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Guinée. Prélude à l'indépendance.
Conférence des Commandants de Cercle. Conakry. 25-27 juillet 1957

Paris. Présence Africaine. 1958. 175 p.


Avant-Propos

Ce n'est un mystère pour personne, bien des leaders de l'Afrique auraient voulu, lors du réferendum du 28 Septembre dernier, relever, comme Sékou Touré, le défi lancé à leur intention : « Voulez-vous votre indépendance ? Prenez-la en votant « non ». L'option était claire : « rester dans la dépendance française sous une forme nouvelle, appelée « Communauté », en acceptant la Constitution qui nous a été présentée ou bien accéder à l'indépendance nationale avec ses conséquences... »
Les historiens futurs épilogueront sur les raisons déterminantes de telles ou telles attitudes. Des hommes parfaitement lucides, avertis des aspirations réelles de leurs peuples, ont laissé passer sciemment une chance unique dans les annales de la colonisation et ont choisi finalement de faire campagne en faveur d'une thèse visiblement contraire à l'objet de leurs propos le plus souvent répétés, à leurs désirs maintes fois affirmés de voir se réaliser sans délai, l'indépendance de l'Afrique ! Pourquoi pareil illogisme dans l'action? La distorsion brutale entre la proclamation et le comportement ? Faudrait-il crier à la désertion comme à l'hypocrisie et à la veulerie politique ?
D'aucuns aiment avancer, en fait d'explication, la force « d'un affreux complexe de dépendance qui ferait croire aux colonisés dits « évolués » que, sans la France, le confort auquel ils ont habitués leur manquerait inévitablement. »
Sékou Touré stigmatise cette duplicité avec une sévérité qui éclaire singulièrement les fondements de son propre choix : « en dernière analyse, déclare-t-il, elle révèle un égoïsme cruel, car 1e paysan noir accédant à l'indépendance n'avait, quant à lui, rien perdre, sinon une partie de sa misère et de son humiliation ».
L'explication a certes de la valeur. Nombre de thuriféraires du « oui », depuis les rives de la Betsiboka à celles du Congo, du Niger et du Sénégal, gagneraient, à en méditer la portée. Leur zèle ne s'inspire-t-il pas de la volonté de défendre beaucoup moins la cause de l'intérêt général de leurs peuples que l'affermissement de leur aisance personnelle, davantage de positions souvent acquises avec quel concours, dues à quelle complicité et maintenues au prix de quelle abdication !
Mais quel qu'en soit le poids, l'argument ne nous satisfait guère. Il n'arrive pas à recouvrir la décision de certains dont nous connaissons, par ailleurs, et l'honnêteté et la conviction politique. Tel et tel ont fait acte d'allégeance à la « Communauté » et ils envient et ils bénissent l'allant et le courage de Sékou Touré : ils proclament, le jour même du Référendum, à qui veulent les ouïr, leur volonté d'oeuvrer, de lutter pour l'obtention de cette indépendance dont un simple bulletin de vote, glissé en souriant dans une urne, leur aurait assuré et la jouissance et l'exercice. On serait tenté de ne pas les prendre au sérieux, à tout le moins, de se demander s'ils ne sont pas devenus dupes de l'élasticité de leur propre dialectique.
A la vérité, le problème apparaît plus complexe que ne le révèle un schéma par trop transparent. C'est à toute la structure, à la toute-puissance de l'armature administrative et politique instituée par le système colonial qu'il importe de se référer, si l'on veut situer, en profondeur, l'origine des douloureuses hésitations avant le vote comme l'acceptation sans enthousiasme des responsabilités encourues.
A moins de se renier, le régime colonial ne permet pas le jeu normal de la démocratie : celle-ci pourrait-elle jamais se déployer ailleurs que sur un terrain où se trouvent préalablement, réunies les conditions de liberté, de loyauté, de sincérité qui en constituent et l'essence et la grandeur !
Outre-Mer, ces conditions se réalisent seulement lorsque les pouvoirs publics décident de se cantonner dans une attitude de neutralité extrêmement rare ou que des leaders d'une exceptionnelle envergure parviennent, tant par le dynamisme de leur ascendant que par la sûreté de leur science tactique, mûrie, éclairée par un long affrontement avec les rigueurs du régime, à en paralyser en quelque sorte l'action oppressive et à en déjouer les manœuvres les plus enveloppantes. N'est-il pas remarquable de constater que dans les cercles et les districts, où précisément le système présentait des lézardes, les « non » jaillissaient à profusion.
C'est dire que la victoire des « oui » traduit moins l'expression de volontés douées de liberté du refus qu'elle ne souligne, en définitive, l'efficacité et l'emprise encore redoutable d'un appareil de domination, parfaitement mis au point et mille fois éprouvé dans l'art de « fabriquer les bonnes élections, des élections sûres ». Il était vain ou simplement naïf de compter sur la neutralité des autorités coloniales dans les compétitions décisives du 28 Septembre. L'aventure Djibo Bakary au Niger en fournit une illustration pathétique.
Conscients de la situation, beaucoup de dirigeants noirs, plus habiles politiciens que desservants fidèles d'un idéal, ont préféré taire leurs convictions, courir au-devant d'une victoire commode plutôt que de risquer, dans l'immédiat, de compromettre leur prestige. La lutte s'avérait par trop inégale et perdue d'avance, dès l'instant que « l'appareil » ne cachait plus sa résolution de mobiliser la totalité de ses forces et de donner ses batteries de tout calibre.
L'un des bastions du régime, son artillerie lourde, celle qu'il n'engage que dans les circonstances graves, s'appelle la féodalité africaine. C'en est aussi l'un des paradoxes : « fidèle à sa mission traditionnelle, la France, n'est-il pas vrai, entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires » ; elle fait profession d'enseigner partout le culte de la démocratie et elle ne cesse, en dépit des plus éloquents préambules constitutionnels, de favoriser, depuis son installation séculaire en terre d'Afrique, de favoriser de toutes les façons, occultes ou ostensibles, une institution anachronique, la plus anti-démocratique qui se puisse imaginer : le maintien, la multiplication et la protection des Glaoui au petit pied.

