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Cheick Oumar Kanté
Les orphelins de la révolution

Menaibuc, 2004. 376 p.


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Deuxième partie.
Plus complexe, le retour ?


Une Guinée de perdue dix de retrouvées !

2 juillet 1984

A l'aéroport International de Conakry-Gbessia, il est vingt heures parce qu'il n'a pas fallu moins de trente minutes pour que l'avion obtienne l'autorisation de se garer en bout de piste et que lui soit rapprochée l'échelle de coupée.
A mon tour de débarquer, je foule avec fougue et fierté la terre de ma patrie, malgré un noeud à l'estomac, le mal d'aéroport à coup sûr, douloureux désagrément que je n'ai guère éprouvé ni à Port-Bouët, ni à Ouagadougou, ni à Bangui, ni même à Orly ou à Roissy …
Je ne la baise pas pour autant la tendre et voluptueuse latérite du pays de ma naissance ! Je n'y arrive pas. Je n'en éprouve pas l'envie ! De peur de ressembler au Grand Voyageur devant l'Eternel et, sans doute aussi, à tous ceux de mes compatriotes qui ont succombé à la tentation… trop facile, somme toute. Mais, pour être véridique, je ne la vois même pas, ma belle terre guinéenne !
L'éclairage ambiant est, on ne peut plus, faible ! Et je n'ose tout de même pas faire usage de la lampe de poche qui, dans la constitution de la panoplie nécessaire à tout candidat au retour au pays, m'a été recommandée en particulier par mes devanciers pour des raisons que je commence à comprendre ! International, l'Aéroport de Gbessia ? Port-Bouët, Satolas, Orly, Roissy, etc., seraient, dans ce cas, des aéroports intergalactiques !
C'est alors que se découpent, telles des ombres chinoises, des carcasses effrayantes d'avions, de camions et de chars soviétiques tout autour du terrain d'atterrissage et qu'arrivent à notre rencontre trois, quatre, peut-être cinq curieux personnages aux visages dévorés par d'impressionnantes lunettes noires !
— Ainsi masqués, viennent-ils accueillir des parents, eux aussi, des amis ou des partenaires en affaires ? Et, pourquoi donc auraient-ils, eux, un droit d'accès à la piste ? S'ils ne sont pas des travailleurs de la Sabena, ne sont-ils pas alors des membres du service de sécurité ? En mon for intérieur, je crains, en effet, qu'il ne s'agisse plutôt de miliciens qui, même sans uniformes à présent, continueraient par déformation professionnelle de cueillir des « anti-Guinéens » égarés à Gbessia pour les aiguiller sans détour vers le Camp Boiro ! 1
Je ne serai rassuré qu'au moment où, en passant d'une zone d'ombre à un endroit un tout petit peu plus éclairé, j'entends, échappés de la terrasse bondée au-dessus du hall d'arrivée, des appels me confirmant — ô combien ! — que j'ai bel et bien atterri dans la capitale de mon propre pays et nulle part ailleurs.
— Koto Bali !
— Kaawu Bali ! …
Double, triple, quadruple file, voire mêlée ouverte dans un réduit en « L » très mal éclairé lui aussi pour attendre chacun notre tour le passage devant les guichets Santé et Police. Arrivé au niveau de ce dernier, on comprend vite qu'il vaut mieux ne plus compter le temps parce que, faute de pouvoir fournir une lettre d'invitation d'un Guinéen-de-l'Intérieur, chaque passager doit y décliner coûte que coûte le nom et le quartier de celui ou de celle chez qui il va être hébergé, l'adresse d'un hôtel ou acquitter un péage. Brandir un passeport guinéen ne suffit pas pour prouver qu'on revient chez ses parents, dans son pays !
Je ne me rappelle plus du tout les indications que j'ai pu donner pour vite surmonter la tracasserie : un nom de famille comme le mien en toute logique et, peut-être, une maison à Bellevue, le premier nom de quartier qui me revient à l'esprit chaque fois que j'évoque Conakry.
Une excuse de taille pour le zèle des agents : ils ne ménagent pas plus les Guinéens-de-l'Intérieur habitués depuis peu à voyager entre Abidjan et Conakry à l'ouverture totale des frontières et qui, pour certains d'entre eux, viennent de passer tout juste une ou deux semaines en Côte d'Ivoire !
