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André Lewin.
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.

Paris. L'Harmattan. 2010. Volume V. 236 pages


Chapitre 62. — 26 juin 1967
Les relations avec Houphouët se dégradent encore


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A peine estompés les effets négatifs sur les relations guinéo-ivoiriennes de la chute de Nkrumah, un nouvel incident oppose Sékou Touré et Houphouët-Boigny.
C'est de nouveau le malheureux ministre des affaires étrangères Lansana Béavogui qui en est le détonateur, dans des circonstances analogues à celles de son arrestation, l'année précédente, à l'aéroport d'Accra.
Le 26 juin 1967, Lansana Béavogui et Marof Achkar, ambassadeur guinéen auprès de l'ONU, sont arrêtés à Abidjan lorsque leur avion, de la compagnie hollandaise KLM, y fait une escale forcée alors qu'ils reviennent d'une session extraordinaire d'urgence de l'assemblée générale des Nations Unies sur le Moyen Orient, réunie à la suite de la guerre des Six Jours. Matthieu Ekra, ministre ivoirien de l'information, l'annonce officiellement le 30 juin ; il affirme que cette mesure répond à la "détention inhumaine" en Guinée — depuis deux ans déjà ! — de François Kamano, directeur de la Caisse ivoirienne de compensation et de prestations familiales, ainsi qu'à la saisie le 19 février 1967 du chalutier ivoirien Ker-Isper, arraisonné dans les eaux territoriales guinéennes, et l'arrestation de son équipage de 22 hommes, accusés d'avoir tenté d'enlever Nkrumah. Abidjan conteste évidemment cette thèse et affirme que le chalutier était en détresse.
Sékou Touré proteste immédiatement contre la détention de la délégation guinéenne, et déclare que la responsabilité politique de cette affaire incombe aux Nations Unies (puisqu'ils revenaient d'une réunion onusienne) et la responsabilité civile aux Pays-Bas (en raison de la nationalité de la compagnie aérienne). Il affirme que l'équipage hollandais a détourné l'avion à la demande des autorités ivoiriennes. Sékou ajoute que la détention de Kamano est liée à un complot ourdi par Houphouët pour l'assassiner. Les diplomates hollandais à Conakry sont placés en résidence surveillée, comme le sont les agents locaux de KLM. La compagnie réplique que seul le mauvais temps était responsable de cette escale impromptu.
A New York, les ministres des affaires étrangères de l'Algérie, du Mali et de la Mauritanie demandent à U Thant d'intervenir en faveur de la libération de leur collègue guinéen. Le 3 juillet, Arsène Usher, leur homologue ivoirien, leur répond qu'Abidjan considère la détention de Béavogui et d'Achkar Marof comme le seul moyen de forcer Sékou Touré à libérer les Ivoiriens qu'il détient sans justification.
Sékou déclare le 7 juillet qu'il accepte la médiation proposée par le président libérien Tubman et qu'il est même prêt à rencontrer Houphouët-Boigny.
Philippe Grégoire Yacé, président de l'Assemblée ivoirienne, répond le 10 juillet que son pays accepte l'idée que les deux présidents se rencontrent en présence des présidents Tubman (Liberia), Diori (Niger) et Modibo Keita (Mali). U Thant envoie José Rolz-Bennett, son secrétaire général adjoint pour les affaires politiques spéciales, en mission de "bons offices". Mais Abidjan continue de lier les deux affaires.
Le 28 juillet, dans une lettre remise à Siméon Aké, ambassadeur de Côte d'Ivoire auprès de l'ONU, U Thant refuse de lier la détention de Béavogui et celle des Ivoiriens, notamment en raison de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.
Le 11 août, Aké remet au Secrétaire général une lettre rejetant son argumentation. Le 15 août, U Thant informe le Conseil de sécurité qu'il devra songer à d'autres voies pour remédier à une situation qui viole le principe de l'immunité diplomatique. Le même jour, la Guinée décide de ne plus participer aux travaux des institutions spécialisées des Nations Unies jusqu'à la libération de Béavogui. Le 16 août, Sékou déclare que la Guinée saisira le Conseil de sécurité et l'Assemblée générale à sa prochaine session. Houphouët, qui vient du 17 au 19 août d'effectuer une visite officielle à Washington, séjourne ensuite à titre privé à New York et rend une visite de courtoisie à U Thant le 23 août, mais sans résultats positifs.
Le 21 septembre, Radio Conakry annonce la libération de l'équipage du Ker-Isper et le 25, celle de François Kamano. Le 22 septembre à Paris, Houphouët avait confirmé que ce dernier devait également être relâché. Arsène Usher déclare le 25 que — les deux conditions ayant été remplies — Béavogui et Achkar Marof étaient immédiatement libérés.
De retour à Conakry le 26, ceux-ci sont reçus par Sékou, qui réitère ses attaques contre Houphouët, "ennemi de l'émancipation africaine". Le 27, il demande une discussion sur le différend guinéo-ivoirien à l'Assemblée générale des Nations Unies, qui vient de s'ouvrir. Houphouët déclare à Paris le 4 octobre qu'il n'y a plus lieu de débattre de ce problème, mais qu'Abidjan agirait encore de même si des Ivoiriens étaient de nouveau arrêtés en Guinée. Les choses se calment quelque peu. Senghor et plusieurs autres chefs d'État africains interviennent afin que la Guinée retire sa plainte, mais Sékou Touré reste longtemps réticent ; finalement, la requête guinéenne ne sera pas formellement retirée, mais Conakry n'insiste plus pour qu'elle soit effectivement discutée.
En mars-avril 1968, Sékou se rend à Monrovia pour une réunion au cours de laquelle doit être discuté un éventuel regroupement des pays anglophones et francophones de l'Afrique de l'Ouest. Houphouët n'y participe pas, alors que Sékou aurait aimé le voir pour prolonger le processus de normalisation. A la suite de la décision prise par le gouvernement ivoirien de reconstruire le pont sur le Nzo, le différend frontalier entre les deux pays rebondit ; pendant une quinzaine de jours, les troupes guinéennes stationnées à Nzérékoré sont envoyées à Lola, et un bataillon est mis en alerte à Kankan. Mais en août, un échange de télégrammes entre Sékou et Houphouët calme le jeu. Deux années plus tard éclate une nouvelle crise.
En février 1969, ce sont de nouveau deux chalutiers qui sont arraisonnés dans les eaux territoriales guinéennes, avant d'être relâchés quelque temps plus tard : l'un d'entre eux est grec, le "Ayon", l'autre ivoirien, le "Jules Cadieux". En mai, Sékou affirme qu'un nouveau complot est en préparation contre lui, et que des officiers guinéens ayant servi dans l'armée française entraînent des mercenaires sur le sol de la Côte d'Ivoire. Radio Abidjan et Radio Conakry échangent de nouveau invectives et mises au point.

