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Guinée. Prélude à l'indépendance.
Conférence des Commandants de Cercle. Conakry. 25-27 juillet 1957

Paris. Présence Africaine. 1958. 175 p.


Séance du 25 juillet 1957

Le Gouverneur Jean Ramadier, Chef du Territoire et Président du Conseil de Gouvernement de la Guinée, ouvre la séance et prononce le discours d'ouverture de la Conférence. La parole est ensuite donnée à M. Kéita Fodéba, Ministre de l'intérieur.

M. le Ministre Kéita Fodéba. — Avant d'entrer dans le détail des problèmes que nous allons examiner, je pense qu'il faut préciser certaines dispositions qui serviront de base aux débats.
En posant le problème de la chefferie, on pose deux problèmes : le problème de l'Institution proprement dite et celui des hommes (valeur personnelle de certains chefs).

  1. En ce qui concerne l'Institution, il est opportun de lier le problème de la chefferie traditionnelle à l'érection des Conseils de Circonscription et autres collectivités secondaires.
    On ne saurait efficacement superposer le régime d'administration indirecte qu'implique la chefferie coutumière à celui de semiautonomie qu'introduit la Loi Cadre. Ainsi, la Chefferie, en tant qu'institution, est-elle désormais dans son interprétation et son expression actuelles, non seulement incompatible avec l'évolution économique et sociale du pays, mais avec l'esprit même de la Loi Cadre. Le souci du respect de la coutume et des traditions ne doit pas être un frein à l'évolution.
    Sur le plan de la Guinée, la Chefferie, dont le rôle pratique est en contradiction avec le niveau politique des populations, est vouée à la disparition en raison même de son inutilité onéreuse.
  2. En ce qui concerne les hommes, reconnaissant la valeur personnelle de certains chefs, nous entendons les récupérer sous d'autres formes. La mise en place des Conseils de Circonscription, des communes rurales et des coopératives va imposer la suppression tacite ou l'élimination pure et simple des collectivités tribales. Il est donc normal et juste que, partant de l'efficacité et de la rentabilité, nous utilisions autrement tous les chefs valables.

Ces considérations ont été déjà sanctionnées par le dernier discours du VicePrésident à l'Assemblée Territoriale. Il convient simplement de rappeler les dispositions essentielles déjà prises :

  1. En ce qui concerne les chefs de quartier, leur suppression partout où il existe des communes. Cette mesure est sans conséquence, d'autant plus que l'initiative est laissée aux Municipalités de les utiliser à leur convenance.
  2. Quant aux Chefs de village, nous avons décidé de maintenir le « statu quo ». Vous reconnaissez tous le rôle qu'ils jouent en tant que collecteurs. Il convient toutefois de démocratiser leur mode de désignation en introduisant l'élection au suffrage universel.
  3. En ce qui concerne les chefs de canton et de province.

Actuellement, il y a 247 cantons dans le Territoire.

  1. Nous sommes d'accord pour la suppression de la Chefferie et l'utilisation des éléments valables. Dans cet esprit, les Commandants de Cercle sont priés de proposer des noms, en nous indiquant les raisons. Mais il est nécessaire de retenir fermement la simultaitéité de cette suppression et l'érection des Conseils de Circonscription.
  2. Il ne sera procédé à aucun remplacement dans les chefferies vacantes. Il y en a actuellement vingt-sept. Quant aux chefs fonctionnaires, ils pourront rejoindre leur cadre d'origine.

En conclusion, si le problème de la suppression de la chefferie requiert une urgence et une importance de premier plan, il convient d'y apporter tous les soins et toute la diligence qui s'imposent afin qu'une position rationnelle situe harmonieusement sa solution dans le cadre des grandes réformes sociales de la Fédération.
Telles sont les bases qui ont été, en principe, déterminées au niveau du Conseil de Gouvernement.

M. le Gouverneur Ramadier. — Je voudrais vous préciser qu'il ne s'agit pas de positions rigides, il s'agit de résumer des discussions que nous avons eues et que nous voulons confronter avec votre point de vue. Comme l'a dit M. le Ministre de l'Intérieur, nous savons tous que la Chefferie a terminé son rôle ; les dernières élections 1'ont marqué en Guinée et c'est un phénomène qui se produit dans toute l'A.O.F. Ce que nous voudrions, c'est examiner cercle par cercle très objectivement, très impartialement la situation de la chefferie et, comme vous le dit M. le Ministre de l'Intérieur, les qualités d'homme des chefs eux-mêmes.

Le Commandant de Cercle de Labé, M. Brouin. — En ce qui concerne le Cercle de Labé, pas de difficulté pour la suppression de l'Institution puisqu'aussi bien, d'ailleurs, il y a déjà quelques chefs qui sont morts, et qu'un autre est suspendu. Parmi les chefs qui restent, deux sont des fonctionnaires que l'on peut récupérer, le chef du Diari et celui de Lélouma. Il reste comme chefs qui n'auraient pas immédiatement de place ceux de Popodara, Koubia, Gadaoundou. Parmi les trois je n'en vois aucun qui puisse être récupéré ; ils sont anciens tous les trois et je pense que le mieux serait de leur donner une pension, un honorariat.
En ce qui concerne les chefs de village, je suis d'accord avec M. le Ministre de l'Intérieur. Il y a certains chefs qui sont contestés, et il est nécessaire de procéder à une élection complète, une élection au scrutin secret majoritaire, de façon à ce que l'institution ne soit pas contestable.
Le chef de village sert non seulement pour la perception des impôts, mais il peut avoir son utilité dans l'institution d'une nouvelle justice, tout au moins pour les petits palabres, les petites discussions à l'échelon village, comme en France les Maires, qui ont à entrer dans les discussions avant le recours au Tribunal.
En ce qui concerne Labé, je dois dire, comme je l'ai expliqué à certains de mes camarades, à certains Ministres, que depuis huit mois je n'ai pas eu affaire à un chef de canton. Pour moi, qu'ils soient là ou pas, c'est la même chose.
Il vaut mieux, en tout cas, prendre une position nette sur le problème ; en garder certains et en éliminer d'autres serait une mauvaise solution, car elle laisserait subsister des gens complexés qui n'oseraient rien faire, ayant peur de plaire ou de déplaire. Il faut prendre position de principe tout de suite.

