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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.

Paris. L'Harmattan. 2010. Volume V. 265 pages


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Chapitre 52 — 31 mai 1962.
Mgr Raymond-Marie Tchidimbo devient archevêque de Conakry
avec la bénédiction de Sékou Touré


Avant même l'indépendance, des signes avant-coureurs avaient montré que les relations entre le régime et les églises risquaient d'être difficiles. C'était en particulier le cas pour les églises chrétiennes, notamment l'Église catholique 1, alors même que l'épouse du président, Madame Andrée, avait été élevée dans cette religion et que de nombreux Guinéens de confession chrétienne soutenaient la politique de Sékou ; plusieurs d'entre eux avaient même fait partie du conseil de gouvernement de la Loi-cadre et du premier gouvernement d'après l'indépendance 2.
Ainsi, lors d'une réunion tenue au cinéma Rex de Kankan, Ismaël Touré affirme le 27 janvier 1957, à propos d'une querelle impliquant l'école catholique locale, que les Africains doivent systématiquement se détourner des Européens et se montrer contre les prêtres "aussi féroces que contre le colonialisme". Lansana Diané déclare lors de la même réunion : "L'Église a travaillé pour le colonialisme ; c'est pourquoi l'État (français) soutient l'Église catholique ; d'où l'obligation de la liquider, en même temps que l'État colonial, comme système inadapté à la mentalité africaine". Sékou Touré les désavoue publiquement dès le lendemain 3.
Cette même année 1957, le conseil de gouvernement dirigé par Sékou Touré supprime les subventions du territoire aux écoles chrétiennes. Mgr. Tchidimbo avait en vain protesté.
Mgr. Maury, délégué apostolique de l'Afrique occidentale, venu de Dakar ; il lui précise qu'aucun prélat de l'Église catholique ne sera plus accepté en Guinée s'il n'est pas africain 10. En raison de cette crise de relations avec l'Église, le chef de l'État guinéen a décidé de rester à Conakry au lieu de se rendre comme prévu au Caire pour la conférence du Groupe de Casablanca, puis à Belgrade pour la 1ère conférence des non alignés 11.
Lors du complot des enseignants, à la fin de l'année 1961, les plus radicaux des cadres du Parti vont jusqu'à réclamer le renvoi des missionnaires blancs en Europe ; leur présence à elle seule serait un risque permanent de subversion. Dans sa conclusion, Sékou revient sur ce dernier point ; il conseille à la population d'être vigilante avec l'Eglise catholique et de convoyer vers Conakry les prêtres non-africains nouvellement arrivés en Guinée, afin qu'ils soient expulsés.
Finalement, le pape Jean XXIII nomme le 10 mars 1962 quatre archevêques africains 12 , dont Raymond-Marie Tchidimbo à Conakry. Le Saint Siège poursuit ainsi l'africanisation de l'Église 13 ; il n'est pas sûr que les pressions de Sékou aient été décisives, mais cette solution présentait également l'avantage de lui donner une satisfaction de principe et de normaliser pour un temps les relations entre l'Église guinéenne et le régime.
Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo est né à Conakry le 15 août 1920, d'une mère métisse, née Curtis — dont le père était français — et d'un père gabonais 14. Séminariste en Guinée puis au Sénégal après la guene (il se dira à plusieurs reprises fier d'être ancien combattant), novice en France, il termine ses études de théologie à la congrégation des Pères missionnaires du Saint-Esprit et il est ordonné prêtre le 7 octobre 1951.
Nommé en Guinée en 1952, il commence son ministère à Faranah, lieu de naissance de Sékou Touré, où il restera dix huit mois comme vicaire de la petite paroisse missionnaire catholique Saint-François Xavier 15 ; traditionnellement en Guinée, la congrégation du Saint Esprit est plutôt présente à Conakry, en Basse Guinée et en Haute Guinée, alors que les Pères Blancs sont présents en Guinée forestière.
Mais dès son arrivée sur son sol natal, le jeune prêtre a prononcé à Kindia, le 28 septembre 1952 (un jour qui deviendra six ans plus tard historique, mais pour bien d'autres raisons), une conférence sur "Le réel et l'avenir", dont le contenu déplaît à l'administration coloniale et le fait cataloguer, sans nul doute abusivement, comme "agitateur cryptocommuniste" 16.
A Faranah, il rencontre régulièrement Sékou Touré, qui y fait des séjours assez fréquents 17 ; il l'encourage à plusieurs reprises dans son activité syndicale, mais au début de 1953, le futur prélat fait obstacle au mariage d'une de ses cousines avec Sékou ; c'est l'occasion d'un premier accrochage sur un plan personnel entre les deux hommes 18.
Tchidimbo enseigne ensuite pendant trois ans les futurs instituteurs des diocèses de Guinée, avant d'être nommé curé de Kankan, ville dont il dirigera aussi un peu plus tard la préfecture apostolique jusqu'en 1959. Lors du référendum de septembre 1958, Tchidimbo prend publiquement parti en faveur du "oui" et refusera de choisir la nationalité guinéenne 19.
Il craint des troubles lors du scrutin et conseille à plusieurs prêtres français installés dans des postes isolés de venir auprès de lui à Kankan 20. En 1960 21, il est nommé , vicaire général de Conakry, ce qui l'amène à être aussi le représentant de l'Eglise catholique de Guinée auprès de Sékou Touré.
