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Littérature


Camara Laye
L'Enfant Noir

Editions Plon. Paris. 1953. 221 p.


Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6
Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

6

J'ai fréquenté très tôt l'école. Je commençai par aller à l'école coranique, puis, un peu plus tard, j'entrai à l'école française. J'ignorais alors tout à fait que j'allais y demeurer des années et des années, et sûrement ma mère l'ignorait autant que moi, car l'eût-elle deviné, elle m'eût gardé près d'elle; mais peut-être déjà mon père le savait-il …
Aussitôt après le repas du matin, ma soeur et moi prenions le chemin de l'école, nos cahiers et nos livres enfermés dans un cartable de raphia.
En cours de route, des camarades nous rejoignaient, et plus nous approchions du bâtiment officiel, plus notre bande grossissait. Ma soeur ralliait le groupe des filles ; moi, je demeurais avec les garçons. Et comme tous les garnements de la terre, nous aimions nous moquer des filles et les houspiller; et les filles n'hésitaient pas à nous retourner nos moqueries et à pouffer de rire à notre nez. Mais quand nous leur tirions les cheveux, elles ne se contentaient plus de lazzi, elles se défendaient avec bec et ongles, et copieusement, griffant avec force, nous injuriant avec plus de force encore et avec une infinie variété, sans que pour si peu notre ardeur ralentit beaucoup. Je n'épargnais que ma soeur, et celle-ci en retour me ménageait également. Fanta, une de ses compagnes, faisait de même, bien que moi, je ne l'épargnasse guère.
— Pourquoi me tires-tu les cheveux ? dit-elle, un jour que nous étions seuls dans la cour de l'école.
— Pourquoi ne te les tirerais-je pas ? dis-je. Tu es une fille !
— Mais moi, je ne t'ai jamais injurié !
— Non, toi, tu ne m'injuries pas, dis-je.
Et je demeurai un instant pensif jusque-là, je ne m'étais pas aperçu qu'elle était la seule, avec ma soeur, à ne m'avoir jamais injurié.
— Pourquoi ne m'injuries-tu pas ? dis-je.
— Pour ça !
— Pour ça ? Ce n'est pas une réponse. Que veux-tu dire ?
— Même si tu me tirais les cheveux maintenant je ne t'injurierais pas.
— Alors je vais te les tirer ! dis-je.
Mais pourquoi les lui eussé-je tirés ? Cela se faisait seulement quand nous étions en bande. Et parce que je ne mettais pas ma menace à exécution, elle éclata de rire.
— Attends que nous soyons sur le chemin de l'école ! dis-je. Tu ne perdras rien pour avoir attendu.
Elle se sauva en riant. Mais moi, sur le chemin de l'école, je ne sais quoi me retenait, et le plus souvent j'épargnais Fanta. Ma soeur ne fut pas longue à l'observer.
— Tu ne tires pas souvent les cheveux à Fanta.
— Pourquoi veux-tu que je lui tire les cheveux ? dis-je. Elle ne m'injurie pas.
— Crois-tu que je ne m'en sois pas aperçue ?
— Alors tu sais aussi pourquoi je l'épargne.
Ah! vraiment dit-elle. Pour cela seulement ?
Que voulait-elle dire ? Je haussai les épaules c'étaient des histoires de filles, des histoires auxquelles on ne comprenait rien. Toutes les filles étaient comme ça.
— Fiche-moi la paix avec Fanta ! dis-je Tu m'ennuies !
Mais elle se mit à rire aux éclats.
— Ecoute, dis-je, si tu continues de rire …
Elle s'écarta jusqu'à se mettre hors de portée, puis cria brusquement:
— Fanta! … Fanta! …
— Est-ce que tu vas te taire ? dis-je.
Mais elle reprit de plus belle, et je m'élançai, mais elle s'enfuit en criant :
— Fanta ! … Fanta! …
Je regardai autour de moi s'il n'y avait pas un caillou que je pourrais lui jeter ; il n'y en avait pas. « Nous réglero ns cela plus tard » pensai-je.
