.

L'ordonnance du 29 février 1960 annonce pour le 1er mars la sortie de la zone Franc et la création du franc guinéen, qui remplace le franc CFA jusque là seul en circulation 55 ; en même temps est établie une Banque de la République de Guinée (BRG) et instauré un contrôle des changes. La Banque de la République de Guinée (BRG) est créée le 29 février 1960 par une ordonnance (PRG n° 010) sous forme d'une banque à vocation universelle exerçant à la fois des fonctions d'Institut d'émission, de banque commerciale et de banque de développement 56. Le 1er mars, la monnaie guinéenne voit le jour. Elle s'appelle le franc guinéen (GNF), remplace le franc CFA et s'échange sur la base de 1 CFA= 1 GNF.

Le franc guinéen restera équivalent au franc CFA (qui vaut le double de l'ancien franc français d'avant la création du "nouveau franc" en 1959 par le général de Gaulle, c'est à dire qu'il vaudra 2 centimes). Tous les billets en circulation devront être échangés, y compris les billets étrangers. Guinéens comme étrangers, particuliers comme sociétés, devront déclarer et vendre leurs avoirs en devises étrangères à la banque centrale.

Aussitôt après cette diffusion, le directeur de la BCEAO fait fermer les caves de sa banque contenant l'encaisse, et contre reçu, il dépose à l'ambassade de France les clefs des caves et son portefeuille de créances. Sur ces entrefaites, le gouvernement guinéen informe la BCEAO que la BRG s'installerait le 2 mars dans ses locaux. Le lendemain, Sékou Touré lui-même exige les clefs des caves sous peine de mesures de rétorsion ; satisfaction lui est donnée, le directeur de la BCEAO plaçant alors son encaisse dans un compartiment de coffre sur lequel il met les scellés. Sékou Touré veut absolument accéder aux caveaux de la Banque. En fait, ils ne contiennent que de vieux billets. Dans l'après-midi du même jour, le directeur de la Caisse Centrale de Coopération Economique (CCCE) est informé qu'il doit laisser son immeuble à la disposition d'un ministère 57. Il obtient un sursis de 24 heures pour déménager les bureaux de la Caisse dans un appartement privé, étant entendu que l'Office des changes au complet passait aux Guinéens. Mais le 3 mars dans la matinée, le directeur de la Caisse Centrale, accusé de vol (il déménageait le mobilier de la Caisse) n'a que le temps d'échapper aux policiers et de se réfugier à l'ambassade de France, le secrétaire d'État aux affaires étrangères Cissé Fodé l'accusant même d'avoir menacé son personnel africain avec un revolver ; il donne toutefois sa parole que le directeur et sa famille pourraient prendre l'avion de Paris le soir même.

Dès le 1er mars, dans la matinée, chaque banque reçoit la visite d'un contrôleur venu arrêter les comptes et saisir l'encaisse. Celui qui vint à la Caisse Centrale de Coopération Économique refuse de comprendre que les 600 millions de francs CFA d'actifs que montre la comptabilité de la Caisse sont en réalité déposés à Paris.
L'autorisation de change accordée aux banques le 2 mars à 17 heures leur est d'ailleurs retirée le même jour à 20 heures 30, sauf pour les titulaires de comptes. Et le 3 mars à 11 heures, les banques doivent fermer leur guichets faute d'argent. Pendant ce temps, le nouveau ministre-gouverneur de la BRG est solennellement installé, le 2 mars, dans les locaux de la BCEAO, dont la plaque a été arrachée. Ameutée par la radio pour donner à la manifestation un caractère populaire, la foule, croyant à une distribution gratuite, se rue sur l'immeuble, que la gendarmerie doit dégager à coups de crosses.
Les bureaux de change mis sur pied pour la circonstance (marchés, bureaux de comités, etc. …) ont été pris d'assaut dès le 1er mars au matin. Le 3, il faut créer 36 nouveaux bureaux pour la seule ville de Conakry, le volume de la circulation monétaire, pour la Guinée entière, étant évalué à plus de 6 milliards.