M. le Président Sékou Touré. — Je voudrais dire un mot pour que le problème posé par notre collègue le Ministre de l'Intérieur soit pas examiné uniquement sous l'angle politique, car si l'on ne tient compte que des considérations politiques, il sera difficile d'aboutir à un accord, ne serait-ce que sur le principe, étant donné que l'organisation suivant les conceptions politiques, peut pas partir de bases d'appréciation différentes.
A vrai dire, le fond du problème est d'abord Politique, mais aussi essentiellement économique. Quand je dis économique, ce n'est pas dans le sens financier, budgétaire du mot, mais dans le sens du développement économique du pays qui doit être recherché sur tous les plans, si nous ne voulons pas faire échouer notre expérience. Aujourd'hui, nous avons en face de nous, dans tous les Territoires, des réalisations politiques, mais qui n'auront suffisamment de signification dans la vie des masses que lorsque, parallèlement, une modification économique sera intervenue.
A l'heure actuelle, nous nous sommes posé deux problèmes :
La chefferie en tant qu'institution est-elle valable eu égard à la superstructure politique actuelle ? Si la réponse était affirmative, nous poserions une deuxième question : l'institution étant valable, tous les chefs qui la représentent sont-ils compétents ?
Il est incontestable, étant donné la gêne considérable que la situation particulière de certains cantons cause au fonctionnement de l'administration — on voit ainsi très souvent des paysans abandonnaient les travaux champêtres pour s'atteler aux travaux de la chefferie —, il est incontestable dis-je, que sur ce plan, nous serions obligés de répondre, qu'il y a à côté des chefs valables au sens moral, intellectuel administratif du mot, des chefs inadaptés, inadaptables politiquement et physiquement et dépassés par les évènements aetuels. Mais, à ce moment-là, le fond du problème se situerait au niveau de l'individu et nous aurions à faire une liste des inadaptables pour essayer de renouveler l'Institution en lui enlevant ses éléments négatifs. Mais je n'ai pas encore répondu à la question, et je me dois de vous indiquer quelle réponse a été la notre ; vous nous direz si notre réponse correspond aux réalités des circonscriptions administratives ou non. C'est dire que notre position actuelle n'est pas définitive; si, à la confrontation des différents points de vue, nous nous rendons compte que les solutions prévues ne sont pas bonnes, nous sommes prêts à les modifier.
A la première question, nous avons répondu que l'institution est actuellement dépassée en tant qu'institution, c'est-à-dire que quand bien même l'homme le plus populaire d'un canton deviendrait chef de canton, il porterait les tares de l'institution et n'arriverait pas à répondre aux impératifs économiques, administratifs, et sociaux.
Pourquoi avons-nous dit cela ? D'abord il faut reconnaître un fait, c'est qu'il y a un élément nouveau dans la vie des Africains, et particulièrement dans la viedes paysans de brousse. L'ancienne organisation féodale qui vivait incontestablement dans la personne du chef — il était le directeur de conscience morale et en même temps le chef politique et, dans quelques contrées, le chef religieux —cette ancienne organisation a, en raison de l'action des différents partis politiques, cédé la place à de nouvelles réalités, à savoir que les paysans sont désormais groupés sur la basé de leur parti politique.
Quand bien même la répartition politique ne se définirait pas d'une manière nettement limitée, il n'en demeure pas moins vrai que le comportement de ces hommes est désormais déterminé par ces réalités politiques exprimées par leur parti.
Donc le chef, la plupart des chefs, je dirai quant à moi la totalité des chefs, cessent d'être les directeurs de conscience politique des collectivités paysannes. Nous avons étudié et bousculé l'évolution en l'engageant dans un circuit dynamique, puisque les collectivités municipales sont actuellement installées. Les populations savent donc dans quelles condifions les conseillers municipaux ont été désignés, par voie d'élection au suffrage universel.
Le vote du code du travail a permis aux travailleurs agricoles, qui sont nombreux dans les campagnes et plus de vingt mille pour la Basse-Côte, de procéder par la voie démocratique aux élections des délégués du personnel.
Cependant ces hommes vivent, ils continuent à vivre dans les villages à côté de leurs pères non travailleurs, ils se félicitent d'avoir eu à désigner leurs représentants, alors que dans le viIlage ils ne procèdent pas à la désignation du chef de canton. Les ancienss combattants, dont la plupart jouent un rôle politique dans la vie du paysan, très souvent ne s'accommodent pas aisément du comportement des chefs ou des privilèges reconnus jusqu'ici.
Aussi, si l'élection de la première Assemblée Territoriale en 1947, n'a pas secoué la vie collective des paysans, les élections répétées, nous en sommes au nombre de six dans certaines circonscriptions, ont fini par éveiller la conscience des paysans. Alors qu'ils désignent des députés, des conseillers, en ce qui concerne l'organisation administrative de leur canton, ils constatent que l'on ne fait pas appel à eux.
Ainsi la superstructure qui existe entre le Conseil de Gouvernement, le Grand Conseil, la représentation à l'Assemblée Nationale, à l'Assemblée Territoriale, au Conseil Municipal, tout cela est en contradiction avec la vie paysanne.
Si le système démocratique a permis de mettre sur pied cet ensemble d'organismes qui interviennent dans la vie des populations, l'organisation administrative des cantons n'a pas suivi ce même phénomène d'évolution démocratique. Aussi disons le mot, les partis politiques ont accéléré l'état de pourrissement de l'institution et dans le cas précis de la Guinée, le R.D.A. qui avait dû, à un moment, donner à la chefferie un rôle de temporisation dans son travail d'organisation des paysans, a essayé d'attaquer de plein front la chefferie en tant qu'institution ; cela ne s'est pas passé sans à-coup, les chefs, par auto-défense, ont réagi, et la réaction a été violente dans quelques endroits, mais il n'empêche que dans ces combats la force des masses, où réside la victoire, a fini par s'imposer dans la lutte à la classe que représentaient les chefs.
Cette victoire donc, aux yeux du paysan, eut plus de valeur que l'élection d'un conseiller ou d'un député. Vous avez certainement suivi le processus électoral. Pour beaucoup d'électeurs, ce n'était ni un acte positif, ni un choix concret du programme politique, de la ligne définie par tel ou tel candidat. La majorité des électeurs, à part les travailleurs organisés, les anciens combattants qui se sont rendu compte des réalités mondiales puisqu'ils ont été servir en dehors de l'Afrique, à l'exception des intellectuels, des commerçants, de tous ceux qui jouent un rôle et veulent savoir la portée du programme présenté par rapport à leurs activités quotidiennes, à l'exception de ceux-là, dis-je, la grande masse des paysans a émis un vote négatif parce que l'on ne voulait pas du chef et qu'on voulait le lui faire sentir. Trois mois, quatre mois avant, la chefferie, par maturité politique, avait eu conscience de ce sentiment, je ne dirai pas de révolte, mais de mécontentement.
Si trois mois à l'avance, par le Congrès, elle s'était affirmée pour le R.D.A., elle aurait fait l'insuccès du R.D.A.
Dans les campagnes évidemment, si nous analysions l'institution en tant qu'institution en tenant compte de la lutte qu'elle a eu à engager, à affronter, avec certains partis politiques, on fausserait l'analyse. Je voudrais que l'analyse se situe au niveau de la mentalité des paysans, au niveau du bien-être des paysans. Nous sommes à la recherche d'un développement harmonieux qui ne se soit nullement liée à la situation que tel ou tel parti politique s'est faite ; en tant qu'institution, il est incontestable que l'on doit tenir compte de ce facteur qui, sur le plan local, a été analysé.
Dans l'état de pourrissement de la chefferie, il ne servirait à rien de dire que la chefferie doit être supprimée si nous ne trouvions pas un remède, car il ne s'agit pas de dire qu'une plaie doit être guérie si nous ne lui apportons pas le remède nécessaire pour qu'elle disparaisse.
Ce n'est pas le fait de dire « supprimons la chefferie » qui fera le bonheur du paysan, si nous ne pensons pas à organiser autre chose qui mettrait l'Administration à la disposition de ces paysans. C'est-à-dire que, si vous étiez d'accord pour admettre la suppression de la chefferie et, dans le cas où votre analyse aboutirait au même résultat que la nôtre, nous étudierions immédiatement la forme d'organisation qui pourrait permettre à la population de ne pas sentir un vide administratif, mais au contraire de bénéficier d'un progrès sur le plan administratif et sur les autres plans. Un autre souci qui est le nôtre est que nous voulons organiser économiquement le pays. Nous venons de voir, lors d'une réunion importante du Comité d'Aménagement Régional, qui a étudié le problème de l'industrialisation de la Guinée justement placé dans le cadre de l'économie guinéenne — car nous ne voulons pas considérer l'industrialisation comme un problème isolé de la vie des collectivités guinéennes —, que cette base nous oblige à promouvoir une politique de planification dans le domaine économique en vue d'organiser l'évolution des différentes régions, l'évolution des différents secteurs économiques.
Nous nous sommes également posé, la question de savoir si, à l'heure actuelle, cette organisation est possible en se servant de l'institution de la chefferie. Nous avons répondu négativement, la chefferie ne joue plus ce rôle économique parce qu'elle n'a plus la confiance des populations, elle ne peut plus sans la contrainte, sans la force administrative qui constitue sa seule signification, elle ne peut plus, dis-je, entraîner les masses paysannes.
Par conséquent, notre programme d'organisation des coopératives, d'éducation de la paysannerie, ne peut pas être basé sur les cantons, parce que ceux-ci ne constituent pas une entité, mais doit être mené à partir des réalités économiques qui peuvent être le bien commun de deux ou trois cantons ou justifier la division d'un seul canton en deux. Cela nous oblige à une nouvelle étude de ces réalités et, par conséquent, à de nouvelles organisations. Finalement, nous avons été amenés à reconnaître que la collectivité de base la plus homogène est le village ; le village quel qu'il soit constitue une base sociale homogène. L'organisation économique s'y fera plus facilement, mais le canton n'est pas souvent une entité économique : ce sont des impératifs de fonctionnement de l'Administration qui ont imposé le découpage des circonscriptions administratives et, par conséquent, celui des cantons. Nous allons, sur la base des réalités économiques, faire la répartition de ces villages en fonction de leur organisation économique éventuelle et constituer des postes administratifs qui, certainement, auront un rôle administratif efficient à jouer, un rôle économique à jouer, un rôle social à jouer que le chef de canton le plus valable ne peut pas actuellement remplir. La preuve en est que lorsqu'on parle de la nécessité de l'extension de l'état civil, on se heurte toujours aux chefs incapables de tenir d'une manière correcte l'état civil.
Nous pensons que l'organisation des villages mène directement aux postes administratifs.
Je prends par exemple la circonscription de Labé, qui aurait créé quatre ou dix postes administratifs placés sous l'autorité directe du Commandant de Cercle. Non seulement en conférence le Commandant de Cercle pourra surveiller le fonctionnement des postes administratifs, mais également faire exécuter d'une manière plus directe, d'une manière plus rapide, toutes besognes, toutes décisions, toutes instructions venant de l'échelon supérieur, parce que directement après lui il y aura des éléments aptes à assimiler toutes les données du problème d'évolution que les chefs de canton ne peuvent pas comprendre et, à plus forte raison, faire appliquer. Je désirerais donc que vous compreniez que c'est en fonction de l'organisation économique, partant d'une certaine planification, en fonction également de l'évolution politique enregistrée dans la vie du paysan, en fonction aussi d'une autre nécessité dont je vais vous parler, que nous avons prévu la suppression de la chefferie en tant qu'institution.
Cette autre nécessité est pour les partis politiques majoritaires dans tous les Territoires : la nécessité de reconversion de leur doctrine. Vous savez vous-même que tous les partis qui sont actuellement, je ne dis pas au pouvoir, mais qui ont des responsabilités dans tous les Territoires, ont joué un rôle d'éducation de la chefferie, un rôle d'opposition à l'Administration. Nous nous posons la question : devons-nous séparer les Assemblées Territoriales, les Membres du Conseil de Gouvernement de la vie des partis politiques en brousse ? Je répondrai, quant à moi, que notre expérience echouerait immédiatement ; si les impératifs d'une politique harmonieuse ne peuvent pas être appliqués immédiatement à la base, les nécessités de certains sacrifices ne peuvent pas être compris et immédiatement respectés à la base, nous échouerons. Quelle que soit notre bonne volonté, il n'est pas possible de mener une politique contre ces masses, mais si nous nous sentons engagés dans une politique qui doit réussir malgré toutes les insuffisances des hommes, nous estimons que la somme des hommes actuellement appelés à collaborer permettrait d'améliorer le travail déquipement. Si telle est notre ligne de conduite à ce, moment-là, nous sommes obligés de voir loin, de voir ce qui arrivera fatalement, de ne pas nous laisser dépasser par ces masses, de ne pas laisser ces masses creer une agitation, créer des désordres.
Pour apporter le remède, nous sommes obligés de conduire l'évolution de ces masses, c'est la seule manière de garder leur confiance, et pour éviter un état de pourrissement et de désaccord entre la base et le sommet, nous devons les encourager progressivement. Pour nous c'est cette nécessité qui domine, et si elle doit dominer pour nous tous, cela veut dire que nous devons faire un choix. Un choix non pas entre les hommes puisqu'ils meurent et passent, mais entre les formes d'administrations ; je dis très bien, pour avoir été le leader de l'opposition pendant onze ans, qu'il est certainement plus facile de détruire que de construire, chacun le sait, mais que même si tous nous étions d'accord pour mener une certaine politique, nous ne serions pas suivis par les partis politiques ; ils nous mettraient en échec malgré toutes les valeurs techniques et politiques que nous représentons ensemble.
Il faut donc que les masses sentent que nous sommes à leur disposition. Ne craignons pas que les mesures que nous adopterions et qui pourraient toucher telle ou telle personnalité, ne craignons pas d'engager les masses dans une voie trop progressive. Nous aurons suffisamment de force, lorsqu'il s'agira d'organisation économique, lorsqu'il s'agira des impératifs administratifs sans lesquels l'evolution ne peut se faire, nous aurons suffisamment de force pour imposer nos décisions qu'elles accepteront d'autant plus volontiers que les problèmes qui les tiennent à cœur, qui constituent leurs préoccupations les plus grandes, nous aurons reçu de nous-mêmes leur solution sans attendre des pétitions ou des désordres de leur part.
Donc, une fois de plus, je vous demanderai, dans la mesure où vous êtes d'accord avec nous quant aux méthodes, de lier l'analyse que vous ferez de l'institution de la chefferie à tous ces problèmes d'organisation. La mise en place des Conseils de Circonscription doit se faire comme le dit la Loi par suffrage universel et démocratique, ce qui va donc consommer la fin de la Chefferie.
Voici donc notre position en ce qui concerne les collectivités économiques de base qui vont nous amener, qu'on le veuille ou non, à faire une étudé concrète, une étude économique. Si l'on maintient les cantons et les chefs tels qu'ils sont, nous aboutirons demain à ceci : lorsque nous dirons que la coopérative de production de bananes, de riz ou d'élevage s'étendra à tel canton, à tel village, vous verrez alors le chef de canton réagir, dire ce champ est à moi, c'est moi qui dois me prononcer. A ce moment-là on aurait reconnu deux entités différentes : l'entité cantonale, qui ne repose sur rien, et l'entité réelle, qui est 1e village. Mieux vaut déblayer le terrain pour nous permettre de faire ces différentes organisations d'une manière méthodique, mesure dont tout le poids heureux serait ressenti dans la vie des paysans.
Une fois de plus nous avons, quant à nous, à examiner le problème sous cet angle, sans oublier que nos décisions pourraient avoir en Guinée une portée considérable pour les paysans, mais aussi dans les autres Territoires. Car cette Institution est partout plus ou moins dépassée. Lorsqu'on en fait l'analyse, on voit que nos décisions pourraient avoir des répercussions au Soudan, en Côte-d'Ivoire et ailleurs encore. Mais nous, en Guinée, nous entrons dans une nouvelle phase, la phase industrielle, phase dynamique qui nous impose dès maintenant de rechercher les solutions qui permettront son accomplissement en harmonie complète avec les masses paysannes.
C'est donc conscients de ce que la suppression de la chefferie pourrait être interprétée de mille manières à l'extérieur et conscients de la situation concrète de la Guinée, en fonction de son économie qu'il faut rénover, de sa situation politique qu'il faut assainir, et des impératifs de l'Administration qui, actuellement, n'a pas résolu l'état de pourrissement de la chefferie, que nous prenons nos responsabilités. Nous voudrions, à tous les échelons, que la position prise en Guinée soit conforme à la situation présente et, à plus forte raison, à une situation d'avenir.
Donc, nous vous demandons d'apporter votre collaboration en toute liberté et nous aimerions, si nos points de vue ne sont pas justes, qu'ils soient relevés et, comme je vous l'ai dit, nous sommes prêts à les corriger si nous sommes convaincus que nos analyses ne sont pas fondées.

M. le Gouverneur Ramadier. — Nous allons continuer le tour des Cercles. Je vous demande de dire très franchement ce que vous pensez. Le problème qui se pose à nous est suffisamment grave.

