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Cheick Oumar Kanté
Les orphelins de la révolution

Menaibuc, 2004. 376 p.


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Première partie.
« C'est un dur métier que l'exil ! »
Nazim Hikmet (1902-1963)


Mercredi 8 juillet

Le premier camion fouillé passe à toute allure. Le nôtre, en deuxième position, s'ébranle lui aussi. Mais, au moment de s'engager sur la voie de la liberté, les apprentis-chauffeurs font signe à leur maître d'arrêter net.
— Merde ! Qu'est-ce qui va se passer encore ? s'inquiète Thierno à voix haute sans plus se soucier des réactions de l'entourage.
Branle-bas de combat pour un réajustement rapide des planches en bois déplacées sous le poids du premier camion…
Dès cet instant, chaque mètre de latérite, chaque kilomètre de savane nous éloigne de la Guinée, « à jamais » peut-être ! Qui sait ?! … En tout cas, ils nous rapprochent à une allure terrifiante du premier village malien.
Curieux ! Un début de nostalgie m'envahit. De la morosité si ce n'est pas de la dépression subite, en tout cas un grand sentiment d'avoir fauté, un regret — tardif et prématuré à la fois — relevant peut-être d'un masochisme caractéristique. Dans un état similaire, je me suis trouvé quand un copain du lycée m'a entraîné à boire mon premier verre de bière. C'est dire si je m'en veux d'avoir violé sans conséquence les frontières de mon pays ! En fait, plus que les perspectives d'un accueil à l'étranger, hostile, m'obsède le sentiment d'avoir opéré une rupture.
J'ai rompu, je le sens très fort. Au niveau du nombril, j'éprouve des malaises lancinants, comme si j'avais avalé des tessons de bouteille, comme si avec des ciseaux, un chirurgien sadique me déchiquetait l'estomac et tous les viscères.
— Le mal du pays, pensé-je.
La douloureuse séparation ! Jamais je ne m'étais figuré qu'elle serait atroce à ce point. A présent, je devine bien pourquoi l'oiseau même blessé à mort peut voler d'une aile pour tenter de regagner le nid de sa mère, pourquoi parmi les anciens, beaucoup creusaient eux-mêmes leur tombe ou la faisaient creuser de leur vivant en souhaitant qu'à leur mort ils y soient enterrés …

La nostalgie de la demeure familiale, des arbres avoisinants et de tous les parfums qui ont embaumé les moments cruciaux de mon existence, je les sens me réimprégner par petites bouffées. Sans doute pour la dernière fois avant longtemps. Ou peut-être « à jamais ! »
Qui peut savoir ? 1…

Je sens l'encens sur les goubas 1 de Néné Bali, le henné en préparation pour l'embellissement de ses mains et de ses pieds qu'elle n'a pas du tout besoin de traiter à l'ancienne coutume chinoise pour ne pas les avoir trop grands, les arômes savoureux s'échappant des soupières achalandées avec art sur sa table et dans lesquelles j'ai toujours su trouver celles remplies de friandises, l'odeur de l'argent dans une certaine boîte métallique, très précieuse pour réunir le prix du ticket de cinéma ou de bal et, d'une manière générale, pour obtenir quelque argent de poche …

Me prend la tête, à son tour, l'essence des peaux de nos mandarines. Quant à nos mangues aux senteurs délicieuses, je me surprends en train de remâcher leurs chairs juteuses. C'est l'odeur du quinquéliba matinal à moins que ce ne soit celle de la citronnelle, en périodes de grippe, qui maintenant me visite. Même le chlore de la bijouterie de papa, une saleté qui n'a jamais ménagé son asthme, bien au contraire, devient tout à coup une émanation chère pour moi. Il n'y a pas jusqu'aux embruns de l'eau de notre puits, pendant de longues années la seule potable dans le quartier, qui ne me chatouillent les narines, le visage et ne me reviennent dans la bouche par giclées bien rafraîchissantes …

Monte alors en moi un cri de refus de l'exil pourtant volontaire, une révolte chantée, une ode à la mère-patrie.

« Triste mère de la basse-cour,
Pauvre mère !
Ont bien éclos tous les oeufs que tu as couvés.
Sont même nés des poussins tout frais.
Mieux qu'avec les meilleures inventions,
Tu les as tenus au chaud.
Très tôt, les vautours les ont guettés.
Amazone au foyer tendre
Mais guerrière sur tous les fronts présente,
Tu les as défendus avec vaillance
De ton bec, de ton corps, de tes ailes,
Les uns et les autres pourtant bien fragiles !
Ignorant le risque
De te voir enlevée toi-même, parfois,
Tu as crevé avec une férocité toute maternelle
Les yeux des chats voraces,
Des chiens et des hyènes
Qui ne le sont pas moins.
Grâce à tes mille et un petits soins,
Les duvets ont vite fait de la place
A de belles petites plumes.
Des chasseurs ont épaulé souvent et tiré.
Tes oisillons, indemnes ou blessés légers,
Chaque fois au bercail sont revenus.
Leurs plaies ouvertes,
Tu les as aussitôt pansées et guéries.
Les petits oiseaux ont grandi vite.
Les uns sont devenus hirondelles !
Beaucoup d'autres des albatros !
La cage, à la longue,
S'est avérée trop étroite.
La faute n'est pas la tienne,
Tu es si prévoyante !
Elle n'est pas la leur non plus,
Ils sont si peu exigeants !
Accepte donc
Qu'à tire d'aile, ils s'échappent
Pendant qu'il est encore temps !
Douce Guinée,
Tu la comprends, n'est-ce pas, ta progéniture !
Ce n'est pas le hasard qui t'a faite femme.
Etre apprivoisés, tes fils abhorrent.
La glu sur les ailes,
Les clous dans les pattes,
Ils détestent.
Grands, par bonheur, ils savent désormais
Voler outre les pièges tendus
Pour les plaquer au sol.
Tu vois bien
Qu'à leur arracher les plumes
On s'acharne.
Une à une jusqu'au plus fin duvet !
Touffe de duvet par touffe de duvet
Jusqu'à leur écorcher la peau !
A trop attendre, il va bientôt se faire tard.
Ne les aurais-tu pas protégés
Pour qu'ils puissent
De leurs propres ailes voler un jour ?
Tu souhaites bien
Qu'à leur tour,
Ils veuillent concevoir
D'autres poussins,
D'autres petites hirondelles,
D'autres petits albatros,
Qui deviendront grands,
Qui sauront voler haut,
Qui préféreront voler loin !
Lancés dans la jungle,
Ils se battront, tes fils !
Apprêtés qu'ils sont
Par tes caresses pacifiques.
Et, vers toi,
Ils songeront à revenir,
Aguerris par tous les combats gagnés.
Te retrouveront-ils lasse ?
Qu'importe !
Le cordon ombilical n'aura fait que s'étirer
Pour s'allonger à l'infini
Jusque dans les abîmes les plus profonds
Vers les horizons les plus lointains
Et les plus risqués aussi.
Le noeud génital demeurera ce fil d'Ariane
Par la remontée duquel
Retourneront près de toi,
Au plus grand complet possible
Tes fils prodigues.

Ta patience de mère,
Reprends-la ou plutôt, garde-la !
De te faire souffrir de nouveau,
Ils sont, hélas, obligés.
A te faire accoucher une nouvelle fois,
Ils sont sans appel condamnés.
Ils n'ignorent pourtant pas
Qu'aucune femme n'a jamais été assez mère
Pour ne plus éprouver
Les affres de l'angoisse et de la douleur.

Mais, figure-toi, mère,
Ces autres inquiétudes et souffrances,
Le plus insouciant parmi tes nombreux enfants
Au moment où de l'exil il prend le chemin,
N'a qu'une seule envie, celle de te dire :
“Je sais. Je sens, je suis ces souffrances !”
Pardonne-leur donc, généreuse Guinée !
Et qu'elle veille sur toi, la Déesse Nimba !
Qu'elle féconde ton ventre à foison,
Pour l'éternité !
Et que, dans une consubstantialité parfaite,
Naissent sans interruption
D'autres poussins d'hirondelles
D'autres poussins d'albatros !
Un jour, alors, une colombe volera vers toi !
Si de sang elle est tachée
Tu en effaceras les traces sans amertume.
Car, aussitôt, par nuées successives,
Voiliers petits et géants,
Excédés par leurs longues traversées
Sans escales,
Reviendront.
En maints recoins de ta basse-cour,
Pour atterrir, ils se serreront.
De partout, tes volatiles te rallieront
Tous unis dans la crainte
De ne pouvoir le jour du Grand Rendez-vous
Répondre présents !