A l'école, nous gagnions nos places ; filles et garçons mêlés, réconciliés et, sitôt assis, nous étions tout oreille, tout immobilité, si bien que le maître donnait ses leçons dans un silence impressionnant. Et il eût fait beau voir que nous eussions bougé. Notre maître était comme du vif-argent : il ne demeurait pas en place; il était ici, il était là, il était partout à la fois ; et sa volubilité eût étourdi des élèves moins attentifs que nous. Mais nous étions extraordinairement attentifs et nous l'étions sans nous forcer : pour tous, quelque jeunes que nous fussions, l'étude était chose sérieuse, passionnante ; nous n'apprenions rien qui ne fût étrange, inattendu et comme venu d'une autre planète; et nous ne nous lassions jamais d'écouter. En eût-il été autrement, le silence n'eût pas été moins absolu sous la férule d'un maître qui semblait être partout à la fois et ne donnait à aucun occasion de dissiper personne. Mais je l'ai dit : l'idée de dissipation ne nous effleurait même pas ; c'est aussi que nous cherchions à attirer le moins possible l'attention du maître : nous vivions dans la crainte perpétuelle d'être envoyés au tableau.
Ce tableau noir était notre cauchemar : son miroir sombre ne reflétait que trop exactement notre savoir ; et ce savoir souvent était mince et quand bien même il ne l'était pas, il demeurait fragile ; un rien l'effarouchait. Or, si nous voulions ne pas être gratifiés d'une solide volée de coups de bâton, il s'agissait, la craie à la main, de payer comptant. C'est que le plus petit détail ici prenait de l'importance ; le fâcheux tableau amplifiait tout ; et il suffisait en vérité, dans les lettres que nous tracions, d'un jambage qui ne fût pas à la hauteur des autres, pour que nous fussions invités soit à prendre, le dimanche, une leçon supplémentaire, soit à faire visite au maître, durant la récréation, dans une classe qu'on appelait la classe enfantine, pour y recevoir sur le derrière une correction toujours mémorable. Notre maître avait les jambages irréguliers en spéciale horreur : il examinait nos copies à la loupe et puis nous distribuait autant de coups de trique qu'il avait trouvé d'irrégularités. Or, je le rappelle, c'était un homme comme du vif-argent, et il maniait le bâton avec une joyeuse verdeur !
Tel était alors l'usage pour les élèves de la petite classe. Plus tard, les coups de bâton se raréfiaient, mais pour faire place à des formes de punition guère plus réjouissantes. Au vrai, j'ai connu une grande variété de punitions dans cette école, mais point de variété dans le déplaisir ; et il fallait que le désir d'apprendre fût chevillé au corps, pour résister à semblable traitement.
La punition la plus banale, en deuxième année, consistait à balayer la cour. C'était l'instant où l'on constatait le mieux combien cette cour était vaste et combien les goyaviers y étaient plantés drus ; ces goyaviers n'étaient là, eût-on juré, que pour salir le sol de leurs feuilles et réserver étroitement leurs fruits pour d'autres bouches que les nôtres. En troisième et quatrième année, on nous mettait allègrement au travail dans le potager ; je me suis fait réflexion depuis qu'on eût difficilement trouvé main-d'oeuvre à meilleur compte. Dans les deux dernières classes enfin, celles qui aboutissent au certificat d'études, on nous confiait — avec un empressement dont nous nous serions facilement passé — le gardiennage du troupeau de l'école.
Ce gardiennage n'était pas une plaisanterie ! On n'eût point découvert, à des lieues à la ronde, un troupeau moins paisible que celui de l'école. Il suffisait qu'un cultivateur possédât une bête vicieuse, on était assuré de voir la bête rallier notre troupeau ; ce qui s'explique — ce que la ladrerie tout au moins explique! — le cultivateur, lui évidemment n'avait d'autre souci que de se débarrasser de la bête et, forcément, il s'en débarrassait à très bas prix ; l'école, elle, se précipitait sur la prétendue aubaine; notre école possédait ainsi la plus singulière, la plus variée, la plus complète collection de bêtes au coup de comme sournois ou se défilant à gauche quand on les appelait à droite.