Le 31 mai 1962, Mgr. Tchidimbo est intronisé en la cathédrale de la capitale par Mgr. Jean-Marie Maury, Délégué apostolique à Dakar. Le même jour, Sékou fait une déclaration à Radio Conakry, qui congratule le nouvel archevêque et félicite le Saint Siège pour l'africanisation ainsi entreprise 22, en exprimant sa "satisfaction de voir l'Église guinéenne dirigée par un fils de l'Afrique, fondée sur l'intime harmonie qui existera désormais entre l'expression individuelle de la foi religieuse et les exigences collectives du combat révolutionnaire." 23
Le pape Jean XXIII a formellement donné au nouveau prélat la consigne de renouer le dialogue avec Sékou Touré 24, ce qui lui fut facile, car il avait à la fois la réputation d'être un ami du président, d'avoir été imposé par lui au Saint-Siège, et enfin de professer depuis toujours des idées progressistes. Au cours des années suivantes, Mgr. Tchidimbo publie d'ailleurs un ouvrage qui montre que ses vues n'ont pas changé sur ce point 25. Le 22 août 1962, le gouvernement décide d'envoyer une délégation officielle à Rome pour représenter la Guinée à l'ouverture du concile oecuménique Vatican II.
Lorsque meurt le pape Jean XXIII, le 3 juin 1963, Sékou Touré vient d'arriver à Brazzaville en visite officielle, au retour de la conférence d'Addis Abeba où a été créée l'OUA. Et c'est à un long éloge du Saint Père disparu que Sékou Touré — qui rappelle qu'il n'est pourtant pas catholique — consacre tout le début de sa première allocution, et non pas à l'unité africaine. Il est vrai que son hôte est homme d'église : le président du Congo-Brazzaville est alors l'Abbé Fulbert Youlou (plus pour longtemps d'ailleurs, comme nous le verrons) 26.
Mais l'Église guinéenne n'est pas exempte de problèmes internes. En 1962, le père Chaverot faillit être expulsé sur ordre du ministre des travaux publics Ismaël Touré, qui avait fait effectuer un branchement sur le conduit d'égout construit par l'Archevêché et refusait de prendre en charge une partie des frais d'entretien que lui réclamait le père Chaverot, Procureur chargé des immeubles et des ateliers, qui l'avait alors menacé de fermer l'égout ! C'est une intervention auprès de Sékou Touré d'Ignace Deen, alors directeur de l'hôpital qui porta plus tard son nom, qui lui permit in extremis de rester en Guinée. Pas pour longtemps d'ailleurs, car le père Chaverot était en désaccord avec Mgr. Tchidimbo sur la gestion et sur l'emploi des fonds (importants) que rapportaient à l'Archevêché ses immeubles et ses ateliers ; sachant que le nouvel archevêque voulait lui retirer en conséquence ses pouvoirs de Procureur, le père Chaverot demanda sa mutation et quitta la Guinée en 1963 27.
Autre crise qui implique l'Église catholique à la fin de 1963, Radio Conakry annonce l'arrestation de Madame Charpentier de Berne, impliquée dans un trafic de devises et accusée en plus (peut-être surtout) d'avoir "correspondu avec des ecclésiastiques sénégalais hostiles à la Guinée". Cette Française a été pendant plusieurs années directrice de la Procure de la mission catholique de Conakry et aurait transféré illégalement des capitaux appartenant à cette institution. Mgr. Tchidimbo a d'ailleurs mis fin à ses fonctions en mai 1963. Finalement, elle sera libérée le 15 mars 1964 28.
Le 8 décembre 1965, Mgr. Tchidimbo, qui se trouve à Rome pour assister au Concile Vatican II (qui a commencé le 11 octobre 1962 29 et achève ses travaux en 1965), est reçu en audience privée par le pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975, après le Centenaire de l'Église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un "Guinéen authentique", lui même n'étant guinéen "ni de naissance, ni de nationalité". L'auteur ignore quelle a été la réaction du Souverain Pontife.
Les relations du régime avec l'Église connaissent encore d'autres périodes de tension ; ainsi, le 1er mai 1967, le gouvernement guinéen décide que tous les prêtres, missionnaires et religieuses non africains devront avoir quitté le territoire guinéen avant le 1er juin, sous peine d'expulsion. Le 12 mai, Mgr. Benelli, le nonce apostolique en Afrique de l'Ouest, se rend à Labé pour s'y entretenir de la situation avec Sékou Touré, qui lui confirme sa position, demandant notamment le remplacement des évêques européens de Kankan et de Nzérékoré ; Mgr. Benelli sembler trouver acceptables certaines de ses demandes et revient en Guinée le 19 mai, en même temps que le Cardinal Zoungrana, de la Haute-Volta (futur Burkina Faso). Ce dernier, qui accepte tous les autres points, refuse en revanche le remplacement des deux prélats, arguant de leur nomination par le pape et de son refus de se laisser imposer des nominations par le pouvoir civil. Sékou Touré confirme que les deux évêques européens doivent quitter le pays et être remplacés par des prélats africains ; sinon, tous les religieux non-africains devront quitter le pays. Peu après, effectivement, Mgr. Jean-Baptiste Coudray, préfet apostolique de Kankan (de la Congrégation des Pères blancs et de nationalité suisse), Mgr. Eugène Maillat, évêque de Nzérékoré (de la Société des Missionnaires d'Afrique - Pères Blancs, et lui aussi de nationalité suisse), ainsi que 117 religieux et religieuses européens, dont 35 pères et 27 soeurs de nationalité française, doivent quitter la Guinée ; parmi eux, le père Bernard Voisin, qui enseignait au petit séminaire de Dixinn depuis 1956.
Quelques pasteurs protestants doivent également quitter le pays 30. L'Église décide de les remplacer par des prêtres africains originaires d'autres pays ; c'est ainsi que plusieurs prêtres sénégalais ou voltaïques se rendent en Guinée pour y exercer leur ministère pendant quelques années 31.
Le 13 juillet 1967, Sékou Touré rappelle dans un discours l'ensemble de ces événements et affirme :