Qu'importe si certains s'abattent si fort
D'amour, d'allégresse et d'émotion
Que plus jamais d'envol ils ne reprendront !
La dernière traversée,
La navigation ultime fera cap sur le bercail.
Tous vers toi !
Majestueux sera le moment,
Solennel l'instant,
Unique le bonheur.
Et, toi,
Radieuse,
Toujours égale à toi-même,
Tu les accueilleras
Tu leur souriras
Tu leur ouvriras
Jusqu'à ne plus pouvoir les déployer
Tes ailes-refuges,
Tes si rassurantes ailes de couveuse.
Sans rancune
Ni fausse honte.
Avec chaleur,
C'est-à-dire à la manière d'une mère.

Il sera ce jour,
Celui du plus grand baptême de l'air
Avec voltiges des retrouvailles
Après maints ébats de réconciliation générale !
Sonnera aussitôt
L'heure d'un décollage nouveau,
Tous envols coordonnés !
Enfants et parents enfin retrouvés
D'un ciel de paix
Vers un ciel de bonheur
A jamais vogueront ! … »

Qu'elle est mauvaise la route ! La piste, en vérité, hérissée de barrières caillouteuses et ravinée en plusieurs endroits par des tranchées d'une profondeur inquiétante.

Comment avons-nous bien pu franchir certains passages est la question que, sans cesse, nous avons eu l'occasion de nous poser. Souvent, le chauffeur a d'ailleurs été obligé d'abandonner le plus droit chemin pour suivre tantôt à gauche, tantôt à droite, des lacets eux-mêmes déjà fort entortillés. Créés par des routiers ingénieux ayant fait le voyage la semaine précédente, leurs portions conduisant à des impasses ou vers des gouffres sont toujours signalées par des amas de tronçons d'arbres.
Avec une grande maîtrise, le chauffeur emprunte les pistes de secours, fait presque coucher le camion sur les hautes herbes, accroche au passage les longues branches en travers de la route, conduit sa machine comme on éperonne un cheval au franchissement d'un obstacle. Les passagers basculent par-ci, basculent par là. Quelques instants de relative tranquillité et les gouffres réapparaissent plus mortels que jamais. Le camion tangue, cahote, penche d'un côté puis de l'autre, s'arrête parfois, avance par à-coups, même si, par moments, nous avons l'impression qu'il fait plutôt machine arrière.
Assise dans un grand inconfort sur des sacs de néré, une femme très âgée devient vite la risée de tous les voyageurs. Chaque fois que le véhicule incline d'un côté, elle plonge de l'autre en poussant des grognements plaintifs, le visage crispé, les bras en l'air lui protégeant la tête, les yeux fermés pour ne pas voir la catastrophe, inévitable à son avis. Tout le monde prend plaisir au spectacle. On s'occupe des réactions de « la vieille » et on en rit parce que c'est amusant mais aussi parce que c'est un moyen pour chacun de maîtriser sa peur personnelle. Mais pour punir notre lâcheté — peut-être! — le camion rue une fois si fort que nous croyons tous aller à la renverse. Il s'installe alors un silence total. Personne n'a le coeur à s'amuser des scènes pourtant plus comiques que celles de l'octogénaire. Un homme veut descendre en pleine course. Son voisin, par simple bon réflexe, réussit à le retenir. Une femme fourre sa tête entre les sacs de néré sans cesser de vociférer son pressentiment de l'hécatombe imminente.
— Nous allons tous mourir ! C'est ici ! C'est ici que nous allons tous mourir !
Des yeux écarquillés comme ceux des clowns, je ne parle pas, ni non plus des places changées de façon furtive et acrobatique, pas plus que des mille et un Allahou Akhbar 3 proférés par intermittence ! …
Le calme revenu dans le camion capricieux, c'est l'occasion pour tout le monde de se moquer de sa propre peur en se confiant à son voisin sans plus de retenue. Un homme, d'un âge certain lui aussi, jusque là assis tranquille et rêveur contre la jante d'une des roues de secours et indifférent aux duels que se livrent le camion et la piste, s'éclaircit la voix et gémit sur son sort, les yeux mi-clos, comme s'il poursuivait un récit déjà entamé, à l'intention d'auditeurs préparés et impatients de connaître la suite.
— Ah ! C'est fini aujourd'hui. Tout donc a une fin sur cette terre ! Qui pouvait penser qu'à mon âge, j'aurais eu assez de forces pour entreprendre cette aventure ?
Il secoue la tête avec vigueur et essuie les larmes qui commencent à lacérer son visage émacié. Et son voisin le plus immédiat de réaliser la présence du personnage et d'ironiser sur son compte.
— Bon Dieu ! Il rêve, « le vieux » ! Pas croyable ! De quoi veut-il nous causer ?
Les rires moqueurs des uns et les désapprobations moralisatrices des autres provoquent une scission générale parmi les voyageurs entre les défenseurs du vieux et ceux plutôt d'accord pour le laisser taquiner, histoire de s'amuser un peu et de meubler ainsi le voyage jusque là sans charme particulier.
— Réveillez le vieux ! crient des voix railleuses.
— Laissez-le donc tranquille ! s'insurgent d'autres plus imposantes. Dans ce camion, il peut très bien être notre père à tous ! Ne trouvez-vous pas le voyage assez rude pour l'importuner par-dessus le marché ?
— Comment ! Tu oses dire qu'il ne peut plus s'asseoir sur son postérieur usé ? interroge un jeune homme grossier accroché comme un singe aux barres transversales servant de support pour une éventuelle bâche.
Il l'attendait, lui, la belle occasion pour envenimer les choses !
— Qu'est-ce qu'un vieux de ton âge vient faire sur cette route s'il est incapable d'en supporter les rigueurs ? Entre passagers au long cours, il n'y a ni jeunes ni vieux !
— Justement, je parlais bien de ce voyage !… Rassure-toi, fiston, il ne m'enchante guère, tranche le vieil homme avec une vivacité surprenante.
— Allez, le patriarche, raconte-nous tes misères ! ironise le jeune homme. Elle doit être passionnante, ta vie ! Tu fuis donc le pays comme nous autres ? Attention, nous sommes jeunes, nous ! Et robustes. Nous avons tout le temps pour faire de vieux os comme les tiens. Mais avant, nous reviendrons avec le bon temps, nous ! Et nous pourrons nous délecter comme des abeilles du pollen des fleurs renaissantes de la patrie !
