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Littérature


Camara Laye
L'Enfant Noir

Editions Plon. Paris. 1953. 221 p.


Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6
Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

7

Je grandissais. Le temps était venu pour moi d'entrer dans l'association des non-initiés. Cette société un peu mystérieuse — et à mes yeux de ce temps-là, très mystérieuse, encore que très peu secrète — rassemblait tous les enfants, tous les incirconcis de douze, treize ou quatorze ans, et elle était dirigée par nos aînés, que nous appelions les grands « Kondén ». J'y entrai un soir précédant le Ramadan.
Dès le soleil couchant, le tam-tam avait commencé de retentir, et bien qu'éloigné, bien que sonné dans un quartier lointain, ses coups m'avaient aussitôt atteint, m'avaient frappé en pleine poitrine, en plein coeur, comme si Kodoké, le meilleur de nos joueurs, l'eut battu pour moi uniquement. Un peu plus tard, j'avais perçu les voix aiguës des enfants accompagnant le tam-tam de leurs cris et de leurs chants … Oui, le temps pour moi était venu ; le temps était là !
C'était la première fois que je passais à Kouroussa la fête du Ramadan, jusqu'ici, ma grand-mère avait toujours exigé que je passasse la fête chez elle, à Tindikan. Toute la matinée et plus encore dans l'après-midi, j'avais vécu dans l'agitation, chacun s'affairant aux préparatifs de la fête, chacun se heurtant et se bousculant, et réclamant mon aide. Dehors, le brouhaha n'était pas moindre: Kouroussa est le chef-lieu du Cercle, et tous les chefs de canton, suivis de leurs musiciens, ont coutume de s'y réunir pour la fête. De la porte de la concession, je les avais regardé passer, avec leur cortège de griots, de balaphoniers et de guitaristes, de sonneurs de tambours et de tam-tam. Je n'avais alors pensé qu'à la fête et au plantureux repas qui m'attendait; mais à présent il s'agissait de tout autre chose !
La troupe hurlante qui entourait Kodoké et son fameux tam-tam, se rapprochait. Elle allait de concession en concession, elle s'arrêtait un moment dans chaque concession où il y avait un enfant en âge, comme moi, d'entrer dans l'association, et elle emmenait l'enfant. C'est pourquoi son approche était lente mais certaine, mais inéluctable; aussi certaine, aussi inéluctable que le sort qui m'attendait.
Quel sort ? Ma rencontre avec « Kondén Diara » ! Or, je n'ignorais pas qui était Kondén Diara ; ma mère souvent, mes oncles parfois ou quiconque au vrai dans mon entourage avait autorité sur moi, ne m'avaient que trop parlé, que trop menacé de Kondén Diara, ce terrible croque-mitaine, ce « lion des enfants ». Et voici que Kondén Diara — mais était-il homme ? était-il bête? n'était-il pas plutôt mi-homme et mi-bête ? mon ami Kouyaté le croyait plus homme que bête — , voici que Kondén Diara quittait l'ombre des mots, le voici qui prenait corps, le voici, oui, qui, éveillé par le tam-tam de Kodoké, sans doute rôdait déjà autour de la ville ! Cette nuit devait être la nuit de Kondén Diara.
J'entendais maintenant très clairement le tam-tam — Kodoké s'était beaucoup rapproché — j'entendais parfaitement les chants et les cris s'élever dans la nuit, je percevais presque aussi distinctement les notes comme creuses, sèches et pointues des coros, ces sortes de minuscules pirogues qu'on bat avec un bout de bois. Je m'étais posté à l'entrée de la concession et j'attendais ; je tenais, moi aussi, prêt à en jouer, mon coro et ma baguette nerveusement serrés dans mes mains, et j'attendais, dissimulé par l'ombre de la case; j'attendais, plein d'une affreuse angoisse, l'oeil fixé sur la nuit.
— Et alors ? fit mon père.
Il avait traversé l'atelier sans que je l'entendisse. Tu as peur ?
— Un peu, dis-je.
Il posa sa main sur mon épaule.
— Allons ! détends-toi.
Il m'attira contre lui, et je sentis sa chaleur; sa chaleur se communiqua à moi, et je commençai de m'apaiser, le coeur me battit moins.