Dès le premier jour, le marché noir a commencé à s'organiser, le commerce se faisant par bons. Le 2 mars, le franc CFA n'ayant plus cours, la police se met à inspecter les tiroirs-caisse des commerçants, arrêtant quiconque détient des francs CFA. Une appellation populaire a vite cours : on dit des nouveaux francs guinéens que ce sont des Sekoudos (un anagramme tronqué et peut-être involontaire de Escudos).
Le soir du premier jour, à l'aérodrome, les voyageurs sont pratiquement mis à nu, tandis que l'accès du port est interdit à toute personne qui ne justifiait pas d'une activité précise. Les bateaux de plaisance reçoivent l'interdiction d'appareiller et le service régulier vers les îles de Loos est suspendu.
Pendant la semaine suivante, le gouvernement guinéen s'est employé par tous les moyens à justifier son action et à valoriser sa monnaie aux yeux de la population. Un premier éditorial du journal Horoya intitulé "Notre monnaie" situe la réforme sur son véritable plan : la politique.
En réplique, Paris décide le 7 mars "à titre conservatoire" la suppression des transferts ; Sékou réagit le même jour en annulant les dispositions dont bénéficiaient du côté guinéen à titre provisoire les voyageurs et les commerçants. Il ne subsiste plus alors aucune possibilité de règlement financier entre les deux pays. En particulier, dès le mois d'avril, la suppression de tout transfert de fonds entraîne la suspension du paiement des pensions versées par Paris aux 40.000 anciens combattants et pensionnés civils, ce qui oblige le Trésor guinéen à avancer (en monnaie locale) des sommes qui représentent environ deux milliards de francs CFA (soit le quart des ressources budgétaires) 58.

Paris réagit mal à la réforme monétaire, décidée et mise en oeuvre unilatéralement, mais considère qu'elle "ne viole pas dans son principe les stipulations des protocoles franco-guinéens de janvier 1959" et "estime souhaitable de si possible maintenir des liens entre le franc guinéen et la zone Franc." 59 Dès le 3 mars, deux hauts fonctionnaires de la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (l'une des institutions essentielles de la zone Franc), M. de Maestracci, directeur général adjoint, et l'un de ses collaborateurs arrivent à Conakry pour préparer les accords techniques de transfert de l'émission de monnaie de la BCEAO à la nouvelle Banque centrale de Guinée. Le 7 mars, Sékou les reçoit et leur dit que toute discussion est prématurée avant la fin de l'échange des billets, et qu'en tout état de cause, les négociations devraient avoir lieu entre les gouvernements et non entre les deux banques. Il fait également savoir qu'il n'y aurait aucune modalité de passation de consignes à prévoir entre la BCEAO et la BRG, car dès la fin de l'échange, lui-même situerait le problème à l'échelon des gouvernements français et guinéen par l'intermédiaire de son ambassade à Paris. Il estime que "la France vient de prendre une décision dangereuse pour ses propres intérêts et pour ceux de ses nationaux qui résident en Guinée." 60 Ses interlocuteurs eurent d'ailleurs l'impression qu'à l'occasion des négociations avec la zone Franc, il avait l'intention de tenter de mener des conversations purement politiques avec la France.
Le 8 mars, à l'Assemblée nationale, devant les cadres du Parti, les députés, les directeurs des cabinets ministériels, les chefs des services centraux, le conseil national de la JRDA et le conseil général de l'USTG, Sékou Touré reprend les attaques contre les banques et les sociétés françaises déjà lancées le 2 mars par Diakité Moussa devant les directeurs des banques, des sociétés d'assurances et des principales entreprises commerciales. Ce même 8 mars, pendant la conférence des cadres, 5.000 femmes célèbrent la Journée internationale des Femmes et défilent dans les rues de Conakry en affirmant leur solidarité avec les mesures prises. Le 9 mars à 20 heures, Radio Conakry diffuse un violent éditorial présentant la zone Franc comme un instrument de l'impérialisme français, et tout Conakry s'attend à l'annonce de nouvelles nationalisations.
Pour assurer le départ des bateaux, la Fédération bananière a dû, dès le 1er mars, s'engager par écrit à rapatrier le produit des ventes effectuées depuis la réforme. Le 9 mars, un décret ministériel a en outre institué une taxe à la sortie de 17% de la valeur commerciale applicable aux matériels agricoles, industriels et commerciaux.
Les premiers jours de la réforme, le gouvernement guinéen avait totalement ignoré le problème des carburants. Les directeurs locaux des compagnies pétrolières (SHELL, BP, TEXACO, CFDPA — Compagnie française des pétroles d'Aquitaine) déclarent qu'ils ne peuvent accepter de paiements en francs guinéens. Le 8 mars, la SHELL accepte cependant de continuer à ravitailler la Guinée à condition que le régime de compensation soit maintenu et que les paiements soient effectués en francs métropolitains. Au même moment, le gouvernement guinéen met les sociétés pétrolières de Conakry en demeure de payer sans délai, sous menace de saisie, toutes les taxes dues au Trésor guinéen.

