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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.

Paris. L'Harmattan. 2010. Volume V. 263 pages


Chapitre 55 — 3-7 juin 1963.
A Brazzaville, Sékou Touré déstabilise l'abbé Fulbert Youlou


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Au mois d'août 1962, Sékou Touré invite deux de ses collègues, les présidents du Congo-Brazzaville et du Togo, aux fêtes du 4ème anniversaire de l'indépendance de la Guinée. C'est Diallo Telli qui est allé à Brazzaville remettre l'invitation destinée à l'abbé Fulbert Youlou.

Du 1er au 5 octobre, Sékou Touré accueille donc à Conakry Sylvanus Olympio, premier président du Togo, ancien territoire sous tutelle de la France, devenu indépendant en 1960, et l'abbé Fulbert Youlou, premier président du Congo-Brazzaville, l'ancienne colonie qui a elle aussi accédé à l'indépendance la même année. Ces deux leaders n'auront pas de chance : Sylvanus Olympio, qui était d'ailleurs plutôt anglophone et assez proche de Londres, sera assassiné le 13 janvier de l'année suivante (c'est le premier coup d'État sanglant perpétré en Afrique francophone 92) ; le second sera renversé par un soulèvement populaire le 15 août suivant, quelques semaines après une visite … de Sékou Touré (c'est également une première) 93.

Bien qu'il n'ait guère d'affinités avec son homologue congolais (il lui reproche en outre d'avoir autorisé le transit à travers le fleuve Congo d'adversaires de Patrice Lumumba, assassiné l'année précédente), Sékou Touré reçoit son hôte avec considération, et le décore de la Grand Croix de l'Ordre national de la République de Guinée. Dans son discours 94, Fulbert Youlou traite un peu Sékou Touré en grand frère modèle, et aborde des thèmes économiques, comme la possibilité pour le Congo et la Guinée de s'entraider financièrement pour la construction de barrages destinés à produire l'énergie nécessaire à l'exploitation et à la transformation de minerais comme le magnésium ou la bauxite ; il s'agissait des ouvrages sur les fleuves Konkouré en Guinée et Kouilou au Congo. Avant de quitter Conakry, l'abbé Fulbert Youlou invite Sékou Touré à se rendre à son tour en visite officielle au Congo-Brazzaville. Sékou Touré accepte l'invitation 95, en précisant que ce serait pour l'année 1963. Au cours des mois qui suivent, plusieurs délégations congolaises se succèdent dans la capitale guinéenne, et leurs participants sont tous subjugués par ce qu'ils constatent. Le maire délégué de Brazzaville, Joseph Senso 96, se rend plusieurs fois dans la capitale guinéenne. Du 27 décembre au 31 décembre 1962, ce sont le ministre congolais de l'information, Apollinaire Bazinga, et le secrétaire général de la commission nationale congolaise pour l'UNESCO, Foundou, qui assistent au 6ème Congrès du PDG. Ils en reviennent enthousiastes, et ne cessent de parler avec admiration de l'expérience guinéenne, en particulier de la participation populaire, des réformes économiques et de l'organisation du parti unique.
Le 6 avril 1963, quelques mois après leur voyage, ils en font un compte-rendu à la mairie de Brazzaville, en présence de l'abbé Fulbert Youlou lui-même, qui sait alors que Sékou Touré viendra au Congo deux mois plus tard. A leurs éloges sans réserves de la révolution guinéenne, Fulbert Youlou répond prudemment qu'“il y a là matière à réflexion.&lrdquo;

S'il tient à ce que son hôte soit reçu avec tous les égards et que sa visite soit préparée avec soin, il veille quand même à ce que ce soit dans des limites "raisonnables" : ainsi, il fait arracher par la police, quelques heures avant l'arrivée de Sékou Touré, des affiches qu'avait fait poser un peu partout dans la capitale le haut-commissaire à l'information Philippe Bikoumou 97, les mots "Sékou Touré, l'homme qui a dit "non" au référendum de 1958" accompagnant un portrait du leader guinéen.
Sékou Touré arrive à Brazzaville le 3 juin, après avoir passé quatre jours en visite officielle au Tanganyika, où il était l'hôte à Dar es Salaam de son homologue Julius Nyerere 98. Auparavant, comme plus de trente autres leaders africains, il avait participé à Addis Abeba à la création de l'Organisation de l'Unité Africaine. Autre événement international advenu ce même 3 juin, la mort du pape [Jean] XXIII, qui sera d'autant plus évoquée lors des manifestations que le Congo-Brazzaville a un ecclésiastique catholique comme président.
Aucun texte sans doute ne rend mieux compte de l'atmosphère et du déroulement de la visite que la dépêche que l'ambassadeur, Haut Représentant de la République Française au Congo envoie à ce sujet au ministère des affaires étrangères, sans dissimuler ses réserves, voire son hostilité, au leader guinéen ; il est vrai qu'il sait que cette tonalité négative sera bien perçue à Paris. L'auteur se bornera à démarquer largement ce texte 99.