« Si la religion est une chose éternelle, il est mieux que ce soient des nationaux qui en assument la responsabilité (…) Il y a beaucoup de musulmans en Guinée mais aucun pays arabe n'a jugé nécessaire d'envoyer un chef religieux arabe pour diriger les destinées de l'Islam en Guinée et nos musulmans désignent librement les Imams de leur choix. Même si les catholiques ne désignent pas eux-mêmes leur chef le Pape pourrait et devrait au moins désigner le chef de l'Église guinéenne parmi les Guinéens. Voilà ce que nous exigeons. » 32

Bien qu'en termes prudents, l'archevêque prend fréquemment position contre certaines orientations du régime. Lorsque Sékou Touré fait des tournées en Guinée, il se fait souvent accompagner par l'abbé Sock, un nationaliste africain originaire du Sénégal qui a souvent défié les autorités ecclésiastiques sénégalaises. En 1968, Mgr. Tchidimbo le renvoie au Sénégal parce qu'il n'a pas demandé l'autorisation préalable à sa venue.
Sékou Touré veut mettre les choses au point en rappelant que les catholiques représentent en Guinée moins de 5% de la population. En 1968, il déclare :

« Nous voulons être responsables de notre destin dans tous les domaines. Le congrès du PDG en 1961 avait décidé l'africanisation des cadres de l'Église catholique et la nationalisation de toutes les écoles privées, y compris les écoles musulmanes. C'est alors que le Vatican décida la nomination d'un archevêque africain à Conakry, Tchidimbo ; ce fut une grande fête dans tout le pays. Tchidimbo est désormais considéré sur le même plan qu'un responsable du Parti ou du gouvernement et reçu avec les mêmes égards. Mais certains membres européens du clergé catholique ont bafoué l'autorité de Tchidimbo. On a remarqué à plusieurs reprises que les pères blancs des missions de l'intérieur étaient volontairement absents des manifestations officielles d'accueil à Tchidimbo. Un fossé se creusait entre les membres africains du clergé et les européens. Dans certaines missions, les soeurs voltaïques avaient leurs habitations à part, la tête rasée, marchaient pieds nus, alors que les soeurs européennes bénéficiaient de tout le confort matériel. Il y eut même le licenciement d'un blanchisseur qui avait mélangé le linge des soeurs noires et des soeurs blanches. Les prêtres européens n'avaient aucun respect pour leurs confrères africains. Voilà pourquoi nous avons décidé le départ du clergé européen. Alors, en France, tout le monde pousse les hauts cris. Avez-vous oublié que quand la France a chassé les Allemands du Togo pendant la guerre de 194-18, elle s'est empressée d'ordonner le départ de tous les prêtres allemands dans les trois mois et de les remplacer par des prêtres français ? La Chrétienté a vingt siècles d'existence, et dans notre pays, elle s'était implantée avant même l'arrivée de l'administration coloniale. Alors j'ai posé la question au Pape : depuis qu'il y a des Chrétiens en Guinée, quelles dispositions le Vatican a-t-il prises pour africaniser le clergé en Afrique 33 ? Et puisque l'Église catholique se dit universelle et au-dessus des préjugés de race, dans quel pays a-t-on vu nommer des évêques de couleur pour avoir autorité sur des prêtres blancs ? La réponse du Vatican a été qu'on ne peut pas former un archevêque comme on forme un commis d'administration. Oui, ai-je répliqué, mais en Guinée le catholicisme est implanté depuis quatre-vingts ans. Plus de réponse du Vatican. Voilà pourquoi, en 1966, nous avions donné trois ans aux autorités religieuses pour africaniser le clergé guinéen.
Au Vatican on a protesté, disant qu'il s'agissait d'un domaine qui ne regarde pas l'État et que nous n'avions pas le droit de prendre de telles décisions. Puisque le Pape ne voulait pas comprendre, nous avons supprimé ce délai de trois ans et prié le clergé européen de s'en aller sur le champ. »

Cette même année 1968, Sékou Touré reçoit Mgr. Giovanni Mariani, prononce apostolique pour l'Afrique de l'Ouest, venu s'enquérir de la situation de l'Église en Guinée. Mais c'est le débarquement de novembre 1970 qui va plonger l'Église guinéenne dans une crise sérieuse. Mgr. Tchidimbo sera arrêté le 24 décembre 1970, veille de Noël, et emprisonné pendant près de neuf années. Depuis quelques semaines, un "Comité spécial de catholiques de Guinée", constitué le 2 octobre 1970, mène ouvertement campagne''pour dénoncer et redresser toutes les erreurs qui peuvent porter atteinte à la dignité de leur Eglise, que ces erreurs soient le fait de dignitaires et responsables ecclésiastiques ou de simples fidèles (…), en vue de l'assainissement total de leur Église (…) jusqu'au résultat final recherché." Une fraction conduite par l'abbé Gomez 34 alors évêque de Kankan, reprochait à Mgr. Tchidimbo son hostilité à l'égard du régime et son hypocrisie, dans la mesure où il déplorait la dégradation de la foi chrétienne et la dépravation des moeurs en Guinée, qu'il attribuait au régime, alors qu'il vivait lui-même maritalement avec une sage-femme de la capitale 35.
Le prétexte officiel de la détention du prélat est sa complicité dans le débarquement du 22 novembre 1970, mais Sékou affirmera à l'auteur que des dénonciations venues de l'Église elle-même ont joué un rôle important dans l'arrestation. Mgr. Tchidimbo le confirme lui aussi, écrivant que "ma prise de position vis-à-vis de Sékou Touré et de sa politique m'a conduit en prison ; avec aussi bien sûr la complicité de certains membres de ma famille et de certains clercs en mal de promotion, (…) les jalousies et les trahisons successives de certains de mes cousins et de certains de mes plus proches collaborateurs." 36 Mgr. Tchidimbo est d'abord amené au camp militaire Alfa Yaya.
Interrogé et torturé en janvier 1971 par une commission présidée par Moussa Diakité, il finit par "avouer" un trafic de devises avec Adolf Marx, le directeur allemand de la brasserie de Conakry. Son nom est inscrit d'abord par le tribunal révolutionnaire sur la liste des condamnés à mort, mais, à la suite d'une intervention de l'ambassadeur d'Union soviétique 37, il fut ensuite placé sur la liste des 66 personnes condamnées le 23 janvier 1971 aux travaux forcés à perpétuité (il figure dans l'arrêt avec le titre de "ex-archevêque" 38. Le 31 décembre 1970, Mgr. Giovanni Mariani, le nonce apostolique à Dakar, révèle que lui-même et l'archevêque de Dakar (et futur cardinal) Hyacinthe Thiandoum s'étaient vu refuser des visas par l'ambassade de Guinée lorsqu'ils avaient souhaité se rendre à Conakry pour y rendre visite à leur collègue. Les cardinaux ou archevêques francophones de l'Afrique de l'Ouest 39 se rencontrent à Abidjan les 6 et 7 janvier 1971 et demandent en vain que Sékou Touré accepte de recevoir l'un d'entre eux. Le 21 janvier, le Vatican publie un communiqué exprimant "pour l'honneur et la dignité de l'Afrique" l'espoir que "rien d'irréparable" ne sera accompli envers Mgr. Tchidimbo et les autres accusés. Le 24 janvier, le pape Paul VI révèle qu'il a lancé un appel personnel au leader guinéen. Et le journal du Vatican "Osservatore Romano" du 26 janvier rappelle combien il est absurde de penser que Mgr. Tchidimbo, qui s'était dans le passé montré un adversaire résolu du colonialisme, pouvait aujourd'hui être soupçonné de complicité avec lui. Le 27 janvier, le pape déclare à propos du procès :

"L'horrible et impitoyable issue du procès révolutionnaire de Conakry nous cause une profonde douleur et une grave désillusion, car même si la vie de l'Archevêque a été préservée, ce n'est le cas ni de son honneur, ni de sa liberté. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur les questions particulières d'un État indépendant et souverain. Mais l'aspect moral de cette triste affaire, où il semble que l'exercice du pouvoir judiciaire se soit transformé en un accès passionnel de vengeance farouche et aveugle et de cruauté, est soumis au jugement de la conscience morale du monde."