Le Commandant de Cercle de Pita, M. Jullien-Vieroz. — Je serais légèrement en retrait sur la position de mon camarade Brouin pour Labé. Je pense actuellement que dans le cercle de Pita, il y a quatre chefs qui représentent encore le vrai moteur économique, le vrai moteur politique, le vrai moteur religieux du cercle. Il s'agit des chefs de Timbi-Tounni et de Timbi-Madina, du chef de Bantignel, bien qu'il soit en opposition constante avec le parti dominant de la Guinée et du chef du Maci.
Je pense actuellement que ces quatre chefs représentent encore dans les cantons les éléments les plus éclairés qui pourront nous aider dans l'immédiat à promouvoir la politique qui vient dêtre proposée par le Président Sékou Touré.
Par contre, deux chefs ne sont pas suivis par leurs gens et sont, à mon avis, imperfectibles. En premier, le chef de Bomboli qui, par sa légèreté, m'a mis depuis longtemps en difficulté avec un énorme village, le village de Broualtapé. pour des raisons historiques et personnelles. Il y a une solution élégante. c'est d'ériger en commune rurale Broualtapé, ce qui enlèvera sans douleur au chef de Bomboli une partie de son canton.
Le second cas est celui du canton de Sokilis, dans lequel se fait une évolution importante. La communauté prend conscience d'elle-même. Il y a plusieurs groupes ethniques : des Peulhs, des Soussous. des Diakankési, etc... Le chef du canton de Sokilis est un chef de canton Peulh et il est exact que les Soussous rechignent à obéir a un chef de canton Peulh. Ce chef est un vieux chef, il ne peut évoluer, il ne comprend pas le problème soussou, encore plus mal le problème de la mise en valeur du Sokilis et du Sud de Maci.
Il va se faire, à brève échéance. un repeuplement nouveau ; il va se créer un encadrement rural important, et pour les faciliter il faut organiser cette commune rurale non pas avec un vieux chef cristalIisé, mais avec un chef de poste nouveau qui débordera largement sur le Sokilis pour s'occuper du Sud de Maci, qui se trouve compris dans la même évolution.
Donc, pour les premiers quatre cantons cités, j'estime que les chefs de canton sont valables et, pour l'instant, je considère qu'il faut maintenir le « statu quo ». Pour les deux autres cantons, il est nécessaire de penser, dès à présent, au remplacement des chefs, soit par un chef de poste, soit par la révocation pure et simple.

M. le Gouverneur Ramadier. — Les quatre chefs valables dont vous parlez le sont-ils en tant qu'hommes ou en tant que représentants d'une institution ?

M. le Commandant de Cercle de Pita. — Je pense que ces chefs sont l'émanation de leur canton. Si l'on voulait procéder à une élection cantonale, je crois qu'ils seraient toujours en bonne place. Je peux me tromper, mais je vous dis la situation telle que je la connais.

M. le Président Sekou Touré. — Si nous décidions tout à l'heure d'organiser l'élection d'un Conseil de Circonscription groupant ces quatre cantons, êtes-vous persuadé que les quatre anciens chefs seraient démocratiquement élus ?
Si vous dites oui, nous l'organiserons.

M. le Commandant de Cercle de Pita. — Je puis me tromper, mais je pense que dans les quatre cantons, si on procédait à une élection démocratique, les quatre chefs actuels figureraient dans l'élection cantonale.
Pour les deux autres cantons, je ne le pense pas.

Le Commandant de Cercle de Macenta, M. Malric. — En ce qui concerne le cercle de Macenta, la chefferie est strictement artificielle. La preuve en est que pour une population de cent quinze mille habitants, il y a vingt-trois cantons et que, depuis toujours, il y a des portions de ces cantons qui demandent à être transformées en cantons autonomes et la majorité a tendance à s'y opposer.
Je peux presque affirmer que les chefs de canton qui ont une valeur personnelle garderont vraisemblablement une certaine influence, même après la suppression de la chefferie.
Sur les 21 chefs en exercice, il y a quatre fonctionnaires détachés, qui donnent, d'une manière générale, satisfaction au point de vue administratif et qui me paraissent, autant que l'on en puisse juger, régir leur canton en accord avec les coutumes, sans exagération.
Quant aux autres, qui sont des notables, certains sont parfaitement nuls, inexistants, on ne les voit jamais. Quelques autres ont une influence certaine, ce sont en général des jeunes lettrés, oui relativement jeunes. Certains sont peut-être rééligibles parmi ces notables. Reste à savoir dans quelle mesure ils pourront être réutilisés dans le nouvel encadrement si la chefferie est supprimée.
Reste à savoir également si on devra les utiliser dans les cantons ou en dehors de leur canton. Les deux solutions peuvent être employées, il est difficile de pouvoir se prononcer immédiatement, car il y a des arguments pour l'un comme pour l'autre.
Il faut dire que, pour la grosse majorité des cantons du cercle, aussi bien dans la région Malinké que Toma, la chefferie existe parce qu'elle a été créée et qu'elle ne répond pas à quelque chose de traditionnel, au moins dans les populations Toma. En fait, ces chefs de canton me paraissent être des chefs de village qui ont réussi et qui ont groupé sous leur autorité plusieurs villages : ce sont des chefs de villages supérieurs.
Chez les Malinkés, c'est différent, mais je ne crois pas, en conclusion, que la suppression de la chefferie dans le cercle de Macenta ait une répercussion néfaste.
Reste cependant le cas des chefs qui ont une influence personnelle pouvant demeurer même après la suppression de l'institution. Je peux citer en exemple le chef du canton de Konokora-Toma, ancien adjudant, qui même n'étant plus chef, gardera néanmoins de nombreux partisans. Il faut éviter de jeter ces gens dans une opposition nuisible à tous et chercher le moyen de les reconvertir.

M. le Président Sékou Touré. — Je voudrais donner une précision. J'ai oublié de préciser également dans notre position que, si nous avions dit que l'institution nous semble dépassée, il y a des hommes valables quand même qui la représentent : d'abord les fonctionnaires seront utilisés, ensuite tous les hommes valables seront également utilisés dans le cadre de leur compétence.
Il y en a malgré tout un certain nombre, dont l'aptitude physique et intellectuelle ne pourrait pas permettre une autre forme d'utilisation ; il est possible qu'ils possèdent une personnalité morale, qu'ils soient liés à la tradition de toute une région, et l'on pourrait prévoir le maintien non pas de l'autorité de chef, ni de l'autorité administrative reconnue au chef, mais le maintien des avantages qui, jusqu'à leur mort, leur permettraient de vivre aisément.
L'analyse que nous vous demandons doit porter sur le fond du problème et ensuite, en ce qui concerne les cas particuliers dans les circonscriptions, attirer l'attention de la Conférence sur ces cas pour que, lorsque l'on verra le cas des hommes valables au sens administratif, moral, du mot, nous puissions en tenir compte.

Le Commandant de Cercle de Beyla, M. Prestat. — L'institution de la chefferie n'est pas défendable dans la mesure où les cantons ne correspondent pas exactement à une réalité coutumière ou autre. C'est pour cela qu'il n'y a pas de difficulté à ce qu'elle soit supprimée.
Notre camarade de Macenta vient de parler de reclassement de ces chefs, le Président Sékou Touré nous a donné là-dessus la réponse, je n'y reviendrai donc pas.
En ce qui concerne l'institution elle-même, elle n'est pas défendable à Beyla, mais la question cruciale n'est pas de savoir s'il faut conserver les chefs ou non : la question est de savoir par quoi on va les remplacer et comment on va administrer ces cantons.
Je ne pense pas que la création de postes administratifs, même s'ils sont fort nombreux, puisse suffir à permettre une administration efficace. Surtout. on peut être sùr que dans les années qui vieniient nous n'en aurons que quelqueuns, car il sera difficile de mettre en place, dans tous les cercles, le nombre de postes administratifs suffisant.
Je crains donc qu'il y ait une sorte de hiatus, un vide politique, et je pense que c'est le problème que nous devons examiner. La réalité africaine est évidemment, comme le disait le Président Sékou Touré, le village. Mais, la plupart du temps, il est possible de trouver une autre réalité coutumière qui est quand même un ensemble de villages, une collectivité rurale autour d'une famille, cela existe encore. Ces collectivités rurales ont été oubliées, ont eté submergées par la création de cantons purement administratifs. mais on peut les retrouver, elles vivent encore en dehors de nous.
Je me demande si c'est une collectivité que nous n'aurions pas interèt à ressusciter là où elle existe encore.
D'autre part, à côté de ces postes administratifs et pour ne pas tomber dans un caporalisme désespérant, je pense qu'il serait indispensable de créer tout de suite des Conseils Consultatifs, élus au suffrage universel pour qu'au moins les chefs de poste aient un contact direct avec la population : car si nous supprimons ce qui existait entre la population et l'Administration. Il faut quand même le remplacer par quelque chose.
Je pense donc qu'il serait indispensable de créer ce Conseil Consultatif après avoir retrouvé ces collectivités rurales dont je parlais tout à l'heure. Ces collectivités rurales qui pourraient s'administrer elles-mémes avec un Conseil de Collectivité élu au suffrage universel et, au-dessus d'elles, nous aurions le Poste Administratif, avec un Conseil Consultatif élu pour que le chef de Poste ne perde pas contact avec la masse. Car il est très facile de perdre contact avec la population.
On me dit bien que le chef de poste s'entourera de conseils, verra les uns et les autres, qu'en général il est du pays, je dis non, il faut une institution, un Conseil Consultatif qu'il ait obligation de consulter sur tel ou tel problème ; il n'est pas question, dès maintenant, de donner à ces Conseils Consultatifs une grande importance, car souvent les chefs de poste n'ont pas l'expérience du commandement nécessaire.
On Pourrait donner à ces Conseils, au début, des fonctions purement consultatives, les questions importantes étant réglées à l'échelon du Conseil de Circonscription. Il est néanmoins nécessaire, dès maintenant, de prévoir la création de ces Conseils.
En dehors de cela, je voudrais répondre à ce que disait M. le Président Sékou Touré en ce qui concerne les entités économiques : il ne sera pas toujours possible de faire coïncider les postes admiristratifs avec les réalités économiques. Je pense qu'il sera la plupart du temps indispensable de créer des entités économiques en dehors des postes administratifs, c'est-à-dire plusieurs entités économiques à l'intérieur d'un même poste administratif et, pour cela, il faudra des hommes en dehors des chefs de postes administratifs, le chef de poste fera l'impossible, mais il ne pourra tout faire, il pourra donner l'impulsion économique, mais il ne peut faire le travail lui-même, l'échelon de base du développement économique, ce doit être l'agent du paysannat.