— Nous ne faisons qu'appliquer les consignes, chers frères. La Guinée est libre, d'accord, mais la confiance n'exclut pas le contrôle 3 ! A propos, ça fait combien de temps que vous êtes partis de la Guinée ?
— Quatorze ans !
— Et vous donc ?
— Vingt et un ans !
— Et vous?
— Six ans!
— Nous n'avons jamais quitté la Guinée, nous ! Nous avons enduré tout ce que vous savez pendant vingt-six ans ! Alors, le plus petit billet de franc CFA que vous pourriez nous donner nous aidera toujours à attendre les jours meilleurs promis par le CMRN. Et, surtout, ne vous plaignez pas! Avant, rappelez-vous, n'entrait pas en Guinée qui le voulait !
Qui se plaint ? Personne ! C'est pourtant une toute autre paire de manches que de réussir à récupérer ses bagages ! Des soutes de l'avion où ils sont vidés les uns après les autres, ils sont ensuite entassés en vrac sur des chariots tirés par des hommes qui, même lorsqu'ils sont de très solides gaillards, peinent beaucoup pour couvrir le trajet de l'avion aux bureaux des formalités.
Là, des hordes de jeunes gens en parfaite intelligence avec l'administration de l'aéroport fondent comme des oiseaux de proie sur ce qui aurait dû fonctionner comme un tourniquet. Et, quand ils ont retrouvé les bagages des uns et des autres, ils leur évitent le passage en Douane contre une coupure de CFA ! Auparavant, ils ont eu, bien sûr, tout le temps de collecter le maximum de tickets d'enregistrement auprès des passagers, sonnés dans leur ensemble par l'émotion, la chaleur, les odeurs et la bousculade dans les queues. A la fin, le voyage d'Abidjan à Conakry s'avère bien moins long et plus reposant que celui du hall d'arrivée au parking de Gbessia !
En tout cas, ils attendront jusqu'à vingt-deux heures — ma demi-soeur, mes cousines, mes nièces, mes frères, mes cousins, mes neveux, quelques anciens camarades de lycée ou de l'IPK — pour pouvoir me sauter au cou ou pour me serrer la main ou pour me donner une accolade dans une ambiance des plus chaleureuses !
Loin d'avoir la densité des foules réunies pour recevoir certains exilés politiques célèbres à leur retour, la délégation qui m'attend est conséquente et l'expression de la joie de tous ses membres me va droit au coeur. Je reconnais trois ou quatre personnes les seules qui, à la faveur de la réconciliation ivoiro-guinéenne de ces dernières années ou même depuis la mort de Sékou Touré, ont fait le déplacement abidjanais. Les autres n'étaient pas nées, il y a quatorze ans ou elles ont bien grandi et beaucoup changé depuis.
— Direction Yimbaya chez un cousin ! me propose-t-on.
Je réaliserai le matin que ce quartier est l'un des plus proches de Gbessia. La nuit, j'ai eu pourtant l'impression de parcourir un circuit de rallye aussi long que difficile ! Un enduro auquel nous aurions eu meilleur compte, m'a-t-il semblé, de participer avec une moto, comme il se doit, plutôt qu'avec la petite voiture empruntée pour la circonstance par un de mes neveux ! Slalomer pour ne pas tomber dans les énormes trous jalonnant la route et éviter ainsi les nombreux usagers arrivant en sens inverse après avoir réalisé de leur côté les mêmes prouesses que nous afin de se frayer un passage sans accrocs ! Veiller surtout à ne pas écraser les petits vendeurs d'essence en activité tout au long de la voie ! Esquiver dans le même temps, tous les véhicules en panne, aux moteurs souvent étalés sur les bas-côtés qu'il faut pourtant emprunter de façon fréquente si on veut contourner les trop mauvais tronçons ! Voilà résumées quelques-unes des contraintes de la conduite automobile dans la capitale guinéenne !
Je ne suis pas peu révolté de constater que nous sommes en train de rouler sur la Route Nationale Numéro Un, celle qui, à partir de Gbessia, conduit vers Coyah et Kindia et relie donc Conakry au reste du pays ! Elle se réduit à une seule voie à double sens dans le prolongement d'une pseudo-autoroute dénommée Fidel Castro allant des piliers tragiques du Pont de Tombo pour s'arrêter à quelques mètres de Gbessia, on ne sait pas pourquoi ! …