Le 24 juin 1969, alors qu'il traverse Conakry en compagnie de Kenneth Kaunda, président de la Zambie, en visite officielle en Guinée (et en présence de Kwame Nkrumah, qui se trouve également dans la voiture présidentielle), un jeune homme, Tidiane Keita, s'élance vers le cortège présidentiel qui passe alors devant l'Institut Polytechnique à Donka, et tente de frapper avec un poignard Sékou, qu'il déséquilibre et qui chancelle.

[Erratum. — Cet incident se déroula à Dixinn-gare, non loin du cinéma Matam. Lewin confond l'attaque de Tidiane Keita contre Sékou Touré en 1969 avec l'accusation de celui-ci contre l'adolescent Mamadou Lamarana Diallo, en 1976, par laquelle il déclencha le “Complot Peul”, qui emporta Telli Diallo et ses co-accusés. — Tierno S. Bah]

Dans l'affolement qui s'ensuit et sur un ordre de Sékou, Guy Guichard, le directeur général de la sécurité, abat sur place le jeune homme. Le président se relève sans trop de mal, mais il est profondément choqué ; on affirme même que rentré au palais, il se frappe la tête contre les murs en criant des mots sans suite. A la radio, il déclare que Tidiane Keita est un membre du Front de Libération Nationale de la Guinée (FNLG), basé à Abidjan. Le bureau politique du PDCI publie immédiatement un démenti : Tidiane Keita n'a pas subi d'entraînement en Côte d'Ivoire ; il n'y a d'ailleurs pas de camps destinés à l'opposition guinéenne.
Mais les accusations de Sékou ne cessent pas pour autant.
Le 6 septembre, un nouveau complot est annoncé ; cette fois-ci, il s'agit d'assassiner à la fois Sékou et Nkrumah, avec la complicité des autorités ivoiriennes. Le 22 septembre, Radio Conakry révèle l'arrestation de deux membres d'un commando appartenant au FNLG d'Abidjan.
Le 14 janvier 1970, c'est un autre militant de ce mouvement, l'instituteur Yaya Diallo, qui est arrêté alors qu'il séjourne en Guinée.