M. le Président Sékou Touré. — Je ne réponds pas sur le fond aux deux questions posées, mais je vais donner des éclaircissements.
Votre souci est d'empêcher qu'un vide ne sépare la suppression de l'institution de la mise sur pied des Conseils de Circonscription. Ce souci a été également le nôtre, mais nous avons dit, s'il faut aboutir à la suppression de l'institution de la chefferie, il ne faut pas que la décision soit prise brutalement ; donc, faisons une analyse avec tous les responsables de l'Administration, d'où la nécessité de cette conférence.
Indépendamment des hommes, si l'analyse du rôle fonctionnel de l'institution aboutit à la reconnaisance de son état de dépassement, cela voudra dire que nous serons d'accord pour supprimer l'institution. Mais ce n'est pas aujourd'hui que la décision sera prise et nous disons donc, puisqu'il faut créer les postes administratifs : lorsque tout à l'heure le premier point sera étudié et que la réponse sera trouvée, soit la suppression de la chefferie, nous aborderons la création des postes administratifs.
Nous allons organiser un plan, compte tenu des réalités de chaque circonscription ; c'est une formule que je préconise, à savoir, la structure des postes administratifs pourrait être approximativement celle des entités économiques à organiser. Si cette proposition n'est pas considérée comme juste après les différents points de vue développés, nous instituerons une structure qui sera reconnue par nous comme valable et, partant de cela, de cette structure, nous connaîtrons le nombre de postes administratifs à mettre sur pied.
La suppression de la chefferie ne sera plus une économie qu'en théorie, puisque nous avons l'emploi des sommes épargnées. Cette economie représente, en Guinée, environ cent millions par an. Si 1'on estime que la création d'un poste administratif revient à trois millions, on voit qu'en 1958 nous pourrons, sans dépense nouvelle, prévoir l'installation de trente-cinq postes. Mais nous voulons quatre-vingts ou deux cents postes. Il faudra que nous dégagions immédiatement les moyens nécessaires.
Peut-être au 1er janvier tous les quatre-vingts postes ne seront pas sur place, mais en juillet ou novembre 1958, tous les postes administratifs seront installés.
Quand j'ai abordé le problème économique, j'ai dit que le chef de poste, en raison des critères que nous aurons arrêtés tout à l'heure pour sa désignation, aurait plus de possibilité que le chef de canton pour le caractère technique de certaines de ses inventiens dans la vie des collectivités de base. Mais, malgré cela, l'organisation des coopératives, des entités économiques, implique la désignation, la nomination des encadreurs, la nomination des directeurs de coopératives, une série d'institutions nouvelles dont il faut prévoir les modes de financement.
Le chef de poste peut intervenir, mais ce n'est pas sur lui que reposera l'organisation, ce n'est pas lui qui fera fonctionner ces nouvelles institutions, mais son intervention sera certainement plus profitable pour les collectivités de base que l'intervention des chefs de canton qui n'ont pas les connaissances nécessaires pour aider les paysans à s'organiser, ou à faire mieux fonctionner les organisations coopératives.
Je dis donc qu'il n'y aura pas de vide, nous allons prévoir une solution, nous dirons par exemple : nous prenons, la décision qu'à compter du 31 décembre la chefferie sera supprimée ; nous aurons fixé la date, pour qu'aux mois de novembre, décembre ou janvier, il y ait les consultations nécessaires pour la mise sur pied des Conseils de Circonscription, conformément à la loi. Il n'y aura pas de vide puisque, dès que la Chefferie aura légalement pris fin, à partir du 31 décembre, par exemple, vous vous retrouverez avec un Conseil de Circonscription élu démocratiquement et en même temps notre politique économique sera mise sur pied. Vous retrouverez des encadreurs, des éléments qui auront à jouer un rôle économique dans le sens de l'organisation des paysans. dans le sens de leur éducation, plus les chefs dé postes. C'étaient les deux questions auxquelles je voulais répondre, pour que votre souci soit apaisé.

Le Commandant de Cercle de Kankan, M. d'Ornano. — Il est difficile de prononcer un jugement sur les chefs de canton de Kankan.
Dès mon arrivée, j'ai eu à m'occuper des questions de chefferie à Kankan. Huit heures après avoir pris mon service, en effet, j'ai eu à la porte de la Résidence trois cents ou quatre cents personnes qu'accompagnaient les chefs de village, qui venaient se plaindre de leur chef de canton, qui est chef depuis vingt ans et qui, depuis six ans, ne fait plus l'affaire ; ils demandaient la déposition immédiate de ce chef de canton. Je leur ai dit de retourner aux champs, puisque justement c'était la saison.
Quelques jours après, j'a eu à nouveau la visite d'une autre, délégation, d'une vingtaine de chefs de village qui voulaient me demander de maintenir le chef de canton en place, de ne pas prendre en considération la protestation de la précédente délégation.
En dehors du problème des chefs de canton qui ne sont pas valables et des chefs de canton qui sont valables, il y a les chefs de canton, qui sont discutés.
Mais, en fait, le problème qui se pose est celui du maintien de la chefferie ou de sa suppression.
Si nous maintenons un certain nombre de chefs et supprimons certains autres, je ne parle pas de ceux qui sont discutés, mais de ceux qui ne sont pas valables, si nous les supprimons., nous aurons à ce moment-là une situation délicate. Je pense que pour éviter cela il faut prendre le problème de la chefferie en tant qu'institution et la supprimer ou la conserver.
Mais il faut voir que le chef n'existe pas qu'administrativement ; il y a aussi une existence coutumière et c'est le plus souvent de la coutume qu'il tire l'autorité nécessaire pour accomplir sa tâche administrative. C'est la coutume qui lui donne aussi ses attributs moraux, qui fait que c'est auprès de lui que la population vient, en premier lieu, chercher conseil. Administrativement, la suppression de la chefferie à Kankan est souhaitable. Il est bien certain que si l'impôt rentre si peu, c'est que les gens ne veulent pas le remettre entre les mains des chefs actuellement en place, du moins c'est ce qui est dit. La suppression de la chefferie n'aurait que des avantages pour l'Administration, pour le Gouvernement et les administrés, à condition que ce soit l'institution qui soit supprimée et que l'on ne fasse pas de quartier.
Seulement. je l'ai dit tout à l'heure, si nous supprimons la chefferie, il faut la remplacer par quelque chose immédiatement et même avant de la supprimer. Il faut mettre en place d'autres institutions pour que la population n'ait pas l'impression qu'elle est abandonnée.
Il faut aussi recaser ces chefs d'une manière ou d'une autre et leur donner des avantages, dans un esprit d'apaisement général ; au lieu de révoquer un certain nombre de chefs on pourrait prendre une mesure d'ensemble en leur donnant à tous une pension, je crois que ce serait une excellente chose et nous n'aurons pas l'air, dans ces conditions, de prendre une mesure qui aurait un aspect politique.

M. le Président Sékou Touré. — Je voudrais revenir sur une préoccupation que vous venez d'exprimer. Il faut qu'avant la suppression de l'institution, l'organisme de remplacement soit mis en place. Ce problème a été vu par nous, je vais vous dire comment nous l'avons analysé.
Si nous mettons les Conseils de Circonscription en place avant d'avoir supprimé la chefferie en tant qu'institution, deux situations risquent de se présenter :

  1. Les chefs qui savent quand même que l'institution doit être supprimée, que ce n'est qu'une question de délai, dès la mise en place des nouvelles institutions, cesseraient d'exister, mais useraient des droits administratifs qui leur sont dévolus pour fausser le caractère libre des élections ;
  2. Ou, de crainte que les partis qui sont représentés au sein de l'Assemblée, comme au sein du Conseil de Gouvernement et qui, éventuellement, auraient à se prononcer sur leur sort, n'usent de représailles et, en bons conformistes, ils soutiendraient les listes de ces partis. L'une comme l'autre de ces positions aura tout simplement pour effet de fausser le caractère représentatif des Conseils de Circonscription que nous aurons à mettre sur piéd.
Or, il faut justement que ces Conseils soient représentatifs pour que les programmes économiques et d'ordre social que nous avons à mettre en œuvre puissent, par leur canal, trouver toutes les chances de réussite.
C'est pourquoi nous disons que nous sommes d'accord pour supprimer la chefferie en tant qu'institution ; à partir du 1er décembre, nous annoncerons la décision en même temps que la date fixant les élections du Conseil de Circonscription dans la première quinzaine de janvier pour que, comme le disait l'Administrateur de Pita, le chef qui a une véritable signification, un rayonnement personnel, puisse être, candidat à ces élections, et être élu pour demeurer le porte-parole d'un canton dont il est l'émanation démocratique. Il ne faut pas qu'il soit candidat en tant que chef de canton, il faut que l'institution soit supprimée le 31 décembre pour que le 1er janvier le candidat soit sur un pied d'égalité avec tous les autres candidats ; ainsi les élus seraient les véritables représentants de la collectivité.
Voilà comment nous avons résolu ce problème.

M. le Commandant de Cercle de Kankan. — Je ne voulais pas dire qu'il fallait un remplacement immédiat, mais préparer ce remplacement, de sorte qu'il soit simultané avec la suppression.
Il ne faut pas attendre quatre ou cinq mois avant de mettre de nouvelles institutions en place.
Je pense également que même s'il convient, dans l'immédiat, de révoquer certains chefs de cantons à la suite des réclamations contre eux dont nous sommes assaillis, il vaut mieux encore attendre qu'une mesure générale soit prise supprimant la chefferie.
Autrement, nous allons aggraver les choses.

M. le Président Sékou Touré. — Sur ce plan, si notre politique était de remplacer des chefs considérés comme inefficaces par d'autres chefs, vous auriez vu en quinze jours l'agitation dans tous les cantons. Comme je le rappelais tout à l'heure en analysant le processus électoral, en disant que beaucoup de votes étaient négatifs, il y a des milliers de candidats au poste de chef, qui dans les partis politiques ne sont pas venus pour faire prévaloir telle idée, telle conception de l'organisation de la Société, mais dans l'idée de prendre la chefferie à tel concurrent.
C'est pourquoi nous avons cru devoir affirmer qu'en aucun cas il ne serait question de nommer un nouveau chef. Cela atténue davantage les possibilités d'agitation dans les cantons, et cela nous permet, d'une façon objective, de faire l'analyse du rôle de l'institution et de prendre les décisions qui s'imposent à la suite de cette analyse.

M. le Commandant de Cerxle de Kankan. — J'aurais voulu ajouter qu'il faudrait, dans le même ordre d'idée, que nous précisions, que nous fixions les attributions du chef de village. Voilà encore un auxiliaire de FAdministration qui n'a aucun moyen de faire respecter son autorité.

Le Commandant de Cercle de Kissidougou, M. Stroh. — Pour ce qui concerne le Cercle de Kissidougou, je rejoins le problème de Macenta. A Kissidougou, il n'existait pas de chefs coutumiers ; ceux qui y sont actuellement sont strictement artificiels, ils n'ont ni activité, ni influence, ni considération.
Je suis d'avis qu'on les supprime, mais si l'on pense à la création de postes administratifs à Kissidougou, le minimum prévisible serait une huitaine de postes. Le chef de poste administratif ne peut pas rester en l'air, il faut qu'il soit le trait-d'union entre la masse et l'Administration, qu'il représente celle-ci auprès de la population, et la population auprès de l'Administration.
Je crois donc que cette question de chef de poste doit être liée a la création de communes rurales dans le cadre des chefs de circonscriptions.

M. le Président Sékou Touré. — C'est à l'ordre du jour. Nous arriverons sur ce point tout à l'heure.

Le Commandant de Cercle de Kouroussa, M. Kassé Baba. — Je n'ai qu'un regret, c'est de parler après le Vice-Président du Conseil de Gouvernement. Bien que je n'aie pris le commandement du Cercle de Kouroussa que depuis trois mois, je pense le connaître. Je suis de souche Bambara, cousine des Malinkés, j'en parle la langue. Avant de prendre le commandement du cercle, j'étais chef de poste, et je dis qu'il ne faut pas prendre de demi-mesure. Dans le cercle de Kouroussa, où on attend d'un jour à l'autre la suppression de la chefferie, il n'y aura aucun mal, car pratiquement, depuis quatre mois, les chefs de canton sont absolument inutiles, ce ne sont que des budgétivores.
Je citerai le canton de Sankaran qui malgré le licenciement de son chef, marche toujours aussi bien.
Ce que le pays veut, c'est que le Commandant de Cercle et les chefs de postes n'aient pas peur de prendre un véhicule, et de passer dans tous les villages apporter des informations, car ce sont les informations qui manquent à la masse.
Sur trois chefs qui subsistent, il y en a un qui est agent technique de la Santé ; s'il est d'accord pour qu'on le nomme chef de poste, il ne sera plus chef de canton, mais chef de poste. Sur les deux autres, il y a un officier de réserve, il est très brave, il a l'esprit autoritaire que l'on connaît et cela ne plaît pas à la masse ; 1'autre est illettré, absolument sympathique, accepté par la masse, et pour lui il y a un problème à régler, l'Administration doit lui donner quelque chose.
C'est tout ce que je demande. Pour le moment, à mon avis, il est impensable que l'on maintienne les chefs même s'ils sont valables, je suis partisan du remplacement des chefferies par des chefs de postes.