Le 10 mars 1960, un accord de paiement marocco-guinéen est paraphé par Diallo Telli, ambassadeur de Guinée à Washington, de passage à Casablanca, et M. Tanari, directeur du cabinet du ministre marocain de l'économie nationale et des finances. Dans une allocution, Diallo Telli souligne que cette signature "constitue la première manifestation extérieure de l'indépendance monétaire et financière de la République de Guinée. Cette indépendance exige de la République de Guinée la révision ou l'adaptation de l'ensemble de ses relations commerciales extérieures."
Le contenu de cet accord de paiement Guinée-Maroc laisse penser que le gouvernement guinéen a été bien conseillé. Marcel Cros, le nouveau directeur de l'Office des Changes, s'occupe dès le 10 mars, avec l'aide de Jean-Paul Alata, des modalités d'application de cet accord. Considérant le volume des échanges de billets comme insuffisant, le gouvernement guinéen a prorogé le délai d'échange jusqu'au 31 mars. Le 10 mars, pour la seule ville de Conakry, le volume ne peut être chiffré, tant est grand le désordre qui règne alors à la Banque de Guinée. Il était pourtant déjà acquis qu'en raison des vols et de l'incapacité des changeurs, l'émission de francs guinéens dépassait déjà de beaucoup le retour des vieux billets CFA.

La tentation est évidemment forte pour les services français qui veulent déstabiliser Sékou Touré en perturbant la situation en Guinée, d'imprimer et de faire circuler de faux billets 61.
Dramé Alioune, ministre des finances, interrogé sur les correspondants de la Banque de Guinée à l'étranger, déclare ne pouvoir en donner la liste, celle-ci n'étant pas encore complète. Mais les comptes étrangers de la Guinée sont dûment approvisionnés en devises.
Cependant, la vigilance demandée par le président Sékou Touré continue à être forte. Les postes de douane ont été renforcés à toutes les frontières. Mais un certain relâchement s'est rapidement fait sentir et toutes les vérifications n'ont pu empêcher une évasion massive de capitaux, dont les principaux bénéficiaires ont été les Libanais et les Syriens. Les Libanais, dès le deuxième jour de l'échange vendaient le franc CFA au taux de 1,3 franc guinéen. Dans le Nord du pays, les évasions de francs CFA vers le Sénégal et le Soudan se chiffrent par millions. Dans la région de Mamou, en particulier, certains Libanais achètent les billets CFA au taux de 3000 FG pour 2000 CFA.
Tout individu surpris à médire de la monnaie guinéenne, en ce qui concerne sa valeur ou même sa présentation, est immédiatement incarcéré. Les Européens sont expulsés dans les 48 heures et dans la tenue vestimentaire où ils se trouvent au moment de leur arrestation. Cazes, gérant de l'hôtel de la Gare à Kindia, est arrêté le 10 mars 1960 ; il s'est plaint de la monnaie guinéenne devant Alioune Dramé, ministre des finances, qui dînait dans son restaurant ; Fagneux, un autre Français présent, est arrêté. Keita Fodeba promet à Jean-Daniel Richon, directeur de la compagnie aérienne UAT (future UTA), que ces Français seraient libérés au bout de quelques jours.
De l'intérieur du pays sont arrivés en masse les télégrammes de félicitations adressés au président guinéen pour l'oeuvre de réforme qu'il vient d'accomplir. Si l'on en croit les comités directeurs des sections du Parti, l'échange des billets se fait dans l'enthousiasme général.
La vie commerciale n'en est pas moins paralysée.
Les stocks de marchandises étrangères s'épuisent rapidement et risquent de ne pas être renouvelés dans un avenir proche, les produits pharmaceutiques notamment. Le 15 mars, le règlement du salaire des ouvriers n'a pu être effectué partout.
Quant à la bourse du diamant de Kankan, pourtant source non négligeable de devises, elle a connu pendant plusieurs jours un arrêt total des transactions. Devant cette situation, le comité local du PDG a dû intervenir auprès du gouverneur de la Banque de Guinée pour qu'il consente des avances de devises.
Cependant, à Paris, le 21 mars, la 7ème session du comité exécutif de la Communauté franco-africaine, au cours de laquelle Houphouët-Boigny fait un exposé sur la pénétration soviétique et chinoise en Afrique où il met en cause la politique de Sékou Touré, donne son accord aux mesures économiques, monétaires et financières à prendre vis à vis de la Guinée à la suite de ses décisions du 1er mars 62.
Le 9 avril 1960, le gouvernement guinéen interdit l'escale du bâtiment Foch dans le port de Conakry. Ce même mois, Sékou Touré fait une déclaration qui fera grincer des dents à Paris :

"Dans nos relations avec la France, nous ne devons pas nous laisser entraîner par des considérations subjectives ou affectives. Car il y a des étreintes qui étouffent et des embrassades qui tuent. Nous refusons toutes les alliances, car notre amitié est à tous."