Peu après, le pape nommera administrateur apostolique de Conakry "ad nutum sancta sedis" 40 et "tant que Mgr. Tchidimbo sera empêché dans l'exercice de ses fonctions à cause des douloureuses circonstances bien connues", l'un des prêtres guinéens présents sur place, l'abbé Louis Barry, déjà responsable de la préfecture apostolique de Kissidougou-Kankan (poste qu'il occupera de 1967 à 1979).
Le 14 mars 1971, Mgr. Tchidimbo est transféré du Camp Alfa Yaya au Camp Boiro. De nouveau soumis au mois d'août à des interrogatoires et à la torture, il "avouera" à la commission maintenant présidée par Ismaël Touré sa complicité dans le "complot de la Vème Colonne". Ses "aveux", enregistrés sur bande, furent ensuite diffusés sur les ondes de "La Voix de la Révolution".
En marge de ces accusations, Radio Conakry laisse entendre qu'un vaste plan aurait été manigancé par le Vatican pour former en Afrique de l'Ouest, contre la volonté de la majorité de la population, musulmane ou animiste, une communauté politique de pays catholiques, s'appuyant sur le Sénégal et la Côte d'Ivoire, l'un et l'autre dirigés par des leaders catholiques, et le Liberia, qui a comme président, depuis la mort en juillet de William Tubman, un pasteur prédicateur baptiste, qui fut pendant vingt années vice-président, William Richard Tolbert 41 ; le rôle de Tchidimbo eût été de soutenir de l'intérieur ce mouvement, cependant qu'un opposant guinéen catholique eût pris le pouvoir à la place du régime révolutionnaire et laïque !
Des relations épisodiques se poursuivaient entre le régime et l'Église, celle-ci évidemment devenue particulièrement prudente. Le 2 septembre 1973, Sékou Touré reçoit pendant plus d'une heure une délégation de prêtres africains en provenance de Haute-Volta, du Dahomey et du Mali. Mgr. Jean-Marie Traoré, du Mali, s'est félicité de l'"accueil chaleureux et fraternel réservé à sa délégation", cependant que Sékou lui confirmait les "sentiments de confiance que le Peuple de Guinée nourrit à l'endroit du clergé.''
Mgr. Tchidimbo fut l'un des rares prisonniers à recevoir quelques visites au cours de sa détention : ainsi, à Pâques 1971, l'ambassadeur d'Italie en Guinée ; en mai 1973, un secrétaire d'État italien accompagné du ministre libérien du commerce, frère du président Tolbert. En revanche, le nonce apostolique ne fut pas autorisé à le rencontrer lorsqu'il se rend en Guinée en septembre 1973 (Sékou Touré présente ce dernier le 7 septembre à la foule massée au stade du 28 septembre, et affirme qu'il a eu avec lui des "entretiens importants"), mais il obtient en 1974 de lui envoyer un colis mensuel. L'auteur, pour sa part, échangea, comme ambassadeur de France en Guinée, quelques lettres avec le prélat emprisonné et, grâce à la complicité d'un gardien et par l'entremise d'une secrétaire des services culturels de l'ambassade, Mlle Turpin, une parente de l'archevêque, lui envoya des ouvrages religieux, et même du vin pour dire la messe dans sa cellule 42.
Mais la parution du livre de Jean-Paul Alata Prisons d'Afrique à l'automne de 1976 mit fin à ces quelques facilités 43.
Pendant ce temps, et alors que les autres prisonniers politiques étrangers étaient progressivement libérés, d'actives négociations avec le Vatican se poursuivaient par divers canaux. L'auteur eut ainsi plusieurs entretiens à Rome avec les principaux responsables de la diplomatie vaticane, notamment le Cardinal Agostino Casaroli et Mgr. Achille Silvestrini, ainsi qu'avec le Supérieur des Jésuites, le Père Pedro Arupe.
D'autres démarches avaient lieu par l'intermédiaire du président du Liberia. Mais les négociations butaient sur le problème de la démission de Mgr. Tchidimbo, qui devait libérer le siège de Conakry afin de permettre une autre nomination. Pour Sékou Touré, la culpabilité et la condamnation du prélat avaient déjà eu pour effet de le destituer automatiquement de sa charge, et il souhaitait que le Vatican nommât un autre titulaire avant toute libération ; pour le Saint-Siège, il en allait bien entendu autrement. Mgr. Tchidimbo, de son côté, refusait formellement de démissionner, ce qui eut facilité la position du Vatican.
En 1978, ces divers efforts étaient sur le point de porter leurs fruits. Le 25 avril 1978, l'auteur envoya même une lettre au Secrétaire général des Nations unies, avec lequel il demeurait en relations sur cette affaire qu'il l'avait chargé, dès 1974, de suivre comme celle des Français, des Allemands ou des Libanais, pour lui annoncer comme très probable la libération "dans les prochains jours" de Mgr. Tchidimbo. On pouvait en effet croire la libération imminente; à deux reprises, en décembre 1977 et en avril 1978, Mgr. Tchidimbo avait reçu la visite de Charles Cecil Dennis, ministre des affaires étrangères du Liberia 44 accompagné la seconde fois par l'archevêque de Monrovia, Mgr. O'Carrol 45.
La réconciliation de Sékou, Senghor et Houphouët avait eu lieu un mois auparavant, à Monrovia justement. La proximité du voyage en Guinée du président français Valéry Giscard-d'Estaing, dont on savait qu'il ne manquerait pas de soulever le problème de l'incarcération du prélat — qui affichait par ailleurs sa nationalité française tout autant que gabonaise — était un atout supplémentaire en faveur d'une prochaine libération.
Peu après, un avion envoyé par le président Tolbert se posa à l'aéroport de Conakry. Malheureusement, l'Agence France-Presse ébruita la nouvelle 46, Amnesty International publia un communiqué vengeur, et Sékou Touré, furieux, annula la libération envisagée 47.
Il fallut de nouveau plusieurs mois de négociations pour que finalement, le 7 août 1979 — une semaine avant son 59ème anniversaire, le 15 août —, Mgr. Tchidimbo soit extrait de sa cellule par le commandant Siaka Touré et amené à l'aéroport, où il retrouve le ministre libérien des affaires étrangères, Cecil Dennis, avec lequel il s'envole dans l'avion présidentiel libérien vers Monrovia, d'où il gagne Rome où il arrive le 11 août 48.
L'acte de libération avait été signé par Sékou Touré le 6 août, premier anniversaire de la mort du pape Paul VI ; ce que Mgr. Tchidimbo considérera comme un signe, mais qui n'a eu évidement aucune influence sur la décision du leader guinéen. En revanche, il n'est pas indifférent de savoir que le 8 août, Sékou Touré devait rencontrer à Washington le président Carter, l'un des champions des droits de l'homme, et que le président Tolbert avait prévenu son collègue guinéen qu'il ne fallait compter sur aucune aide américaine si les prisonniers politiques — au moins les plus symboliques — n'étaient pas libérés ; propos qui avaient contrarié Sékou Touré, lequel avait battu froid Tolbert pendant quelques semaines 49.
Le 12 août, Mgr. Tchidimbo est reçu à Castel Gandolfo par le pape Jean-Paul II, qui lui fait partager son repas. Comme il a finalement accepté de démissionner — à la date du 23 août — le Vatican peut annoncer le même jour la nomination par décret pontifical du 13 août de deux nouveaux prélats, Mgr. Robert Sarah comme archevêque de Conakry et Mgr. Philippe Kourouma comme évêque de Nzérékoré 50.
Le 22 août, Mgr. Tchidimbo part pour Paris, où, accompagné par William Gemayel, qui fut pendant quatre ans son compagnon de captivité, il a une série de contacts (en particulier avec son ordre des Spiritains) et de formalités à accomplir (se faire établir de nouveaux papiers d'identité, se faire examiner sur le plan médical et régulariser ses dossiers de santé, etc …). Ultérieurement, il sera chargé de diriger à Rome le Conseil pontifical pour la famille, avant de séjourner quelque temps dans la maison de retraite de l'ordre du Saint-Esprit à Carpentras, puis de se retirer dans sa maison familiale de Saint-Didier, au pied du Mont Ventoux (Vaucluse), où il réside encore actuellement 51.
Lors de l'intronisation par le cardinal Giovanni Benelli, alors archevêque de Florence, de Mgr. Robert Sarah à Conakry, le 8 décembre 1979, en présence de trois archevêques, de vingt et un évêques, de trente prêtres et religieuses venus d'Europe et d'Afrique, et d'une nombreuse assistance, Sékou Touré fait allusion aux problèmes internes de l'Église de Guinée, qui ont contribué à la crise, ''pour éviter tout fossé au sein du Peuple guinéen, tout fossé entre l'Église chrétienne et la société guinéenne et surtout tout fossé au sein de l'Église chrétienne … (et que) les dirigeants de l'Église comprennent mieux que par le passé leur devoir". Mgr. Tchidimbo le confirme (dans son livre), tout en attribuant évidemment à l'évolution du régime et à la personnalité de Sékou Touré la responsabilité essentielle de ces événements :