— Tu parles beaucoup, jeune homme ! Je pense que ce n'est pas bon du tout pour la jeunesse. Un enfant doit savoir se taire et ne rien dire qui ne vaille la peine d'être dit. Jeunes d'aujourd'hui, vous parlez plus que de raison. Et, si les paroles créaient la prospérité, nous ne serions pas entassés comme nous le sommes dans ce camion ! Vous n'avez plus aucun respect pour plus âgé que vous comme la maudite Révolution vous a autorisés à appeler tout le monde camarade ! Comment peut-on interpeller de la sorte ceux qui ont l'âge de son père ?
ll met un temps de réflexion pour s'assurer que tous les passagers ont réalisé la gravité de la situation avant de continuer son sermon.
— N'avez-vous pas honte vous autres « jeunes » comme vous dites, « vaillants et robustes » de vous enfuir à la sauvette de chez vous ? Pire que des termites surprises dans leur termitière par les eaux de ruissellement ? Les vagues passagères auront donc eu raison de vos forces en pleine croissance ! Elles auront réussi à déraciner les jeunes plants que vous prétendez être !… Mais venons-en à ma vie puisqu'elle vous intéressait tant, tout à l'heure … J'ai dit: « ma vie ! » Ce sera, vous vous en doutez, une infime partie de mon existence. Elle mériterait cependant d'être méditée par vous qui allez continuer de vivre après nous, je l'espère.
— Bien parlé ! interrompt quelqu'un.
— Il est bien sensé, le vieux ! renchérit un autre.
— Voilà ce qu'on gagne à provoquer des personnes qu'on ne connaît pas ! lance un troisième.
— J'ai trois enfants : deux garçons et une fille, commence « le patriarche », sans trop se soucier du mouvement d'opinion en sa faveur. Je pensais que mes deux garçons avaient réussi ou, en tout cas, qu'ils n'avaient pas échoué ! lls avaient terminé leurs études. Ils avaient tous les deux commencé à travailler à des postes importants … Mes vieux jours, je les voyais donc paisibles. Ma fille, elle, n'a pas connu beaucoup de succès à l'école … Mariée jeune avec un ami de la famille, elle vit en ce moment avec son époux et leurs enfants à Niamey au Niger. Je m'en vais les retrouver là-bas, in cha Allahou.
— Tes garçons de valeur, comme tu dis, que sont-ils devenus ? interroge encore le garnement railleur et, on ne peut plus, désobligeant.
A force, il commence à exaspérer plus d'un passager dans le camion.
— Ferme donc ta grande gueule et laisse « le doyen » poursuivre son récit, lui crie sans ménagements une femme. Depuis quand tire-t-on la langue des gens pour les faire parler plus qu'ils ne le souhaitent ?
— “Mon fils” ! répond avec calme l'homme pétri de patience. Je ne saurais te dire ni l'endroit où se trouvent mes enfants ni ce qu'ils sont devenus. Je me le demande moi-même ! Je suppose qu'ils sont entre “les mains de la Révolution et de son Parti”. Ils me les ont soustraits comme Dieu seul sait rappeler à lui un humain.
— Ainsi, tu vas … rejoindre ta … fille pour … qu'elle te console de … comment dire ? … de la … perte de tes … deux fils ? C'est bien de cela qu'il s'agit ! précise en jaugeant ses effets plus que n'interroge l'irréductible jeune homme, loin d'être impressionné par les protestations de tous les autres contre sa curiosité débordante.
— Puisque je viens de te le dire, “mon enfant” ! Mais, est-ce qu'on se console jamais d'une perte pareille ? Mes voisins m'ont tous conseillé de rester vivre au pays. Ils prétendent que le gouvernement, un jour ou l'autre, pensera à moi. Eux-mêmes, ils vivent dans cette situation. L'aîné de la famille ayant péri en prison, ils recevraient des prébendes, depuis ! Regardez-moi bien ! Moi, personne ne peut monnayer mon sang ni acheter mes sentiments. Même si me revoilà condamné à courir les chemins comme à l'âge de vingt ans quand je pratiquais le commerce de la cola entre Daloa en Côte d'Ivoire et Labé !
— lls s'appelaient comment, vos fils ? questionne un apprenti-chauffeur compatissant.
— S'ap … pelaient ?! Pourquoi s'appelaient ? L'aîné s'appelle et s'appellera toujours Karo et son jeune frère Bala 4
— Tous ici, vous devez les connaître !
— Si on les connaît, s'exclament de concert la plupart des passagers.
— Ah ! c'est donc vous le père de Moussè Karo 5 et de Moussè Bala, dit une femme dans un souci de confirmation supplémentaire. Le pays entier a pleuré leur arrestation !
— Décidément, avec ce Parti et sa Révolution, on aura vraiment tout vu ! maugrée un jeune homme.
— “Mon enfant” ! lance le vieil homme à l'adresse du garçon inquisiteur. Seule votre justice a été rendue ! N'est-ce pas vous les jeunes qui avez été invités à bafouer, à violer toutes les valeurs qui fondaient notre société et à pisser sur elles ? N'est-ce pas vous qui avez humilié tous les hommes et toutes les femmes capables de faire avancer la Guinée ? C'est qui, la JRDA ? La Milice ? La Révolution ? Bourreaux que vous êtes ! … C'est vous qui avez ordonné la séquestration de mes enfants et pas quelqu'un d'autre ! Mais incha Allahou! vous serez payés pour tous vos méfaits ! Dieu qui est grand — avec Mahomet son prophète — vous rendra tout ! Déjà, vous êtes obligés, vous, de fuir vos parents ! Mes garçons à moi ne m'auraient abandonné pour rien au monde entre les mains de la maudite Révolution ! Tu peux comprendre ça, fiston?
— Honte à nous tous, s'époumone un quadragénaire. Nous sommes tous des dégonflés ! Je me demande pourquoi nous continuons de porter des pantalons. Nous n'en avons plus le mérite. Ce sont les pagnes de nos femmes que nous devrions mettre désormais parce que nous n'avons plus rien dans nos culottes !
— Doucement! Allons-y doucement, tempère quelqu'un. Toi qui parles si fort, tu réalises bien l'endroit où tu te trouves pour t'insurger de la sorte et oser dire tout ce que tu as dit ! Qui d'entre nous pouvait imaginer tout à l'heure que l'autre avait pour projet de traverser la frontière ? Tous, nous avons réussi à passer pour des petits commerçants.
— Honte à nous tous, répète avec brutalité le quadragénaire qui, de son regard sombre, défie maintenant tout le monde. Sur ce, il crache de dégoût par-dessus la carrosserie du camion, jure par le Coran et se réfugie dans une attitude de supériorité sans plus prêter attention à ce qui se fait, à ce qui se dit entre passagers.