"Les personnes chargées d'organiser la visite ont été excédées par les modifications constantes apportées par leur hôte au programme élaboré. M. Sékou Touré paraît ignorer la notion de temps. Attendu à Brazzaville à 11 heures, il n'est arrivé qu'à 14 heures, et le déjeuner prévu au Palais en son honneur a du être reporté de 13 à 15 heures. Il se présentait aux cérémonies officielles avec en général une heure et parfois deux heures de retard, et les discours-fleuve qu'il y prononçait bouleversaient toutes les prévisions. La présentation du corps diplomatique, qui devait avoir le matin même de l'arrivée, puis le soir du même jour, a été en définitive renvoyée au troisième jour de la visite. Se refusant à utiliser un autre avion que son Ilyouchine personnel 100, une partie du programme en province a du être abandonnée, faute d'aérodromes adéquats. Les préparatifs effectués dans des villes comme Dolisie ou Jacob se sont avérés inutiles. Le ministre des finances, qui avait été dépêché à Dolisie, a vainement attendu plusieurs heures.
Ce sans-gêne était bien sûr irritant, mais les dirigeants du pays ont surtout été alarmés par la propagande à laquelle s'est livré M. Sékou Touré et par la résonance ses propos sur la foule. "Encore quelques visites comme celle-là, et le pays sera ingouvernable", me disait au cours d'une des réceptions le premier président de la Cour Suprême. Effectivement, les slogans répandus par le leader guinéen faisaient leur chemin dans la population, et les autorités du pays le sentaient.

Le Président Sékou Touré s'adressait aux Congolais par-dessus la tête de leurs gouvernants, comme s'il s'était agi de son propre peuple; il leur donnait des conseils et des directives ; peu à peu, l'atmosphère montait. Il était temps qu'il quittât le pays.

La visite avait été préparée ici en l'absence du Président Youlou, alors à Addis-Abeba ; ceci explique peut-être certaines maladresses. Les organisateurs avaient cru bon de présenter M. Sékou Touré comme le héros de l'indépendance africaine.

L'éditorial de L'Homme Nouveau du 2 juin portait en gros caractères les phrases suivantes:

« Son grand-père Samory a combattu les Français.
Il a dit "non" à de Gaulle et entre dans la légende
“Le monde : "Sékou Touré a vendu son âme au diable, mais le Malinké a été plus fort que le Malin rouge.”

Des affiches dans le même ton avaient été apposées sur les murs de la ville par les soins du Commissariat à l'Information, dont le nouveau titulaire est ... l'ancien ambassadeur du Congo à Paris. Le Président Youlou, dès son retour, les a fait arracher par la police.
Enfin le maire-délégué, M Senso, avait jugé opportun d'orner sa mairie de plusieurs banderoles, dont l'un d'entre elles portait l'inscription : "A bas l'impérialisme, à bas le néocolonialisme", ce que nos compatriotes ont peu apprécié. Le même M Senso, dans plusieurs appels à la population, avait présenté M. Sékou Touré comme un "ami", un ''frère", un "chef" qu'il faut écouter et suivre.

Avant donc l'arrivée du Président de la République de Guinée, la foule avait été "sensibilisée", plus peut-être que ne le souhaitaient le Président Youlou et les plus sages de ses conseillers, aux thèmes que le leader africain devait développer devant elle.
La visite comportait, outre les réceptions au Palais présidentiel et une soirée offerte à l'Hôtel des Relais par M Sékou Touré, un défilé militaire et civil, une visite de la ville, une réception à la mairie, une réception organisée par les ressortissants d'Afrique occidentale, une promenade sur le fleuve, enfin, des déplacements en province : Pointe-Noire, Dolisie, Jacob. On a dû renoncer à la visite à Dolisie et à Jacob, et à la promenade sur le Congo. Par contre se sont ajoutés au programme une conférence aux cadres congolais, qui a duré trois heures et demie, une conférence de presse de deux heures, et un long entretien avec M Adoula, venu à cette occasion de Léopoldville. En raison de ce programme chargé, le départ de Brazzaville avait dû être retardé d'un jour ; il eut lieu dans la matinée du 7 juin.
L'essentiel de la visite — en dehors d'un déjeuner officiel au Palais qui n'a pas paru intéresser particulièrement M. Sékou Touré, et de son entretien avec M Adoula — a donc été consacré à des contacts avec la population. Les conversations avec les autorités congolaises paraissent avoir été réduites au minimum ; il est vrai que les deux chefs d'État venaient de se rencontrer à Addis Abeba.

M. Sékou Touré est incontestablement un tribun. Parlant d'abondance, reprenant sans cesse des thèmes en nombre restreint mais choisis, émaillant ses propos d'exemples concrets et particulièrement adaptés au niveau de son auditoire, il exerce une emprise certaine sur le peuple ; son aisance, son autorité, da prestance, ont fait impression. Le public Bantou est particulièrement amorphe (sic!) ; le Président guinéen est parvenu à lui faire reprendre les slogans qu'il proposait ; il a même réussi à lui faire acclamer le Président Youlou.
Les grands problèmes de la politique mondiale n'intéressent pas ici. M. Sékou Touré n'a traité que des questions africaines. Il a développé quelques idées très simples, illustrées de façon familière : — l'égalité : la mort ne distingue pas entre les noirs et les blancs, pourquoi ne serions-nous pas égaux dans la vie. Dans un troupeau, est-ce qu'on regarde si les boeufs sont de couleur différente? — la dignité : l'Afrique a un passé derrière elle de grands empires, de grandes civilisations édifiées à une époque où pourtant les moyens modernes faisaient défaut. L'Afrique, qui s'est retrouvée, a aussi l'avenir devant elle. Le dignité entraîne le respect. Le valeur de l'homme africain ne doit dépendre ni des diplômes, ni des billets de banque, ni des châteaux., ni des voitures, mais de son utilité sociale.
— l'unité: le Pape parle d'unité, l'Europe parle d'unité, la Chine avec ses 650 millions d'hommes est unie, et nous, nous parlons de tribus de 50.000 hommes. Les États-Unis ont lutté pour leur indépendance, — une fois acquise, ils ont fait leur unité : c'est pourquoi ils sont forts. Vingt hommes peuvent déplacer cette tribune, mais il faut qu'ils tirent dans le même sens.
En Afrique, il faut d'abord que chaque nation soit unie, puis qu'elles collaborent entre elles. Il ne faut pas d'un leadership, mais d'une sincère collaboration des pays africains.
— l'indépendance : sans indépendance, il n'y a ni égalité, ni dignité, ni unité.