Autre geste inamical : le gouvernement guinéen fait occuper l'immeuble où devait s'installer la chancellerie diplomatique française. Un mois plus tard, Sékou Touré fait expulser M. Régnier, cadre dans une entreprise minière, "pour avoir porté atteinte au patrimoine national" : au cours d'un accident, celui-ci avait endommagé un des manguiers de la grande avenue centrale de Conakry ! C'est le 7ème Français expulsé de Guinée depuis l'indépendance.

Peu après, la vente de quelques hebdomadaires français est interdite ; il s'agit, il est vrai, d'hebdomadaires féminins dont le contenu sentimental pourrait démobiliser l'esprit des militantes : Nous Deux, Confidences, Rêves, Intimité, Festival, Secrets de femmes

A la suite de plusieurs démarches du chargé d'affaires français, Sékou Touré ayant paru accepter l'idée de conversations techniques, un fonctionnaire du ministère français des finances se rend le 21 avril à Conakry pour tenter de convenir avec le Gouvernement guinéen de la reprise des transferts. Il rentre le 27 avril à Paris sans avoir pu avoir aucun contact officiel.
Pour attirer les investissements étrangers, qui se désintéressent de la Guinée pour se diriger vers la Côte d'Ivoire, qui a adopté un code des investissements extrêmement généreux, Sékou Touré prend une première ordonnance le 11 mai 1960 ; celle-ci reste timide, n'accorde pas de garanties particulières et maintient le cap général de l'économie socialiste, même pour les capitaux étrangers. Sékou Touré fait alors voter le 5 avril 1962 par l'Assemblée nationale un code d'investissements très avantageux pour certains secteurs prioritaires 63.
Sékou Touré avait fait remettre au général de Gaulle, le 22 avril, une lettre dans laquelle il demande le règlement de la créance guinéenne constituée par les billets CFA retirés de la circulation. A la suite de ce message et de la réponse du président français, le chargé d'affaires Francis Huré propose, le 16 mai, au gouvernement guinéen d'engager des conversations entre experts en vue de déterminer la créance guinéenne, ainsi que les mesures destinées à normaliser les paiements entre les deux pays.
Le 11 juin, Sékou Touré dit à Francis Huré qu'il accepte. Une délégation française conduite par M. de Wailly, Inspecteur général des finances, arrive le 3 juillet, à Conakry. Elle a pour instructions d'obtenir la restitution des billets non-émis par la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest au 29 février (1,2 milliard CFA), et de rechercher un accord de liquidation entre les deux instituts d'émission, dans lequel l'immeuble de la Banque Centrale (estimé à 104 millions CFA) et son portefeuille de réescompte (2,2 milliards CFA) figureraient à l'actif, et de rechercher la définition d'un régime, même provisoire, de transferts entre les deux pays.
La délégation guinéenne a fait d'un accord sur le versement de la contre-valeur du montant brut des billets échangés un véritable préalable.
Quant à la réserve de billets et au portefeuille de réescompte, leur sort serait fixé ultérieurement au cours d'un débat plus large auquel seraient associés les États de l'ex-AOF; cependant, dès le Il juillet, le gouvernement guinéen met la main sur le montant de ce portefeuille, et M. de Wailly recueille au cours d'un entretien avec Sékou Touré, le 13 juillet, l'impression que, pour le gouvernement guinéen, les billets non-émis faisaient partie de la circulation et, par conséquent, s'ajoutaient à la créance guinéenne. Pour ce qui est des transferts financiers, le mémorandum guinéen déclare que le libre fonctionnement de deux comptes ouverts réciproquement chez les banques centrales des deux États permettrait d'en assurer la reprise et la normalisation. La délégation guinéenne précise, toutefois, que l'ouverture du compte de la République de Guinée était subordonnée au versement par la France d'un crédit initial correspondant au montant des billets échangés. Bien que M. de Wailly ait présenté diverses solutions pour sortir de l'impasse, la délégation guinéenne s'en tient à sa position, et son président déclare, à l'issue de la séance du 11 juillet, qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre les travaux.
Le rapport de la délégation française conclut que "l'obstination avec laquelle cette délégation (guinéenne) s'est constamment attachée à défendre une position entièrement injustifiable, fait douter qu'elle ait abordé cette dernière négociation avec la volonté d'aboutir. Ainsi, après les deux missions de M. Seydoux en 1959, c'est pour la troisième fois en une année qu'une délégation française dont le voyage à Conakry avait été préparé et décidé en accord avec les autorités guinéennes, revient sans qu'illui ait été possible de parvenir à l'accord, même partiel, qu'auraient dû rendre possible l'aspect purement technique de la négociation et les solutions très souples présentées du côté français." 64
Le ministère guinéen des Affaires étrangères a adressé le 6 juin 1960 aux représentations étrangères une note invitant les chefs de mission diplomatique à participer le lendemain à une réunion avec une délégation gouvernementale guinéenne. La forme quelque peu solennelle de cette convocation pouvait laisser supposer qu'une communication importante de caractère politique allait être faite. Il s'agissait en réalité de donner connaissance des aménagements décidés par les Autorités locales en corrélation avec l'affaire du complot, dans l'exercice de certains privilèges diplomatiques.