— Tu ne dois pas avoir peur.
— Non, dis-je.
Je savais que, quelle que fut mon angoisse, je devais me montrer brave, je ne devais pas étaler mon effroi ni surtout me cacher dans quelque coin, et moins encore me débattre ou crier quand mes aînés m'emmèneraient.
— Moi aussi, je suis passé par cette épreuve, dit mon père.
Que se passe-t-il, dis-je.
Rien que tu doives vraiment craindre, et que tu ne puisses surmonter en toi. Rappelle-toi; tu dois mater ta peur, te mater toi-même !
Kondén Diara ne t'enlèvera pas; il rugit ; il se contente de rugir. Tu n'auras pas peur ?
— J'essayerai.
— Même si tu avais peur, ne le montre pas.
Il s'en alla, et mon attente reprit, et l'inquiétant tapage se rapprocha encore brusquement j'aperçus la troupe qui débouchait et se dirigeait de mon côté; Kodoké, son tam-tam en bandoulière, marchait en tête, suivi des sonneurs de tambour.
Très vite, je regagnai la cour de la concession et, me plantant au milieu, j'attendis, aussi crânement que je le pus, la redoutable invasion. Je n'eus pas beaucoup à attendre: la troupe était là, elle se répandait tumultueusement autour de moi, de cris, débordante de cris et de roulements de tam-tam et de tambour. Elle fit cercle, et je me trouvai au centre, isolé, étrangement isolé, libre encore et déjà captif. Au bord du cercle, reconnus Kouyaté et d'autres, beaucoup d'autres de mes petits camarades, cueillis en cours de route, cueillis comme j'allais l'être, comme je l'étais déjà; et il me sembla qu'ils n'étaient pas trop rassurés — mais l'étais-je plus qu'eux? Je frappais, comme eux, mon koro; peut-être le frappais-je avec moins de conviction qu'eux.
Alors des jeunes filles et des femmes entrèrent dans le cercle et se mirent à danser; se détachant de la troupe, des jeunes hommes, des adolescents s'y glissèrent à leur tour et, faisant face aux femmes, dansèrent de leur côté. Les hommes chantaient, les femmes claquaient les mains. Il n'y eut bientôt plus que les incirconcis pour former le cercle. Eux-aussi chantaient — il ne leur était pas encore permis de danser — et en chantant, en chantant en choeur, oubliaient leur anxiété; je mêlai ma voix aux leurs. Quand, se regroupant, la troupe quitta notre concession, je la suivis, à demi tranquillisé et frappant mon coro avec ardeur. Kouyaté marchait à ma droite.
Vers le milieu de la nuit, notre parcours dans la ville et la récolte des incirconcis se trouvèrent achevés; nous étions parvenus à la limite des concessions, et la brousse, devant nous, s'ouvrait.
Les femmes et les jeunes filles aussitôt se retirèrent; puis les hommes également nous quittèrent. Nous demeurâmes seuls avec nos aînés, et je dirais plus exactement, songeant au caractère souvent peu commode de nos aînés et à leur abord rarement amène: « livrés » à nos aînés.
Femmes et jeunes filles se hâtaient maintenant de regagner leurs demeures.
Au fait, elles ne devaient pas être beaucoup plus à l'aise que nous, je sais que pas une d'elles ne se serait hasardée à franchir, cette nuit, les limites de la ville: déjà la ville même, la nuit même devaient leur apparaître très suffisamment suspectes; et je suis persuadé que plus d'une qui regagnait isolément sa concession, devait regretter de s'être jointe à la troupe; toutes ne reprendraient un peu coeur qu'après avoir refermé sur elles les portes des concessions et des cases. En attendant, elles pressaient le pas et par intervalles jetaient des regards inquiets derrière elles. Tout à l'heure, quand Kondén Diara rugirait, elles ne pourraient se retenir de frémir; beaucoup trembleraient, beaucoup s'assureraient une dernière fois de la bonne fermeture des portes. Pour elles comme pour nous, bien que dans une proportion infiniment moindre, cette nuit serait la nuit de Kondén Diara.