Ces bêtes galopaient follement dans la brousse comme si un essaim les eût constamment turlupinées, et nous galopions après elles sur des distances invraisemblables. Fort curieusement, elles paraissaient plus enclines à se disperser ou à se battre entre elles, qu'à chercher pitance. Mais ce pittoresque ne faisait aucunement notre affaire nous savions qu'au retour, on ne manquerait pas d'évaluer à la courbure du ventre l'herbe tondue; et gare à nous, si le ventre de ces bêtes efflanquées n'apparaissait pas suffisamment arrondi !
Gare à nous, et dans une proportion bien autrement inquiétante, s'il eût manqué une tête dans ce troupeau du diable! Au soir, nous nous essoufflions à grouper les bêtes; nous le faisions à coups redoublés de gourdin, ce qui n'arrangeait pas grand-chose, je le crains, et n'améliorait certainement pas le caractère de ces bêtes fantasques; puis nous les menions s'abreuver copieusement pour compenser le peu de volume que l'herbe tenait dans leur estomac. Nous rentrions de là, fourbus; et il va sans dire qu'aucun de nous n'aurait eu l'audace de regagner l'école, sans avoir réuni le troupeau au complet ; mieux vaut ne pas penser à ce qu'une tête perdue nous eût coûté.
Tels étaient nos rapports avec nos maîtres, tel en était tous au moins l'aspect sombre, et, bien entendu, nous n'avions d'autre hâte que de voir notre existence d'écolier s'achever, d'autre hâte que de remporter au plus tôt le fameux certificat d'études qui, en fin de compte, devait nous sacrer « savants ». Mais quand je songe à ce que nous faisaient endurer les élèves de dernière année, il me semble n'avoir encore rien dit de ce côté sombre de notre vie d'écolier. Ces élèves — je me refuse à les appeler « compagnons » — parce qu'ils étaient plus âgés que nous, plus forts que nous et moins étroitement surveillés, nous persécutaient de toutes manières. C'était leur façon de se donner de l'importance — en auraient-ils jamais une plus haute ? — et peut-être, je l'accorde, une façon aussi de se venger du traitement qu'ils subissaient eux mêmes : l'excès de sévérité n'est pas précisément fait pour beaucoup développer les bons sentiments.
Je me souviens — mes mains, les bouts de mes doigts se souviennent! — de ce qui nous attendait au retour de l'année scolaire. Les goyaviers de la cour avaient un feuillage tout neuf, mais l'ancien était en tas sur le sol ; et, par endroits, c'était bien plus qu'un entassement : une boue de feuilles !
— Vous allez me balayer cela ! disait le directeur. Je veux que ce soit net immédiatement !
Immédiatement ? Il y avait là du travail, un sacré travail, pour plus d'une semaine! Et d'autant plus que tout ce qu'on nous attribuait en fait d'instruments, c'étaient nos mains, nos doigts, nos ongles.
— Veillez à ú que ce soit promptement exécuté, disait le directeur aux grands de dernière année; sans quoi vous aurez affaire à moi ! Nous nous alignions donc au commandement des grands — nous nous alignions comme le font les paysans, quand ils moissonnent ou nettoient leurs champs — et nous nous attelions à ce travail de forçat. Dans la cour même, cela allait encore il y avait de l'espace entre les goyaviers; mais il y avait un endos où les arbres mêlaient et enchevêtraient furieusement leurs branches, où le soleil ne parvenait pas jusqu'au sol et où une âcre odeur de moisissure traînait même à la belle saison.
Voyant que le travail n'avançait pas comme le directeur l'attendait, les grands, plutôt que de s'y atteler avec nous, trouvaient plus commode d'arracher des branches aux arbres et de nous en fouetter. Ce bois de goyavier était plus flexible que nous ne l'eussions souhaité ; bien manié, il sifflait aigrement, et c'était du feu qui nous tombait sur les reins. La peau cuisait cruellement; les larmes nous jaillissaient dans les yeux et tombaient sur l'amas de feuilles pourrissantes.