Conakry en ce mois de juillet 1984 est un immense et pittoresque salon vivant de l'automobile, un musée roulant ! Circulent d'abord en bonne place — encombrent la circulation, devrais-je dire ! — les increvables véhicules français de la fin de la deuxième guerre mondiale : les fourgons Renault Saviem baptisés ici Allakabo 4 aménagés de façon très sommaire pour permettre le transport du maximum de passagers à tarif réduit et les camions Citroën T45 surnommés Oreilles de Chiens sans phares ni feux de position chargés à bloc d'énormes sacs de charbon. Renault ou Citroën, ils se traînent et s'arrêtent souvent sans avertir parce qu'ils ne disposent plus d'aucun accessoire pour pouvoir le faire. Leur font la nique les Volga, les Jeeps russes, les Traban, les Zil et les Ningué Khoundji 5, fleurons du parc automobile d'origine soviétique et des pays de l'Est dans un état de délabrement impressionnant. Des cars Mack volumineux rappellent eux aussi la brève incursion des Américains dans le cercle automobile guinéen autour des années soixante quand ils y ont installé une chaîne de montage.
Tous les garages du défunt gouvernement révolutionnaire ayant été ouverts, les haut gradés de l'armée se sont appropriés tous les véhicules un tant soit peu en état de marcher. Des petits cars neufs dits Liberté, dons du gouvernement libyen, à ce qu'on raconte, viennent juste d'être affectés au transport public des Conakrykas. Ils sont restés longtemps immobilisés parce qu'en son temps, la Révolution n'a pas estimé devoir les mettre en circulation pour remplacer tous les grands cars TUC 6 de fabrication soviétique, à l'arrêt partout où ils ont rendu l'âme, aux stations d'essence, le long des routes, aux amorces des côtes, aux creux des pentes …
Enfin, depuis le 3 avril, beaucoup de Guinéens-de-l'Extérieur sont arrivés avec des camions et (ou) des voitures de marques diverses ! Mais, les véritables reines du salon, ce sont bien sûr les rutilantes et confortables 4X4 japonaises aux immatriculations cosmopolites quand elles en ont une et les Mercedes ministérielles haut de gamme, noctambules alors qu'elles n'auraient pas le droit de l'être.
Empêtrés dans les continuels embarras d'une circulation parrainée par les chars du CMRN qui, à tous les grands carrefours, ont tenu à marquer leur territoire, les bolides passent leur temps à « ronger leur frein ».
Méprisées dans ce circuit où l'automobile fait la loi quel que soit son état, les motos et les mobylettes, innombrables elles aussi, trouvent leur place grâce à leur vitesse débridée et à leurs pots d'échappement libres qui obligent les quelques tympans délicats à vite leur céder le passage. Quelle inconscience, tous ces motards sans casques ! …
Les seuls engins dont ne semblent pas raffoler les Guinéens de la capitale, ce sont les bicyclettes ! Dans l'état actuel des rues et de la circulation, ils ne sont sans doute pas à blâmer, bien au contraire !
La chaleur, la fumée, la poussière, le bruit des moteurs rendus poussifs par la mauvaise qualité de l'essence, la cacophonie des klaxons des véhicules — ceux qui en ont un s'en servent pour tous les autres — prouvent que Conakry vit ou revit pour dire vrai. Miraculée, elle savoure au point même d'en étouffer le fait d'avoir survécu, sans pouvoir s'expliquer comment, à la grande catastrophe programmée par la Révolution.