Prenant la parole au nom du gouvernement, Keita Nfamara, ministre du Plan, rappela d'abord l'interdiction édictée lors de la réforme monétaire de procéder à toute importation ou exportation de la nouvelle monnaie. Il indiqua que des infractions à cette réglementation avaient été constatées et que des représentations diplomatiques auraient facilité des sorties frauduleuses de capitaux. Il signala ensuite que les ambassades avaient été invitées à ouvrir des comptes à la Banque de la République de Guinée et que cet établissement était disposé à consentir toutes les facilités nécessaires au fonctionnement des missions diplomatiques. Il suggéra notamment que des avances en monnaie guinéenne soient faites à Conakry aux ambassades qui en feraient la demande, la contre-valeur de ces versements étant déposée au compte ouvert par la Banque d'État guinéenne dans le pays considéré.

Moussa Diakité, Gouverneur de la BRG, insista, après le ministre du Plan, sur les avantages qu'il y aurait à recourir à cette formule pour alimenter la trésorerie des ambassades, faisant ressortir la simplification qui en découlerait pour tous. Il apporta d'autre part quelques éclaircissements sur l'interprétation et l'application de l'ordonnance créant le franc guinéen. Il fut ainsi amené à préciser que le privilège reconnu aux membres du corps diplomatique en matière de change consistait essentiellement dans la faculté de disposer simultanément auprès des organismes bancaires de comptes "résidents" sur lesquels ne peuvent être effectués que des paiements à l'intérieur du pays, et de comptes "non résidents" alimentés par des transferts en provenance de l'étranger, et susceptibles d'être reconvertis dans la monnaie d'origine. De ce fait, l'interdiction de détenir effectivement des billets de banque étrangers s'applique aux diplomates résidant en Guinée, qui sont astreints à déclarer ces avoirs à la Banque qui en effectue le rachat.
Cette interprétation restrictive des dispositions de l'Ordonnance du 28 février 1960 suscite des réactions de l'ambassadeur des États-Unis, qui rentre de Tanger où il a participé à la Conférence des représentants américains en Afrique ; il fait le récit des difficultés qu'il avait rencontrées avant son voyage pour obtenir sur le compte en dollars ouvert à son nom à la BRG les devises qui lui étaient nécessaires. Il n'avait pu toucher qu'une somme dérisoire et s'était trouvé dans l'obligation d'emprunter à ses collègues. De leur côté, l'ambassadeur d'Israël et le chargé d'affaires de Yougoslavie firent le procès de la lenteur avec laquelle la Banque effectue les règlements qui lui sont demandés à l'étranger.

Dans la deuxième partie de son exposé, Keita Nfamara, après avoir insisté sur le fait que l'existence de relations diplomatiques entre deux pays impliquait une amitié réciproque, déclara que l'enquête menée à propos du complot et les dépositions recueillies à cette occasion avaient permis d'établir que "certaines missions diplomatiques sont fortement accusées par l'opinion publique d'avoir apporté une assistance morale, financière et matérielle à des milieux subversifs". Il fit allusion en particulier à des importations d'armes qui auraient été effectuées sous le couvert de la franchise diplomatique. Tout en soulignant "qu'il n'avait pas pour mission de porter des accusations mais d'exprimer une opinion", le ministre indiqua que son gouvernement avait estimé nécessaire d'exercer un contrôle plus efficace sur les importations et les expéditions de matériel effectuées par les ambassades. Il n'était nullement question de porter atteinte au principe de l'inviolabilité de la correspondance diplomatique ou à celui de la franchise douanière. Mais les envois volumineux en caisses fermées devraient désormais faire l'objet de déclarations détaillées. Au chargé d'Affaires britannique, qui lui demandait s'il fallait s'attendre à des vérifications portant sur la nature des marchandises déclarées, le ministre se contenta de répondre que bien entendu les bagages personnels des diplomates ne seraient pas visités et qu'en tout état de cause, cette mesure avait un caractère provisoire.