Au rendez-vous fatidique du 28 Septembre, on leur fit jouer à plein leur rôle : « La féodalité africaine a bougé, écrit à « France Observateur 1 » un instituteur de Bobo-Dioulasso (Haute Volta). Elle a soutenu le « oui » qui l'a emporté contre le « non » libérateur ... Le colonialisme continue à vivre grâce à la caution des féodaux ... Les vrais adversaires de l'Afrique ce sont les chefs : chefs de canton, chefs religieux, chefs coutumiers, chefs de tribu, etc. » Et il termine : « Rendons hommage à Mr. Sékou Touré qui a vu clair en balayant cette chefferie. La liquidation de cette féodalité lui a permis le 28 Septembre de prendre l'indépendance de son pays ».
Rien n'est plus vrai. Sékou Touré eût partagé le sort de Djibo Bakary, s'il n'avait pas su démanteler, pulvériser à temps le cadre vermoulu des notables impopulaires et rétrogrades. Sa passion de l'Afrique, alliée à l'ambition qui le brûle pour la promotion sans compromis de l'homme noir, lui a ouvert les dimensions de l'audace. Son vrai mérite, ce fut d'avoir l'intuition des tâches premières à accomplir sans délai.
La loi-cadre Defferre n'était-elle pas entre les mains de tous les leaders africains ? Aucun d'eux n'a su l'utiliser ni la transformer en un instrument efficace de gouvernement comme y est parvenu Sékou Touré, grâce à une hardiesse de conception et à un sens inné des affaires publiques qui lui ont permis de diagnostiquer avec sûreté l'une des tares mortelles de lAfrique el d'avoir le courage de s'y attaquer de front.
La suppression des chefferies n'était pas une mince entreprise c'est ici qu'il se révéla d'emblée homme dEtat, meneur incontestable et se distingua nettement de ses pairs souvent plus riches de culture et d'instruction que lui. Il n'a rien fait d'autre pourtant que d'exploiter avec souplesse et maîtrise les pouvoirs parcimonieusement dévolus par la Loi-Defferre : sans elle, sans la signification éminemment démocratique dont il a su, en prestidigitateur politique, la parer aux yeux de son peuple, il n'aurait jamais pu, il faut le reconnaître, mener à bonne fin, face au lever de résistances que l'on devine, cette opération véritablement révolutionnaire. L'on n'a pas craint d'écrire en fait que c'est à ce moment là que Mr. Sékou Touré, a réalisé en fait l'indépendance de son pays ».
« Prélude à l'indépendance de la Guinée » retrace les péripéties de cette décision historique, son élaboration et sa conclusion. Il s'agit de plusieurs séances de travail où Commandants de Cercles et Ministres Africains, réunis en conférence autour du Gouverneur du territoire et du Président Sékou Touré, confrontent leurs idées en toute liberté et en toute franchise sur l'opportunité, l'avantage ou les inconvénients de la mesure.
Une impression se dégage avant tout de ces débats : la personnalité de Sékou Touré vous saisit par la connaissance prodigieuse qu'il possède des moindres coins, des plus humbles villages de sa terre comme par l'intuition étonnante qu'il manifeste des aspirations de son peuple. A travers la Guinée, l'on sent, en toile de fond, palpiter un immense amour de l'Afrique, d'une Afrique démocratisée, affranchie de toutes les mystifications de la féodalité et de ses multiples succédanés.
L'on reste également frappé de la maturité des jeunes ministres africains, du sérieux et de l'aisance avec lesquels ils abordent l'examen de problèmes souvent complexes et délicats. L'on comprend que sous l'impulsion de leur Chef, ils aient pu, dès longtemps avant le fameux référendum, organiser avec méthode l'encadrement politique de leur territoire, éveiller la conscience de leurs compatrioles : ils le doivent en partie au dynamisme et à la discipline d'un parti jeune et plein de foi, moteur de toute évolution véritable en pays sous-développés. Il y a là pour tout Africain soucieux de l'indépendance et préoccupé de l'avenir du continent noir un magnifique exemple à méditer avec fruit : Sékou Touré, la Guinée ont pu voter « non », parce qu'ils avaient su s'exorciser eux-mêmes des subtils sortilèges du colonialisme. En Février 1958 — personne n'avait alors prévu le retour au pouvoir du Général de Gaulle ni l'institution d'un référendum — j'ai terminé mon intervention, au Colloque sur : « Quelques aspects du sous-développement », organisé à Paris par le Secrétariat Social d'Outre-Mer, en ces termes :