[Erratum. — Il s'agit plutôt de Yaya Barry. — T. S. Bah]

Et puis une fois de plus, les choses se calment progressivement.
Le 23 mars 1970, à l'occasion du Festival artistique et culturel de Conakry qui vient de se terminer, les équipes nationales de football du Mali et de la Côte d'Ivoire sont reçues au palais par Sékou Touré, qui plaide devant elles la cause de l'unité africaine. Kona Kanga, le maire d'Abidjan, est également présent. Le 14 mai, à l'occasion du discours qu'il prononce pour le 23ème anniversaire du PDG, il esquisse un rapprochement avec Abidjan et déclare :

"Nous devons dénoncer avec vigueur l'impérialisme néocolonialiste qui, avec la complicité active de quelques traîtres guinéens, divise depuis des années les peuples frères de la Guinée et de la Côte d'Ivoire. Il est de notre devoir de tout mettre en oeuvre, en tant que révolutionnaires conséquents et Africains conscients, pour détruire ce facteur de division et aboutir à la réconciliation honnête et complète entre les deux nations. Les deux pays sont invités par la raison à vivre en frères solidaires … J'ai la ferme conviction qu'il se trouve en Côte d'Ivoire des responsables ivoiriens qui ont à coeur d'accomplir leur devoir d'Africain et de saper toute base d'action aux traÎtres guinéens et aux diviseurs."

Houphouët ne veut pas être en reste. Le 28 juillet, il reçoit à Yamoussoukro l'équipe nationale de football de Guinée, qui a affronté celle de Côte d'Ivoire le 26 ; le lendemain, une grande réception a lieu à Abidjan, au cours de laquelle le président ivoirien déclare :

"J'espère que très bientôt, je dis très bientôt, mon jeune frère le président Ahmed Sékou Touré et moi-même jetterons le voile, un voile très épais, sur ce triste passé d'incompréhension. Nous le ferons dans l'intérêt bien compris de nos deux peuples faits pour s'entendre, s'entraider et s'aimer."

Houphouët et Sékou échangent ensuite de chaleureux messages de félicitations à l'occasion de leurs fêtes nationales respectives, le 9 août et le 2 octobre. Le sport national qu'est le football sert de nouveau de prétexte : le 5 octobre 1970, Sékou reçoit l'équipe ivoirienne, qui vient de disputer un match à Conakry. A la fin du même mois, il envoie une délégation du PDG assister à Treichville au 5ème Congrès du PDCI. L'une des résolutions adoptées lors de cette réunion souhaite que se normalisent rapidement les "relations naguère tendues" entre les deux pays.
Mais au cours de ce Congrès et à plusieurs reprises dans les mois suivants, Houphouët prend une initiative diplomatique qui va profondément choquer l'opinion africaine : il recommande la compréhension vis-à-vis de l'Afrique du Sud, prend position pour des contacts avec la communauté blanche de ce pays et avec ses dirigeants, et propose la réunion d'une conférence africaine pour discuter, au nom du réalisme, de l'ouverture d'un dialogue avec Pretoria. Sékou Touré, comme d'ailleurs la plupart des leaders africains, prend violemment position contre cette proposition.
Devant le conseil national de la JRDA, mais pour une fois sans prononcer une seule fois le nom d'Houphouët, il déclare :

"Tant en ce qui concerne le Sud-Ouest africain — la Namibie — et la fameuse République sud-africaine, comme en ce qui concerne les colonies portugaises et françaises d'Afrique, notre position est claire ; aucune complicité avec les ennemis de l'Afrique, car ce serait le déshonneur."