Une fois la frontière franchie, la plupart ont jeté bas les masques et ont commencé à reconnaître qui leur démission, qui leur lâcheté, qui encore leur duplicité …

Les langues se sont déliées tout d'un coup, les consciences d'instinct révélées, affermies, cristallisées … Un temps de méditation a pris d'assaut tous les passagers. Chacun ne lit plus dans les yeux de l'autre que le mépris, la haine, l'accusation d'avoir aidé à faire triompher l'arbitraire et ses corollaires: le mensonge et la délation …
S'empare des compagnons d'exil une rage justicière irrépressible, une volonté vindicative des plus tenaces. Le camion semble énervé pour sa part d'avoir à convoyer un « ramassis de mauvaises consciences » et d'aider ainsi des « lâches » à se sauver. Il connaît des ratés, perd de sa vitesse, recule même par moments et tente sans succès de se débarrasser de ses « ordures ». Le soleil se fait plus accablant. La fumée du moteur surchauffé et les nuées poussiéreuses soulevées par un tourbillon belliqueux manquent de justesse d'ouvrir une bataille rangée entre les passagers alors que le camion continue de se tordre, de se tortiller en se plaignant tantôt d'un flanc tantôt de l'autre, pris de palpitations et de frétillements comme les entrailles d'un enfant torturé par une colique.
Nous tombons les uns sur les autres. Nous nous embrassons sans le vouloir. Nous nous enlaçons même. Certains jurent, d'autres injurient avant que tous ne nous confondions en excuses. D'autres encore se perdent en conjectures, se fâchent parfois avant d'essayer en vain d'esquisser un sourire. La situation se rétablit quand un front bute contre un autre, un coup de coude sec intime à l'ordre le propriétaire d'un pied par trop aventurier, un orteil relevé avec sévérité remet à sa place une croupe par trop volumineuse et baladeuse …
Quelques rudesses supplémentaires et la route devient plus agréable comme si elle voulait nous préserver du pire. Mais très remués, les candidats à l'exil l'ont déjà tous été. Des femmes ont rendu tout le contenu de leur estomac. Incontinents, les enfants se sont soulagés de leurs besoins. Des provisions à la limite de l'avarie se sont répandues sur des jambes et des cuisses dénudées, sur des lèvres gourmandes, sur les rares tenues qui, jusque là, avaient pu rester nettes et propres… Les états d'âme guerriers prédominent désormais chez tous les compagnons de voyage. A la fin, chacun a, en effet, des motifs plus matériels, plus proches d'en vouloir à l'autre.
Mais un jeune coeur acquis à la conjuration contre la Révolution trouve le moyen de relancer la conversation.
— Avant au moins, on nous demandait seulement de crier : «au poteau ! »; on ne tuait pas les comploteurs …
Le véhicule en train de gravir un dos d'âne lui coupe la parole sans aucune courtoisie. Mais l'orateur plus déterminé que la machine en profite pour préciser sa pensée après avoir roté sans discrétion lui non plus.
— De nos jours, il paraît qu'on les torture jusqu'à en tuer quelques-uns en prison. Vous allez bientôt voir qu'ils les feront pendre en public pour nous obliger à « admirer le spectacle » ! Et pourquoi donc tout ce cirque macabre ? Pour nous faire accepter que c'est bien nous qui demandons la peine capitale contre les comploteurs 6 et non eux !
— Moi, poursuit un autre dont les borborygmes rivalisent pendant un certain temps avec les vrombissements du moteur, je m'étais toujours dit que les comploteurs empêchaient notre pays d'évoluer. Quand, par exemple, j'entendais tel ministre ou tel fonctionnaire avouer dans sa déposition-radio qu'il avait eu pour rôle dans le complot anti-guinéen de tout saboter dans son service pour mécontenter le peuple et provoquer son soulèvement ! … Et je me disais : « voilà pourquoi on m'a demandé à l'hôpital d'apporter un lit pour faire admettre mon enfant malade, voilà pourquoi ma femme s'est entendu rétorquer qu'il n'y a pas de médicaments contre les maux de ventre, voilà qui explique la pénurie de sel, de sucre, de riz, de fonio, de maïs ! » … Je pensais : « ces intellectuels sont les causes de tous nos malheurs. Lui seul, le Chef Suprême de la Révolution, désire le bonheur de ses compatriotes ! Mais entouré comme il est de gens égoïstes, incompétents, malhonnêtes, cupides … »
— Il faut faire la part des choses, tente de modérer le vieil homme aux enfants immolés à l'autel de la Révolution. Un tel que vous aurez entendu avouer à la radio sa soi-disant participation à un complot, est-ce qu'il n'aimerait pas ses parents, avant même de parler de tout son pays ? …
— En tout cas, coupe un autre, moi j'ai toujours été d'accord pour qu'on emprisonne les comploteurs après tout ce qu'ils ont fait, mais torturer une personne au point de lui ôter la vie, je suis foncièrement contre ! Pourquoi ne pas destituer le ministre auteur de détournement de fonds et le mettre ensuite en demeure de rembourser les sommes soustraites ?
— Les choses ne sont pas aussi simples, explique un troisième dont le déguisement jure tant avec le cadre, se dévoilant dès qu'il parle. Si les autorités veulent la mise hors d'état de nuire de ceux qu'elles appellent les traîtres ou les comploteurs, personne n'osera suggérer autre chose.
Les jurés des Tribunaux Populaires sont toujours solidaires. Il suffit que le premier réclame une lourde peine pour ne pas paraître trop aimable et donc de connivence avec les conjurés pour que tous les autres le suivent dans des cavalcades de sentences impitoyables. Même si personne n'est d'accord au début, tout le monde à la fin est unanime. L'inculpé quant à lui est reconnu coupable sans délai. La justice dans un pays dit révolutionnaire ne peut procéder que par malentendus et compromissions. De manière collective, on fait applaudir par les masses populaires des actes qu'elles désapprouvent toutes, prises sur un plan individuel.
Comme piqué par une mouche, un autre s'insurge avec force exclamations et interrogations.
— Nous n'y sommes pour rien, nous ! Seuls les chefs sont responsables de ce qui peut nous arriver sur terre ! Dans le Coran, il est bien dit que le croyant n'a pas à s'occuper des affaires du pouvoir politique. Tenez ! Quand, par exemple, une fête religieuse comme le Ramadan tombe un jour maléfique, le chef du pays est habilité à la reporter à une date ultérieure bénéfique ! Estce que je ne dis pas la vérité ?
Fier de son argumentation, même quelque peu approximative, il s'autorise une prophétie d'une singulière facilité.
— De toute façon, tout passera sur terre ! Le règne des Firhoun 7 a passé ! C'est tout dire !
Le quadragénaire revient à la charge après s'être détourné de la conversation depuis ses accusations d'impuissance proférées contre tout le monde. Il semble un peu soulagé de sa rage écumante. Calmé, il en devient presque plus profond.
— Moi, les choses me sont apparues dans leur réalité crue ces derniers temps. De nuit ! Parfaitement ! Quand chacun d'entre nous fait semblant de dormir … Quand ils viennent embarquer le voisin … Quand ils l'enchaînent puis le ligotent pour le plaquer nez contre plancher dans ces maudites Jeeps russes inondées de sang et d'urine … Quand ils giflent les femmes désireuses de partir avec leurs maris et molestent les enfants éplorés, éberlués … Quand le bruit du moteur se fait lointain …
Il promène sa tête de gauche à droite, geste significatif d'une totale désapprobation de la situation en même temps qu'une exacte mesure de toute sa faiblesse personnelle. Il lève une main nerveuse qu'il referme aussitôt en l'air comme s'il avait saisi l'objet de sa pensée telle une bestiole en plein vol et avoue le fruit de ses douloureuses cogitations nocturnes.
— La réalité se révèle à moi et je trouve que je viens de participer à une mise à mort d'homme par simple non-assistance à personne en danger. Il n'a rien fait, de toute évidence, le pauvre, pas plus que tous les autres camarades-militants arrêtés avant lui, pas plus que moi qu'ils viendront sans doute priver bientôt de liberté.
Comme s'il revivait toutes ses nuits blanches, il ferme les yeux avant de les rouvrir quelques secondes plus tard pour se rebeller.
— ll faut que ça finisse ! Sinon, ils donneront un couteau à chacun d'entre nous tôt ou tard et ils nous inviteront à nous égorger les uns les autres. Allahou akhbar ! Comment pourrais-je attenter à la vie d'un être humain ? Moi, tuer quelqu'un ? ll est temps que ça finisse !
Un petit moment de silence et il continue sa confession après avoir remarqué que tout le monde reste accroché à ses lèvres.
— Je pense à tous ces gens au pays qui ne pourront pas comme moi fuir ! Ils n'en ont pas l'amer loisir. Chaque matin que Dieu fait, ils dénombrent les leurs comme des têtes de bétail pour vérifier combien se sont exilés et combien ont été soustraits de nuit par le Parti et sa Révolution. Et, plus j'y pense, plus je suis pris de nausée et m'en veux pour crime de lèse-patrie. Je me dis que je suis un lâche ! De quoi pourrais-je encore tirer la moindre fierté ? D'avoir sauvé ma peau sans avoir rien fait pour aider à protéger celle des autres ? Qu'ils doivent être répugnants ceux qui cherchent à sauver leur seule peau ! …
Il crache par-dessus bord et poursuit son examen de conscience au point où il l'a arrêté.
— Si au moins de toutes les peaux sauvées, on pouvait confectionner des tapis de prière pour le salut et l'immortalité du peuple du silence ! Lui qui gémit en cachette, il ne fuira pas, lui ! n approuve tout, trompé qu'il est. Il approuvera encore et continuera toujours d'approuver à ses dépens et aux dépens des siens, quel que soit le chef à la tête de son pays ! …
L'accès de rage le reprend et il s'époumone de plus belle.
— Honte à nous tous ! Rentrons chez nous si nous sommes encore des hommes et non des femmelettes ! Allez, faites voir les fonds de vos culottes !
ll se lève en vue d'entamer sa petite inspection, peut-être … Pour son malheur — ou son bonheur, qui sait ?! — le camion après avoir décollé quelque peu, atterrit et le fait rasseoir avec violence, les jambes en l'air, les habits épars. Son pantalon-bouffant ne protégeant plus son intimité sans qu'on puisse en savoir la raison, on s'aperçoit qu'il est, lui, — ô combien ! — un grand homme. On pense même parmi le compagnons d'exil qu'avec ses seuls bons atouts, il redressera le monde entier d'ici peu.
Les concertations politiques décroissent de façon progressive pour cesser comme si elles n'avaient jamais eu cours. Devant le nouveau pays, chacun se remémore le proverbe enseignant qu'on ne peut pas se gratter la plante du pied tout en courant. En tout cas, depuis Yanfolila 8, les passagers en partance pour l'exil ne parlent plus avec véhémence du pays qu'ils sont en train de quitter. Ils semblent avoir classé « l'affaire »pour l'éternité.
Jusqu'à Bougouni où nous tombons sur une patrouille de douaniers à l'entrée de la ville, la route est plus praticable.
— Tous les camions vont être fouillés de fond en comble, dit quelqu'un, aussi bien ceux en provenance de la frontière que ceux arrivés de Bamako.