Sitôt après que nos aînés se furent assurés qu'aucune présence indiscrète ne menaçait le mystère de la cérémonie, nous avons quitté la ville et nous nous sommes engagés dans la brousse qui mène au lieu sacré où, chaque année, l'initiation s'accomplit. Le lieu est connu: c'est, sous un immense fromager, un bas-fond situé dans l'angle de la rivière Komoni et du Niger. En temps habituel, aucun interdit n'en défend l'accès; mais sans doute n'en a-t-il pas toujours été ainsi, et quelque chose, autour de l'énorme tronc du fromager, plane encore de ce passé que je n'ai pas connu; je pense qu'une nuit comme celle que nous vivions, ressuscitait certainement une part de ce passé.
Nous marchions en silence, très étroitement encadrés par nos aînés. Craignait-on peut-être que nous nous échappions ? On l'eût dit. Je ne crois pas pourtant que l'idée de fuir fût venue à aucun de nous : la nuit, cette nuit-ci particulièrement, était bien trop impénétrable. Savions-nous où Kondén Diara gîtait ? Savions-nous où il rôdait? Mais n'était-ce pas ici précisément, dans le voisinage du bas-fond, qu'il gîtait et qu'il rôdait? Oui, ici vraisemblablement. Et s'il fallait l'affronter — il faudrait nécessairement l'affronter! — mieux valait à coup sûr le faire en groupe, le faire dans ce coude à coude qui nous soudait les uns aux autres et qui était, devant l'imminence du péril, comme un dernier abri.
Quelque intime pourtant que fût notre coude à coude et quelle que pût être la vigilance de nos aînés, il n'en demeurait pas moins que cette marche silencieuse succédant au hourvari de tout à l'heure, cette marche à la lueur décolorée de la lune et loin des cases, et encore le lieu sacré vers lequel nous nous dirigions, et enfin et surtout la présence cachée de Kondén Diara nous angoissaient. Etait-ce pour mieux nous surveiller seulement, que nos aînés nous serraient de si prés? Peut-être. Mais peut-être aussi ressentaient-ils quelque chose de l'angoisse qui nous étreignait pas plus que nous ils ne devaient aimer la conjonction du silence et de la nuit; ce coude à coude étroit était fait pour les rassurer, eux aussi.
Un peu avant d'atteindre le bas-fond, nous avons vu flamber un grand feu de bois, que les broussailles nous avaient jusque-là dissimulé. Kouyaté m'a furtivement serré le bras, et j'ai compris qu'il faisait allusion à la présence du foyer. Oui, il y avait du feu. Il y avait Konden Diara, la présence latente de Kondén Diara, mais il y avait aussi une présence apaisante au sein de la nuit un grand feu! Et j'ai repris coeur, un peu repris coeur; j'ai à mon tour rapidement serré le bras de Kouyaté. J'ai hâté le pas — tous nous hâtions le pas! — et la lueur rouge du brasier nous a environnés. Il y avait à présent ce havre, cette sorte de havre dans la nuit: un grand feu et, dans notre dos, l'énorme tronc du fromager.
Oh! c'était un havre précaire, mais quelque infime qu'il fût, c'était infiniment plus que le silence et les ténèbres, le silence sournois des ténèbres. Nous nous sommes rangés sous le fromager. Le sol, à nos pieds, avait été débarrassé des roseaux et des hautes herbes.
— Agenouillez-vous! crient tout à coup nos aînés.
Nous plions aussitôt les genoux.
— Têtes basses !
Nous courbons la tête.
— Plus basses que cela !
Nous courbons la tête jusqu'au sol, comme pour la prière.
— Maintenant, cachez-vous les yeux !
Nous ne nous le faisons point répéter ; nous fermons les yeux, nous nouons étroitement les mains sur nos yeux: ne mourrions-nous pas de peur, d'horreur, s'il nous arrivait de voir, simplement d'entrevoir Kondén Diara! Au surplus, nos aînés traversent nos rangs, passent devant et derrière nous pour s'assurer que nous avons fidèlement obéi. Malheur à l'audacieux qui enfreindrait la défense! Il serait cruellement fouetté ; d'autant plus cruellement qu'il le serait sans espoir de revanche, car il ne trouverait personne pour accueillir sa plainte, personne pour aller contre la coutume. Mais qui se risquerait à faire l'audacieux en pareille occurrence !