Le spectacle des rues de la capitale guinéenne !
Beaucoup ont tout de suite cru visiter une ville au lendemain d'une guerre impitoyable. Penser plutôt avoir affaire à une ville reconstituée après des fouilles archéologiques laborieuses avec tout ce que cela suppose comme pièces cassées ou manquantes rapproche le plus de la vérité …
Combien ai-je été naïf de fonder l'espoir qu'au moment où la conjoncture économique ivoirienne commence à rendre morose la vie abidjanaise, le hasard a bien fait les choses puisque nous allons pouvoir, avec la liberté recouvrée, nous offrir du bon temps dans l'ancienne perle de l'Afrique Occidentale Française ! J'avoue n'avoir jamais osé imaginer un tel gâchis même dans mes plus grands moments de dénigrement des méfaits avérés ou supposés de la Révolution !
Par malheur, les Guinéens ne se portent pas mieux que leur pays ni sur le plan physique ni du point de vue moral ! S'agissant de chanter et de danser, ils l'ont tant et si bien fait sous la contrainte qu'ils ne sont plus d'humeur à le refaire en toute liberté ! La Révolution aura donc réussi à rendre triste l'un des peuples les plus gais de la terre plus préoccupé qu'il est, d'abord et à tout moment, par la satisfaction de ses besoins les plus primaires …

Au dîner, il m'est proposé du riz du pays accompagné du succulent konkoé de Conakry, poisson fumé et assaisonné comme on sait le faire de manière si particulière — en « période de prospérité », tout au moins — dans cette région où se recrutent les meilleures cuisinières du pays.
En guise de dessert, ce sont des fruits de Guinée qui me sont offerts : des petites bananes et des ananas, pas trop gros non plus, tous mûris à terme et plus délicieux que ceux de Côte d'Ivoire formatés aux normes françaises et européennes. Mon appétit me surprend et je me régale sans retenue à la grande satisfaction de mes hôtes.

Autour de minuit, nous prenons congé les uns des autres parce que demain, je vais devoir saluer tous les oncles et toutes les tantes aux quatre coins de la capitale avant de partir pour Labé, le lendemain.
Le réveil est plutôt matinal et j'ai droit au petit-déjeuner à du café au lait, de l'omelette, du pain et du beurre, produits considérés, il n'y a pas si longtemps encore, comme des petits « luxes de néo-colonisé » !
Content d'avoir pu redormir à Conakry pour la première fois — non pas depuis quatorze ans, date de mon exil, mais depuis dix-huit ans — je n'ai aucun mal à m'adapter au peu de commodité en matière d'installations sanitaires, pour ne parler que de cet aspect de la situation.
Seules me désolent les odeurs de la ville parce qu'elles ont tant changé ! De la capitale de mon pays, j'ai en effet gardé jusqu'à ce jour des impressions olfactives bien spécifiques que, de mémoire d'exilé, je n'ai humées nulle part ailleurs même pas à Grand Bassam où j'ai pourtant vécu coincé entre l'Océan Atlantique et la lagune.
A mon grand désespoir, je ne les sens plus pareilles du tout ! Elles étaient… charnelles, les émanations de la presqu'île du Kaloum ! Et, elles savaient à ce point flatter mes sens ! Peut-être parce qu'à seize ou dix-sept ans, j'y ai vu pour la première fois les splendides dames et demoiselles de la côte à peine vêtues quand elles ne sont pas toutes nues entrer et sortir de l'eau de mer pour diverses raisons.
Ils sont uniques, les embruns des premiers reflux dans lesquels, à l'instar de tout ressortissant de l'intérieur du pays, j'ai dû me tremper dès mon entrée dans Conakry pour me prémunir contre les maladies de peau ! Ici, ils n'agressent pas puisqu'il n'y a pas de barre, ils enveloppent et caressent. Et puis, ils sentent fort le lait, l'huile de coco, les pieds des cocotiers, des palétuviers et de la mangrove qui, à longueur de jour et de nuit, apprécient eux aussi de pouvoir se baigner dans l'immense piscine naturelle salée.
Ils sentent bon la femme ! lls sentent bien la Basse-Côte. Ils en exhalent à profusion tous les parfums, tous les arômes, tous les fumets d'avant la longue parenthèse révolutionnaire ! …
Dans la même petite voiture que la veille, nous descendons vers la ville. Les conditions du terrain m'apparaissent sous leurs cruelles réalités : à des travaux d'entretien, il n'a jamais été procédé depuis longtemps ! De toute façon, les ruelles des quartiers semblent ne devoir leur existence qu'aux passages et repassages réguliers des usagers !
Avec le jour, la circulation empire car le plus gros de ce que Conakry compte comme véhicules et habitants, anciens et nouveaux, se met dehors et marche. Entre six et neuf heures, il converge par inclination naturelle vers la Route Nationale Numéro 1 avant d'émigrer ensuite de la banlieue vers la presqu'île où sont regroupés tous les services administratifs …
Pendant cette transhumance matinale quotidienne, l'imposture de la Révolution s'étale sans le moindre fard ni aucune honte. A commencer par ces marées humaines attendant de longues heures durant pour embarquer dans d'hypothétiques taxis, Allakabo ou petits cars Liberté, succédanés de transports collectifs dérisoires. Il paraît que pour arrondir leurs maigres fins de mois, certains hauts fonctionnaires « véhiculés » se lèvent aux aurores et font le taxi pendant de bons moments avant de regagner leur bureau si la circulation le permet. Il semble aussi que lors des déplacements pour l'étranger du chef de l'Etat, la voie montante de l'autoroute Fidel Castro lui est réservée longtemps à l'avance afin qu'il puisse en toute sécurité et à tout moment embarquer dans l'avion à Gbessia ! Ces jours-là, on imagine les embarras de la circulation consécutifs à une disposition héritée de la Révolution et dont le nouveau pouvoir semble s'accommoder sans état d'âme.
Quant aux longues processions d'engins à moteurs devant les stations d'essences, elles défient tout entendement étranger ! On les croirait d'ailleurs désaffectées, ces stations, si elles n'étaient pas tant fréquentées. Elles distribuent, dans des conditions de sécurité déplorables, du carburant au prix officiel aux seuls détenteurs de bons d'achat. Les autres n'ont qu'à s'adresser aux petits revendeurs au bord des routes où ils payeront plus cher une essence à la pureté douteuse ! …
— Que j'aurais aimé avoir débarqué avec un « révolutionnaire » de la fac d'Abidjan, un admirateur de Sékou-Touré-le-digne-fils-de-l'Afrique ! pensé-je soudain.
— Non ! m'insurgé-je aussitôt. En toute franchise, je ne l'aurais pas supporté ! J'aurais éprouvé une de ces hontes d'avoir été par trop optimiste ! Le sort de la Guinée tel qu'il se révèle, on ne peut le souhaiter à aucun pays, même ennemi !
Le coup de vieux et, surtout, de négligé pris par tout et par tous. Impressionnant et révoltant ! A part quelques officiers de haut rang, même les « libérateurs nationaux », pour ne parler que d'eux, portent des tenues bien usées. On a certes remarqué que les membres du CMRN, venus rencontrer Houphouët-Boigny et la communauté guinéenne à Abidjan au lendemain de leur prise du pouvoir, paraissaient quelque peu empruntés dans leurs tenues trop neuves ! On ne pouvait cependant imaginer qu'ils n'avaient rien, plus rien du tout, à se mettre au moment où le Chef Suprême est décédé.