M. le Gouverneur Ramadier. — Ce qui importe, c'est de savoir si après la suppression de la chefferie, il n'y aura pas de répercussion grave.

Le Commandant de Cercle de N'Zérékoré, M. Perre. — A NZérékoré, il existe vingt et un cantons, et, sur ces vingt et un, deux des chefs ont été en prison, dont l'un d'entre eux est en liberté provisoire. En réalité depuis bien longtemps, les chefs sont absolument inefficaces, ils ne servent à rien.
Je suis donc entièrement d'accord avec les propositions de M. le Président Sekou Touré pour la suppression des chefs.
Il se pose cependant à N'Zérékoré une petite question sur le plan remplacement des chefs et découpage administratif des cantons, parce qu'il y a là-bas plusieurs races différentes. Il faudra donc envisager, dans la création des postes administratifs, une solution immédiate qui doit suivre celle de la suppression de la chefferie, un découpage net en ce qui concerne les populations, parce que la majorité de celles-ci ne se comprend pas et, n'a pas la même religion.

Le Chef de la Subdivision de Yomou, M. Macé. — Les chefs actuellement sur place sont inefficaces. Sur les cinq cantons, il y a des chefs absolument nuls. Parmi eux, il n'y a qu'un seul chef lettré, très intelligent, qui doit être récupéré d'une façon quelconque, et tous les quatre autres sont à liquider.
En ce qui concerne le remplacement, je crois que la solution serait les Conseils de Canton, qu'on n'a pas encore mis en place, en plus des Collectivités Rurales ou économiques qui pourront se créer.
Pour ce qui est des chefs de villages, ceux qui sont sur place ne sont plus acceptés par les masses, et ça pose beaucoup de problèmes. Ils sont le plus souvent isolés dans leurs villages, méconnus, reniés, et personne ne s'occupe d'eux. Pour ma part, je demanderais leur suppression pure et simple.

Le Commandant de Cercle de Boffa, M. Ouin. — Dans le Cercle de depuis plus d'un an et demi, les chefs de canton et de village ne sont plus que les chefs de nom. Ils n'ont plus aucune influence sur la population. Cependant la chefferie de Boffa date de très longtemps. C'est une chefferie traditionnelle. Les Almamy existaient avant les cantons.

Le Commandant de Cercle de Boké, M. Calisti. — Pour le Cercle de Boké, la situation est semblable à celle qui existe dans le cercle de Boffa. La population n'a pas attendu notre décision pour rejeter l'institution des chefs. Sur sept cantons, les sept chefs ne représentent absolument plus rien, et ils n'existent que le jour où ils doivent passer à la caisse pour toucher leur solde.
La population a quand même fait une distinction entre l'institution et le chef lui-même, mais malgré cela, sur les sept chefs, il n'y en a qu'un seul qui est favorablement accueilli. Les autres, comme celui du canton Baga, par exemple, les villageois leur ont interdit purement et simplement de se présenter. Si on les supprimait dès demain, il n'y aurait même pas pour nous de question de hiatus, puisque cette situation dure depuis plus d'un an, et nous sommes arrivés quand même à nous débrouiller sans eux.
Il en a été de même pour les chefs de village. Courant 1956, j'ai fait un sondage en ce qui concerne l'impôt et, sur cent villages, vingt chefs on été obligés de reconnaître par écrit avoir détourné

Le Commandant de Cercle de Faranah, M. Mano. — Dans le Cercle de Faranah, le problème est entendu. Des six cantons l'un a eu son chef licencié, les autres chefs n'ont actuellement aucune efficacité. Ils ne servent pratiquement à rien. Ils n'ont non seulement aucune popularité, mais ils ne représentent aucune partie de la population. Dans la situation, leur suppression n'entraînerait aucun remous dans le cercle de Faranah, au contraire.
Je crois aussi pour ma part qu'il ne faudrait pas faire de demi-mesure, mais une mesure générale pour tous les chefs. Il serait nécessaire non seulement de les supprimer, mais de créer immédiatement des Conseils Communaux qui permettront aux Commandants de Cercle de voir des problèmes qui se posent. La question de découpage pour le cercle de Faranah ne semble pas se poser. Il pourra y avoir deux régions économiques qui pourront se former. mais le découpage actuel correspond aux problèmes ethniques et économiques qui peuvent se poser.

Le Commandant de Cercle de Forécariah, le Capitaine Nussard. — Le Cercle de Forécariah forme actuellement cinq cantons.
Les bases traditionnelles de la chefferie ne se justifient donc pas géographiquement et économiquement. Ce sonts des bases de querelles familiales entre la familles des Touré et celle des Soumah.
Sur les cinq cantons, l'un vient de se voir privé de son chef qui a ete licencié le ler juillet. Celui de Moréah vient d'être reclassé par la voie du suffrage universel. Il a été élu conseiller municipal à Forécariah. Les trois autres, on ne les voit jamais. Un se promène à Conakry, un autre à Farmoréah et le troisième je ne sais où. Nous n'avons vraiment pas besoin d'eux, pas plus la population que l'Administration.
Sur les soixante-quinze chefs de village de ce cercle, il y en a quinze qui seraient valables, vingt-huit médiocres et trente-deux inadaptés. La question est vitale et posera de gros problèmes.

Le Commandant de Cercle de Gaoual, M. Lamy. — Les cinq chefs de canton de Gaoual ont gardé une certaine influence dans leur canton. Ils sont connus et, en général, ont jusqu'à présent la confiance de la population, à l'exception d'un seul parmi eux qui est dépassé. En ce qui concerne les réalisations dans le domaine économique, le cercle pourrait être facilement divisé en trois postes qui correspondraient à des régions économiques.

Le Commandant de Cercle de Gueckédou, M. Barboteu. — Gueckédou compte dix-huit cantons et quatre cent quatre-vingt-trois villages. Il y a peu d'années, le cercle de Gueckédou comprenait quarante-trois cantons pour une population de 110.000 habitants. Je partage l'avis du collègue de Macenta quand il définit les chefs de canton comme des chefs de village qui ont réussi.
Donc, il n'y a absolument aucun inconvénient à supprimer les chefs de canton qui n'ont aucune valeur humaine ou économique, en dehors de deux ou trois d'entre eux.
Les chefs de canton ont une certaine influence qui ne relève pas de leurs attributions administratives. C'est souvent une influence occulte dans un pays animiste.
La population est homogène et comprend cent-trois mille Kissiens vivant dans le cercle de Gueckédou. Au point de vue économie, cela est très simple et très harmonieux : le café, le riz en sont les principales ressources. Je pense donc que la suppression de la Chefferie ne posera pas de gros problèmes.
Par contre, j'estime qu'il faudrait très vite reconsidérer la question de la chefferie villages. Beaucoup de chefs de village ne sont plus actuellement que l'émanation des chefs de canton.
Je m'en suis rendu compte dans bien des cas, croyant avoir affaire à un chef de village officiel, désigné par l'Administration, je me suis trouvé devant un personnage qui avait été nommé par le chef de canton. Je pense que la réorgganisation administrative doit partir de la base même du village. Il faudrait donc, avant de supprimer les chefferies de canton, être sûrs de la base même que constitue le village. Je pense qu'il faut d'abord consulter les quatre cent quatre-vingtquatre villages du cercle de Gueckédou pour être sûrs que la population. dès le départ. est guidée par des hommes qu'elle accepte comme étant ses eÈefs. Le problème du village étant résolu, à mon avis, il n'y a pas de hiatus, la chefferie ne correspond à rien.
Je pense que la création de trois ou quatre postes administratifs dans le cercle de Grueckédou serait très suffisante : cinq à la rigueur, trois au minimum. J'estime néanmoins que, dès le départ, pour le village, il faut préparer le Conseil de Poste Administratif. Je crois, comme certains de mes camarades, que le chef de poste administratif doit trouver parmi ses administrés des gens valables avec qui il pourra aborder, en toute liberté, les problèmes qui se poseront.
Pour terminer, je dirais que nous avons trois chefs à peu près récupérables : l'un est fonctionnaire, donc pas de problème ; quant aux deux autres, ils peuvent trouver leur place dans des Conseils, dans certaines attributions para-administratives et l'un d'entre eux dans des fonctions agricoles.
Le problème de la chefferie ne se pose pas, mais il y aura celui du découpage du cercle en fonction des impératifs agricoles.

M. le Gouverneur Ramadier. — Il y a des chefs qui ont de grandes plantations de café qui ont été bien souvent faites par du travail plus ou moins volontaire, quel serait, une fois la chefferie supprimée, le sort de ces chefs de canton ? Ce seraient de gros propriétaires. N'auraient-ils pas, quand même, une influence politique ?

M. le Commandant de Cercle de Gueckédou. — Ils peuvent avoir une influence économique, mais pas politique.

M. le Commandant de Cercle de Labé. — Le problème de la chefferie posera celui des constructions qui ont été faites par la main-d'œuvre collective, constructions qui doivent revenir à la collectivité, alors que d'autres biens doivent revenir à la chefferie. Je pense également que, sitôt la suppression de la chefferie, nous aurons toute une série de litiges fonciers, notamment à Gueckédou ou, forcément, la terre représente une grande valeur.
Je pense que c'est un problème à prévoir afin de prendre certaines dispositions qui seront difficiles, à mon avis.

Le Commandant de Cercle de Dabola, M. Lardi. — Je suis d'accord avec mes camarades, le problème de la suppression de la chefferie ne se pose pas en tant qu'institution. Le Cercle de Dabola est réduit à deux cantons : le canton de Dabola et le canton de Pitaba. Le canton de Dabola a les cinq sixièmes de la population ; l'Almamy Barry Aguibou, avec les gens de sa famille, administre plus de la moitié du canton de Dabola. Ce chef, malgré certains efforts pour s'adapter à l'évolution actuelle, n'est pas apte. Il est souhaitable dans l'intérêt même de la population, dans l'intérêt de l'Administration, de supprimer sa chefferie.
Je me demande si cela ne se fera pas sans heurts, car l'Almamy n'est rien moins que résigné ; il se posera, comme certains de nos camarades l'ont indiqué, le problème de la dévolution des terres que l'Almamy avait « suggéré » à ses administrés de lui céder et qui sont parmi les plus riches du cercle. Il faudra prendre des disposibons quant à la dévolution de ces terres. Pour lui, je suis certain que si l'on procédait à une consultation, la question de sa destitution ne se poserait pas. Pour le canton de Pitaba, le chef Diakité Moctar ne représente pas grand chose. Sa suppression se fera sans heurts ; il aura toujours la possibilité de se représenter au Conseil de Circonscription.
Quant aux chefs de villages, beaucoup d'entre eux sont contestés. Pourquoi ? Parce qu'ils ont été imposés par l'Almamy ; peut-être que les consultations n'ont pas été assez étendues ou faites à des périodes où les gens n'étaient pas dans les villages, ou encore elles ont été faites en dehors des villages. C'est le cas, par exemple. de la chefferie de Arfa Moussayah, où la consultation a été faite à Siffray. Je le répète. il y a beaucoup de chefs de village contestés. et je pense qu'il faut envisager le problème de la chefferie non seulement à l'échelle des cantons, mais également à l'échelle villageoise. Je me demande s'il ne faudrait pas prévoir, outre les Conseils de Circonscription, des Conseils de Collectivités villageoises, ou bien, comme le disait le Président Sékou Touré, à l'échelle des zones économiques, ce que je pense préférable.