« Rien ne vaut pour un peuple, même au prix de la plus stricte pauvreté, la faculté, la fierté de dire non à un autre. Surtout à un autre plus puissant que soi, du seul fait qu'on est garanti par la force de son droit.
« Un non aussi clair que des sonneries pascales ; car il y vibre des échos de délivrance, des élans de résurrection, le signe d'une tête relevée et non d'une échine courbée, la fin des béni-oui-oui et des longs silences humiliés, si tant est que la carence de la liberté exprime la forme suprême du sous-équipement humain. « C'est dans cette minute toute palpitante de son âme qu'un peuple tient effectivement tout le pathétique de son destin, qu'il révèle et pose la signification profonde de son développement, celle d'affirmer en toute plénitude, en toute souveraineté son authenticité et sa personnalité. »

Huit mois plus tard, la Guinée a, par un de ces miracles bouleversants de l'Histoire, conféré une vertu magique et une amplitude singulière à mes humbles propos. Ma préface d'aujourd'hui veut être un témoignage de gratitude et formuler un voeu de plein succès sur la voie royale et rocailleuse de l'indépendance. Que la Guinée réussisse et l'Afrique n'aura plus honte de ses fils pour avoir authentifié les signes de leur résurrection et le gage de sa propre renaissance.

Paris, le 7 Décembre 1958,
Jacques Rabemananjara.

Notes
1. France Observateur. N° 440 — 9 Octobre 1958, p. 23.


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