Leurs casernes sont toutes pourries et, d'ailleurs, la plupart des soldats habitent les différents PRL — Pouvoirs Révolutionnaires Locaux — de la ville, dénominations plus récentes des quartiers en état de décomposition encore plus avancée !
— Qu'est-il advenu aux membres du BPN et aux miliciens de la Révolution morte et enterrée ? est-on en droit de se demander.
— Les premiers sont détenus à la prison de Kindia et, parmi les seconds, tous ceux qui ont échappé à la détention ont été intégrés sans autre forme de procès à la police nationale ! Plus dépenaillés encore que les anciens militants-en-uniformes, ils errent avec assiduité de débits de boissons en gargotes après avoir mendié auprès des automobilistes dont la recrudescence fait leur bonheur …
Difficile de croire que ces pauvres hères ont pu passer la bride à quatre ou cinq millions de Guinéens pendant vingt-six ans et en ont fait fuir près de deux autres millions.
— Qu'est devenue la belle Corniche tout autour de la presqu'île de Kaloum ?
— Coupée par des impasses en maints endroits à cause des chars qui protègent ici le camp militaire, résidence du Président ou parce que là, les riverains ont débordé sur la chaussée défoncée et l'ont rendue impraticable !
— Et les plages en contrebas aux noms si enchanteurs ? Minière ! Landréah ! Camayenne! Perrone ! Boussourah ! …
— Récupéré par les riverains, tout leur sable qui était si fin a servi à l'agrandissement et à la multiplication des habitats précaires, de véritables clapiers, dois-je dire, même si je le fais avec beaucoup de douleur. Arrimés au sol par des fils de fer grossiers, ils sont recouverts de tôles rouillées que seules retiennent de très grosses pierres.
Quand il pleut, comme c'est toujours le cas en abondance entre juillet et septembre, la salubrité à l'intérieur est plus qu'improbable !
— Pour en revenir aux plages, elles sont devenues pour le meilleur des latrines collectives à ciel ouvert à différents moments de la journée et pour le pire des ossuaires géants d'engins de toutes sortes, des immenses champs d'ordures diverses autour desquels montent la garde des rochers souillés par les vidanges sauvages de toutes natures …
— Le building de Boulbinet face à la maison de la radio ?
— Plutôt modeste même quand il était neuf, il est maintenant devenu un étendard scandaleux de la dégradation et de la crasse !
— Les 15 étages d'Almamya ?
— Assombris un peu plus par les manguiers géants qui les cernent, le rez-de-chaussée et les deux ou trois premiers étages abritent le ministère de l'Intérieur. Tous les autres tombent en ruines parce qu'ils ont été interdits d'occupation depuis le 22 novembre 1970 pour des raisons de… sécurité ! lls surplombent, il est vrai, le Palais Présidentiel.
— Désaffecté depuis quelque temps du vivant même de son ancien occupant, le fameux Palais, l'ancienne résidence des Gouverneurs coloniaux, est la source de tous les fantasmes. Y vivraient encore les albinos, les ânes et les oiseaux rapaces entre autres spécimens des redoutables totems et fétiches du défunt Camarade-Grand-Stratège !