Il faut donc assurer la libération totale de l'Afrique. Le maintien des territoires asservis affecte l'indépendance de l'Afrique tout entière, — même si ces territoires ne le souhaitaient pas, ils devraient être libérés. C'est là notre tâche, la lutte que nous devons organiser.
Le Portugal, en refusant la liberté à ses territoires, a insulté la personnalité africaine, toute la conscience morale et politique de l'Afrique.

A travers ces thèmes généraux, M. Sékou Touré avait ainsi abordé les principaux sujets de préoccupation des pays africains.

— La conférence d'Addis Abeba qui, à son avis, est positive, parce qu'elle marque le début de l'unité politique du continent, sans prépondérance d'un État ou d'un groupe d'États sur un autre,— parce qu'elle a posé les jalons d'une coopération économique, d'une extension des voies de communication, d'un développement des relations culturelles entre les pays d'Afrique.
— Le problème des relations avec le Portugal, qui doit être résolu conformément aux dispositions prises à la conférence interafricaine, ce qui n'exclut pas la possibilité pour le Portugal d'instituer avec les territoires libérés, dans la souveraineté et l'indépendance, une coopération semblable à celle que la France a su réaliser avec ses anciennes colonies 101.

Tout au long de ses discours, M. Sékou Touré a d'ailleurs pris soin d'éviter toute parole blessante à l'égard de notre pays. Il a au contraire, dans sa conférence de presse, cité la France en exemple pour sa politique de décolonisation et rappelé que la Guinée avait toujours, vis-à-vis de nous, la même position : amitié et loyauté dans la compréhension.
J'ajoute qu'il m'avait fait savoir par le Président Youlou qu'il souhaitait me rencontrer ; j'ai donc eu avec lui une conversation au cours de la réception qu'il offrait 102 ; conversation banale, mais qui marquait de sa part la volonté de faire un geste particulier à l'égard du représentant de la France.

M. Sékou Touré a fait également une discrète allusion dans le cadre des ententes régionales à une éventuelle association des populations des deux rives du Congo. Enfin lorsqu'il s'est associé à l'hommage que le Président Youlou avait rendu au Souverain Pontife, M Sékou Touré a souligné que le Pape avait donné satisfaction à une des préoccupations de l'Afrique qui est "devenue majeure" et qui exige que "des prêtres, des responsables du monde catholique africain, soient choisis parmi les Africains."
Ce sont toutefois les problèmes de politique intérieure qui ont tenu dans les discours du Président de la République de Guinée la première place.
Dans un style où transparaissait sa formation syndicalo-marxiste, M. Sékou Touré a donné à ses auditoires successifs une leçon de gouvernement "démocratique." Il a certes stigmatisé les peuples qui se laissent aller, en attendant tout des autres au lieu de travailler, qui pensent encore en fonction de clans ou de tribus et pour qui seul compte l'intérêt personnel. Ce sont des "rétrogrades". "Notre ''peuple congolais, a-t-il précisé, doit s'organiser, se grouper… Les Congolais doivent réaliser leur unité et se discipliner politiquement, moralement, professionnellement. Mais il a aussi, et c'est ce qui a surtout été retenu par la foule, rappelé les devoirs des dirigeants: il faut qu'ils aient le sens des responsabilités, "chacun doit se considérer aussi responsable que le Président de la République", qu'ils soient intègres, "ceux qui volent doivent cesser de voler", sincères, "ceux qui vient de mensonges doivent abandonner le mensonge", dévoués à la chose publique, "ceux qui se livrent à l'opportunisme doivent savoir que l'opportunisme avilit l'homme, le dégrade."

Le peuple est en général uni, a déclaré encore le Président Sékou Touré, "ce sont les dirigeants qui veulent se servir du peuple et ne sont pas unis, qui le divisent." Il faut servir le peuple, agir pour le peuple : lorsqu'il y a un gâteau à partager, on attend que le peuple soit servi avant de se servir soi-même."

Ses propos soulevaient, bien entendu, les acclamations. Sans doute M. Sékou Touré s'est-il gardé de personnaliser les critiques.

Il a notamment pris soin de mettre à part le Président Youlou, son "ami", son ''frère" ; mais toutes les allusions à ce que devrait être un pays bien gouverné constituaient en fait une exaltation de la Guinée, de son parti et de ses dirigeants, en même temps qu'une condamnation de ce qui se passe ailleurs.

On ne sy est pas trompé ici, ni d'un côté ni de l'autre.

Une partie, relativement faible d'ailleurs, de la population était d'avance acquise à M. Sékou Touré, et tout au long de son séjour à Brazzaville, il a été escorté par quelques centaines de jeunes gens appartenant à la Confédération Générale des Travailleurs Africains et à l'Union de la Jeunesse Congolaise qui, à tout propos et hors de propos, ponctuaient ses discours d'applaudissements et d'acclamations.
Mais ce petit groupe était remuant et les acclamations sont contagieuses. Au surplus, les propos que tenait le leader guinéen atteignaient les populations africaines aux points les plus sensibles. En exaltant leur passé lointain, en leur proposant un avenir qui les mette à parité avec le reste du monde, M. Sékou Touré était sûr d'une adhésion passionnée.
De même le tableau qu'il faisait d'une démocratie idéale où régneraient la justice, l'honnêteté, l'égalité, rejoignait et exaltait les sentiments d'hostilité qu'une large fraction du peuple congolais éprouve à l'égard de ses dirigeants. Tout ceci, joint au prestige personnel du Président guinéen, à ses qualités d'orateur, à son habitude des manifestations de masse, lui assurait un succès certain, mais dont l'ampleur n'allait pas sans susciter l'appréhension des milieux responsables du pays.
La plupart des cadres congolais, même ceux qui ne sont pas suspects d'un attachement particulier à l'égard des hommes en place, se sont sentis irrités des propos et des directives que M. Sékou Touré prodiguait. Il se conduisait un peu trop en pays conquis. Certaines allusions à l'apathie du pays, à l'incapacité de s'organiser, aux peuples "mendiants" et "malades", ont également froissé.
Les dirigeants, pour leur part, ont pris brusquement la mesure de leur impopularité ; ils ne l'ignoraient sans doute pas, mais elle n'était jamais apparue avec autant de netteté ; elle se trouvait révélée par une Joule qui réservait ses applaudissements au seul leader guinéen et ne se privait pas, à l'occasion, de lancer contre les prébendiers et les profiteurs du régime quolibets et insultes. La visite de M Sékou Touré risquait ainsi de précipiter une évolution demeurée jusqu 'ici latente.