"(les causes profondes de mon arrestation) se trouvaient aussi dans les jalousies et les trahisons progressives de certains de mes cousins et de certains de mes plus proches collaborateurs ... Aussi n'insisterai-je pas sur cette page douloureuse de la "cassure" de la communion : la communion dans ma famille et la communion dans mon église locale ; bien que je sois désormais en possession des lettres de délation." 52

Le 16 mai 1982, Mgr. Robert Sarah présente au président Sékou Touré qui vient d'être réélu — les voeux de la communauté chrétienne. Il y dit notamment que "L'exercice du pouvoir et des responsabilités use l'homme". Qualifiant cette expression de "phrase sublime", Sékou réplique en disant :

"Le pouvoir peut user l'homme et renouveler l'homme … L'homme est cette créature privilégiée qui peut soumettre à sa volonté les autres. Le pouvoir use l'homme quand celui-ci considère que c'est lui le chef Qu'il soit président de la république, archevêque, ministre, officier supérieur, s'il a la mentalité de chef dans la jouissance de ses attributs, il a déjà échoué dans sa mission. Rien de plus facile que d'être un archevêque, un chef d'État, un ministre. Rien de plus facile si l'on reste en communion avec la société et que l'on se soumet à Dieu. Alors, la tâche est aisée. Mais si l'on laisse se développer le Satan en soi, on s'éloignera de Dieu et de la société, et un tel pouvoir écrase l'homme, épuise l'homme ... Je me considère comme le président de tous les Guinéens, au-delà de toutes les confessions, au-delà de toutes les ethnies, au-delà de toutes les familles. Nous pensons que doit se sentir à l'aise tout Guinéen, qu'il soit musulman, catholique, protestant, ou même athée."

Du 24 au 26 février 1992, le pape Jean-Paul II visite la Guinée.
Accueilli à l'aéroport de Conakry par le président Lansana Conté — musulman — et la Première Dame Henriette Conté — catholique —, chaleureusement applaudi par la foule toutes confessions confondues, il rappelle que "la récente histoire de la Guinée témoigne hélas qu'une terre heureuse peut temporairement se transformer en vallée de larmes."
Un peu plus tard, célébrant la messe à la Cathédrale, il adresse un salut fraternel à Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo (devenu Cardinal), qui est venu de Rome avec lui et qui se trouve à ses côtés. Il rappelle qu'il le connaissait personnellement depuis l'époque du Concile Vatican II 53 et qu'il "a mené le dur combat dont nous a parlé l'Apôtre en souffrant pour le Christ et pour l'Église. A ce titre, il a droit à une estime et à une affection particulières de la part des Chrétiens."
Le pape rend également hommage aux prêtres, aux religieuses et aux religieux, aux séminaristes ainsi qu'aux laïcs croyants de Guinée : "c'est grâce à vous que les chrétiens de Guinée, privés de prêtres, empêchés de communiquer avec l'extérieur, ont tenu bon." Le 25 février, Mgr Tchidimbo est également présent aux côtés du pape lors de la célébration eucharistique au Stade du 28 septembre.