L'ancien palais du gouverneur de la Guinee francaise, devenu le siege de la presidence de la republique, de 1958 a 1983
L'ancien Palais du Gouverneur de la Guinée française, bâti vers 1905.
Il devint le siège de la Présidence de la République, de 1958 à 1983, date à laquelle
Sékou Touré décida de le détruire afin de construire un nouvel immeuble.
Il mourut en mars 1984 avant la réalisation du projet. — T.S. Bah

[Note. — L'ancienne présidence, précédemment Palais du gouverneur de la Guinée française fut détruit en 1983 à la veille de la conférence de l'OUA. Son emplacement devint un terrain vague, abandonné et où se rassemblaient charognards et vautours, maudit et hanté donc — selon la rumeur publique — par l'esprit maléfique de Sékou Touré. D'où l'expression Sékoutouréya (chez Sékou Touré), péjorative jusqu'au jour où Lansana Conté la reprit et l'attribua à la bâtisse érigée par les Chinois pour servir de présidence de la république depuis 1999. — Tierno S. Bah]

— Mais où sont donc les larges trottoirs des belles rues de la zone appelée Conakry 1 autrefois ou encore la ville ?
— Tracés pendant la période coloniale de sorte que partout où l'on se trouve sur la presqu'île, on bénéficie de la brise marine, ils croulent sous des espèces d'échoppes hétéroclites : ateliers d'artisans ou de mécaniciens, abris de vendeurs … Quand ce ne sont pas des gravats ou des tas d'immondices échappant à la vigilance de la Voirie Urbaine qui les obstruent en totalité.
— La Voirie ? En existe-t-il encore une ? …
— Comme on doit le sentir, ce n'est donc pas sans raison que, sur Conakry, il flotte plutôt des odeurs de décomposition, de putréfaction et même de … mort !
Au cours de mes visites de courtoisie, je n'ai pas pu m'empêcher, à cause du nombre très limité des rues, de passer et de repasser parfois devant tous les anciens bastions de la Révolution.
— La case de Bellevue 8 ! La Permanence de Conakry 2 !
— Le Stade du 28 septembre ! Là où les délégations du monde entier ont assisté aux funérailles du Chef Suprême de la Révolution ! Là aussi où, un certain dimanche de coupe des Clubs, la Révolution, a fait donner des MIG 21 au-dessus du terrain de football pour faire gagner Hafia de Conakry contre l'ASEC d'Abidjan vainqueur de l'équipe guinéenne au match aller en Côte d'Ivoire par 4 buts à 0 !
— Le Camp Boiro ! Le Palais du Peuple ! La Présidence de la République ! L'ex-Voix de la Révolution ! Incroyable, l'état de délabrement de tous ces bâtiments qui, partout ailleurs, auraient transpiré leur importance considérable ! C'est comme si, devenu un réflexe désormais, une abstraction totale, un leurre pur et simple, la Révolution n'avait plus eu besoin, à la longue, de soigner sa mise et avait pensé pouvoir passer à la postérité sans lui laisser le moindre patrimoine ! Sans doute a-t-elle supposé que la seule vénération de son Chef Suprême était capable de suppléer à tout ! Dans ces conditions, on imagine sans difficulté comment sont les hôpitaux, les écoles et les hôtels, créations coloniales présentées de façon épisodique comme des entreprises suspectes ! En somme, Conakry fait l'effet du pantalon sale au point de tenir debout tout seul !