Le Président de la République du Congo a donc cru nécessaire de réagir. Il avait, tout au long des manifestations, fait assez piteuse figure et il était conscient du terrain qu'il perdait dans l'opinion publique. Il estimait aussi qu'il était indispensable de réfuter certaines affirmations de son visiteur et de couper court à certaines des idées qu'il avait répandues dans la foule.
L'Abbé Youlou a donc saisi l'occasion de la réception offerte par le chef de l'État guinéen, au 4ème jour de sa visite, pour se lancer, lui aussi, dans une véhémente “improvisation”. 103
Il a rappelé que les conditions en Guinée et au Congo n'étaient pas les mêmes, que M Sékou Touré avait, dès 1958, le peuple uni derrière lui, ce qui n'était pas le cas ici, et que les solutions valables à Conakry ne l'étaient pas à Brazzaville. Au surplus, a ajouté l'Abbé Youlou, les procédés utilisés en Guinée n'auraient sans doute guère été appréciés des Congolais.
Répondant aux critiques formulées sur le comportement des dirigeants de ce pays, le Chef de l'État (il est d'ailleurs assez coutumier du fait) a rejeté les responsabilités sur les ministres, sur les députés, sur toute une partie des fonctionnaires qui, "contre son gré", s'étaient peu à peu octroyés avantages et prébendes.
Il a enfin laissé entendre que des mesures seraient prises pour remédier à l'état de choses actuel.
Pour si étrange que cela paraisse, ce discours confus, haché, et qui s'est terminé par un bredouillage, a été porté à l'actif du Président congolais. Dans l'opinion d'ailleurs, on a jusqu'ici eu tendance à distinguer entre le Chef de l'État et ses ministres. Cette fois encore, on est prêt à lui accorder un sursis. Mais on attend de lui qu'il agisse.
La visite de M. Sékou Touré a revêtu, par certains côtés, des aspects positifs. Ses critiques contre le morcellement ethnique et tribal, ses plaidoyers en faveur de l'unité, l'exemple qu'il proposait à cet égard de la Guinée, servaient les projets de constitution du parti unique qui demeure une des principales préoccupations du Président Youlou.

Dans le domaine économique, M. Sékou Touré a promis que la Guinée fournirait au Congo le minerai de bauxite nécessaire à l'utilisation de l'énergie (du barrage) du Kouilou. Dans l'immédiat, cette promesse n'engage peut-être pas beaucoup, mais elle a bien entendu été accueillie avec enthousiasme.

Le communiqué final prévoit en outre qu'entre les deux pays les relations culturelles et les échanges d'information seront développés. On peut penser toutefois que sur ce point, les autorités congolaises feront preuve de prudence.
Enfin les vigoureuses diatribes du Président guinéen ont eu pour effet de secouer, pour un moment au moins, l'habituelle apathie congolaise. Par certains côtés, cela peut être bénéfique. Le Président Youlou pourrait y trouver l'occasion de procéder aux réformes des structures et des moeurs politiques qu'on attend ici depuis longtemps.
S'il se séparait de certains de ses ministres les plus impopulaires et en réduisait le nombre, s'il imposait l'austérité au sommet — au gouvernement, au parlement, dans la haute administration —, sa position s'en trouverait affermie,· il est vrai qu'il est plus dans son caractère de manoeuvrer que d'agir. Il sera sans doute tenté de temporiser alors qu'il faudrait aller vite.
Il semble que l'Abbé Youlou ait l'intention, avant d'arrêter ses décisions, de procéder à une confrontation des ministres et des députés et surtout de mettre sur pied les structures du Parti unique. Il aurait ainsi la possibilité de jouer des uns contre les autres et de diluer la responsabilité des mesures qui seraient prises.
Jusqu'à présent, il s'est borné à quelques mesures d'intimidation : arrestations d'ailleurs non maintenues des meneurs les plus bruyants, interrogatoires de certains membres des organisations à tendance progressiste, etc …
Il ne semble pas que ces mesures aient eu beaucoup d'effet sur la population ; elles ont donné l'occasion aux organismes visés de prendre le pays à témoin des procédés dont ils étaient victimes.
Selon certaines indications, les mouvements d'opposition chercheraient à s'organiser. La secousse qu'a constituée la visite de M. Sékou Touré n'est pas, en effet, sans danger. Les mécontents, qui sont nombreux, étaient demeurés jusqu'ici divisés ; ils ont brusquement trouvé dans la personne du leader guinéen le porte-parole qui leur manquait. En formulant les griefs, M. Sékou Touré les a cristallisés et renforcés. Sa visite a stimulé et regroupé l'opposition.
Sans doute les esprits se calmeront-ils assez vite, sans doute le pays retombera-t-il dans l'indolence qui lui est naturelle. Mais c'est assurément la fraction la plus modérée et la plus passive de la population qui se rendormira le plus rapidement, alors que parmi les éléments jeunes et progressistes qui forment la partie la plus active de l'opposition, les germes ont été semés qui, si l'occasion s'en présente, pourront se développer.