Et maintenant que nous sommes agenouillés, la tête contre terre et les mains nouées sur les yeux, éclate brusquement le rugissement de Kondén Diara !
Ce cri rauque, nous l'attendions, nous n'attendions que lui, mais il nous surprend, il nous perce comme si nous ne l'attendions pas; et nos coeurs se glacent. Et puis ce n'est pas un lion seulement, ce n'est pas Kondén Diara seulement qui rugit : c est dix, c'est vingt, c'est trente lions peut-être qui, à sa suite, lancent leur terrible cri et cernent la clairière ; dix ou trente lions dont quelques mètres à peine nous séparent, et que le grand feu de bois ne tiendra peut-être pas toujours à distance ; des lions de toutes tailles et de tous âges — nous le percevons à leurs rugissements — , de très vieux lions et jusque des lionceaux. Non, personne parmi nous ne songerait à risquer un oeil; personne! Personne n'oserait lever la tête du sol : chacun enfouirait plutôt sa tête dans le sol, la cacherait et se cacherait plutôt entièrement dans le sol. Et je me courbe, nous nous courbons davantage, nous plions plus fortement les genoux, nous effaçons le dos tant que nous pouvons, je me fais tout petit, nous nous faisons le plus petit que nous pouvons.
« Tu ne dois pas avoir peur! me dis-je. Tu dois mater ta peur! Ton père t'a dit de surmonter ta peur! » Mais comment pourrais-je ne pas avoir peur? En ville même, à distance de la clairière, femmes et enfants tremblent et se terrent au fond des cases ; ils écoutent Kondén Diara grogner, et beaucoup se bouchent les oreilles pour ne pas l'entendre grogner; les moins peureux se lèvent — il faut un certain courage à présent pour quitter son lit, vont vérifier une fois de plus la porte de leur case, vont s'assurer une fois de plus qu'elle est demeurée étroitement assujettie, et n'en restent pas moins désemparés. Comment résisterais-je à la peur, moi qui suis à portée du terrible monstre? S'il lui plaisait, d'un seul bond, Kondén Diara franchirait le feu de bois et me planterait ses griffes dans le dos !
Pas une seconde je ne mets en doute la présence du monstre. Qui pourrait rassembler, certaines nuits, une troupe aussi nombreuse, mener pareil sabbat, sinon Kondén Diara? « Lui seul, me dis-je, lui seul peut ainsi commander aux lions … Eloigne-toi, Kondén Diara! Eloigne-toi! retourne dans la brousse! … » Mais Kondén Diara continue son sabbat, et parfois il me semble qu'il rugit au-dessus de ma tête même, à mes oreilles même. « Eloigne- toi, je te prie, Kondén Diara ! … »
Qu'avait dit mon père? « Kondén Diara rugit; il se contente de rugir; il ne t'emportera pas … » Oui, cela ou à peu près. Mais est-ce vrai, bien vrai? Le bruit court aussi que Kondén Diara parfois tombe, toutes griffes dehors, sur l'un ou l'autre, l'emporte loin, très loin au profond de la brousse; et puis, des jours, et des jours plus tard, des mois ou des années plus tard, au hasard d'une randonnée, on tombe sur des ossements blanchis. Est-ce qu'on ne meurt pas aussi de peur? … Ah! comme je voudrais que cessent ces rugissements! comme je voudrais … Comme je voudrais être loin de cette clairière, être dans notre concession, dans le calme de notre concession, dans la chaude sécurité de la case! … Est-ce que ces rugissements ne vont pas bientôt cesser? … « Va-t'en, Kondén Diara ! Va-t'en ! … Cesse de rugir!» Ah! ces rugissements ! … Il me semble que je ne vais plus pouvoir les supporter …
Et voici que brusquement ils cessent! Ils cessent comme ils ont commencé. C'est si brusque à vrai dire, que j'hésite à me réjouir. Est-ce fini? Vraiment fini? … N'est-ce qu'une interruption momentanée ?.. Non, je n'ose pas me réjouir encore. Et puis soudain la voix de nos aînés retentit :
— Debout !