L'année suivante, le 28 juillet 1963, à l'occasion d'une réunion de la JRDA, Sékou Touré prononce devant des étudiants guinéens et étrangers un discours de plus de quatre heures. Il affirme que la monnaie guinéenne est bien cotée sur les places du monde entier (comme il affirmera à l'auteur, douze ans plus tard, que le Syli serait un jour une monnaie aussi appréciée que le Franc suisse !). Quittant le domaine monétaire, il dit que l'Institut Polytechnique qui est en train de naître à Conakry aura un rôle et une réputation supérieurs à ceux de l'École Polytechnique française, car à Conakry au moins, on étudie les lois de la relativité ! Selon lui, les étudiants guinéens ne le cèdent en rien aux étudiants étrangers ; quant aux enseignants étrangers, quelle que soit leur valeur, ils ne valent pas les enseignants guinéens, car ils manquent de culture africaine.

Au cours d'un meeting tenu bien plus tard à Conakry (probablement en 1968), Sékou Touré qui la présidait avait demandé qu'au cours de cette réunion qui a duré toute une nuit, toutes les questions intéressant les affaires politiques, sociales et économiques lui fussent posées. Un jeune professeur, Djibril Tamsir Niane, sorti d'une grande école française 69, a demandé, alors que la Guinée faisait partie de l'OERS et que son chef était lui-même un promoteur de l'idée du rassemblement des quatre États riverains du fleuve Sénégal, pourquoi la Guinée ne pourrait pas suivre l'exemple du Mali en matière monétaire 70.

[Erratum. — En 1968, Professeur Djibril Tamsir Niane avait déjà purgé trois ans au Camp Camayenne (futur Camp Boiro) et était le doyen de la Faculté des Sciences sociales. — Tierno S. Bah]

Pendant deux heures de temps, le chef de l'État a dit sa désapprobation et sa grande inquiétude à la pensée que des Guinéens puissent croire réellement que la monnaie guinéenne doive être soutenue par la France. Sékou Touré, prenant à partie la République du Mali, déclara :

« Un pays ne peut être indépendant que s'il a sa propre monnaie nationale. La situation monétaire du Mali pourrait être profitable à ce pays si les accords ne contenaient pas des clauses politiques. Ces conditions politiques n'ont été révélées ni par le Mali ni par la France, et elles ne le seront jamais, mais j'ai en mains un document de douze pages, annexé aux accords et ultra secret, qui prouve que le Mali s'est engagé politiquement. Dans ces conditions, il n'est pas question que la Guinée aille s'agenouiller devant le général de Gaulle ; il n'est pas question pour le président de la Guinée d'aller s'agenouiller aux Champs Élysées comme l'ont fait trop de chefs d'État africains. »

Après cette diatribe, le jeune professeur [?!] guinéen répondit qu'il ne pensait pas qu'aucun chef d'État africain soit allé s'agenouiller à Paris, mais qu'au contraire "le Mali avait fait preuve de beaucoup de courage." Le président Sékou Touré répondit que de toute façon il était hors de question de dévaluer le franc guinéen, même si celui-ci l'était déjà au marché parallèle, et qu'on veuille bien en rester là.

En ce qui concerne le Mali, et cette fois en réunion privée, Sékou déclara avoir une grande inquiétude au sujet des accords franco-maliens ; il n'avait pas voulu à la suite de ces accords prendre une position publique dans le seul but de ne pas avoir l'air de s'immiscer dans les affaires intérieures du Mali, mais que si Modibo Keita lui avait demandé conseil, il l'aurait dissuadé d'accepter ces accords. Il a reconnu toutefois que ces accords laissaient au Mali la possibilité de rompre à n'importe quel moment avec la France et que par conséquent, il n'était pas trop tard pour le Mali de sauvegarder son indépendance.