Notes
1. Comme l'affirme à Rome une dépêche de l'agence de presse Fides, le 6 novembre 1958, la position du Vatican est que “l'Église ne s'inquiète pas de voir la Guinée accéder à l'indépendance ; elle demande simplement le droit de poursuivre sa mission.”
2. Quatre chrétiens sur douze ministres dans le gouvernement de 1957, encore quatre sur une vingtaine dans les gouvernements de 1958 à 1964. Ensuite, la proportion se réduira.
3. Vieira (Père Gérard), Sous le signe du laïcat, l'Église catholique en Guinée, tome I, 1875-1925, Dakar, Imp. Saint-Paul, 1992, 467 p.; Tome II, Le temps des prémices : 1925-1958, Dakar, 1998 (pages 559 à 561 ); Tome 3, L'Église catholique en Guinée à l'épreuve de Sékou Touré: 1958-1984, Paris, Karthala (2005) Raymond-Marie Tchidimbo, Noviciat d'un évêque, Paris, Fayard, 1987, 332 p. (p. 126).
10. Il confirme ce point de vue dans Horoya du 2 septembre 1961
11. Le Bureau Politique avait le 22 août arrêté la liste de la délégation qui devait accompagner Sékou Touré ; elle comprenait le ministre des affaires étrangères Louis Lansana Béavogui, le ministre de la justice Paul Faber, et plusieurs ambassadeurs. C'est finalement Béavogui qui représentera la Guinée lors de ces deux importantes conférences.
12. Mgr. Robert Casimir Dosseh-Anyron à Lomé, Mgr. Luc Sangaré à Bamako, Mgr. Hyacinthe Thiandoum à Dakar et Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo à Conakry. Les prélats européens des trois premiers archidiocèses avaient démissionné, seul celui de Conakry avait été expulsé. Mgr. Bernardin Gantin était déjà depuis 1960 archevêque de Cotonou (il est décédé en 2008, et son nom a été donné à l'aéroport de Cotonou).
13. Un plan de relève du clergé européen a été mis sur pied en 1967 par Mgr. Benelli, Prononce apostolique, et le cardinal Zoungrana. Mais en 1997, soit 30 ans plus tard, il reste encore en Afrique 14.000 prêtres et missionnaires non africains ; il est vrai aussi que 2.585 prêtres ont été mis par l'Église catholique à la disposition d'autres continents (chiffres fournis par le Cardinal Jozef Tomko, qui dirige la congrégation pro propaganda fide, pour la propagation de la foi).
14. Selon les fiches d'activités de l'ambassade de France en Guinée pour l'année 1963, il serait le fils du cuisinier gabonais du gouvernent Ballay et serait français par naturalisation du père au début du siècle. Le gouverneur Ballay ayant été gouverneur au Gabon avant de l'être à Conakry de 1890 à 1900, le père de Mgr. Tchidimbo, né en 1920, aurait occupé ces fonctions très jeune, si l'information est exacte. Mgr. Tchidimbo, dans son ouvrage Noviciat d'un évèque (op. cit.), ne mentionne pas la profession de son père, dont il dit simplement que, quand lui-même était jeune, son père avait un “atelier” et qu'il allait au marché acheter des accessoires de machine à coudre et des nouveautés de tissus pour hommes.
15. Qui avait été créée le 20 janvier 1948 à l'intention en particulier des 148 catholiques de la ville, desservis jusque-là par les Pères du Saint Esprit de Kissidougou.
16. En 1953, Raymond-Marie Tchidimbo collabore avec l'un des animateurs du PAI, le Sénégalais Mahjmout Diop, le futur président du Sénégal Abdoulaye Wade et l'historien voltaïque Joseph Ki-Zerbo, à l'ouvrage publié par Présence Africaine, Les étudiants noirs parlent, qui appelle à "combattre le colonialisme sous toutes ses formes" (cité dans Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-arricaine, Paris, Karthala-AUF, 2001).
17. En fait, les deux hommes font connaissance à Conakry en janvier 1953 lors du mariage du jeune frère de l'ecclésiastique (alors vicaire à Faranah), Patrice Tchidimbo, membre actif du syndicat chrétien des chemins de fer.
18. Dans son livre Noviciat d'un évêque (Paris, Fayard, 1987), Tchidimbo écrit que le "syndicaliste Sékou Touré tournait déjà à cette époque autour d'une de mes cousines qu'il eût bien aimé épouser. Mais ce projet, je m'étais évertué à le faire échouer, pour une simple raison d'éthique : en 1953, Sékou Touré en était à son second mariage et la dernière épouse en date était une chrétienne !". Les archives de Kankan conservent une lettre de Tchidimbo écrivant à propos de Sékou Touré : "Les quelques dialogues que j'ai pu engager avec lui m'ont permis de comprendre que je ne pouvais (…) espérer collaborer avec lui."
19. Mais Raymond-Marie Tchidimbo se fera dès 1959 immatriculer comme ressortissant français au consulat de France à Conakry. En 1967, faisant état de la nationalité de son père, Mgr. Tchidimbo sollicitera auprès du président Omar Bongo un passeport gabonais, qui lui sera établi.
20. Témoignage du père Sénéchal Pire dans un courriel à l'auteur le 10 juillet 2007 : “Moi même, j'ai vécu ces événements d'il y a cinquante ans. En ce temps-là, j'enseignais au cours normal de Dabadougou. Au moment des votes, le Père Tchidimbo m'avait conseillé de venir passer ces jours-là chez lui à Kankan, car il craignait pour ma sécurité. En fait tout s'était déroulé dans le calme, et ensuite, j'étais reparti à Dabadougou, continuer comme avant.”
21. Donc une année avant l'expulsion de Mgr. de Milleville, contrairement à ce qu'écrit Sidiki Kobélé Keita dans son livre biographique déjà cité : “Après l'expulsion de l'archevêque de Conakry le 26 août 1961, Tchidimbo profite de la situation en raison des rapports d'"amitié" intéressée qu'il entretient avec Sékou Touré, pour se faire nommer vicaire général de Conakry et chargé d'affaires du Vatican auprès du gouvernement guinéen.” (page 405)