Le prochain Sommet de l'OUA, réuni à Addis Abeba en juin 1971, rejette d'ailleurs à une forte majorité l'initiative ivoirienne.
En dépit de ce refroidissement passager, Houphouët soutient Sékou lorsqu'à la suite de la tentative de débarquement à Conakry, le 22 novembre 1970, ce dernier envoie à tous les leaders africains un message d'informations. Houphouët, dans un message publié par le quotidien Fraternité-Matin du 24 novembre, associe la Côte d'Ivoire "à la lutte héroïque du peuple frère de Guinée en vue de mettre rapidement hors d'état de nuire les criminels envahisseurs." Il rappelle aussi que le récent congrès a réaffirmé que la Côte d'Ivoire "ne saurait tolérer l'installation sur son territoire de bases de subversion à l'encontre de tous pays et singulièrement des pays voisins et frères comme la Guinée" et "condamne avec la dernière énergie les entreprises extérieures en vue de mettre en danger le gouvernement légitime de la Guinée". Toutefois, il s'oppose à la marche sur les ambassades occidentales que se proposent d'organiser les étudiants de l'université d'Abidjan en signe de protestation contre l'invasion. Des incidents se produisent quand même sur le campus, et Houphouët fait expulser les étudiants africains non ivoiriens, surtout des originaires du Mali, de la Haute-Volta, du Niger, du Dahomey et du Togo.
Sékou apprécie le message de soutien, mais il est ulcéré par le sort réservé aux étudiants expulsés ; il leur propose une aide financière afin qu'ils puissent reprendre des études dans le pays de leur choix, et s'élève contre "les représailles infligées aux étudiants de l'université d'Abidjan à la suite de leur prise de position courageuse et sans équivoque."

Lorsque s'ouvre devant l'Assemblée nationale guinéenne, érigée en Tribunal révolutionnaire, le procès des nombreux "comploteurs", guinéens ou non, arrêtés au cours des deux mois qui ont suivi le débarquement, Sékou Touré, le 22 janvier 1971, déclare qu'il va demander à Houphouët (comme à d'autres dirigeants africains, notamment au président Senghor du Sénégal) l'extradition de tous les "éléments anti-guinéens", c'est-à-dire des responsables de la communauté guinéenne exilée.

Le 1er mars, il annonce le prochain départ pour Abidjan d'une délégation à cette fin. "Tout ne va pas très bien entre les deux pays", constate-t-il, et il renouvelle un appel à "une véritable union entre les deux peuples, les deux gouvernements, les deux partis."

Et le 10 mars, il envoie à Abidjan le directeur de cabinet du ministre des affaires étrangères, Abdoulaye 'Portos' Diallo ; mais celui-ci ne parvient évidemment pas à fléchir le gouvernement ivoirien ni à obtenir la remise de quelque Guinéen que ce soit.

Le 23 avril, Radio Conakry a beau jeu de dénoncer de nouveaux préparatifs de complot à partir de la Côte d'Ivoire. Quelques jours auparavant, le 18 avril, Houphouët, dans une conférence de presse essentiellement consacrée à sa proposition de dialogue avec Pretoria, avait répondu à la question d'un journaliste à propos de Sékou :

"Nous nous sommes séparés, mais rien de réellement sérieux ne nous oppose. Notre voisin n'a pas que des défauts. Il a aussi des qualités et il doit participer au développement harmonieux du continent. Aussi avons-nous décidé de fixer une date de rencontre, d'abord quelque part sur la frontière, pour normaliser les relations, ce que souhaitent nos deux peuples … Mais vous savez aussi qu'avec la Guinée, ce ne sera pas facile."

Cette main tendue par Houphouët est appréciée par Sékou, mais celui-ci ne répond pas tout de suite. Cependant, dans une interview à Visnews (retransmise par Reuter et reprise par le "Monde" du 12 mai 1971), lorsqu'il est interrogé sur son sentiment à l'égard du dialogue avec l'Afrique du Sud tel que le préconise Abidjan, et après avoir déclaré que "rien de sérieux" ne l'opposait à M. Houphouët-Boigny, il poursuit :

"Ce dialogue signifierait trahison des intérêts supérieurs de l'Afrique.
Nous sommes opposés à la politique d'apartheid en Afrique du Sud et nous voulons, avec les pays qui sont décidés à faire l'histoire, user de tous les moyens appropriés pour faire respecter les droits des peuples d'Afrique sur le continent africain … Il faut opposer à la violence réactionnaire et impérialiste la violence légitime des peuples dans leur libération, et ce dans tous les domaines de leur existence, et surtout sur leur propre sol."