Il semble donc évident que la Guinée n'est nullement disposée à entamer, officiellement du moins, des pourparlers avec Paris ; le bruit ayant couru à Conakry que Sékou Touré avait chargé le président Senghor de prendre contact en France en vue d'un redressement de la situation de son pays, certains milieux guinéens avaient manifesté leur joie à tel point que Sékou Touré a dû faire paraître un démenti officiel affirmant qu'il n'avait jamais chargé le président Senghor d'intervenir auprès de la France. Il ajouta que la monnaie guinéenne ne serait pas couverte par la France, et qu'il préférait s'il devait en être ainsi s'adresser aux États-Unis d'Amérique et plus encore aux Anglais.

Notes
45. Le 2 octobre 1972, le franc guinéen créé en mars 1960 a été remplacé par le Syli, dont Sékou Touré disait à l'auteur qu'un jour, il serait aussi apprécié que le franc suisse. Le 6 janvier 1986, sous la 2ème république, le Syli a été remplacé de nouveau par le franc guinéen. Dans une conversation avec l'auteur tenue en 1979, peu avant la fin de la mission d'ambassadeur de celui-ci, Sékou Touré avait dit qu'il n'"excluait pas" le retour de la Guinée dans la zone Franc ; l'auteur avait alors précisé que cela impliquerait l'accord, non seulement de Paris, mais aussi celui de tous les pays membres de la zone, car l'ensemble de ceux-ci, avec la France, devraient avaliser et garantir l'actif comme le passif financier et monétaire d'un nouveau membre.
46. Voir l'Annexe 1 du chapitre 28.
47. Voir le chapitre 34 sur l'admission de la Guinée à l'ONU.
48. Charles Bettelheim ( 1913-2006), directeur de l'Institut des Hautes Études, est un économiste proche des théories marxistes sans y être inféodé. Il a créé en 1958 le Centre d'Études de Planification Socialiste (qui deviendra ultérieurement le CEMI : Centre d'Études sur les Modes d'Industrialisation). Interlocuteur de Nehru , de Nasser, de Tito, de Ben Bella, de Che Guevara, observateur critique des réformes économiques des révolutions soviétiques et chinoises, il vient de faire paraître en 1960 dans la revue "Tiers-monde" plusieurs articles sur "Modèles de croissance ct développement économique", qui ont intéressé Sékou Touré.
49. Selon une note de l'ambassade de France en Guinée en date du 24 septembre 1959.
50. Outre ce poste en Guinée, Paul Masson, ancien de l'École nationale de la France d'Outremer (promotion 1941), a servi au Niger, en Haute-Volta (futur Burkina Faso), au Soudan-Mali (comme maire de Bamako en 1953-55), de nouveau en Haute Volta (comme Haut-Commissaire puis ambassadeur), ainsi qu'à deux reprises ( 1947 et 1955) au cabinet du ministre de la FOM. Il sera de 1961 à 1971 directeur général du BDPA (Bureau pour le développement de la production agricole), préfet du Lot, puis du Loiret, et enfin de la Gironde, directeur de cabinet du ministre de la défense nationale en 1971-73 et 1978-79, directeur-délégué de Pechiney ( 1979-1983) et enfin sénateur du Loiret de 1983 à 2001. Né en 1920, il décèdera en 2009.
51. Le Premier ministre Mamadou Dia est d'autant plus furieux qu'il vient de passer trois jours en Guinée et que Sékou Touré ne lui semble-t-il rien révélé de ses intentions.
52. Voir en Annexe 1 la composition de ce gouvernement.
53. On aura compris que 1960 est une année bisextile.
54. L'ensemble des problèmes monétaires qui se sont posés entre la France et la Guinée, en particulier tels qu'ils ont été vécus au sein de la BCEAO (Banque centrale des États des l'Afrique de l'Ouest, chargée de la gestion des opérations de la zone Franc dans cette région), sont décrits en détail dans l'ouvrage de Robert Julienne, "Vingt ans d'institutions monétaires ouest-africaines, 1955-1975. Mémoires", Paris, L'Harmattan, 1988
55. Après avoir tenté en vain d'obtenir le concours de la Suisse, de la République fédérale allemande, puis d'un consortium de banques italiennes, allemandes et américaines, le gouvernement guinéen a fait réaliser les nouveaux billets en Tchécoslovaquie, plus tard en Chine et en Grande-Bretagne (ce dernier pays imprime encore aujourd'hui les billets de banque guinéens ; mais il y a énormément de faux billets, imprimés notamment en Chine).
56. Nous verrons que moins de dix huit mois plus tard, elle sera débaptisée et que ses fonctions seront largement modifiées.