Pour fuir les coups, nous n'avions d'autre échappatoire que celle de glisser à nos bourreaux les savoureuses galettes de maïs et de blé, les couscous à la viande ou au poisson que nous avions emportés pour notre repas de midi ; et si de surcroît nous possédions quelque menue monnaie, les pièces changeaient de poche sur-le-champ. Si on négligeait de le faire, si on craignait de demeurer le ventre creux et l'escarcelle vide, les coups redoublaient ; ils redoublaient à vrai dire avec une telle munificence et à un rythme si endiablé, qu'un sourd eut compris que, s'ils pleuvaient si dru, ce n'était pas seulement pour activer nos mains, mais encore, mais surtout pour nous extorquer nourriture et argent.
Si, las de cette cruauté calculée, l'un de nous prenait l'audace de se plaindre, le directeur sévissait naturellement, mais la punition qu'il infligeait alors, était toujours légère, si légère qu'elle ne pouvait compenser ce que nous avions nous-mêmes souffert. Et le fait est que nos plaintes ne modifiaient aucunement notre situation. Peut-être aurions-nous mieux fait de mettre nos parents au courant, mais nous n'y songions pas ; je ne sais si nous nous taisions par solidarité ou par amour-propre, mais je vois bien à présent que nous nous taisions sottement, car ces brimades allaient dans un sens qui n'est pas le nôtre, qui y contredit, qui contrecarre ce qu'il y a en nous de plus foncier et de plus ombrageux : notre passion pour l'indépendance et pour l'égalité.
Un jour pourtant, <strong>Kouyaté Karamoko<strong>, un de mes petits camarades qui venait d'être brutalement fustigé, déclara tout net qu'il en avait assez et que cela devait changer. Kouyaté était tout petit, tout fluet, si fluet et si petit que nous disions qu'il n'avait sûrement pas d'estomac, sinon un minuscule estomac d'oiseau : un gésier. Kouyaté au surplus ne faisait rien pour développer son gésier ou ce qui lui servait d'estomac : il n'aimait que les nourritures acides, les fruits ; quand venait midi, il n'était satisfait que s'il parvenait à troquer son couscous contre des goyaves, des oranges ou des citrons. Mais si Kouyaté devait se priver même de fruits, il est évident que son gésier ou je ne sais quoi se transformerait finalement en quelque chose de plus petit encore : un estomac d'insecte, par exemple. Or, les grands par leurs exigences répétées, le contraignaient à un jeûne sévère. C'est le goût pour les fruits et un peu aussi les zébrures qu'il portait sur les fesses qui, ce jour-là, firent se révolter Kouyaté.
— Oui, j'en ai assez ! me disait-il à travers ses larmes et en reniflant. Tu m'entends ? J'en ai assez ! Je me plaindrai à mon père !
— Tiens-toi tranquille, disais-je. Cela ne te servira à rien.
— Tu crois cela ?
— Réfléchis ! Les grands …
Mais il ne me laissa pas achever.
— Je le dirai ! cria-t-il.
— Ne le crie pas si haut !
Nous étions dans la même rangée, et il était plus proche de moi, et je craignais qu'ill n'attirât encore quelque grand sur ses reins.
— Tu ne le connais donc pas mon père ? dit-il.
— Mais si, je le connais.
Le père de Kouyaté était le vénérable griot de la région. C'était un lettré, bien accueilli partout, mais qui n'exerçait pas sa profession ; une sorte de griot d'honneur, mais très entiché de sa caste.
— Ton père est déjà vieux, dis-je.
— Il est costaud ! dit fièrement Kouyaté.
Et il redressa sa fluette personne.
— Ce que tu peux être drôle ! dis-je.
Mais, là-dessus, il se remit à pleurnicher.
— Eh bien, fais comme tu l'entends ! dis-je.
Le lendemain, Kouyaté ne fut pas plus tôt dans la cour de l'école, qu'il interpella Himourana, le grand qui, la veille, l'avait si férocement brutalisé.
— Mon père, dit-il, désire que je lui présente l'élève de dernière année qui a le plus de gentillesse pour moi. J'ai immédiatement pensé à toi. Peux-tu venir partager notre repas, ce soir ?
— Bien sûr! dit Himourana, qui était aussi stupide que brutal, et probablement aussi gourmand que stupide.