M. le Gouverneur Ramadier. — Vous dites Conseils de village. Dans ces conditions, il faudra l'élection d'un Conseil et non pas d'un chef.

M. le Commandant de Cercle de Dabola. — L'élection d'un Conseil qui élira lui-même son président.
Le mot « chef » risque d'être mal interprété par la population.

Le Commandan de Cercle de Dinguiraye, M. Souillac. — La situation de la chefferie à Dinguiraye est très particulière, peut-être unique en A.O.F., ce qui la met à l'une des extrémités de l'éventail guinéen. Cela tient au fait que la région de Dinguiraye, en 1840, était déserte. El Hadj Oumar Tall a fait venir des gens de tous les Territoires, des différentes régions de la Guinée, du Sénégal et du Soudan. A l'arrivée des Français en 1896 il y avait un roi. Jusqu'en 1911 la chefferie était restée unique ; le cercle était divisé en cinq cantons qui sont restés. Quatre sont dirigés par des membres de la famille Oumar Tall, descendants directs d'El Hadj Oumar. Madany Sally Tall est chef de canton de Dinguiraye.
Le chef de canton de Baïlo s'appelle Habibou Tall : il est petit-fils direct de El Hadj Oumar Tall. El Hadj Tall, chef de canton de Loufa, est petit-fils du frère de El Hadj Oumar Tall ; M. Maki Thiam, chef de canton de Tamba, est son arrière-petit-fils ; le cinquième est chef de canton du Missirah et se nomme Oumarou Moukara. Ces cinq chefs de canton sont parfaitement admis. En ce qui concerne l'institution de la chefferie, la personnalité des chefs n'est pas mise en question, mais je pense que les deux meilleurs sont celui de Baïlo et de Tamba ; ce sont deux fonctionnaires qui pourraient être recasés ; le chef de canton de Loufa pourrait être utilise à quelque chose. Le chef de canton de Dinguiraye pourrait faire partie de l'Assemblée Cantonale comme président ou comme membre si l'on veut faire des distinctions, et le chef de canton de Missirah pourrait être supprimé. Je tiens à préciser qu'il faut ménager leur susceptibilité.

M. le Gouverneur Ramadier. — Donc, supprimer la chefferie de Dinguiraye et la remplacer par un conseil de famille Tall&ellipse;

M. le Président Sékou Touré. — Je suis d'accord avec vous : la suppression de la chefferie ne serait pas acceptée de gaîté de cœur par certains chefs et, particulièrement, ceux de votre cercle de Dinguiraye, mais est-ce que les masses paysannes de Dinguiraye ne seraient pas d'accord pour la suppression de l'institution ?

M. le Commandant de Cercle de Dinguirage. — Elles acceptent la chefferie.

M. le Président Sékou Touré. — Si on la supprimait, l'accepteraient-elles ? N'applaudiraient-elles pas à cela ?

M. le Commandant de Cercle de Dinguiraye. — Elles l'accepteraient, mais n'applaudiraient certainement pas. C'est un fait, certain, certains chefs ont gardé un certain esprit de famille et leur influence s'étend en dehors du canton. En dehors de la question de famille, de la question sociale, il y a la question religieuse qui est très importante.

M. le Président Sekou Touré. — Je me permettrai de donner un élément d'appréciation. Les périodes électorales sont des périodes d'agitation. Tous les élémenis ne sont pas rationnels en faveur de tel ou tel candidat. Car ils peuvent jouer.
Prenons par exemple les élections générales de janvier 1956. J'étais personnellement candidat. J'ai été dans cette zone encore inorganisée du point de vue du parti. J'ai posé devant les masses le problème de la chefferie et c'est, partant de l'exploitation des contradictions qui existaient entre la position des masses et celle des chefs que nous avons pu, en janvier, obtenir près de 75% des voix exprimées. A Dinguiraye, la majorité R.D.A. a été absolue.
Vous direz sans doute que cela est vrai pour janvier 1956. mais non pas pour les dernières élections cantonales. Je vous répondrai que le phénomène de l'opposition aux chefs subsistait toujours, mais que la personnalité des deux candidats a joué en faveur de l'un d'eux ; sur le plan racial local, le facteur religieux a été exploité à fond.
A Dinguiraye, la chefferie en tant qu'institution n'est pas admise par les masses. Il est vrai que la famille Oumar Tall joue plus un rôle spirituel qu'un rôle politique.
En tant qu'institution, la chefferie n'a plus de signification profonde dans les masses. Des gens disent : « supprimer la chefferie, c'est priver également tous ceux qui vivent autour du chef ». En effet, tous seraient obligés de chercher des moyens de subsistance. Actuellement, si on leur pose la question de la suppression de la chefferie, ils ne seront certainement pas d'accord pour cette suppression, non parce que l'institution n'aura pas été dépassée par l'évolution des masses, mais simplement parce qu'elle représente pour eux un moyen de vivre.

Le Commandant de Cercle de Mali, M. Le Flocli. — Le Cercle de Mali a 120.000 habitants et est divisé en six cantons qui sont d'une importance diverse. Nous avons les cantons de :

Canton Population
Mali 25.000
Pellal 11.500
Ouora-Sabe 10.500
Baraa 11.500
Sangalan 5.500
Yambering 55.000

Ce canton, qui est le plus important au point de vue économique, et a également une très grosse importance politique, est dépourvu de titulaire depuis la mort, en février dernier, de Tierno Mamadou Alpha, dont l'autorité était inexistante.
Je me suis rendu à Yambéring le jour de ses obsèques afin de mettre immédiatement un terme aux possibilités de candidature. J'ai déclaré à la famille et à toute la population que le problème de la vacance de la chefferie ne serait pas posé.
Les autres cantons ont à leur tête des chefs de valeur diverses. Trois sont absolument dépourvus d'autorité. Je considère que leur solde et indemnités sont des rentes dont ils bénéficient sans que le Territoire et le Cercle en tirent profit.
Je n'hésite pas à dire que la chefferie de Mali est une hérésie qui coûte quatre millions par an ; il n'est pas question de service réel en contre-partie des dépenses, sauf en ce qui concerne Bara et Ouara Sabé, à l'exception de Diallo dont difficultés viennent de son déséquilibre sur le plan politique.
Les chefs valables, comme tout le monde le dit, aussi bien mes camarades que le Vice-Président, pourront ou être utilisés ailleurs, ou bénéficier d'une retraite s'ils sont fonctionnaires. Quant aux autres, je préconise, comme mon camarade de Kankan, la solution pension pour ne pas faire de victime.

M. le Gouverneur Ramadier. — Et les chefs de village ?

M. le Commandant de Cercle de Mali. — Pour les chefs de village, il n'y a pas de graves problèmes ; l'impôt rentre bien. En accord avec les différents représentants de la population, j'ai dit que l'on verrait cette question après les cultures et quand on aura pris des décisions à l'échelon supérieur, au Conseil de Gouvernement. Les intérimaires qui sont sur place font bien leur travail. Il n'y aura donc de graves problèmes de chefferie de village avant trois mois.

Le Commandant de Cercle de Télimélé, M. Magassouba Fran. — Je pense qu'à Télimélé la suppression de 1'institution de la chefferie ne posera aucun problème. La majorité de la population étant d'anciens esclaves qui, actuellement, ont entre leurs mains toutes les richesses du cercle, je pense que la suppression de la chefferie de canton sera bien accueillie. La chefferie de village est un problème capital ; les chefs de village demeurent influents, ils sont des percepteurs.
Néanmoins, qu'est-ce qu'ils reçoivent en retour ? Rien que la remise sur les impôts. Il faut savoir qu'ils ont aussi des fonctions de représentation dans les villages, ils reçoivent les étrangers, les fonctionnaires, de passage et, actuellement, ce sont eux seuls qui font les frais.
Est-ce que la question ne peut être posée de leur attribuer une rémunération ? Je pense qu'il conviendrait d'augmenter leur remise, et cela leur permettrait de subvenir aux frais qu'entraîne cette représentation.

Le Commandant de Cercle de Tougué. — En ce qui concerne le cercle de Tougué, la suppressionde la chefferie ne rencontrera aucune difficulté ; le cercle est divisé en deux cantons : celui de Koin et celui de Kollé. En ce qui concerne celui de Koin, le poste est vacant depuis six ans. Depuis 1957, les élections en vue de le remplacer se sont déroulées du 25 janvier au 1er février et aucun des candidats n'ayant obtenu suffisamment de voix, M. le Gouverneur a décidé de remplacer la chefferie par un poste administratif. Actuellement le poste fonctionne et la population a accueilli son installation avec enthousiasme.
Le Canton de Koin est divisé en deux régions, l'une directement administrée par le chef de poste de Koin-Missidé, et l'autre, qui est directement administrée par le Commandant de Cercle.
Le canton de Kollé est très étendu, quatre fois plus étendu que celui de Koin, et quatre fois moins peuplé.
Le chef de canton est un ex-sergent, qui a été libéré au moment où le poste était vacant, et il s'est porté à la chefferie sans savoir comment. Il est noté comme chef médiocre, il n'est pas estimé de la population. Puisqu'il a vingt ans de service, il pourrait être retraité. Cest certainement l'avis de M. l'Administrateur titulaire du poste.
Je suis d'autre part pour le maintien de la chefferie du village. Le canton est divisé en villages, ces villages à leur tour divisés en hameaux, lesquels hameaux où habitent des Foulahs ont en somme à leur tête des chefs de hameaux appelés « Hooré kaydi » et les hameaux, peuplés par les anciens serviteurs, c'est-à-dire les « Roundés » en foulah, ont à leur tête un « Manga ».

M. le Gouverneur Ramadier. — Pensez-vous, en ce qui concerne les chefferies de village, que l'on devrait nommer des chefs ou, au contraire, des conseils ? Par exemple les chefs de hameaux formeraient ensemble, pour tout le village, un conseil qui désignerait un président. Il faut trouver un sytème qui puisse s'adapter aussi bien aux villages concentrés qu'aux villages éparpillés comme ceux du Foutah.

M. le Commandant de Cercle de Tougué. — Il existe, en dehors des chefs de canton, une chefferie coutumière qui, à mon avis, est largement suffisante. Je suis pour le remplacement des chefs de canton par des postes administratifs.

Le Commandant de Cercle de Youkounkoun, M. Larue. — Sur le plan local, il n'y a pas de problème particulier. Il y a quatre chefs de canton, l'un d'entre eux est récupérable, les trois autres pourraient faire des chefs de village.
Il y a une question préalable qui a été posée, celle des répercussions fédérales. L'évolution de la Guinée est originale, il me semble qu'il serait très grave de prendre une mesure comme la suppression de la chefferie sans prises de contact et sans efforts d'harmonisation.
D'autre part, en ce qui concerne l'institution elle-même, nous avons tous été d'accord pour reconnaitre qu'elle avait été abandonnée et que les chefs de canton ne jouaient plus aucun rôle ; la plupart de mes camarades en ont conclu que la suppression de la chefferie ne posait pas de problème.
Leur déduction est juste d'un côté, et fausse d'un autre.
Pour ma part, je suis convaincu que la suppression de la chefferie va provoquer un choc psychologique extrêmement sérieux et que tous les antagonismes raciaux latents qui existent vont se réveiller à cette occasion. Il est donc indispensable de mettre en place immédiatement une institution de remplacement, et on a évoqué les Conseils de Circonscriptions. Il est difficile de parler de ceux-ci parce qu'on les ignore, mais il me semble que ces conseils seront une institution collégiale qui ne peut pas jouer le rôle d'intermédiaire entre la masse et l'Administration.
Il me semble que l'on peut envisager deux solutions : le remplacement des cantons par des postes administratifs, ou bien la réforme collégiale de la chefferie.
Le remplacement de la chefferie par des postes administratifs pose des problèmes budgétaires, mais il est certain que si l'on envisage une indemnisation de certains chefs comme on le disait tout à l'heure, la création des postes en sera rendue d'autant plus difficile.
En ce qui concerne la réforme de la chefferie, je me demande si on ne peut pas envisager quand même dès maintenant, une chefferie totalement transformée, c'est-à-dire rendre élective la désignation du chef de canton soit au suffrage universel, soit au suffrage très étendu. Le chef serait donc l'émanation de la populatîon.
En ce qui concerne la chefferie de village, c'est un autre problème, dans certains endroits il existe des chefs coutumiers, dans d'autres ils sont inexistants. Ce sont eux qui collectent l'impôt.