57. Du 30 avril 1946 au 31 décembre 1958, la Caisse centrale a accordé à la Guinée des prêts de 14.831,8 millions de francs métropolitains ; les versements effectifs ont été de 6.542,8 millions (auxquels s'ajoutent 6,9 millions pour le complexe de Fria) : le territoire de la Guinée avait à cette même date remboursé 874, 8 millions.
58. Cette situation durera jusqu'à la conclusion le 26 janvier 1977 d'un accord sur le contentieux financier. La France reversera alors à la Guinée (en francs français) les montants de ces pensions qui avaient été bloquées sur un compte spécial. Le problème était aussi que les autorités guinéennes avaient assuré, à la place de la France, le paiement des pensions (en monnaie guinéenne), mais sur la base des taux de 1960 (année où les taux des pensions versées aux anciens combattants d'Outre-mer ont été "cristallisés"), et sans que les ajustements individuels ou les véritications puissent être effectués, les autorités guinéennes ne disposant pas des pièces comptables et les livrets des anciens combattants ne pouvant plus être mis à jour.
59. Télégramme circulaire no. 73 en date du 18 juillet 1960 adressé par le ministère français des affaires étrangères à divers postes diplomatiques pour faire le point sur les relations franco-guinéennes. (cette date est peut-être erronée, car elle paraît bien tardive, mais c'est celle qui figure dans le dossier aux archives).
60. Marchés Tropicaux, 19 mars 1960.
61. Pour ce qui est des faux billets, voir en annexe, le témoignage de Maurice Robert, ancien agent du SDECE à Dakar, à propos de l'opération PERSIL, qui a consisté à inonder certaines régions de Guinée avec des faux billets imprimés dans une imprimerie française "proche du SDECE" (voir son livre "Ministre de l'Afrique", Seuil, 2004). C'est un certain colonel Beaumont du SDECE qui fait imprimer cette fausse monnaie guinéenne à Paris ; elle est ensuite acheminée au Sénégal, d'où le commandant Maurice Robert en inonde la Guinée.
Voir aussi le témoignage du général Aussaresses, lui aussi en annexe.
62. A la même date, Raymond Janot quitte le poste de Secrétaire général de la Communauté, où il est remplacé par Jacques Foccart, qui suivait déjà les affaires africaines auprès du général de Gaulle.
63. En 1968, la Guinée adhèrera à la convention de la Banque Mondiale pour le règlement des différends relatifs aux Investissements entre Etats et ressortissants d'autres États.
64. Ce télégramme de compte-rendu rédigé à Paris par le Secrétariat d'État aux relations avec les Etats de la Communauté porte la date du 22 juillet 1960. Il est signé du directeur des affaires générales, Charles Bontils, qui fut gouverneur de la Guinée en 1955/56 et se heurta souvent à Sékou Touré. L'auteur a eu l'occasion de travailler au Quai d'Orsay à la fin des années 60 avec le gouverneur Bonfils, qui représentait alors la France auprès de certaines institutions dépendant du Conseil de l'Europe à Strasbourg ; il regrette de ne pas l'avoir interrogé davantage sur sa période guinéenne. Bontïls est mort en 2001.
65. Cette mesure fut en partie entraînée parce qu'elle avait honoré des chèques en francs guinéens émis par la Société des bauxites du Midi (avant l'interruption de ses activités) et se les faisait rembourser en Europe en francs français.
66. Selon l'hebdomadaire Afrique-Action (futur Jeune Afrique) du 9 janvier 1961. D'autres sources citent des chiffres différents : la dette de la France vis-à-vis de la Guinée serait de 30 à 40 millions de francs, la dette de la Guinée vis à vis de la France de 15 à 17 millions de francs.
67. Après avoir tenté en vain d'obtenir le concours de la Suisse, de la République fédérale allemande, d'un consortium de banques italiennes, allemandes et américaines, la Guinée a fait imprimer ses premiers billets de banque d'après mars 1960 en Tchécoslovaquie, et ultérieurement en République populaire de Chine.
68. Archives MAE, Dir. Afrique/Levant, série GU, sous-série 3-1, télégramme 701 du 24 octobre 1961.
69. Il est peu probable, en dépit de l'homonymie, qu'il s'agisse de l'historien Djibril Tamsir Niane. En effet, celui-ci, ancien proviseur du lycée de Conakry, condamné à cinq ans de prison dans le cadre du complot des enseignants en 1961, ne se trouvait plus en Guinée à cette époque ; il l'a d'ailleurs confirmé à l'auteur par courriel du 25 avril 2006.
70. Le Mali a réintégré la zone Franc en 1967, après cinq années d'indépendance monétaire. Elle avait quitté la zone Franc en juillet 1962 en créant un franc malien.

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