Le soir, à l'heure fixée, ce dadais de Himourana se présentait à la concession de Kouyaté. Or, cette concession est parmi les mieux défendues de Kouroussa : elle n'a qu'une porte, et la clôture, au lieu d'être en osier tressé, est en pisé et garnie, sur le sommet, de tessons de bouteille ; c'est une concession où l'on n'entre et dont on ne sort qu'avec la permission du maître de logis. Le père de Kouyaté vint ouvrir en personne et puis, quand Himourana fut à l'intérieur, il verrouilla très soigneusement la porte.
— Donnez-vous la peine de prendre place dans la cour, dit-il. La famille entière vous attend.
Himourana, après un coup d'oeil sur les marmites, qui lui parurent lourdes de promesses et de succulence, fut s'asseoir parmi la famille et se rengorgea à l'idée des compliments qu'on allait lui adresser. Mais alors Kouyaté se leva brusquement et pointa le doigt sur lui.
— Père, dit-il, voici le grand qui ne cesse de me frapper et de m'extorquer nourriture et argent.
— Eh bien! eh bien! voilà du joli, dit le père de Kouyaté. C'est bien vrai au moins ce que tu me dis là ?
— Par Allah ! dit Kouyaté.
— C'est donc vrai, dit le père.
Et il se tourna vers Himourana :
— Mon petit monsieur, voici venue l'heure, je crois, de vous expliquer. Auriez-vous quelque chose à alléguer ? Alors faites vite : je n'ai que peu de temps à vous donner, mais ce peu de temps, je veux vous l'accorder sans lésiner.
La foudre fut tombée à ses pieds, que Himourana n'eût pas été plus décontenancé ; il n'entendit certainement pas un mot de ce que le père de Kouyaté lui disait. Sitôt qu'il fut un peu revenu de sa surprise, il n'eut d'autre idée que de fuir ; et apparemment cette idée étaie la meilleure, mais il fallait décidément être nigaud comme l'était Himourana, pour imaginer qu'on pourrait s'échapper d'une concession si bien gardée. En vérité Himourana n'eut pas fait dix pas, qu'il fut rattrapé.
— A présent, mon bonhomme, dit le père de Kouyaté, écoute bien ce que je vais te dire ; mets le-toi dans la tête une fois pour toutes : je n'envoie pas mon fils à l'école pour que tu en fasses ton esclave!
Et à l'instant, car tout avait été très minutieusement concerté, Himourana se vit saisi par les pieds et les bras, soulevé de terre et maintenu à hauteur convenable, en dépit de ses cris, tandis que le père de Kouyaté lui travaillait méthodiquement les reins avec sa chicote. Après quoi on le laissa aller avec sa courte honte et son derrière en feu.
Le lendemain, à l'école, l'histoire de la correction de Himourana se répandit comme une traînée de poudre. Exactement, elle fit scandale. Cela était si différent de ce qui s'était pratiqué jusque-là, qu'on n'arrivait point à l'admettre, et alors même qu'on se sentait comme vengé par le geste du père de Kouyaté.
Les grands des deux dernières années, eux, se réunirent et décidèrent que Kouyaté ainsi que sa soeur Mariama seraient mis en quarantaine, et ils nous imposèrent d'infliger à notre petit compagnon la même quarantaine ; cependant ils se gardèrent de toucher à Kouyaté ou à sa soeur, et ainsi leur faiblesse apparut brusquement aux plus aveugles même d'entre nous : nous sentîmes tout à coup qu'une époque était révolue et nous nous apprêtâmes à respirer l'air de la liberté.
A midi, je m'avançai vers Kouyaté, décidé de braver la défense des grands.
— Fais attention, dit Kouyaté; ils sont capables de te battre.
— Je me moque d'eux ! dis-je.
J'avais des oranges pour mon repas de midi, et je les lui tendis.
— Merci, dit-il, mais va-t'en : j ai peur pour toi.