Ce n'est que le 9 août 1971, à l'occasion de la fête nationale ivoirienne, qu'il écrit dans un message à Houphouët que "rien ne s'oppose à la reprise de relations fraternelles". "Nous vous donnons l'assurance qu'elle se fera avant la fin de l'année", ajoute-t-il.

Un mois plus tard, début septembre 1971, se produit un incident qui aurait pu dégénérer sérieusement. Deux MIG de l'armée de l'air guinéenne s'écrasent accidentellement dans la région d'Odienné, en Côte d'Ivoire. Dans un esprit de conciliation, Houphouët-Boigny fait remettre les corps des pilotes aux autorités guinéennes.
Mais la normalisation traîne en longueur.

Au début de 1972, Seydou Keita, ambassadeur de Guinée à Rome, se rend par deux fois à Genève pour y rencontrer Houphouët-Boigny ; en mars, des délégués du PDCI assistent à Conakry aux cérémonies anniversaires de la création de la JRDA. Le 14 mai, une délégation ivoirienne est présente aux fêtes qui marquent le 25ème anniversaire du PDG ; le 14 juillet, Sékou envoie à Abidjan une délégation chargée d'une mission de fraternité ; conduite par Moussa Diakité, ministre du Domaine de l'intérieur et de la sécurité, elle est reçue par Houphouët, mais regagne Conakry sans qu'un communiqué ait été publié. Peu après, ces efforts de rapprochement portent cependant leurs fruits.
Quelques jours plus tard, les 24 et 25 juillet 1972, a enfin lieu la rencontre entre les deux hommes, qui ne se sont pas vus depuis la réunion de Monrovia en août 1964. D'un commun accord, ils ont choisi Faranah, la ville natale de Sékou. Houphouët y est arrivé dans son DC 8 de commandement, accompagné de Philippe Yacé, président de l'Assemblée nationale et secrétaire général du PDCI, ainsi que de Mamadou Coulibaly, président du Conseil économique et social. Dans son allocution de bienvenue, Sékou assure qu'un "soleil d'espérance" se lève sur les rapports entre les deux pays, "le soleil de l'édification des nouvelles bases de notre amitié éternelle". Et il ajoute :

"C'est le rêve des impérialistes qui s'évanouit, notre volonté identique, notre conscience identique, en rapprochant de plus en plus nos deux peuples, prouvent que les Ivoiriens et les Guinéens sont condamnés par Dieu et la nature à vivre ensemble en tant que peuples voisins, militants pour la même cause, celle de la dignité."

Dans sa réponse, Houphouët dit son émotion et reconnaît que les deux pays sont "condamnés à oeuvrer ensemble dans la poursuite des mêmes objectifs, malgré certaines divergences du passé et quels que soient nos engagements et nos choix."

A l'issue de la rencontre, également rythmée par des réjouissances populaires, des défilés, une soirée artistique, des visites et des audiences accordées par les deux chefs d'État, mais surtout par des conversations prolongées en tête-à-tête, Radio Conakry diffuse le communiqué suivant :

"Les entretiens se sont déroulés dans un climat de fraternité et de franchise, mais malheureusement n'ont pas abouti à un accord. Le gouvernement de la république de Guinée profite de l'occasion pour réaffirmer solennellement sa ferme volonté de coopérer avec tous les États, notamment les États voisins, dans l'intérêt exclusif de la promotion rapide de l'Afrique contre les entreprises impérialistes, colonialistes et néocolonialistes."

Dans une interview publiée le 27 juillet par Fraternité-Matin, Houphouët cherche à relativiser l'absence de résultats de la rencontre et à minimiser ses conséquences. Il refuse de parler d'échec, puisque le communiqué guinéen lui-même n'emploie pas ce terme. On connaîtra un peu plus tard les raisons essentielles du désaccord : Houphouët a refusé de livrer à la Guinée ceux des Guinéens qui ont été condamnés à la peine de mort ou à la prison lors des procès de janvier 1971 et qui sont réfugiés en Côte d'Ivoire. Sékou le confirme lui-même dans son discours d'ouverture au Conseil National de la Révolution, le 14 août :

"Nous avons demandé à la Côte d'Ivoire de choisir entre la réalité du Parti Démocratique guinéen, la réalité du régime guinéen, la réalité du gouvernement guinéen, et la clique de renégats qui ont été abrités en Côte d'Ivoire et qui ont le criminel dessein de vouloir porter atteinte à l'indépendance et à la souveraineté de la Guinée. Quand nous aurons cette réponse de façon claire, alors le monde saura qu'entre la Guinée et la Côte d'Ivoire, il n y a plus de problèmes."