M. le Gouverneur Ramadier. — Vous pensez donc qu'à Youkounkoun il y aurait une répercussion&ellipse;

M. le Commandant de Cercle de Youkounkoun. — Dans le Cercle de Youkounkoun, il existe cinq groupes ethniques et, de tout temps, il y a eu des hostilités qui ne sont pas de caractère politique mais des litiges de terrains entre familles. Je suis, pour ma part, convaincu que ceux-ci se manifesteront à nouveau en cas de suppression de la chefferie. Les chefs ne jouent plus aucun rôle, mais il faut avoir une solution de remplacement et je ne pense pas que les Conseils de Circonscription soient la solution.

M. le Président Sékou Touré. — Je me permettrai d'intervenir. Vous connaissez certes mieux que moi la situation à Youkounkoun. Mais je connais Youkounkoun sur un autre plan.
J'ai suivi son évolution et je confirme que la suppression de la chefferie aura actuellement des répercussions dans les autres territoires, c'est exact. Mais, pour ma part, je crois aussi que la suppression de la chefferie sera favorablement accueillie dans Youkounkoun même par les populations car, s'il y a des populations qui se plaignent quotidiennement de leurs chefs, ce sont bien celles de Youkounkoun.
Je dirai, sur un autre plan également, qu'à Youkounkoun le R.D.A. a eu à contrer fortement la chefferie et que même les élections de janvier 1956 comme les dernières, ont été menées d'une part par les camps organisés par la chefferie et d'autre part par les masses organisées par le R.D.A. ; les résultats de janvier 1956, comme ceux des élections cantonales de mars 1957, démontrent — bien que ces chefs aient battu campagne malgré les consignes données — que la victoire remportée l'a été contre la chefferie en tant. qu'institution.
Partant de cela, je me permettrai de dire, que la chefferie n'a plus un grand rôle à jouer dans la vie des populations de Youkounkoun. Cependant, Youkounkoun est un pays limitrophe du Sénégal ; nous pouvons nous poser la question de savoir si la suppression de la chefferie n'amènerait pas quelques Sénégalais à se soustraire à l'autorité des chefs du Sénégal pour venir s'installer dans la Zone de Youkounkoun. D'autres partis pourraient exploiter cette réforme contre le R.D.A. Au Sénégal, au Soudan, en Côte d'Ivoire, en disant : « voilà ce que votre Section Guinéenne a déjà réalisé contre la chefferie ». Ainsi on essaiera de créer une panique de la chefferie dans les autres territoires et de la mobiliser éventuellement contre nos sections.
Lorsque je parlais de répercussions, c'est à ce seul niveau, car au niveau des masses de Guinée il n'y a, à mon avis, que des répercussions favorables, mais peut-être serait-ce une tentation pour les paysans sénégalais, pour les paysans soudanais, pour les paysans de la Côte d'Ivoire, territoires limitrophes de la Guinée, de quitter leur canton pour la Guinée en pensant que la suppression de la chefferie correspond à une certaine liberté de vues, à un certain bien-être dans les cantons.

M. le Commandant de Cercle de Youkounkoun. — Je suis convaincu que la suppression de la chefferie sera accueillie très favorablement par la population. Je me permets de mettre l'accent sur le risque que constitue cette suppression si nous ne mettons pas, en place immédiatement un autre organisme.

M. le Président Sékou Touré. — Ce risque n'est pas administratif, mais politique pour les partis installés en Guinée ; c'est l'exploitation d'une décision prise par nous qui pourrait être dirigée contre les partis politiques homologués du parti de Guinée dans les autres territoires.

M. le Gouverneur Ramadier. — Vous posez un problème spécial à Youkounkoun ; cinq groupes ethniques, cela fait des difficultés administratives d'organisation, car nous ne pouvons pas avoir un poste administratif chevauchant deux groupes ethniques.

M. le Président Sékou Touré. — Il y a surtout trois groupes ethniques importants : les Foulahs, les Bassaris et les Coniaguis.

M. le Commandant de Cercle de Youkounkoun. — En ce qui concerne les postes administratifs, je pense qu'il n'y a pas d'opposition à rassembler ces différents groupes.

Le Commandant de Cercle de Kindia, M. Lafeuille. — La politique et les conditions électorales de ces dernières années ont provoqué une dégradation rapide du peu d'autorité qui restait à la chefferie dans le cercle de Kindia.
La chefferie et les cadres traditionnels se sont trouvés compromis dans la lutte politique ; le B.A.G. est apparu essentiellement comme le défenseur de la coutume et le R.D.A. comme le chantpion de l'émancipation, de la liberté et de l'évolution.
Je suis persuadé que les dernières années la chefferie nous a rendu des services en ce sens qu'elle a été un trait-d'union entre la population et l'Administration. Les chefs représentaient les population, ils représentaient l'Administration et, à ce double titre, ils ont joué un certain rôle.
Mais, à l'heure actuelle, je pense que, de toutes les façons, les chefferies coutumières traditionnelles ne peuvent pas se maintenir en tant que chefferies et conserver encore une certaine attache. C'est ainsi que dans plusieurs cantons, dans certains villages, quand on voit des oppositions au chef et que l'on prévoit le licenciement de ce chef, on constate que les premiers qui se présentent sont ceux qui étaient opposants. Ce sont eux qui, dès lors, subissent de la part des populations les reproches des fautes qu'ils imputaient à leur prédécesseur.
On sent que nos institutions démocratiques ne permettent plus de conserver les chefferies coutumières traditionnelles, que la notion de caste des familles doit disparaître complètement, que ce n'est plus suffisant pour maintenir la cohésion. A mon avis, il faut aboutir à la démocratisation complète de toute l'Administration à partir de l'unité de base qui est le village ; les chefs de canton sont dépassés, ils ne sont plus acceptés par la population.
Même situation pour le chef de village ; la population refuse de payer l'impôt, ce refus n'est pas toujours systématique, mais elle refuse de payer l'impôt à tel chef de village. Il me semble que, dans cette situation, il n'y a qu'une seule possibilité, il faut nommer un autre chef de village, le nommer sur d'autres bases, le nommer au suffrage universel. Il faut d'abord organiser le village, procéder à une nouvelle désignation de chefs de village avant de faire autre chose. En ce qui concerne la commission villageoise de trois ou cinq membres, ceci est accessoire, on peut la créer sans grande difficulté à condition que les gens appartenant à cette commission de village ne soient pas payés, que les fonctions soient gratuites, car cela entraînerait des dépenses considérables pour le Budget.
Je pense aussi que la chefferie de village n'est pas suffisamment intéressée ; il fautprévoir également un pourcentage de remises sur les impôts plus important, une ristourne qui soit dégressive pour que le chef de village soit intéressé à faire rentrer l'impôt le plus tôt possible.
Pour le chef de canton le problème est un peu différent. A vouloir remanier l'ensemble de l'organisation territoriale du territoire, on va peut-être bouleverser l'ensemble des notes administratives actuelles, si l'on doit créer des postes administratifs, des conseils de circonscription, des conseils cantonaux, des conseils économiques. Je crois que beaucoup de personnes ne s'y retrouveront pas, en particulier nos administrés, et je pense que, pendant un certain temps, il serait souhaitable de conserver les cantons tels qu'ils existent, de remplacer les chefs par des conseils cantonaux qui auraient un président, qui aurait représenté la population parce que désigné au suffrage universel.
Je pense encore qu'il sera impossible, dans un proche avenir, de disposer de postes administratifs suffisants pour servir de traitd'union entre l'administration et les populations qui étaient représentées par les chefs de canton.
Le cercle de Kindia possède quatorze cantons ; on peut faire certains regroupements : créer quatre ou cinq postes administratifs, mais la liaison entre les chefs de postes administratifs et l'ensemble de tous les villages serait, indiscutablement, insuffisante. Il serait préférable de maintenir l'organisation territoriale actuelle, qui comporté le canton, d'autant plus, je crois, que les populations sont encore attachées à la notion des cantons telle qu'elle existe, à la notion du canton lui-même. Je pense donc que l'on peut prévoir la suppression du chef de canton actuel et la désignation d'un conseil cantonal pour le remplacer.

Le Commandant de Cercle de Mamou, M. Boisselet. — En ce qui concerne Mamou, il existe une certaine hostilité entre l'Almamy Aguibou Barry et les représentants de l'Almamy Ibrahima Sory Dara.
Ces chefs ont commis l'erreur de descendre dans l'arène politique, ils ont lié leur sort à des partis qui ont été vaincus, ils se sont effondrés avec ces partis. Retenus par les adjonctions de l'Administration leur demandant leur neutralité, soumis à des attaques parfois justifiées de leurs adversaires, ils n'ont pas su se défendre, ils ont cru que l'Administration les lâchait. En fait, le Cercle de Mamou est le promoteur des idées nouvelles, les fonctionnaires de brousse, en contact étroit avec les populations, jouissant du prestige de leur instruction, se sont faits les champions des faibles ; les chefs se sont trouvés isolés et leurs parents séparés de la population.
Actuellement, les chefs sont si désemparés qu'ils accepteraient, je crois leur suppression sans tenter de soulever un mouvement de protestation. Ce n'est pas leur réaction qui nous effraie, c'est l'effondrement du régime social que symbolisent les chefs, car il y a risque d'anarchie ; les privilégiés, les vieux, certains anciens militaires auront peur pour leurs privilèges. Il est à craindre la rébellion des jeunes, qui n'ont pas la patience d'attendre une évolution totale, et réclameront le partage des terres et des femmes, donc nécessité d'un régime de transaction qui nous amènera à la suppression des chefs de canton.
Quant à la chefferie de village, il faut la maintenir, car dans le cercle de Mamou la disparition des chefs de village signifierait l'anarchie pure et simple dans la brousse.

Le Commandant de Cercle de Siguiri, M. Lavenan. — La suppression des chefs dans le cercle de Siguiri est bien avancée. Sur dix chefs de canton il en reste quatre. Sur ces quatre chefs il est évident que deux peuvent disparaitre facilement, les deux autres pourraient, éventuellement, être recasés.
Toutefois je suis d'avis, comme mon camarade de Labé, qu'il vaut mieux prendre une solution radicale en ce qui concerne la chefferie en Guinée, parce qu'elle ne représente plus grand chose.
Je me trouve devant les difficultés qui ont été évoquées par mes camarades.
Deux solutions existentdans le cercle de Siguiri : d'un côté j'ai un poste administratif qui coiffe trois cantons importants qui, au total, font quarante mille habitants ; ce secteur fonctionne très bien, j'ai un bon chef de poste qui est en contact permanent avec ses populations.
De l'autre côté, j'ai trois cantons très importants qui comptent quarante-cinq mille habitants au total ; j'ai des difficultés en ce qui concerne le contact avec la population. Il est évident qu'il est nécessaire de trouver un organisme intermédiaire entre l'Administration et les populations.
J'ai pris les devants en ce qui concerne les cantons, dont les chefs viennent d'être destitués ! j'ai créé des conseils de cantons, sans attendre l'avis du Conseil de Gouvernement. Il est évident que le conseil de canton est une chose, viable, cela permet le contact avec les chefs de village, avec les notables, mais ce conseil de canton devrait être présidé par un notable élu par le conseil de canton et, éventuellement accepté par le futur conseil de circonscription, de facon à faire la jonction entre le Commandant de Cercle et la population. Je crois qu'il faudrait doter les conseils de canton de secrétaires suffisamment lettrés, ce qui permettrait le recensement, l'état civil et de tenir les contacts permanents avec la population.