Je n'eus pas le temps de répondre; j'apercevais plusieurs grands qui se dirigeaient vers nous, et je balançai un instant, ne sachant trop s'il fallait les fuir ou les braver; et puis je décidai de les braver : n'avais-je pas déjà commencé de le faire ? Mais soudain je sentis ma tête tournoyer sous les gifles, et je pris mes jambes à mon cou. Je ne m'arrêtai qu'au bout de la cour et je me mis à pleurer, de colère autant que de douleur. Quand je me calmai un peu, je vis Fanta près de moi.
— Que viens-tu faire ici ? dis-je.
— Je t'ai apporté une galette, dit-elle.
Je la pris et la mangeai sans presque me rendre compte de ce que je mangeais, bien que la mère de Fanta fût renommée pour réussir les meilleures galettes. Je me levai et allai boire, et me versai, par la même occasion un peu d'eau sur le visage. Puis je revins m'asseoir.
— Je n'aime pas que tu t'assoies près de moi quand je pleure, dis-je. — Tu pleurais ? dit-elle. Je n'ai pas vu que tu pleurais.
Je la regardai un moment. Elle mentait. Pourquoi mentait-elle ? Mais visiblement elle ne mentait que pour épargner mon amour-propre, et je lui souris.
— Veux-tu encore une galette ? dit-elle.
— Non, dis-je. Je ne pourrais pas en manger une seconde : j'ai le coeur noir de colère. Toi pas ?
— Moi aussi, dit-elle.
Elle eut subitement des larmes dans les yeux.
— Oh ! je les hais ! dis-je. Tu ne peux pas savoir comme je les hais ! Ecoute : je vais quitter cette école. Je vais me hâter de grandir, et puis je reviendrai et je rendrai cent coups pour un que j'ai reçu !
— Oui, dit-elle. Cent coups pour un !
Et elle cessa de pleurer; elle me regardait avec admiration.
Le soir, j'allai trouver mon père sous la véranda.
— Père, je ne veux plus aller à l'école.
— Quoi ! fit mon père.
— Non, dis-je.
Mais le scandale, depuis le matin, avait eu le temps de faire le tour des concessions de Kouroussa.
— Que se passe-t-il dans cette école ? dis mon père.
— J'ai peur des grands, dis-je.
— Je croyais que tu n'avais peur de personne ?
— Mais j'ai peur des grands !
— Qu'est-ce qu'ils te font ?
— Ils me prennent tout! Ils me prennent mon argent et ils mangent mes repas.
— Ah! oui? dit mon père. Et ils te frappent ?
— Ils me frappent !
— Eh bien! demain j'irai dire un mot à tes pirates. Ça va comme ça ?
— Oui, père.
Le lendemain matin, mon père et ses apprentis s'installèrent avec moi devant la porte de l'école. Chaque fois qu'un grand approchait, mon père me demandait :
— Est-ce celui-là ?
Je disais non, bien que beaucoup d'entre eux m'eussent frappé et dévalisé ; j'attendais que celui qui me frappait le plus sauvagement, apparût. Quand je l'aperçus, je dis d'une voix forte :
— En vérité, le voici celui qui m'a le plus frappé !
Aussitôt les apprentis se jetèrent sur lui et le dépouillèrent en un tour de main, et même ils le maltraitèrent au point que mon père dût l'arracher à leurs mains. Alors mon père dit au grand qui le regardait avec des yeux égarés :
— J'aurai une conversation à ton sujet avec le directeur pour savoir si, dans cette école, les grands ne sont là que pour battre les plus petits et leur soutirer leur argent.
Ce jour-là, il ne fut plus question de quarantaine ; Kouyaté et sa soeur se mêlèrent à nous sans qu'aucun des grands élevât la voix ou fît le moindre signe. Est-ce qu'un nouveau climat déjà s'instaurait ? Il semblait bien. Les grands s'étaient groupés de leur côté. Et parce que nous nous tenions loin d'eux et que nous étions les plus nombreux, on aurait pu se demander si ce n'était pas les grands cette fois qui étaient en quarantaine ; leur malaise étant perceptible. Au vrai, leur position n'avait rien de bien réjouissant : leurs parents ignoraient leurs exactions et leurs sévices; s'ils venaient à l'apprendre, et il y avait à présent de fortes chances pour que tout cela s'ébruitât, les grands devaient s'attendre à des reproches qui, suivant le cas, s'accompagneraient de corrections en bonne forme.