A partir de cette occasion manquée et après une accalmie de quelques semaines dans la virulence des attaques radiophoniques, après quelques rencontres sportives et plusieurs visites à Conakry de Lanseni Coulibaly, procureur général de la Côte d'Ivoire, émissaire personnel du président ivoirien, les relations vont à nouveau progressivement se dégrader.

Le 31 mars 1973, Radio Conakry annonce la découverte d'un nouveau complot et le 6 mai 1973, le journal Horoya publie un communiqué du redouté Comité révolutionnaire annonçant l'arrivée à Conakry d'un certain Yaya Condé, citoyen guinéen en provenance d'Abidjan, qui serait porteur de documents révélant les "activités anti-guinéennes menées, de concert avec le colonialisme français, le fascisme portugais et avec la complicité de certaines personnalités dirigeantes d'États africains, par un groupe de traîtres guinéens installés dans des pays voisins et à Paris."
Des attaques verbales de plus en plus violentes se multiplient alors contre les gouvernements ivoirien, sénégalais et français. Sékou fera allusion notamment à une réunion tenue à Genève le 12 mai 1973, à laquelle auraient assisté plusieurs des responsables des exilés guinéens et qui aurait reçu la bénédiction d'Houphouët-Boigny.

Le 11 septembre 1973, s'adressant aux militants de la Fédération de Conakry I, Sékou Touré leur déclare :

"Ainsi, camarades, l'impérialisme est toujours en guerre contre nous. Nous menons la même guerre contre Senghor et Houphouët, les traîtres à l'Afrique et agents rampants de l'impérialisme. Nous savons que le jour où Houphouët se trouvera dans la masse populaire de Côte d'Ivoire, il perdra sa vie à l'instant même. Il n'osera jamais se présenter au sein de la masse. Peu importe, il peut se cacher dans un trou, nous sommes derrière lui pour le poursuivre et pour le détruire … Houphouët est perdu pour l'Afrique parce qu'il a trahi le serment de Ghon Coulibaly, le chef des Baoulés, qui sut rester digne et fidèle à son peuple. C'est Ghon Coulibaly qui a signé le pacte de solidarité avec l'Almamy Samory contre la pénétration des Français en sol africain. Mais voilà qu'Houphouët a trahi ce pacte; il paiera tôt ou tard cette trahison ,· il la paiera de sa vie."

Au Sommet des non-alignés qui se tient à Alger du 4 au 9 septembre 1973, c'est le Premier ministre Béavogui qui représente la Guinée ; Fidel Castro, qui a fait escale à Conakry sur le chemin de la conférence, a bien tenté d'entraîner avec lui Sékou Touré dans son avion, mais celui-ci a refusé ; il n'est pas encore résigné à aller saluer Boumediène, qui a renversé Ben Bella (celui-ci est encore emprisonné en Algérie ; il ne sera mis en résidence surveillée qu'en 1979 et libéré en 1980 seulement). C'est donc Béavogui qui, de la tribune du Sommet, a prononcé une violente diatribe contre la Côte d'Ivoire, ce qui cause surprise et consternation à Abidjan. Sékou Touré revient sans cesse sur ces accusations au cours de nombreuses réunions des semaines qui suivent, comme un mauvais sort qu'il voudrait jeter. Houphouët, quand même excédé, déclare qu'il ne se prêtera plus à des "réconciliations sans lendemain", mais assure qu'il ne se départit pas de sa sollicitude patiente à l'égard de son "jeune frère" Sékou Touré. En véritable "sage" africain, il déconseille même aux militants du PDCI d'avoir au sujet de ces menaces des réactions trop vives et cherche à éviter une trop grande surexcitation de l'émigration guinéenne.

La patience d'Houphouët sera quand même mise à rude épreuve. Il faudra attendre la réconciliation avec la France en 1975 pour que l'atmosphère soit enfin réellement dégagée, et que la rencontre de Monrovia, en mars 1978, permette les retrouvailles définitives entre Ahmed Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor.

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Fulbright Scholar. Rockefeller Foundation Fellow. Internet Society Pioneer. Smithsonian Research Associate.