Un soupir s'échappe de ma poitrine. C'est fini! Cette fois, c'est bien fini! Nous nous regardons; je regarde Kouyaté, les autres. Si la clarté est meilleure … Mais il suffit de la lueur du foyer de grosses gouttes de sueur perlent encore sur nos fronts; pourtant la nuit est fraîche … Oui, nous avons eu peur! nous n'aurions pas pu dissimuler notre peur.
Un nouvel ordre a retenti, et nous nous sommes assis devant le feu. Nos aînés, à présent, entreprennent notre initiation; tout le reste de la nuit, ils vont nous enseigner les chants des incirconcis ; et nous ne bougeons plus, nous reprenons les paroles après eux, l'air après eux ; nous sommes là comme si nous étions à l'école, attentifs, pleinement attentifs et dociles.
A l'aube, notre instruction a pris fin. J'avais les jambes, les bras engourdis ; j'ai fait jouer mes articulations, j'ai frictionné un moment mes jambes, mais le sang demeurait lent ; à la vérité, j'étais rompu de fatigue et j'avais froid. Promenant le regard autour de moi, je n'ai plus compris comment j'avais pu tant trembler, la nuit ; les premières lueurs de l'aube tombaient si légères, si rassurantes sur le fromager, sur la clairière ; le ciel avait une telle pureté! … Qui eût cru, qui eût admis que, quelques heures plus tôt, une troupe de lions, conduite par Kondén Diara en chair et en os, s'était rageusement démenée dans ces hautes herbes et ces roseaux, séparée de nous seulement par un feu de bois qui, à l'heure qu'il est, achève de s'éteindre. Personne ne l'eût cru, et j'eusse douté de mes oreilles et cru me réveiller d'un cauchemar, si l'un ou l'autre de mes compagnons n'eût, par intervalles, jeté un regard encore soupçonneux sur les plus hautes herbes.
Mais quels étaient ces longs fils blancs qui tombaient, qui partaient plutôt du fromager et paraissaient inscrire sur le ciel la direction de la ville? Je n'eus pas le loisir de beaucoup me le demander ; nos aînés nous regroupaient; et parce que nous dormions debout pour la plupart, le regroupement allait tant bien que mal, n'allait pas sans grands cris ni sans rudesse. Finalement nous sommes repartis vers la ville en chantant nos nouveaux chants ; et nous les chantions plus gaillardement que je ne l'aurais imaginé; ainsi le cheval qui sent l'écurie proche, tout à coup s'anime, quelque rendu qu'il soit.
Parvenu aux premières concessions, la présence des longs fils blancs m'a de nouveau frappé toutes les cases principal en portaient de ces fils à leur sommet.
— Tu vois les fils blancs ? dis-je à Kouyaté.
— Je les vois. Il y a toujours de ces fils après la cérémonie de la clairière.
— Qui les noue ?
Kouyaté souleva les épaules.
— C'est de là qu'ils viennent, dis-je en montrant au loin le fromager.
— Quelqu'un est grimpé au sommet.
— Qui pourrait grimper sur un fromager? Réfléchis !
— Je ne sais pas !
— Est-ce que quelqu'un est capable d'embrasser un tronc de cette grosseur? dis-je. Et même s'il le pouvait, comment pourrait-il se glisser sur une écorce aussi hérissée d'épines, à que tu dis n'a pas de sens ! Te figures-tu bien le trajet qu'il faudrait faire avant d'atteindre les premières branches.
— Pourquoi en saurais-je plus long que toi, dit Kouyaté.
— Mais moi, c'est la première fois que j'assiste à la cérémonie. Toi …
Je n'achevai pas ma phrase; nous avions atteint la grande place de la ville, et je regardais avec étonnement les fromagers qui ombragent le marché: eux aussi étaient garnis de ces mêmes fils blancs. Toutes les cases un peu importantes, tous les très grands arbres, en vérité, étaient ainsi reliés entre eux, et leur point de départ comme leur ralliement était l'immense fromager de la clairière, le lieu sacré que ce fromager signalait.
— Des hirondelles nouent ces fils, dit tout à coup Kouyaté.
— Des hirondelles? Tu es, fou! dis-je. Les hirondelles ne volent pas la nuit.