22. Pourtant, en dépit des affirmations contraires, répandues notamment à Conakry, Mgr. Tchidimbo n'est pas le premier prélat africain noir, même s'il est sans doute le premier dont la nomination soit due à une sollicitation plus politique que religieuse : Mgr. Dieudonné Yougbaré est nommé évêque de Koupéla (Haute Volta) le 29 février 1956; Mgr. Bernardin Gantin, déjà évêque depuis 1956, est nommé archevêque de Cotonou le 5 janvier 1960 ; le 5 avril 1960 sont nommés Mgr. Paul Zoungrana archevêque de Ouagadougou, Mgr. Bernard Yago archevêque d'Abidjan, Mgr. Jérôme Rakotomalala archevêque de Tananarive ; Mgr. Jean Zoa devient archevêque de Yaoundé le 20 novembre 1961; le 4 avril 1962 — en même temps que Mgr. Tchidimbo à Conakry — Mgr. Hyacinthe Thiandoum est nommé Dakar, Mgr. Luc Sangaré à Bamako, Mgr. Robert Dossah à Lomé ; Mgr. Gilbert Ramanantoanina devient archevêque de Fianarantsoa le 11 mai 1962. En Afrique anglophone, où les catholiques sont moins nombreux, Maurice Otunga est nommé évêque auxiliaire de Kisumu en 1956, évêque de Kisu en 1960, et enfin en 1969 coadjuteur de l'archevêque de Nairobi (auquel il succédera en 1971).
23. La déclaration faite par Sékou Touré à l'occasion du sacre de Mgr. Tchidimbo figure en annexe a ce chapitre.
24. Raymond-Marie Tchidimbo, Noviciat d'un évêque, op. cité, page 140.
25. Raymond-Marie Tchidimbo, L'homme noir face au christianisme, Paris, Éd. Présence Africaine, 1963.
26. Voir le Chapitre 55 : “3-7 juin 1963 : Sékou Touré déstabilise l'Abbé Fulbert Youlou”. Le discours de Sékou Touré y figure en annexe.
27. Entretien de l'auteur avec le Père Michel Chaverot (2 septembre 1998).
28. Elle avait été arrêtée en même temps qu'un dénommé Balozian, un franco-arménien dont la famille tenait à Conakry un comptoir d'import-export, lui aussi accusé de trafic de devises. Mais les deux affaires paraissent n'avoir aucun lien entre elles.
29. Mgr. Tchidimbo a participé à plusieurs étapes de ce Concile, et s'y est en particulier exprimé en 1962 (ou en 1963) en des termes qui ont paru d'une tonalité “très anticolonialiste” à l'ambassade de France en Guinée (Fiches du poste diplomatique de Conakry pour l'année 1963).
30. Parmi eux, un pasteur américain établi avec sa femme en Guinée depuis 1924, et qui reprocha à l'ambassade americaine de ne pas s'être opposée à leur départ. L'ambassadeur des Etats-Unis aurait répondu qu'il ne voulait pas compromettre les relations de Washington avec la Guinée pour des questions de religion. Un autre révérend américain, Harry Watkins, est resté établi plus de trente ans à Labé.
31. C'est le cas des abbés sénégalais Pierre Sock et Pierre Sagna, futur évêque de Saint-Louis. A Nzérékoré, Mgr. Raphaël Téa restera en fonctions de 1967 à 1979. A Kankan, ce sera Mgr. Gomez.
32. Voir en Annexe II d'autres passages de ce même discours.
33. Le premier Guinéen a avoir reçu l'ordination sacerdotale fut le Père Pathé en 1939 juste avant la guerre.
34. L'abbé Gomez avait un “caractère envieux, difficile, opportuniste et il adorait semer la bisbille entre ses camarades” (témoignage à l'auteur de l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, secretaire general du Mouvement (séparatiste) des Forces Démocratiques de Casamance, qui fut son camarade de séminaire au Sénégal, Ziguinchor, 30 mai 1998). Mgr. Gomez fit lui-même accusé en 1970-71 d'être un complice de l'Allemand Seibold ; il s'en défend vivement dans une lettre du 24 août 1971.
35. Au cours des années précédant l'indépendance, un tribunal guinéen a condamné le futur archevêque à verser une (modeste) pension alimentaire à l'une de ses fidèles et proches ouailles, Mademoiselle Curtis, âgée d'une vingtaine d'années, qui affirmait être tombée enceinte de son fait. Cette dernière, peut-être d'ailleurs une lointaine cousine du prélat, était représentée par Maître Guy Fleury, avocat au barreau de Conakry de 1954 jusqu'après l'indépendance. C'est l'évêque de Conakry, Mgr Bernard lui-même, qui avait demandé à la jeune femme de poursuivre son action judiciaire et à l'avocat de la représenter. (témoignage à l'auteur de Maître Guy Fleury, Paris, février 2009, et conversation téléphonique le 31 août 2009).
36. Ouvrage de Mgr. Tchidimbo déjà cité.
37. Selon l'ouvrage précité de Mgr. Tchidimbo, Jean-Paul Alata lui aurait dit plus tard au Camp Boiro qu'informé par ses services secrets, l'ambassadeur d'Union soviétique serait intervenu personnellement auprès de Sékou Touré pour éviter de faire de l'archevêque un martyr.
38. Le texte de sa déposition figure en annexe.
39. Les cinq prélats cités en note 4, plus Mgr. Yago d'Abidjan et le cardinal Zoungrana d'Ouagadougou.
40. “Sous la dépendance directe du Saint-Siège”
41. Il fut même président de l'Alliance Baptiste Internationale en 1965, plusieurs années de devenir président de son pays, en 1971
42. Le vin dont l'auteur disposait alors n'était — compte tenu des conditions climatiques locales et du caractère encore très sommaire des installations de l'ambassade — qu'un vin assez ordinaire, dont il lui fit parvenir deux bouteilles. Grande fut sa surprise de recevoir dès le lendemain — et par les mêmes voies — un petit mot manuscrit du prélat : “Excellence, le vin que vous m'avez envoyé me donne des aigreurs d'estomac ; n'auriez-vous pas plutôt du Bordeaux”!
43. “L'interruption de ces envois de colis mensuels se situe quelques semaines après la parution du livre de J. P. Allata (sic)” (lettre écrite du Camp Boiro à l'auteur par Mgr. Tchidimbo le 30 juin 1979, soit six semaines environ avant sa propre libération).