Le leader guinéen fait maintenant ici figure de maitre à penser et de guide politique : ceci ne sera pas oublié.

On peut penser aussi que M. Sékou Touré ne laissera pas le contact se perdre. On sait les efforts qu'il a entrepris ses derniers mois pour rapprocher la Guinée des pays de l'Union Africaine et Malgache (UAM). 104
Tout porte à croire, bien qu'il ait répudié l'idée d'un leadership, qu'il espère bien voir son pays et lui-même jouer, au moins en Afrique d'expression française, un rôle dirigeant.

A cet égard d'ailleurs, M Sékou Touré a peut-être été trop loin : la propagande à laquelle il s'est livré, les positions qu'il a prises, qui paraissent avoir surpris les milieux responsables du Congo, ont donné à réfléchir à l'échelon gouvernemental.
M. Sékou Touré a probablement plus effrayé que séduit.
Il est possible qu'il l'ait senti. » 105

Profitant du passage de Sékou Touré dans la region, le président Kasavubu du Congo-Léopoldville l'a invité à venir dans son pays, pour essayer de mettre un terme au différend né de l'assassinat de Lumumba en 1961 et de la sécession du Katanga (à laquelle Tshombé a mis fin en janvier 1963). Le Premier ministre Cyrille Adoula traverse le fleuve Congo pour aller s'entretenir avec Sékou Touré à Brazzaville et lui transmettre cette invitation, mais Sékou a mis comme condition à son acceptation la libération d'Antoine Gizenga, qui devrait lui être remis à Léopoldville et qu'il aurait ensuite ramené avec lui à Conakry, ce qui lui est refusé 106. Sékou Touré ne donnera donc pas suite.

Lors de la dernière manifestation publique, les observateurs craignent que Fulbert Youlou ne soit irrité contre Sékou Touré, qui ménage la France tout en attisant les foules. Mais finalement, le discours que prononce l'abbé le 6 juin, dernière allocution avant le départ prévu pour le lendemain, est plein de rondeurs et de formules familières :

« Permettez-moi de vous serrer la main, monsieur le Président.
Il y a quelques mois, j'étais moi-même très ému lorsque vous m'avez décoré de la Grand Croix du Mérite de la Guinée. La tactique nous a réunis tant et si bien que nous avons réussi à faire du Congo un pays uni, sans heurts, sans que le sang ait coulé. Il a coulé un peu, c'est normal. Mais nous pensons que désormais le sang ne coulera plus. Alors que la Guinée a adopté des méthodes propices en Guinée, je pense que si j'avais utilisé les mêmes méthodes, je ne pense pas que vous auriez tous été très contents.
Pour la Guinée, ça a été très bon. Pour le Congo ces méthodes seront très bonnes, mais il faut une préparation, et si vous acceptez que nous les adoptions, personne ne rouspétera.
Je me réfère à la conférence tenue aujourd'hui par Sékou Touré à l'Hôtel de Ville pendant trois heures et quelques minutes ; moi j'adopterai cette conférence comme méthode. Si quelqu'un voulait rouspéter parmi vous, applaudissez ; mais attention, il faut savoir pourquoi vous applaudissez. En effet, de quoi s'agit-il ? Il s'agit d'abord d'une chose que la Guinée a comprise avant nous, et en son temps pour nous. La Guinée a voulu son pays d'abord, l'individu ne compte pas, c'est d'abord la nation. Qu'est ce que c'est la nation ? C'est tout le monde et chacun à la fois. Je ne voudrais pas, pendant que vous applaudissez, ne pas dire que déjà pour faire l'État que nous avons fait, nous avons fait quelques kilomètres sur cette longue route que nous avons encore à faire. J'ai peut-être fait preuve de beaucoup d'ignorance, je ne savais pas grand chose, pour ne pas dire que j'étais le plus bête de tous. Mais compte tenu des problèmes qui se posaient à moi, je devais feindre d'être le plus bête pour résoudre les problèmes parce que je ne pouvais les résoudre autrement. Je crois qu'après les discours que vous avez entendus de notre frère, qu'il est notre précurseur en Afrique, je veux dire qu'il est le bienfaiteur de l'Afrique, pour ne pas dire le sauveur ; vous êtes d'accord avec moi pour [direz] qu'il est le bienfaiteur de l'Afrique, car je me demande si Sékou n'avait pas pris une telle position, je me demande si jusqu 'à présent nous aurions eu l'indépendance.

Mais il faut reconnaître les mérites du général de Gaulle. Monsieur le président Sékou Touré a dit la vérité. Il nous a tracé une ligne, j'ai voulu qu'il nous traçât cette ligne. Avant qu'il soit venu, moi-même, je vous ai fait de nombreuses conférences partout, j'ai parlé de la Guinée à toutes les occasions, j'ai voulu préparer l'opinion, préparer le climat, et si le président Sékou Touré nous a dit ce qu'a fait la Guinée pour en arriver là, je vous ai même dit que dans ce pays, dans ce monde planétaire, je connais deux peuples, c'est Israël et la Guinée, deux peuples dont la potentialité humaine s'est mobilisée pour le bonheur du peuple.