Dans l'après-midi, à l'heure de la sortie, mon père vint comme il l'avait annoncé. Le directeur était dans la cour, entouré des maîtres. Mon père se dirigea vers lui et, sans seulement prendre la peine de le saluer, lui dit :
— Sais-tu ce qui se passe dans ton école ?
— Rien que de très bien, certainement, dit le directeur.
— Ah! c'est ce que tu crois ; dit mon père. Tu ne sais donc pas que les grands battent les petits, leur extorquent leur argent et mangent leurs repas ? Es-tu aveugle ou le fais-tu exprès ?
— Ne t'occupe pas de ce qui ne te regarde pas ! dit le directeur.
— Cela ne me regarde pas ? dit mon père. Cela ne me regarde pas que l'on traite chez toi mon fils comme un esclave ?
— Non ! — Voilà un mot que tu n'aurais pas dû prononcer ! dit mon père.
Et il marcha sur le directeur.
— Espères-tu me rosser comme tes apprentis ont rossé un de mes élèves, ce matin? cria le directeur.
Et se il lança ses poings en avant ; mais bien qu'il fût plus fort, il était gras et plus embarrassé qu'aidé par sa graisse ; et mon père qui était mince, mais vif, mais souple, n'eut pas de peine à esquiver ses poings et à tomber durement sur lui. Je ne sais trop comment cela se fût terminé, car mon père avait fini par terrasser le directeur et le cognait nerveusement, si les assistants ne les eussent séparés.
Le directeur à présent tâtait ses joues et ne disait plus mot. Mon père épousseta ses genoux, puis me prit par la main. Il quitta la cour de l'école sans saluer personne, et je regagnai fièrement notre concession en sa compagnie. Mais vers la soirée, quand j'allai faire un tour dans la ville, j'entendis sur mon passage, les gens qui disaient :
— Regardez ! Voici l'écolier dont le père est allé rosser le directeur dans son école même !
Et je me sentis brusquement beaucoup moins fier : ce scandale-ci n'était pas comparable à celui que le père de Kouyaté avait provoqué; il s'était passé devant les maîtres, devant les élèves, et le directeur en personne en avait été la victime. Non, ce scandale-ci n'était pas du tout le même ; et je pensai que je pourrais bien, après cela, être renvoyé de l'école. Je revins en hâte à notre concession et je dis à mon père :
— Pourquoi l'as-tu battu? Maintenant on ne voudra certainement plus de moi à l'école.
— Ne m'as-tu pas dit que tu ne voulais plus y aller? dit mon père.
Et il rit bruyamment.
— Père, il n'y a pas de quoi rire ! dis-je.
— Dors sur tes deux oreilles, nigaud. Si, demain, nous n'entendons pas le ronflement d'une certaine moto-bécane devant la porte de la concession, je porterai plainte à l'administrateur du cercle.
Mais mon père n'eut pas à former sa plainte, et je ne fus pas exclu car, le lendemain, un peu avant la tombée de la nuit, la moto-bécane du directeur ronflait devant la porte de la concession. Le directeur entra, et tous, mon père comme les apprentis allèrent au-devant de lui, disant aimablement :
— Bonsoir, monsieur.
On offrit une chaise au directeur, et mon père et lui s'assirent, tandis que, sur un geste, nous nous retirions et les observions de loin. L'entretien me parut des plus amicaux et il le fut en vérité car, dès lors, ma soeur et moi fûmes dispensés de toutes les corvées.
Mais le scandale n'en fut pas pour autant étouffé: quelques mois plus tard, une plainte collective des parents contraignit le directeur à changer de poste. Mais c'est que dans l'entre-temps le bruit s'était répandu que le directeur employait certains élèves comme boys pour ses femmes; ces enfants, leurs parents les lui avaient confiés pour qu'il s'occupât d'eux plus particulièrement et les hébergeât, et il en avait été payé par le don de boeufs. J'ignore ce qu'il en était exactement; je sais seulement que ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase, et que les élèves de dernière année cessèrent de nous brimer.


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