Encore plus nombreux qu'en Guinée — régime militaire depuis deux ans oblige ! — les hommes-en-armes semblent même plus actifs, plus enthousiastes dans l'exercice de leur travail. Mais on ne peut pas jurer qu'ils soient plus efficaces que les militants-en-uniformes du pays de la Révolution. Ou alors, ne cherchent-ils pas les choses que nous croyons : marchandises importées ou exportées de façon illicite, personnes en situation irrégulière, etc. De toute façon, ni Thierno ni moi ne nous plaindrons qu'il en soit ainsi. Mais bon Dieu ! Quel temps mettent-ils tous ces gens en uniformes du Mali ou de la Guinée pour chercher des entorses aux règlements en vigueur qu'ils ne trouvent jamais ! La vérité c'est que, Maliens ou Guinéens, lesdits hommes et femmes seraient sans doute plus efficients s'ils ne cumulaient pas partout les fonctions de miliciens, de militaires, de gendarmes, de policiers de la ville, de l'air, des frontières et d'agents de renseignements …
Comme notre camion ne sera libre que dans une heure — parole du chauffeur ! — nous nous mettons à l'ombre d'un manguier en bordure de la route. Toute une famille de Maliens y fait la sieste autant que le permet un transistor braillant à plein volume des communiqués en bambara. Sur notre demande, une jeune fille nous accompagne dans la concession de sa famille habitant aux alentours.
Là, pour la première fois depuis le début du voyage, nous pouvons nous désaltérer et même nous rafraîchir le visage.
A notre retour sous le manguier, j'allume une cigarette plus pour tenter de calmer mes entrailles torturées par la faim que pour satisfaire une envie quelconque de tabac. Thierno en fait autant pour les mêmes raisons, j'imagine. Etendu à côté de nous, un Malien demande à voir le paquet de cigarettes. Il lit Milo et interroge.
— Vous êtes Guinéens ?
— Oui, répondons-nous de la tête dans un mouvement d'ensemble synchronisé à la perfection.
— Vous partez pour Bamako ?!
— Oui, dis-je sans trop savoir s'il pose une question ou expose une certitude.
— Pour vos vacances ?!
— Oui, intervient Thierno à son tour.
Les vacances en Guinée sont en fait placées en septembre mais le Malien n'est pas censé le savoir malgré sa curiosité, excessive à notre goût. Pour n'avoir pas à donner plus de détails, Thierno lui propose une cigarette. Il l'allume, tire trois coups successifs, rejette de grandes volutes de fumée mais n'en poursuit pas moins ses investigations.
— Est-ce que vous avez beaucoup de ces cigarettes ? Elle est de très bonne qualité, la cigarette guinéenne !
Courtoisie ? Ironie ? Appréciation franche ? Nous ne pouvons nous faire aucune idée et n'en avons cure du reste. Thierno et moi avons plutôt peur de nous trouver face à l'équivalent de l'agent en civil de la police dite économique en Guinée, chargé en théorie de la répression des fraudes.
— Ces Maliens, ils seraient bien capables de nous créer des ennuis pour deux ou trois cartouches de Milo alors qu'ils sont frappés de totale myopie devant tous les autres produits transportés de façon illicite dans le moindre véhicule en circulation, pensé-je.
— Beaucoup de cigarettes, non ! répond Thierno. Tout juste nos provisions pour la route, trois ou quatre paquets! …
— Vous pourriez m'en revendre même un seul ? s'enquiert notre embarrassant interlocuteur.
— Il met le paquet, l'espion économique, semble penser Thierno avant d'asséner une réplique cinglante.
— Nous ne vendons pas de cigarettes, nous ! Nous en fumons un peu, c'est tout !
— Nous en avons à peine assez pour tenir jusqu'à Bamako, ajouté-je. Mais puisque vous aimez tant nos cigarettes, prenez donc ce paquet à deux cents francs !
Je réalise après coup qu'en fixant le prix, j'ai d'instinct calculé pour pouvoir payer deux plats de riz dès la prochaine halte-repas. Notre Malien déploie de grandes capacités de marchandage et, pour les Milo qu'il aime tant, il n'accepte de nous donner que cent cinquante francs !
Qu'importe! Nous partagerons un plat et demi de riz ! …

A Bougouni, en même temps que le chargement, tous ceux que nous avons découverts comme « nos compagnons d'exil » débarquent. Pour eux commencera le soir-même ou le lendemain un autre périple qui conduira certains à Ouagadougou en Haute Volta 9, d'autres à Niamey au Niger, d'autres encore à Accra au Ghana et d'autres enfin plus loin à Lagos au Nigeria. Tous semblent se sentir si bien dans leur nouvel élément et donnent parfois même l'impression de partir pour des pays connus …

La nuit s'annonce. Ne restent plus dans le camion que Thierno et moi. Quelques mouches tsé-tsé bourdonnent, cherchent à piquer puis s'envolent emportées par le vent en train de fraîchir de plus en plus. Profitant de la bonne occasion qui nous est donnée une autre fois de n'avoir pas à nous méfier d'oreilles indiscrètes, nous savourons l'impression de sécurité, l'un face à l'autre, sur nos sièges inconfortables. Seule une pensée dédiée de temps en temps à Kéma nous rappelle le grand saut que nous venons d'opérer, nous, dans l'inconnu !

Au réveil, les viscères crient de nouveau famine sans y mettre de sourdine du tout. Cette fois, c'est grâce à un troc que nous trouvons avec quoi déjeuner. Quatre paquets de Milo nous procurent deux bols de lait fumant et des tartines au beurre à l'issue d'une négociation âpre avec un tenancier de gargote installée autour de la gare-voitures de Bougouni.
Nous attendrons d'ailleurs sur place notre chauffeur parti prendre livraison d'un chargement de peaux de boeufs pour une fabrique bamakoise.
— De toute façon, nous avertit-il, les poids lourds sont interdits de circulation vers la capitale avant dix heures. Habitués à la débrouille institutionnalisée en pays révolutionnaire, nous imaginons sans peine dès que le chauffeur a eu le dos tourné, une histoire avec tout ce qu'il y a de fraudes et de petits trafics plus ou moins juteux. Le camion appartient à une entreprise nationale malienne, on peut le parier. Son chauffeur est payé par l'Etat pour livrer des chaussures aux magasins des autres villes et pour ramener des peaux à Bamako. Notre homme trouve une fois par semaine le temps et les complicités pour prolonger sa route jusqu'à Niantana d'où il convoie les Guinéens candidats à l'exil ! …
— Notre histoire est tout à fait plausible, affirme Thierno.
— Alors, penses-tu que nous reverrons jamais notre fameux chauffeur ? m'inquiété-je.
Mais aux environs de dix heures, démentant ma dernière supputation, le conducteur du camion est bel et bien de retour à la gare ! Un nouveau passager, un Malien, embarque avec nous à l'arrière du camion. Il sera vite un très bon compagnon de voyage pour nous ! Sa conversation nous fait oublier pendant tout le parcours la pestilence des peaux de boeufs plus ou moins sèches et même plutôt proches de la décomposition pour certaines d'entre elles.
Au fur et à mesure que nous avalons les bornes kilométriques, il nous fait découvrir son Mali natal. Ici, des éleveurs Peuls cherchent des pâturages pour leurs troupeaux de zébus. Frappante est la ressemblance de leurs traits et de leur silhouette avec ceux des Fulɓe-Foutah sédentarisés de chez nous ! Là des Koroboros, là-bas des Sarakolés, ailleurs enfin des Bambaras, des Touaregs …
Il nous décrit ensuite toute la violence des répressions policières et militaires périodiques menées contre ces derniers à cause de leur refus d'allégeance au pouvoir central de Bamako. Il nous relate par le menu les péripéties du coup d'Etat qui a renversé Modibo Keita, le premier président du Mali et le rôle joué entre autres militaires intrépides par certains Yoro Diakité, Tiekoro Bakayoko et Moussa Traoré, ce dernier choisi d'ailleurs par ses pairs pour être l'actuel président du Mali. Il ne résiste pas enfin à la tentation de dresser un parallèle entre l'ancienne politique malienne et la Révolution guinéenne.
— Modibo, c'était votre Sékou Touré tout craché ! Avec le même recours aux miliciens et leurs abus de toutes sortes ! Plus loin sur la route, je vous montrerai l'emplacement des camps de l'ex-Milice malienne. Ils ont été construits avec le concours de la Chine populaire. Il n'en reste plus que des ruines. Bien aidés par la population, les militaires ont démantelé ce symbole en premier. Il ne faisait pas bon du tout ressembler à un milicien aux lendemains du « coup » !
— Mon cher ami, dis-je, sache que Sékou Touré a donné ordre à tous les hauts responsables de son parti, le PDG, de jeter le discrédit sur Modibo dès le lendemain de sa destitution. Tous en effet ont été investis de la mission de trouver des preuves à donner aux militants et aux militantes guinéens qu'entre l'US-RDA 10 et le PDG-RDA, il n'y a même plus en commun le sigle final puisque, depuis longtemps, le Rassemblement Démocratique Africain de Houphouët-Boigny est devenu en Guinée la Révolution Démocratique Africaine de Sékou Touré !
— La politique, c'est pas la peine ! poursuit le Malien. Toute l'Afrique estime que Sékou, c'est Modibo et que Modibo, c'est Sékou ! Le CMLN était si convaincu de la chose qu'il avait prévu « la sévère correction » à infliger à Sékou si l'envie lui prenait de tenter une opération de réinstallation au Mali de son compère.
On se rappelle, en effet, que Sékou Touré a offert la co-présidence de la Guinée à K wame Nkrumah destitué au Ghana en 1966 et que ce dernier y attend toujours l'aide promise pour reprendre le pouvoir …
— Mais quand donc nos chefs comprendront-ils que ce qu'on peut faire accepter aux Chinois, Cubains et autres Soviétiques ne peut marcher ni au Mali ni en Guinée ni ailleurs en Afrique ? Comment, par exemple, peut -on supprimer le commerce privé dans un pays comme le Mali où l'ambition de tirer son profit de tout est le tempérament de tous ? interroge-t-il enfin pour conclure.