Cher frère Sékou Touré, le Congo était l'un de ces pays qui était le plus divisé par le colonialisme. Congolais, vous m'avez investi de votre confiance, vous m'avez demandé ce que j'allais faire ; je ne savais pas ce que je devais faire, je me suis interrogé, est-ce que nous acceptons tous ou à l'unanimité ce qui peut nous défavoriser (mouvements divers dans la foule). Eh oui, quand Sékou Touré a parlé de ce qui nous favorise, nous avons tous applaudi ; mais en même temps, il a dit que le peuple de Guinée a accepté comme un seul homme qu'un fonctionnaire ne gagne que 400.000 francs; est-ce que vous acceptez cela ? (la foule crie: "oui, oui, oui, oui").

Je fais devant vous un voeu. Nous avons souhaité de toute notre âme que vienne chez nous le frère Sékou incarnant l'idéal guinéen, que nous avons approuvé le programme guinéen, que nous acceptons l'adoption ; c'est ainsi qu'il y a à laisser et à prendre.

Je voudrais simplement, cher frère Sékou, vous poser une question devant le peuple congolais vous acclamant comme l'un des leurs. Il faudrait une coopération dans tous les domaines. Dans l'unité africaine, le Congo a davantage été tourné vers la Guinée et Youlou Fulbert a davantage les yeux tournés vers Sékou.

Cher frère Sékou Touré, vous avez vu que tout un peuple vous a acclamé, le peuple attend de vous un espoir, l'espoir d'avoir du travail, l'espoir d'avoir tout une réorganisation sociale. Le peuple congolais estime que Sékou Touré et Youlou unis dans une coopération étroite sont capables de beaucoup de choses. »

Nonobstant ces paroles d'amitié et d'union, l'effet déstabilisateur du passage de Sékou Touré à Brazzaville est considérable. L'effervescence, notamment chez les jeunes et chez les syndicalistes, se maintient et s'amplifie. Ses discours flamboyants ont contribué à entretenir, voire à développer, l'atmosphère tendue qui régnait dans la capitale congolaise depuis déjà plusieurs mois, à propos notamment des projets de parti unique.

Pendant son séjour, plusieurs syndicalistes ont été arrêtés pour avoir organisé des manifestations contre le président Fulbert Youlou et pour avoir lancé le slogan: “Sékou Touré, président de l'Afrique”.

En fait, alors que tout le monde s'attend à un début de mesures de réforme — mise en place d'un Parti unique, réorganisation du gouvernement, réformes économiques fondamentales, annonce d'élections générales —, l'abbé Fulbert Youlou part début juillet en visite officielle de près d'une semaine … en Autriche, et au retour, s'arrête quelques jours à Paris. Pendant ce temps-là, l'effervescence monte à Brazzaville, et ne cesse de croître après son retour au pays.
Finalement, deux mois à peine après la visite de Sékou Touré, au terme de plusieurs jours de troubles qui restent connus dans l'histoire du pays comme “les trois glorieuses”, Fulbert Youlou doit démissionner le 15 août, après avoir à deux reprises vainement tenté d'obtenir du général de Gaulle l'intervention, en vertu de l'accord de défense, des troupes françaises stationnées au Congo 107.

Le leader déchu est tout d'abord enfermé dans un camp de Brazzaville qui — ironie du sort — continue à porter son nom, le camp Fulbert Youlou. La rumeur se répand assez vite qu'il est maltraité, et Paris demande au général commandant les troupes françaises de les retirer du camp Fulbert Youlou si l'information était vérifiée. Mais assez vite, l'abbé Youlou est transféré dans un camp de la gendarmerie, avant d'être mis en résidence surveillée dans la villa dans laquelle il avait justement logé Sékou Touré lors de sa visite, quelques mois plus tôt. Il y restera quelques mois, en compagnie de sa compagne, Jeannette Minguet (que tout Brazzaville appelle Jeannette) et de quelques enfants dont on sait pas avec certitude s'ils sont adoptés ou naturels.

Fulbert Youlou s'évadera au bout de quelques mois, et se réfugiera à Léopoldville, où l'accueille avec effusion Moise Tshombé, devenu Premier ministre ; lors de leur première entrevue, les deux hommes tombent dans les bras l'un de l'autre : le Congo de Fulbert Youlou alors au pouvoir est le seul chef d'État africain à avoir soutenu la sécession katangaise 108.

Le général de Gaulle lui envoie un message personnel bref mais affectueux, qui ne laisse aucun espoir d'un soutien pour reconquérir le pouvoir. Après quelques mois passés à Léopoldville, le président Kasavubu souhaite qu'il ne reste plus à Léopoldville, et d'ailleurs, Fulbert Youlou souhaite se rendre en France, ce qui lui est refusé. Un retour à Brazzaville, même sans rôle politique, est devenu impossible depuis qu'une Haute Cour l'a condamné à mort par contumace.

Successivement, d'autres solutions d'exil sont envisagées : le Tchad (mais le président Tombalbaye tarde à répondre), le Katanga (mais Moise Tshombé est lui aussi sur le point de devoir s'exiler), la Côte d'Ivoire (mais Houphouët-Boigny refuse après avoir consulté ses collègues du Conseil de l'Entente), et même Taiwan ou Israël. Finalement, c'est l'Espagne qui accepte de l'accueillir, à la condition qu'il ne s'y livre à aucune activité politique ; à Madrid, il retrouvera d'autres chefs d'État en exil, comme l'Argentin Juan Peron, Juan Emilio Bosch, de la République Dominicaine, et un peu plus tard Moise Tshombé lui-même…

Fulbert Youlou se rend donc à Madrid en faisant une brève escale à Nice. Un petit nombre de fidèles l'entoure, avec toujours sa compagne et des enfants ("ses" enfants ?), et quelques personnages étranges comme on en trouve souvent auprès des souverains déchus : un couple Saint-Germain, une princesse Alexandra de Yougoslavie, fille du roi assassiné en 1934 à Marseille …

L'ambassade de France lui verse une modeste rente mensuelle, destinée à couvrir son loyer et quelques autres menues dépenses ; lorsque la somme de 3.000 francs par mois est réduite par le Quai d'Orsay à 2.500 francs (prélevés sur un chapitre budgétaire de "secours à des personnes de nationalité étrangère"), le général de Gaulle lui fait verser un complément mensuel de 500 francs prélevés sur ses fonds personnels.