J'interrogeai un de nos aînés qui marchait à proximité.
— C'est notre Chef à tous qui les lie, dit-il. Notre Chef se transforme en hirondelle au cours de la nuit ; il vole d'arbre en arbre et de case en case, et tous ces fils sont noués en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
— Il vole d'arbre en arbre ? dis-je. Il vole comme une hirondelle ?
— Eh bien, oui! Il est une vraie hirondelle, il me rapide comme l'hirondelle. Tout le monde sait !
— Ne te l'avais-je pas bien dit? fit Kouyaté.
Je ne dis plus mot : la nuit de Kondén Diara était une étrange nuit, une nuit terrible et merveilleuse, une nuit qui passait l'entendement.
Comme la veille, nous allions de concession en concession, précédés de tam-tams et de tambours, et nos compagnons nous quittaient au fur et mesure qu'ils atteignaient leur logis. Quand nous passions devant une concession où l'un ou l'autre avait manqué de courage pour se joindre à nous, un chant de moquerie s'élevait de nos rangs.
Je regagnai ma concession, recru de fatigue mais très satisfait de ma personne : j'avais participé à la cérémonie des lions ! Si même je n'en avais pas mené large à l'heure où Kondén Diara s'était déchaîné, la chose ne regardait que moi ; je pouvais la garder pour moi seul; et je passai glorieusement la porte de notre demeure.
La fête du Ramadan commençait, et j'aperçus dans la cour mes parents prêts à se rendre à la mosquée.
— Te voici enfin revenu! dit ma mère.
— Me voici! dis-je fièrement.
— Est-ce une heure pour rentrer! dit-elle en me serrant contre sa poitrine La nuit est finie, et tu n'as seulement pas fermé l'oeil.
— La cérémonie n'a pris fin qu'à l'aube, dis-je.
— Je le sais bien, dit-elle. Tous les hommes sont fous !
— Et les lions ? dit mon père. Kondén Diara ?
— Je les ai entendus, dis-je. Ils étaient tout près; ils étaient aussi près de moi que je le suis ici de vous ; il y avait tout juste entre eux et nous la distance du feu !
— C'est insensé! dit ma mère. Va dormir: tu tombes de sommeil !
Elle se tourna vers mon père:
— Je me demande à quoi tout cela rime ! dit-elle.
— Eh bien c'est l'usage, dit mon père.
— Je n'aime pas cet usage ! dit-elle. Des enfants ne devraient pas passer la nuit à veiller.
— As-tu eu peur ? me demanda mon père.
Devais-je avouer que j'avais eu grande peur ?
— Naturellement qu'il a eu peur ! dit ma mère. Comment voudrais-tu qu'il n'ait pas eu peur ?
— Il n'a eu qu'un peu peur, dit mon père.
— Va dormir, reprit ma mère. Si tu ne dors pas maintenant, tu t'endormiras durant la fête.
J'allai m'étendre dans la case. J'entendais ma mère qui querellait mon père: elle trouvait stupide de courir des risques gratuits.
Plus tard, j'ai su qui était Kondén Diara et j'ai su aussi que les risques étaient inexistants, mais je ne l'ai appris qu'à l'heure où il m'était permis de le savoir. Tant que nous n'avons pas été circoncis, tant que nous ne sommes pas venus à cette seconde vie qui est notre vraie vie, on ne nous révèle rien, et nous n'arrivons à rien surprendre.
Ce n'est qu'après avoir participé plusieurs fois à la cérémonie des lions, que nous commençons à vaguement entrevoir quelque chose, mais nous respectons le secret : nous ne faisons part de ce que nous avons deviné qu'à ceux de nos compagnons qui ont une même expérience; et l'essentiel nous échappe jusqu'au jour de notre initiation à la vie d'homme.
— Non, ce n'étaient pas de vrais lions qui rugissaient dans la clairière, c'étaient nos aînés, tout bonnement nos aînés. Ils s'aident à cet effet de petites planchettes renflées au centre et à bords coupants, à bords d'autant plus coupants que le renflement central aiguise davantage le tranchant. La planchette est de forme ellipsoïdale et très petite; elle est trouée sur un des côtés, pour permettre d'y passer une ficelle. Nos aînés la font tournoyer comme une fronde et, pour en augmenter encore la giration, tournoient en même temps qu'elle; la planchette coupe l'air et produit un ronflement tout semblable au rugissement du lion ; les planchettes les plus petites imitent le cri des lionceaux; les plus grandes, celui des lions.