Jeudi 9 juillet

Bamako, la ville plate, immense et — ô combien ! — chaude le jour. Nous l'atteignons aux environs de deux heures de l'après-midi. L'aimable compagnon de route, sans doute persuadé que nous débarquions en pays connu, nous dit au revoir pour fondre avec le plus grand naturel dans son milieu. Que faire, quant à nous ? La seule adresse à notre disposition, c'est celle donnée par Kéma à Niantana, des amis de sa famille. Elle ne nous servira de point de ralliement que la semaine prochaine à son retour de Kankan, avec nos … papiers, en principe ! Nous estimons donc le prétexte insuffisant pour nous autoriser à débarquer à l'improviste chez ces derniers avant la date convenue. Nous entreprenons plutôt la fouille de Bamako dans tous les sens avec le secret espoir de rencontrer à tout hasard un Guinéen qui accepterait de nous héberger ou, en désespoir de cause, un Malien hospitalier. Juste pour attendre l'arrivée de Kéma ! …
Nos voeux ne seront exaucés qu'à l'approche du crépuscule au moment où commence à nous étreindre l'appréhension d'avoir à coucher dehors dans la capitale d'un pays étranger même africain. Un ancien camarade de classe à l'école de Bowounloko, maintenant chauffeur de taxi à Bamako depuis quelques années, nous reconnaît sur un trottoir d'une des rues les plus passantes de la première ville malienne ! L'incroyable s'est produit, l'insoupçonnable pour ne pas dire le miracle ! Après les effusions de joie d'usage, Madou nous révèle avoir rencontré la plupart des étudiants guinéens ayant transité au Mali sur le chemin de leur exil plus ou moins éloigné.
Etant tous les jours sur le qui-vive, plus personne ne lui échappe à force !
— On pourrait facilement créer une université guinéenne à l'étranger, décrète-t-il. Avec tous ceux que j'ai vus partir pour Dakar, pour Abidjan, pour Niamey ou pour ailleurs encore en Europe et aux Etats-Unis. Quant aux nombreux autres restés bloqués à Bamako ! … A propos ! … Connaissez-vous quelqu'un ici, un parent ou un ami ? …
Montez donc dans le taxi ! … Je vous avoue cependant être très gêné, moi, de ne pouvoir recevoir les copains qui débarquent. Avec deux collègues, je partage un entrer-coucher, comme on dit en Côte d'Ivoire …
— Je connais Billo, dit Thierno.
— A Zinder au Niger, répond Madou. Il n'a plus rien d'un Guinéen. Quand il revient ici, on l'appelle « l'homme du désert » !
— Et Amadou ? enchaîné-je.
— A Abidjan depuis deux ans, en fac de médecine !
— Gallé ? demande Thierno.
— Décédé en 1968 dans des conditions jusqu'ici non éclaircies !
— Mais, attendez ! … Vous dites que vous connaissez Billo et Amadou ?
— Oui, pourquoi ?
— Je vais vous conduire chez leur frère aîné, notre doyen. C'est le Guinéen le plus hospitalier de Bamako. Il enseigne ici depuis une dizaine d'années et a donc reçu beaucoup de nos compatriotes de passage …
Sans y prêter une attention particulière, nous constatons aussitôt arrivés chez notre probable hôte qu'il est en effet accueillant mais qu'il ne se départit quand même pas d'une certaine réserve, d'une certaine méfiance. La cause, nous l'apprendrons quelques jours plus tard.
L'ambassade de Guinée à Bamako a tissé un réseau de petits mouchards à travers la capitale malienne et, souvent, des Guinéens ont disparu de la circulation sans laisser de traces.
Par ailleurs, notre histoire de papiers oubliés avec un chauffeur retourné à Kankan et notre camarade lancé à sa poursuite tient si peu debout ! Mais au fil des causeries sur divers sujets, en particulier familiaux, la confiance a vite pris le dessus puisque nous n'avons pas tardé à nous découvrir des alliances et des souvenirs communs. Comme tous les autres jeunes avant nous, nous avons alors obtenu le droit au transit chez « le doyen » sans plus aucune suspicion en attendant le retour de Kéma.
Nos conciliabules avec notre hôte et ses nombreux autres visiteurs de tous les soirs se prolongent très tard. Le peu qui reste de la nuit, je le passe à ressasser toutes les images que je garde des cérémonies ayant marqué le référendum de 1958 aussitôt suivi de l'indépendance de la Guinée. L'un et l'autre me valent mon exil « volontaire » à quelques jours de mes vingt-deux ans ! …
— Vive l'indépendance ! criaient des groupes de femmes habillées de tenues aux couleurs de l'emblème national : pagnes rouges, corsages jaunes et foulards verts.
— Vive la liberté ! enchaînaient des foules d'hommes vêtus de chemisettes et de pantalons blancs et brandissant des pancartes sur lesquelles étaient écrits au pinceau les choix de la Guinée d'autant plus courageux qu'ils étaient solitaires.
— NON au Référendum !
— NON au Général De Gaulle !
Partout fut hissé le nouveau drapeau au son de l'hymne national: Liberté.

« Peuples d'Afrique,
le passé historique que chante l'hymne de la Guinée illustre l'épopée de nos frères morts au champ d'honneur (…)
C'est la voix d'un peuple
Qui appelle tous ses frères à se retrouver (…)
(… Bâtissons l'Unité africaine …
»

Les mêmes manifestations accueillirent dans toutes les villes de la Guinée le mot nouveau si séduisant :
— Indépendance!
— Dipanda
— Pindipanda
— Pandance
— Lindépandasse

Combien difficile était la simple transcription phonétique des déformations de prononciation qu'il devait subir dans la bouche du commun des Guinéens ! …
Sur les banderoles en travers des rues, sur les affiches contre les murs, contre les troncs d'arbres, sur les pagnes qu'arboraient les femmes dans leurs cuisines, dans les champs et aux marchés, étaient reproduits à n'en plus finir les deux vocables magiques. Des lettres tracées avec une application particulière au moyen de teintures indélébiles et qui, aussitôt vues, résonnaient de façon agréable aux oreilles de tout le monde.
— Liberté ! Indépendance !
Cela signifiait, semblait-il, que tout le monde était libre ! Tout le monde était indépendant ! Les jeunes et les vieux ! Les malades et les bien-portants ! Les pauvres et les riches ! … Plus au courant de la situation, certains affirmaient que la longue léthargie dans laquelle le système colonial avait plongé le pays était révolue à jamais ! Le pays conduirait désormais ses propres destinées ! Il travaillerait désormais pour son seul profit !
Les chansonniers inspirés chantèrent la liberté et l'indépendance. Les poètes sollicités par toutes leurs fibres émotives et créatrices dédièrent aux mots-chéris nouveaunés leurs plus beaux poèmes. Dans toutes les salles de classes de toutes les écoles à la rentrée suivante, le rite auquel sacrifièrent de suite tous les maîtres fut d'écrire au coin des dates à retenir, celles qui désormais allaient primer sur toutes les autres.
— Le 28 septembre 1958 : Indépendance de la Guinée.
— Le 2 octobre : Proclamation de la République.