Après la chute de Fulbert Youlou, Sékou Touré déplore ce qu'il qualifie de coup d'État et de prise de pouvoir illégale, et affirme que "les récents événements du Congo-Brazzaville ont été décidés de l'extérieur de l'Afrique", sans que l'on sache très bien à quoi il fait allusion.

Président de l'assemblée nationale congolaise en 1961 et nommé en 1963 par Fulbert Youlou (ils sont du même parti) ministre du plan et de l'équipement, Alphonse Massambat-Débat, devenu premier ministre d'un gouvernement provisoire, lui répond :

« Si intervention extérieure il y avait eu, elle pourrait en fait être attribuée à M. Sékou Touré lui-même, qui lors de sa visite officielle à Brazzaville, a dans une large mesure ouvert la porte à la révolution congolaise. »

Les relations de la Guinée avec le nouveau pouvoir mettent d'ailleurs du temps à s'intensifier (en fait, il faudra attendre l'avènement de Marien Ngouabi, président du Congo de 1969 à 1977, auteur du coup d'État qui mettra fin en 1968 à la présidence de Massambat-Débat, pour que les deux régimes se sentent réellement en phase). En attendant, devenu ministre de l'Intérieur du nouveau gouvernement, Philippe Bikoumou se rend en visite en Guinée du 14 au 17 février 1965. Mais Sékou Touré la reçoit à peine, et l'envoie pour deux jours à Kindia. Il est vrai qu'il est furieux de la création, quelques jours auparavant, de l'Organisation Commune Africaine et Malgache (OCAM.), à laquelle le Congo-Brazzaville a adhéré. On sait que Sékou Touré fustigera violemment l'OCAM, qui a succédé à l'UAM et qu'il considère comme l'émanation du néocolonialisme de Paris.

Du 24 au 30 mai 1965, une délégation guinéenne importante se rend à Brazzaville : elle est conduite par Saïfoulaye Diallo, accompagné de Keita Fodéba, Mamadi Kaba et Karim Fofana.

En avril 1968, Sékou Touré désigne un nouvel ambassadeur au Congo ; il s'agit de Fily Sissoko (qui sera quelques années plus tard ministre des affaires étrangères). L'ambassadeur de France, Gilles Curien, demande des instructions à Paris : puisqu'il n'y a plus de relations diplomatiques entre Paris et Conakry, doit-il recevoir en audience le nouvel envoyé guinéen, qui lui a demandé rendez-vous, sans doute autant en tant que doyen du corps diplomatique 109 qu'en tant que représentant de la France. Paris répond qu'à partir du moment où c'est en qualité de doyen du corps diplomatique, l'ambassadeur Curien peut parfaitement recevoir son collègue guinéen.