Le Commandant de Cercle de Dubréka, M. Arondel. — Il est incontestable que la chefferie, particulièrement celle de canton, est périmée ; elle est, depuis des années, soumise à une pression qui a été accentuée par les campagnes politiques qui existaient bien avant ; le R.D.A. n'a fait que profiter des moyens qui existaient.
On entend, lorsque l'on prend contact avec les villages, fréquemment parler de l'effort de guerre, des exactions des chefs, etc... Au surplus, je vous demande, Monsieur le Président, est-il pensable que des hommes nés dans des fonctions de chefs à vie, chargés d'exécuter des instructions de l'Administration, ou, tout au moins, d'assurer une partie de leur exécution, aient pu garder leur popularité ? Je vous avoue que je pense que non. En ce qui concerne Dubréka, comme l'a dit un camarade, la réalité n'a pas attendu nos propositions, il n'existe plus de chefferie, sauf au moment de passer à la caisse. J'ai eu tout récemment la surprise, au cours d'un déguerpissement, de voir un chef de canton à qui mon adjoint avait demandé sa signature sur le procès-verbal. répondre : « oui, mais combien me donne-t-on ? »
C'était le seul service qu'il ait cru rendre depuis plusieurs années.
Quant à la personnalité des chefs, ils sont, en Basse Côte, dépouillés de toute autorité, de toute influence. Ils sont dépassés par l'évolution politique et, la plupart du temps, l'évolution politique est dépassée par les problèmes qui se posent à nous, que nous ne pouvons pas remettre entre leurs mains, puisqu'ils ne comprendraient pas.
Certains camarades ont proposé leur remplacement par des Conseils de Canton, j'y suis opposé ; j'en ai été partisan à un moment donné, nous l'avons même essayé dans le Labaya, mais dans l'intérieur du cercle, à l'heure actuelle, les hommes ne sont pas mûrs pour recevoir ces fonctions. La seule proposition efficiente qui m'ait été faite par les conseillers du Labaya, lorsque nous les avons réunis pour la deuxième fois en leur demandant de nous apporter des projets, des idées, cela a été une longue suite de demandes de prêts (vingt-deux) variant de huit cents à deux cent mille francs, et la proposition de création d'une coopérative de riz, qui aurait été chargée d'acheter une partie de la production pour la remettre à la disposition des habitants, plutôt des notables qui composaient ce conseil, au moment de la soudure, le prix de la cession de soudure étant le même ; ceci était une méconnaissance des règles élémentaires de gestion des coopératives, que je ne pense pas que nous ayons intérêt à généraliser cela.
Les Conseils de Canton maintiendraient l'idée du Canton que, je crois, nous ne désirons pas voir maintenir.
D'un autre côté, il ne faut pas empoisonner les gens avec des élections trop fréquentes ; à la dernière distribution des cartes électorales, je suis allé dans un village pour me rendre compte de l'atmosphère qui y régnait. Un électeur, R.D.A. d'ailleurs, m'a dit :
— « On en a assez de voter ! » ;
Il a fallu que vos délégués arrivent pour leur dire :
— « Allez voter, nous arrivons au pouvoir ! » pour qu'ils viennent chercher leur carte. C'est pour toutes ces raisons que je suis opposé aux Conseils Cantonaux.
Quelle réaction apportera la suppression de la chefferie ? A mon avis, il y aura une explosion de joie, beaucoup de critiques, et encore, plus évidemment, de la part de ceux qui vivent autour de la chefferie et de la part peut-être des territoires proches. Tout ceci est un risque politique qui ne me regarde pas. J'ajoute que cette explosion de joie qui va se produire va également poser la question de la chefferie de village. Celle-ci, je ne pense pas qu'il faille la supprimer, mais plutôt la garder en la transformant. Je crois qu'il serait bon de prévoir un Conseil élu avec un mandat de quatre ou cinq ans, de façon que l'on puisse renouveler les chefs s'ils ne donnent pas satisfaction. Par ailleurs, il ne faut pas attendre que le Conseil de Village nous donne de grands politiques, c'est une école au niveau de la cellule de base qui intéresse tous les habitants qui aiment leur village. Je n'ai pas l'impression que le fonctionnement des cantons intéresse tout le monde, c'est le village qui les intéresse pour le moment.
En ce qui concerne les postes administratifs, j'en suis très partisan ayant, le premier en Guinée, expérimenté cette forme d'administration à Dubréka avec un plein succès.

Le Commandant de Cercle de Dalaba, M. Caillot. — Je partage entièrement l'avis de mon camarade en ce qui concerne les Conseils Cantonaux. Je suis également d'avis qu'on maintienne la chefferie de village tout en la réformant. Beaucoup de chefs de village sont ou amis, ou membres de famille des chefs de canton. Pour ma part, je crois qu'il faudrait revoir cette question et essayer de maintenir quand même la chefferie. Pour les postes administratifs, à Dalaba, deux ou trois suffiraient largement et remplaceraient les chefs. dont l'existence n'est ni utile ni nécessaire.

M. le Président Sékou Touré. — Je voudrais dire encore quelques mots sur ce problème. A part quelques conséquences locales signalées et pour lesquelles des dispositions doivent être prises, il semble que, sur le fond de la question, il y ait une certaine unanimité.
Quant aux conséquences « ultra territoriales », il faut bien voir que dans les autres territoires la chefferie a une constitution, souvent différente de celle de la Guinée. Au sens administratif comme au sens coutumier du mot, dans beaucoup de territoires la chefferie est valable mais au sens politique et au sens social, elle ne l'est pas. Ainsi en Côte divoire, où je connais, sinon tous les chefs, du moins la plupart, je constate qu'ils jouent un rôle économique qui a permis à certains, grâce aux ressources qu'ils retirent de leur propre activité professionnelle (banane, café, cacao, riz ou transport), de continuer à rayonner moralement sans avoir à exploiter les paysans. En Haute-Volta, la chefferie a encore un rôle traditionnel. Nous le reconnaissons. Mais nous sentons néanmoins. dans les résolutions sorties du récent Congrès des Chefs de la Haute Volta, la volonté nette de l'adaptation de la chefferie à l'évolution actuelle.
Ce sont les chefs eux-mêmes qui, devançant l'accélération de l'évolution dans la classe paysanne, proposent de s'y adapter. Donc ils ont certainement le temps de redresser la situation pour mieux orienter la vie des paysans.
Au Niger, la chefferie ne peut être supprimée pour des raisons d'étendue. Dans beaucoup de points du Niger, d'ailleurs, son état de pourrissement n'est pas comparable à celui de la Guinée.
Pour le Soudan, les cantons sont très étendus et on peut également reconnaître à beaucoup de chefs un caractère traditionnel, une autorité morale qu'ils exercent sur le plan de leurs rapports avec les administrés. Il y a d'ailleurs une différence très sensible avec ceux de la Guinée ; au Soudan, les chefs ne roulent pas dans des voitures américaines et ne passent pas tout leur temps à bâtir des maisons en dur, sans se soucier des paysans.
Au Sénégal, la chefferie a un caractère un peu plus démocratique parce que la plupart des chefs sont des fonctionnaires qui ont été désignés. Les véritables chefs sont plutôt les chef s religieux qui exploitent la masse, alors que les chefs de canton ne jouent pas de rôle important.
En Guinée, notre politique est différente de celle menée jusqu'ici dans les différents territoires. D'abord sur le plan politique, la chefferie a été mobilisée comme arme contre le R.D.A.
Ensuite sur le plan budgétaire, on a satisfait cette couche sociale en augmentant considérablement ses émoluments ; aussi bien, c'est en Guinée que les chefs perçoivent le plus.
Comment pouvons-nous justifier ce chef, qui n'a plus de rôle à jouer auprès de ses populations et qui touche mensuellement 75.000, 80.000., ou 100.000 francs, alors que bien des fonctionnaires européens et africains n'ont pas une telle situation ?
Je reconnais que nous subirons les conséquences, — nous les représentants des partis politiques —, de la réforme que nous préconisons.
Quelles sont ces conséquences que vous aviez si bien définies ?
Tous les partisans de la chefferie qui se trouvaient dans notre parti seront déçus et je crois qu'ils seront plus nombreux qu'il ne semble.
Les chefs, leurs familles, tous ceux qui en tiraient profit, seront des éléments mécontents ; mais, en matière politique, pour éviter les erreurs, il faut toujours que le choix se fasse en faveur de la masse.
C'est pourquoi nous prenons toutes nos responsabilités, et je suis sûr que l'opération sera rentable parce qu'elle est conforme à l'aspiration profonde des masses paysannes. Pour nous, il s'agit de rechercher l'efficacité administrative. Nous venons de voir que la collectivité de base est le village ; mais, à la tête de nombreux villages il y a des chefs qui ne sont que l'émanation des chefs de canton.
Nous aurions voulu proposer tout de suite l'élection au suffrage universel des chefs dt village pour que, de la base au sommet, règne la même harmonie. Mais en supprimant simultanément les chefs de village et les chefs de canton, nous avons pensé que nous risquions de détruire tout l'édifice de la chefferie, sans aucune possibilité de reconstruction de la cellule essentielle qu'est le village. Aussi désirons-nous étaler le mouvement dans le temps. D'abord suppression de la chefferie de canton, dont l'état de pourrissement est incontestable, et élection simultanée des Conseils de Circonscription. L'enthousiasme de la population sera certain. Nous pourrons alors, dans une seconde étape, procéder à la démocratisation nécessaire des chefs par élection au suffrage universel tous les cinq ans. Les chefs valables seront réélus et les autres disparaîtront.
En 1957, nous aurons à fixer la date des élections et l'Assemblée se prononcera sur la réglementation de la chefferie de village. Je me résume donc :

  1. Suppression de la chefferie de canton, avec annonce de la date des élections des membres de Conseils de Circonscription date des élections des membres de Conseils de Circonscription
  2. Etude entre nous d'une organisation de village en tenant compte de l'évolution future, du rôle économique que nous aurons à faire jouer aux chefs de villages. Cela fera également l'objet d'une étude au Conseil de Gouvernement et d'une délibération à l'Assemblée Territoriale. En attendant cette réforme générale, vous êtes libres de procéder à l'élection des chefs dans les villages là où c'est nécessaire.

M. le Gouverneur Ramadier. — Il est donc entendu que les désignations se feront au suffrage universel dans tous les villages où c'est nécessaire, en attendant les élections des Conseils de Circonscriptions. Les cas de scission de villages et autres seront vus ensuite.

Le Commandant de Cercle de Gueckédou. — Je demande qu'on donne pouvoir aux Commandants de Cercle pour procéder à la désignation des chefs. A Gueckédou, j'ai fait une consultation dans un village de soixante-dix habitants, en présence des représentants du parti, et chaque candidat ayant accepté le verdict populaire, celui qui a été élu m'a dit « que le procédé démocratique n'était vraiment pas bon. »

M. le Gauverneur Ramadier. — Il faudrait nous signaler ce village et la Commission Permanente de l'Assemblée donnera à ce moment délégation.
Messieurs, si vous avez des rapports en ce qui concerne ces questions, vous voudrez bien les donner à M. le Ministre de l'Intérieur.


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