C'est enfantin. Ce qui n'est pas enfantin, c'est l'effet produit dans la nuit pour des oreilles non prévenues: le coeur se glace ! Si ce n'était la crainte, plus grande encore, de se retrouver égaré dans la brousse, isolé dans la brousse, l'effroi disperserait les enfants; c'est la sorte de refuge que forment le tronc des fromagers et le feu de bois allumé à proximité, qui maintient groupés les non-initiés.
Mais si le grognement de Kondén Diara est facilement explicable, la présence des longs fils blancs qui relient l'immense fromager de la clairière sacrée aux plus grands arbres et aux cases principales de la ville, l'est beaucoup moins. Je n'en ai, pour ma part, point obtenu une explication parfaite : à l'époque où j'aurais pu l'obtenir, en prenant place parmi les aînés qui dirigeaient la cérémonie, j'avais cessé d'habiter Kouroussa. Je sais seulement que ces fils sont de coton tissé, et qu'on se sert de perches de bambou pour les nouer au sommet des cases; ce que j'ignore par contre, c'est la manière dont on les attache au sommet des fromagers.
Nos fromagers sont de très grands arbres, et on imagine difficilement des perches d'une vingtaine de mètres : celles-ci fléchiraient nécessairement, quelque soin qu'on aurait pu apporter à les assembler. Par ailleurs, je ne vois pas comment on grimperait au sommet de ces arbres épineux. Il y a bien une sorte de ceinture qui aide à grimper: on noue la ceinture autour de l'arbre et on se place à l'intérieur, on passe la ceinture sous les reins, puis on s'élève par saccades en prenant avec les pieds appui contre le tronc ; mais cela ne se conçoit plus si l'arbre a un tronc de la dimension de nos énormes fromagers.
Et pourquoi ne se servirait-on pas bonnement de la fronde, Je ne sais pas. Un bon tireur à la fronde réussit des miracles. Peut-être est-ce à un miracle de cette espèce qu'il convient le plus naturellement d'attribuer l'incompréhensible présence des fils blancs au sommet des fromagers, mais je ne puis en décider. Ce que je sais bien, c'est que nos aînés qui nouent ces fils, doivent se montrer on ne peut plus attentifs à ne point égarer les perches : il ne faut donner l'éveil en aucune façon ! Or il suffirait d'une perche abandonnée à pied d'oeuvre pour peut-être mettre femmes ou enfants sur la voie du secret. C'est pourquoi, sitôt les fils noués, on n'a d'autre hâte que de remiser perches et planchettes. Les cachettes habituelles sont le chaume des toits ou des endroits retirés de la brousse. Et ainsi rien ne transpire de ces manifestations de la puissance de Kondén Diara.
Mais les hommes? Mais tous ceux qui savent ?
Eh bien ils ne disent pas une parole, ils tiennent leur science strictement secrète. Non seulement ils laissent femmes et enfants dans l'incertitude ou dans la crainte, mais encore ils y ajoutent en les avertissant de tenir rigoureusement closes les portes des cases.
Je n'ignore pas qu'un tel comportement paraîtra étrange, mais il est parfaitement fondé. Si la cérémonie des lions a les caractères d'un jeu, si elle est pour une bonne part une mystification, elle est chose importante aussi : elle est une épreuve, un moyen d'aguerrir et un rite qui est le prélude à un rite de passage, et cette fois c'est tout dire! Il va de soi que si le secret était éventé, la cérémonie perdrait beaucoup de son prestige. Certes, l'enseignement qui succède aux rugissements demeurerait ce qu'il est, mais rien ne subsisterait de l'épreuve de la peur, rien de cette occasion donnée à chacun de surmonter sa peur et de se surmonter, rien non plus de la nécessaire préparation au douloureux rite de passage qu'est la circoncision. Mais au vrai qu'en subsiste-t-il à l'heure où j'écris? Le secret … Avons-nous encore des secrets !


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