J'avais dix ans à l'époque mais je reverrai toujours la grande foule attroupée dans la cour de l'école de Bowounloko autour d'un orateur debout sur une table pour être bien vu et mieux entendu de tous. Les belles paroles ! La population en liesse ! L'envoûtement de tous était entretenu par les tambourinements épisodiques des tam-tams ponctuant les dires de l'orateur aux talents remarquables ! Tous les gens rassemblés baignaient dans une indicible euphorie. Les perspectives nouvelles paraissaient si belles, si prometteuses en tout cas !
— Voyez-vous ? Avant, on nous demandait de fournir du caoutchouc au maudit colonisateur. C'est fini tout ça, maintenant !
Des applaudissements nourris l'interrompaient.
— L'impôt était trop élevé et ne nous profitait pas ! Le nouveau citoyen guinéen sera très vite exempté de toute imposition !
D'autres acclamations appuyées par des tambourinements de tam-tams encourageaient l'escalade dans les promesses.
— Nous n'avions pas assez d'écoles pour instruire nos enfants. Nous en construirons dès demain en nombre suffisant pour qu'enfants et adultes mêmes accèdent au savoir !
— Il y avait trop peu d'hôpitaux et de pharmacies. Nous éloignerons la maladie de notre pays !
— Avant, nos récoltes de riz, de maïs ou de fonio étaient maigres parce que le méchant colon nous imposait la culture des produits bénéfiques pour ses seules usines. Désormais, toute la population mangera à sa faim !

C'est alors que commençaient les chants suivis aussitôt des danses toutes plus entraînantes les unes que les autres.
— Pendant la colonisation, les tissus manquaient. Nous ferons construire des usines qui nous en ravitailleront en grandes quantités — en qualité aussi — et à bon marché !
— Nous fabriquerons nous-mêmes nos bicyclettes et nos voitures. Nous serons les pilotes de nos avions et les commandants de nos bateaux ! …
A l'audition de ces paroles lénifiantes à souhait, les rares réticences s'estompaient, désormais sans objet. Sur le chemin du retour à leurs cases, par tous les sentiers, les gens s'exaltaient, vivant par avance les beaux temps promis par le grand magicien de la parole.

De ce jour de 1958 à cet autre jour de… 1970, l'année de mon exil qu'il me plaît de dévoiler à ce seul niveau du récit, beaucoup d'hivernages et autant de saisons sèches se sont succédé ! Un seul proverbe peut donner la mesure de ce qui s'est passé et dire ce que sont devenues dans le concret toutes les utopies échafaudées :

« Quand les fourmis-magnans envahissent la case, les cancrelats se dépêchent d'en sortir ! »

Le lendemain de notre arrivée à Bamako, notre hôte nous invite à déjeuner dans un sympathique petit restaurant du quartier Sans Fil. Après le repas, nous nous promenons le long de l'avenue qui mène au Grand Marché, une des curiosités de la ville. Nous flânons dans les parages de l'Hôtel de l'Amitié dont la construction n'est qu'en partie achevée. Les mauvaises langues prétendent que les fonds ont été détournés. Nous nous retrouvons enfin au Buffet de la Gare où travaille un de nos compatriotes. Présentés à ce dernier, nous serons invités à partager son dîner fort copieux pendant tout notre séjour malien.
Le spectacle dans les rues de Bamako ! … Quelle recrudescence de jeunes en uniformes kaki ! Les militaires — nouvelles recrues, haut gradés, retraités ayant repris du service depuis le coup d'État, anciens combattants mêmes — passent et repassent. A croire qu'ils sortent de terre, tant ils prolifèrent partout ! Dans les Mercedes et les 404, dans les 2CV et les R4, sur les vélomoteurs dits BB et sur les bicyclettes chinoises ! … Sans parler de tous ceux qui, à pied, arpentent les trottoirs pour mieux faire admirer leurs galons. Ici, là et ailleurs encore des militaires, toujours eux, rien qu'eux ! La mobilisation générale est permanente ! L'armée est dans la rue avec toutes ses armes, sur le pied d'on ne sait quelle guerre ! Le nombre de militaires n'est concurrencé que par la multiplicité des slogans affichés partout où l'on peut afficher quelque chose. Leur lecture permet à l'étranger d'appréhender les événements importants vécus par les Maliens.
— A bas la dictature de Modibo Keita !
— Vive la liberté !
— Vive le CMLN ! …
De Bamako, j'ai longtemps gardé en mémoire les posters géants des membres du CMLN parrainant tous les établissements publics, la parade des soldats à travers la ville et les flashes de l'imposant gyrophare du promontoire de Koulouba 11 déchirant par intervalles réguliers l'obscurité générale dans cette capitale libérée une seconde fois mais à qui il est « recommandé » de s'endormir dès vingt-deux heures ! Cette ambiance « empreinte de dignité malienne retrouvée grâce à l'arrivée au pouvoir de l'armée » n'a pas encore cessé de m'impressionner ! …

Comme prévu, une semaine jour pour jour après notre entrée dans Bamako, Kéma arrive à son tour avec un autre étudiant, Brahim, qui vient de déserter, lui aussi, à une seule année de la fin normale de ses études … « Le colis rapporté par Kéma étant intact, nous n'avons plus qu'à le livrer à … Condé Mohamed ! » Notre chauffeur retrouvé à Kankan n'y a plus repensé du tout depuis notre transaction à la gare-voitures. D'ailleurs n'était-il pas prêt à partir pour les environs de Macenta où se tient un autre marché hebdomadaire, à la frontière du Liberia, aux antipodes donc ? ! …
En l'espace de sept jours, nous avons ainsi par deux fois « enjambé la frontière » ! A peine croyable ! Sans doute sommes-nous sortis sous la bonne étoile, nous ! Car, « franchir la frontière » ne saurait se résumer à ce que nous venons de réaliser à deux reprises sans accroc ! …
Comment donc les autres s'y sont-ils pris ? Ceux qui ont marché de jour et de nuit ! Ceux qui ont eu parfois à nager, ceux qui se sont égarés, ceux qui, en cours de route, ont abandonné le projet, ceux qui ont été capturés et ont été rapatriés dans des conditions atroces d'un camp militaire à l'autre jusqu'à Conakry ! … Incroyable, en effet, ce qui a pu arriver à certains face à « l'exploit » que nous venons d'accomplir, nous !

Un étudiant en philo-maths 12 aurait été arrêté à la frontière du Sénégal ! Et, pourtant, quel trésor de génie n'avait-il pas déployé pour se déguiser : crâne rasé, boubous usagés cousus d'amulettes, vieilles babouches aux pieds, bouilloire et natte de prière dans les mains ! … Un seul mot en français, trop académique aux oreilles des militants-en-uniformes, aurait suffi pour faire tomber le masque de celui qui avait usurpé l'identité du devin traditionnel mi-marabout, mi-charlatan dont les prestations sont très sollicitées en Sierra Leone et dans la plupart des pays voisins de la Guinée.

A la frontière est souvent morte l'ardeur de beaucoup d'étudiants désireux de s'exiler. Il n'empêche ! Tous les ans, plusieurs s'essayent à la passer comme pour éprouver leur bravoure avant d'affronter pour tenter de l'épuiser la vigilance des gardes-frontières, inégale somme toute, selon les périodes. Des tentatives ont donc succédé à des tentatives parce que les étudiants plus que toutes les autres couches de la société guinéenne se sont mis à coeur de parvenir à défoncer l'abominable entrave à la liberté.