Il est effrayant de penser que si le coeur de son Chef Suprême ne s'était pas arrêté « de son plein gré », la mascarade de Révolution aurait longtemps encore continué son chemin ! …

A Conakry, les rares enclaves de fraîcheur paraissent déplacées. Ce sont quelques ambassades dont celle de … Côte d'Ivoire ! Des résidences d'ambassadeurs en bord de mer : celle du Français entre autres est un petit paradis ! C'est aussi la Mosquée Fayçal offerte par l'Arabie Saoudite. Ce sont enfin le Palais des Nations, ouvrage de conception nord-coréenne pour abriter congrès et conférences et la Cité de l'OUA, ensemble de pavillons résidentiels d'architecture arabe construits par les sujets du roi du Maroc. Le Palais et la Cité ont été réalisés dans la seule perspective du sommet panafricain de juin 1984 qui se serait tenu à Conakry, en effet, sans la brutale accélération du cours de l'histoire, comme on dirait en empruntant la phraséologie révolutionnaire …

4 juillet 1984

A la gare routière de Madina à Conakry 2, un des deux passages obligés pour sortir de la presqu'île de Kaloum ou pour y entrer selon que l'on part pour la banlieue ou que l'on en vient. Quoi de commun avec les gares de Bamako ou d'Abidjan ? Rien sinon qu'on s'y rend, ici comme là-bas, pour trouver le moyen de se déplacer en dehors de la capitale !
Dans les pays voisins, chaque taxi entrant en gare le matin acquitte un droit de stationnement auprès d'un responsable du syndicat et obéit par conséquent à un ordre de départ.
A Madina, tous ceux qui exercent la profession de transporteurs parmi lesquels les francs-tireurs sont nombreux savent que ce sont les coqseurs 9 qui font la loi. Ils décident de la répartition des passagers dans les véhicules qu'ils peuvent autoriser à charger tous en même temps. Ils constatent au fur et à mesure leur remplissage et ordonnent les départs aussitôt après.
A la différence d'Abidjan ou de Bamako, le passage des personnes est toujours payé à l'arrivée. Seul le prix du transport des bagages, perçu à part, est réclamé avant le départ parce qu'il permet de rémunérer les coqseurs !

En compagnie du jeune frère arrivé de Labé pour participer à mon accueil, je n'ai eu qu'à exprimer mon désir d'embarquer dans un taxi en parfait état pour qu'un d'entre eux à la langue bien pendue comme ils l'ont tous, du reste, m'en propose un, tout à fait convenable à mes yeux, des pneus à la galerie en passant par la carrosserie. Il s'est bien douté que son immatriculation abidjanaise — pas trop ancienne — allait me convaincre de sa relative fiabilité technique. Car, à Conakry, on exagère à peine en affirmant que beaucoup de propriétaires de véhicules feraient mieux de les conduire au garage pour ne pas dire à la casse au lieu de les affecter à un quelconque transport collectif.
Mais, si mon taxi me plaît, je ne suis pas rassuré du tout par le nombre de bidons remplis d'essence embarqués à bord, aussi bien dans le coffre que sur le toit. Une fois que les coqseurs ont trouvé des places pour nos bagages à côté des brasiers potentiels, après s'y être repris plusieurs fois, la hauteur du véhicule passe du simple au double et le poids de sa charge utile sans doute au triple !
— C'est un véritable cocktail Molotov, notre taxi, confié-je à mon frère.
— Tu sais, m'apprend-il, on ne trouve plus partout des stations d'essence, ici ! Les rares encore en service à l'intérieur du pays sont en rupture de stock de façon très régulière. Alors, il ne faut surtout pas oublier de prévoir sa consommation de carburant aller et retour.
— Et ici, on n'a jamais eu peur que les voitures brûlent ?
— Oh ! Cela arrive parfois mais pas trop souvent, heureusement.
— Ah bon ! Tu me rassures, mon cher frère !
— Parmi les avantages en nature que le CMRN a de toute urgence octroyés aux militaires — d'un certain grade, tout au moins — afin d'atténuer quelque peu leur misère, m'explique-t-il, il y a celui de pouvoir bénéficier de multiples bons d'essence. Et comme les camions-citernes de l'ONAH 10 sont peu nombreux, c'est par camions ordinaires entiers de fûts remplis à ras bord qu'à travers tout le pays, ils alimentent le marché parallèle de la précieuse manne. Bien sûr, sa revente est d'autant plus fructueuse qu'elle se fait loin de la capitale …
Pour être moins à l'étroit dans la 504 break dite familiale prévue pour sept personnes mais « autorisée » à en prendre dix : deux à côté du chauffeur (!), quatre au milieu et quatre à l'arrière, je paye une place supplémentaire pour disposer à trois seulement de la banquette centrale.