44. Cet homme politique libérien (qui fut ministre des affaires étrangères de son pays de 1973 jusqu'au coup d'Etat du sergent-chef Samuel Kanyon Doe en 1980) vivait alors avec la chanteuse noire américaine Nina Simone, qui avait elle-même été très proche du Black Power, et liée d'amitié avec Stokeley Carmichael et Malcolm X. C'est son amie Myriam Makeba (alors épouse de Carmichael) qui l'avait persuadée, en 1974, de quitter les États-Unis et de revenir “à ses sources africaines”, d'abord à la Barbade, puis au Liberia.
45. Il semble que ces émissaires aient tenté d'obtenir de Mgr. Tchidimbo sa démission, ainsi que la promesse, exigée par Tolbert, qu'il n'entreprendrait rien contre Sékou Touré une fois libéré. Mgr. Tchidimbo estimait ces demandes infondées.
46. Le Monde du 26 avril 1978 publie le texte suivant : “Mgr. Tchidimbo, archevêque de Conakry, emprisonné depuis 1970, doit être libéré dans les prochains jours, a annoncé "de source digne de foi" (sic !), lundi 24 avril, le bureau de l'Agence France-Presse à Monrovia (Liberia). Cette libération serait le fruit de négociations entre le régime de M. Sékou Touré et le Vatican. (AFP)”
47. Lors de la visite en Guinée du président Valéry Giscard d'Estaing, en décembre 1978, la question fut effectivement abordée avec insistance. Madame Giscard d'Estaing en parla avec Madame Andrée, la Première Dame, elle-même élevée dans la religion catholique. Un mois après la visite présidentielle, le conseiller pour les affaires africaines, René Journiac, écrit à l'auteur : “le Président est un peu surpris qu'un mois après son voyage et les promesses faites par le président Sékou Touré, rien n'ait été accompli concernant la libération des personnes auxquelles nous nous intéressons (et sur laquelle Mgr. Tchidimbo figure en tout premier lieu).
J'ai vu que vous aviez fourni une nouvelle liste, mais y a-t-il eu une réaction ? C'est une affaire difficile, mais si rien ne se passe, c'est la crédibilité de notre Président qui sera atteinte…” (carte manuscrite du 21 janvier 1979). Le 12 juillet de la même année, René Journiac envoie une nouvelle carte : “Merci de votre mot au sujet de Mgr. Tchidimbo. Le président souhaiterait qu'avant votre départ (celui-ci aura lieu en novembre NDLA), vous fassiez un effort décisif pour régler ce problème. Il a été un peu surpris que Mgr. Tchidimbo ait l'air d'ignorer les démarches répétées et personnelles qu'il a faites en sa faveur.” (carte manuscrite du 12 juillet 1979). En fait, cette fois-ci sera la bonne.
48. A Rome, Mgr. Tchidimbo sera accueilli notamment par Pierre-Marie Coty, plus tard évêque de Daloa (Côte d'Ivoire). Ses yeux très affaiblis ne lui permettront de le reconnaître qu'au son de sa voix (conversation de Mgr. Coty avec l'auteur, Dakar, 10 février 1997). A son arrivée à Paris, le 22 août, Mgr. Tchidimbo est accueilli par le père Michel Chaverot.
49. En juillet 1979, lors d'une visite en Libye au cours d'une tournée dans les pays arabes, Sékou Touré annonce qu'à son retour, il libérera tous les prisonniers politiques, en tête desquels Mgr. Tchidimbo.
50. Le Saint-Siège avait proposé trois noms pour le poste de Conakry : ceux des Pères Fowler, Barry et Sarah. Sékou Touré porta son choix sur ce dernier, qui était le moins âgé et qui appartenait à une minorité ethnique. Le Père Barry en aurait été quelque peu amer et son moral s'en ressentit, au point que certains affirment que sa santé déclina fortement ; par coïncidence (mais en Guinée, rien n'est jamais considéré comme coïncidence), Mgr. Barry mourut au moment du voyage du pape Jean-Paul II en Guinée. Mgr. Tchidimbo continuera à utiliser le titre de “Archevêque émérite de Conakry”. Mgr Robert Sarah, ordonné prêtre le 20 juillet 1969, archevêque émérite de Conakry, a été nommé en octobre 2001 à la Curie de Rome comme secrétaire général de la congrégation romaine pour l'évangélisation des peuples. Son successeur à Conakry, Mgr Vincent Coulibaly, y a été nommé en 2003.
51. Louise Avon, amie et ancienne collaboratrice de l'auteur au Sénégal, elle-même successivement ambassadrice en Lettonie puis au Mozambique, et qui possède une maison dans le Vaucluse non loin de celle de Mgr Tchidimbo, lui a rendu visite début octobre 2006 et lui a communiqué le texte de ce chapitre. Voici son compte-rendu, envoyé par courriel le 5 octobre : “Mgr Tchidimbo vous fait ‘entière confiance’ pour écrire sur lui ; bien que n'y voyant presque plus et n'entendant pas beaucoup, perdant la mémoire immédiate, il se souvient très bien de vous et surtout de “tout le bien que vous avez fait pour lui.” “C'est un homme profondément honnête”, dit-il en parlant de vous, “très bon” : il prie tous les jours pour vous, “comme pour tous ceux qui m'ont fait du bien”. Quant à Sékou Touré, “il a avalé son bulletin de naissance avant moi”, dit-il avec un humour qui continue à le caractériser, mais à la question : “qu'est-ce qui vous vient à l'esprit en pensant à Sékou Touré ?”, il répond : “beaucoup de sang sur les mains, beaucoup de crimes d'innocents”. Je lui ai laissé le texte que lui lira sa cousine, qui s'occupe de lui depuis des années. Il a promis que si vous lui écrivez, il vous répondra. Son adresse postale : BP 9 St Didier 84210.”
52. Dans son ouvrage Noviciat d'un évêque, déjà cité, page 152
53. Auquel le futur pape a participé en octobre 1962 en tant qu'évêque auxiliaire de Cracovie. Nommé archevêque de Cracovie l'année suivante, puis cardinal en 1967, il sera en 1971 secrétaire général du synode des évêques et sera élu pape en octobre 1978, près d'un an avant la libération de Mgr Tchidimbo.

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