Aujourd'hui, notre conviction — Thierno, Kéma, Brahim et moi — est que tous ceux qui ont eu maille à partir avec les militants-en-uniformes s'y sont mal pris. Cette certitude, si nous en avions les moyens, nous l'aurions volontiers portée à la connaissance des nombreux candidats potentiels à l'exil ! Quand ils n'ont pas décidé de s'exiler au moment des guerres radiophoniques livrées de temps en temps par la Guinée aux pays limitrophes, la plupart ont toujours tenté de s'enfuir pendant les vacances ! Ainsi sont-ils certains — comme ils aiment à le dire — d'avoir assuré leurs arrières. Cela signifie qu'en cas de coup dur à l'étranger, ils pourront toujours rentrer au pays avant la reprise des classes. Comme si de rien n'était ! …

Nous avons choisi, nous, de partir en pleine année scolaire à un moment où l'actualité nationale, africaine et internationale ne fait aucune vague, sans prévision de retour quoi qu'il nous arrive, tant que durera la Révolution !
De toute façon, tout le monde devrait savoir que pendant les vacances, par exemple, ordre est donné aux militants-en-uniformes-et-en-armes de tirer à vue sur n'importe quel étudiant s'aventurant aux frontières. Alors, est-ce que s'échapper de son pays ne nécessite pas un minimum de stratégie ? …

Nous voilà maintenant réunis tous les trois. Rentrés en possession de nos papiers et de nos disques, il nous reste cependant à trouver le moyen de sortir des sables de Bamako dans lesquels nous avons le sentiment d'être quelque peu enlisés, tous comptes faits ! Pour pouvoir repartir dans toute autre direction, il va falloir, paraît-il, présenter un laissez-passer délivré par les services de l'ambassade de Guinée au Mali ! C'est comme si à l'IPK, on nous avait suggéré de demander au Camarade-Administrateur-Général l'autorisation de sortir du territoire ou pis au Chef Suprême de la Révolution une petite bénédiction avant de passer avec armes et bagages dans le Camp de la Réaction, du Colonialisme, du Néocolonialisme et de l'Impérialisme !

Nous serons obligés de prolonger notre séjour d'une autre semaine dans la capitale malienne pour terminer la revente de nos disques — prix du passage de la prochaine étape — et, aussi, pour fixer le choix de la destination oscillant en définitive entre Dakar et Abidjan, les deux seules métropoles d'Afrique occidentale présentant à nos yeux le même attrait : l'existence dans chacune d'une université digne de ce nom …

23 juillet 1970

De très bonne heure, nous nous rendons à l'autogare centrale de Bamako comme nous en avons pris l'habitude tous les matins depuis notre arrivée, en caressant l'espoir de dénicher enfm la bonne occasion pour poursuivre notre transhumance.
Ce matin, nous jetons notre dévolu sur les véhicules en route pour Abidjan. Les petits cars Saviem à vingt-deux places, les grands cars Hino à quarante et plus, les 404, les 504 … nous changent tant des grossiers Gaz et autres Zil 13 de chez nous ! Mais, malgré la grande diversité des marques et le nombre impressionnant d'automobiles, le spectacle d'une Mercedes 280 SE noire avec un macaron de l'Assemblée nationale de la Côte d'Ivoire sur le coin supérieur droit du pare-brise teinté paraît tout de même insolite ! …
Au volant du salon roulant, un chauffeur en kaki de travail est aux aguets. Venu accueillir à leur descente du train L'Express Dakar-Bamako les enfants d'un député ivoirien fréquentant le lycée Blaise N'Diaye dans la capitale sénégalaise, il ne veut pas rentrer au pays avec des places inoccupées. Alors, deux jeunes étudiants guinéens 14 en quête d'université, sans bagages, ce sont des passagers propres pour embarquer dans une Mercedes ! ll est vrai qu'à Bamako, nous nous sommes acheté un complet convenable chacun. En perspective, c'est aussi une rentrée d'argent pour Monsieur le chauffeur et ce sont des compagnons de route pour Messieurs les enfants de Monsieur le Député 15.
Ravis de pouvoir ainsi discuter avec des « grands frères » originaires du « fascinant pays de Sékou Touré », ces derniers sont persuadés, du reste, que nous obtiendrons sans difficulté notre inscription à l'Université d'Abidjan, plus jeune que celle de Dakar et, par conséquent, moins encombrée même si elle est moins prestigieuse. Eux-mêmes, après le lycée au Sénégal, n'envisagent de poursuivre leurs études supérieures qu'en France !
— En Côte d'Ivoire, on a quand même le choix des écoles qu'on veut fréquenter ! nous apprennent-ils avec la candeur des fils à papa.
— Des fils à pays aussi, devrions-nous dire.
Encore une fois, nous réalisons quand même que nous savons au moins sortir sous la bonne étoile, nous, à défaut d'avoir autant de facilités ! Rencontrer à Bamako le chauffeur et les enfants d'un député ivoirien, il a fallu pouvoir le faire ! Décider d'entreprendre le voyage d'Abidjan avec eux dès que notre curiosité nous a poussés à leur parler a été un autre bon coup du sort ! Inutile de dire qu'étant donné les circonstances, nous ne nous sommes plus souciés ni de laissez-passer ni de toutes autres formalités tracassières que, de toute façon, nous n'aurions jamais été en mesure de remplir …
Et nous avons roulé en direction de la Côte d'Ivoire sans même avoir eu besoin de prendre congé de notre hôte parce que nous le quittons tous les matins en lui rappelant notre convention.
— A ce soir, si nous ne trouvons toujours pas le moyen de continuer notre route !

ll fait si chaud dans ce Mali aride et les événements ont pris une telle tournure, imprévue mais heureuse, que je m'assoupis aussitôt après avoir pris la place du député dans son palace climatisé ambulant, bercé que je suis par l'autoradio distillant de la musique douce. Combien on se fait vite au confort sans préparation aucune ! L'inverse doit être moins évident, plus dur, j'imagine.
Je ne me réveillerai qu'à la frontière de la Côte d'Ivoire où les douaniers — ressemblant à des vrais, ceux-là — reçoivent avec tous les honneurs qui lui sont dus la limousine symbolisant le prestige du pouvoir « au pays d'Houphouët ». Thierno me raconte que la traversée du Mali, pendant tout le temps où il est resté en éveil, a été des plus agréables. Les Maliens ont sans doute tenu à éviter tout incident qui deviendrait vite diplomatique. A la vue des signes distinctifs du parlement ivoirien, ils ont chaque fois levé tous les barrages sans sourciller et se sont bien gardés de procéder à la moindre fouille.
Quel sort peut se révéler plus ironique ? ! … Avoir été abruti des années durant par les montées et descentes quotidiennes du drapeau guinéen et n'obtenir la facilité de circuler de Bamako à Abidjan que grâce à un simple macaron ivoirien ornant un coin de pare-brise de voiture officielle ! …

Dabou! … Plus que cinquante kilomètres environ à parcourir avant Abidjan, la perle des lagunes, la ville où les gens ne dorment pas de la nuit, où les buildings poussent comme des champignons, où il ne manque ni sucre ni lait, ni huile ni riz, ni pain ni tissu, à en croire nos hôtes « maliens » …

Réussi, donc, notre exil ?! … Rien ne nous semble moins sûr pour le moment car les accidents sont fréquents.
Pour preuve, une limousine puissante nous dépasse à toute allure pour entrer en collision, tous chevaux déchaînés, avec un camion-remorque. Mais, comme pour ne pas faire obstruction à notre passage, les deux véhicules plongent aussitôt dans l'immense lit de bananiers en contrebas de la route où ils continuent de s'étreindre avec violence … La vue des trop nombreuses carcasses d'automobiles dans le décor, les quatre jantes en l'air quand elles sont encore en place, nous fait craindre à tout instant de terminer carbonisés la fuite des rigueurs révolutionnaires.

Par bonheur, le savoir-faire du chauffeur de M. le député de Côte d'Ivoire est grand ! Nous arrivons sans encombre à proximité de la grande gare routière d'Adjamé où, avec beaucoup d'amabilité et de voeux de réussite, nous sommes invités à débarquer. Nous comprenons sans besoin d'explication que le chauffeur ne veuille pas se faire remarquer avec les passagers clandestins que nous sommes, après tout.…
Nous empruntons le car de la SOTRA 16 qui nous emmène au marché de Cocody observant, ce faisant, une des judicieuses recommandations de nos hôtes de Bamako très au parfum des us et coutumes abidjanais. A quelques centaines de mètres du terminus des bus, comme on dit ici, près de la Cité des enfants orphelins de la guerre du Biafra, se trouve Mermoz, la résidence universitaire d'accueil de la majorité des étudiants guinéens en Côte d'Ivoire ! …

Notes

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