Notes
92. Notamment selon le témoignage de John Gunther Dean, qui fut ambassadeur des États-Unis au Laos, au Liban, au Cambodge et en Inde, et qui a servi au Togo puis au Mali au moment des indépendances. C'est lui qui a recueilli Sylvanus Olympia quand il s'est réfugié dans les jardins de l'ambassade américaine à Lomé au moment du coup d'État, et c'est à l'ambassade américaine qu'il est mort peu après (conversation avec l'auteur à Paris, 13 septembre 2006).
93. Sékou commentera en novembre 1963 le changement intervenu au Togo : "Je connais bien l'ex-président dont le régime était fait de paternalisme et de dictature, régime à la tête duquel se trouvaient quelques poignées de notables plutôt gourmands." Selon lui, il en avait fait part à l'ex-président lors de sa visite en Guinée, et celui-ci lui aurait promis de modifier toute la structure de sa politique. Il entreprenait cette transformation lorsque survint l'assassinat décidé par les impérialistes opposés à la cause de sa séparation de l'Ouest et de l'Europe en général. Il avait décrété trois jours de deuil national en Guinée. Ceci dit, Sékou Touré rappelle qu'il connaît Grunitzky de longue date. Il a reconnu son gouvernement après maintes discussions et hésitations, et après des entretiens avec Talewa Baleva au Nigeria. Il recommande aux opposants togolais de rejoindre le Togo après le rétablissement de la légalité et la formation du nouveau gouvernement. (source non retrouvée).
94. Le texte en aurait été rédigé par un jeune et brillant universitaire, Pascal Lissouba, futur ministre puis Premier ministre du Congo, ultérieurement longtemps en exil.
95. L'ambassadeur de France au Congo Jean Rossard pressent dans son compte-rendu de cette réunion que la visite du leader guinéen risque d'être difficile pour le chef de l'État congolais, dont il a constaté depuis qu'il est en poste à Brazzaville (arrivé en décembre 1960, il y restera jusqu'en décembre 1965, c'est-à-dire bien après la chute de Fulbert Youlou) qu'il était certes proche de la France, mais qu'il manquait singulièrement de charisme et de réelle détermination politique (dépêche n° 1 00/DAM du 17 avril 1963, "L'expérience guinéenne et le Congo". Archives du ministère des affaires étrangères, DAM, Congo-Brazzaville, 1959-1969, dossiers 1757 et 1764). Après la visite du chef de l'État guinéen et deux mois avant les journées révolutionnaires qui verront la fin de la présidence Youlou, il conclura que "des visites comme celles de Sékou Touré sont particulièrement inopportunes". (Note DAM/2 du 12 juin 1963. Archives du ministère des affaires étrangères, DAM, Congo-Brazzaville, 1959-1969, dossiers 1757 et 1764.)
96. Il a occupé ces fonctions de 1961 à 1963. Fulbert Youlou lui-même a été député-maire de Brazzaville en 1956.
97Philippe Bikoumou a été ambassadeur du Congo à Paris de 1960 à 1963.
98. Devenu indépendant en 1961, le Tanganyika formera en 1964 la Tanzanie, par fusion avec le sultanat de Zanzibar, devenu indépendant en 1963.
99. Dépêche n° 184/DAM du 21 juin 1963 (Archives du ministère des affaires étrangères, DAM, Congo-Brazzaville, 1959-1969, dossier 1764.) La visite s'étant achevée le 7 juin, on voit que l'ambassadeur a pris son temps — deux semaines — pour établir son compte-rendu et affiner ses analyses. On trouvera en annexe la note de synthèse hebdomadaire de l'ambassade, qui tire encore d'autres leçons de la visite du leader guinéen.
100. Il s'agissait en fait d'un appareil prêté pour l'occasion par l'Union soviétique, avec un equipage sovietique. Quelques années plus tard, à partir des années 70, Sékou Touré utilisera pour ses déplacements continentaux des appareils d'Air-Guinée (Antonov ou Ilyouchine), pilotés par des Guinéens (en fait, des pilotes militaires, Air-Guinée, compagnie civile, utilisant les services d'équipages de l'Armée de l'Air). En 1979, Khadafi lui ayant refusé un avion pour se rendre à Cuba à l'occasion du Sommet des non-alignés, Sékou Touré fit passer commande d'un Boeing 707 puis de plusieurs autres Boeing, et n'utilisa plus les appareils d'origine soviétique.
101. Il faut se souvenir à ce propos qu'une délégation guinéenne conduite par Diallo a signé à Paris, deux semaines auparavant, plusieurs accords de coopération, et a été reçue par le général de Gaulle qu'elle a invité à "revenir en Guinée". Même s'il n'en a pas approuvé toutes les dispositions, Sékou Touré a quand même apprécié l'accueil reçu par la délégation, et espère que ces accords inaugureront une nouvelle ère des rapports entre Paris et Conakry. En fait, les accords seront mal appliqués, chacun des deux partenaires rejettera la responsabilité sur l'autre, et la rupture des relations diplomatiques, qui durera dix ans, interviendra fin 1965.
102. En fait, Sékou Touré a quitté sa place à la table d'honneur pour venir à celle où était assis l'ambassadeur de France.
103. Le texte intégral de cette allocution figure plus loin dans l'annexe.
104. Sékou Touré est à cette époque dans une phase où il estime que les groupes régionaux doivent travailler ensemble, voire s'effacer, au bénéfice de la seule unité du continent ; il en est ainsi du groupe de Casablanca (celui des pays progressistes), et du groupe de Brazzaville (groupe modéré fondé par douze chefs d'État francophone réunis le 19 décembre 1960 dans la capitale congolaise, notamment pour parler de leurs positions à l'ONU sur l'affaire algérienne) sans compter les pays du Commonwealth, qui généralement se tiennent à l'écart. Le groupe de Monrovia, moins francophone mais tout aussi modéré, a pris naissance en 1961. L'UAM avait été fondée en 1961 à partir du groupe de Brazzaville, et sera remplacée en 1965 par l'OCAM, que Sékou Touré critiquera avec virulence.
105. Cette relation se termine par la phrase suivante, qui fait référence au bref passage de Sékou Touré à Libreville après sa visite au Congo : "Si je me réfère à la dépêche n° 191 de notre ambassadeur au Gabon, M. Sékou Touré aurait montré à Libreville plus de discrétion qu'à Brazzaville; il est vrai qu'il ne s'agissait que d'une escale."
106. Antoine Gizenga a été Premier ministre en décembre 1960, après l'arrestation de Lumumba, et a rapidement transféré son gouvernement à Stanleyville — actuel Kisangani ; son gouvernement est reconnu par une majorité de pays progressistes, dont celui de la Guinée. Mais Gizenga est finalement arrêté en janvier 1962. Libéré une première fois en 1964, il sera de nouveau arrêté la même année et libéré en 1965. Il vivra en exil de 1965 à 1992. Bien qu'octogénaire, il se présente aux élections présidentielles de juillet 2006 en République démocratique du Congo et obtient plus de 13% des voix. Il sera nommé peu après Premier ministre par le président Joseph Kabila, mais démissionnera deux ans plus tard pour raisons de santé, en fait, son grand âge.
107. Houphouët-Boigny aurait téléphoné au général de Gaulle pour appuyer de manière insistante la démarche de l'abbé Fulbert Youlou, en disant : "Il faut que la France intervienne, sinon nous sauterons tous comme des bouchons de champagne." (cité dans les entretiens de l'ancien ministre ivoirien du Plan Mohamed Tiécoura Diawara avec Jean Florenzano sous le titre "Deux ou trois choses que je crois savoir…" et non publiés à ce jour.). En revanche, la leçon aura servi : quelques mois plus tard, en février 1964, le président Léon Mba du Gabon fut déposé par un coup d'État, puis rapidement rétabli par l'armée française.
108. La scène est racontée par un témoin direct, l'ambassadeur de France au Congo-Léopoldville, Jacques Kosciusko-Morizet (Archives du ministère des affaires étrangères; DAM, Congo-Brazzaville, 1959-1969, dossiers 1757 et 1764).
109. Le Congo-Brazzaville faisait partie, à l'époque, des pays de l'ancienne Communauté, où l'ambassadeur de France était également Haut Représentant de la République française et automatiquement doyen du corps diplomatique.

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