Commence alors le voyage de quatre cent vingt et quelques kilomètres qui va me ramener auprès de mes parents dans ma ville natale, Labé, dans le quartier de mon enfance, Doŋora, après une absence longue de quatorze ans !
Avant, il faut, cependant, pouvoir sortir de Madina en empruntant une portion de la curieuse autoroute Fidel Castro, en passant devant l'aéroport international de Gbessia pour déboucher enfin sur la légendaire Route Nationale numéro 1. Après quoi, on rallie Coyah, Kindia, Mamou, Dalaba, Pita et… Labé, comme on égrène un chapelet ! Plus facile à dire, plus simple à écrire, on s'en doute, qu'à réaliser avec une voiture normale sur ces routes de l'intérieur du pays n'ayant aucune raison au demeurant de se porter mieux que les rues de la capitale, bien au contraire !

Ni la longueur du trajet, ni la lenteur du véhicule, combinées à l'inconfort des sièges ne m'empêchent de savourer ces magnifiques paysages changeant du tout au tout du littoral à la montagne, de la savane à la forêt et qui font de la Guinée un condensé de ce que l'Afrique recèle de plus merveilleux.
Avec la clémence des températures aux alentours des sapinières de Dalaba, on est même pendant un certain temps, très agréable, comme transporté en quelque endroit de France ou de Suisse ! Les torrents par-ci, les cascades et les chutes par-là ont déjà refait leur plein d'eau même si la saison des pluies vient à peine de se réinstaller. Qu'on est loin de ces panoramas sahéliens, beaux sans conteste eux aussi, mais qui ont tant servi à colporter les prétendus dénuement et pauvreté de l'Afrique !
Du coup, commencent à se dissiper mon amertume, mon pessimisme, ma révolte devant les ruines de Conakry et se réveillent petit à petit mes raisons d'être optimiste. Je n'y suis pas peu encouragé par la profusion d'oranges, de bananes, d'ananas, de tomates et d'avocats disposés avec un art incomparable sur les étals à l'entrée du moindre village. Pour mon nez et pour mes yeux, c'est un régal, chaque fois renouvelé, qui me procure une réelle félicité !
Aux richesses naturelles du pays profond, il me semble donc que la Révolution n'a pas touché ! Malgré elle, peut-être et, en tout cas, sans faire exprès, elle les a épargnées ! Imagine-t-on combien elle les aurait maltraitées, défigurées, détruites si elle avait un tant soit peu envisagé de s'y intéresser et de leur appliquer les mêmes méthodes qu'aux humains ?

Des petits incendies noircissent un peu les abords des routes dans les zones où se pratique encore la culture sur brûlis et, tout le long du parcours, je me demande comment, avec notre redoutable cargaison, nous pouvons passer si près sans prendre feu !
Le voyage dure neuf heures environ à cause du mauvais état de la route et aussi parce que nous allons être obligés de marquer deux arrêts pour les prières musulmanes du début et de la fin de l'après-midi. A cela près, la circulation est fluide. Les véhicules épuisés pour diverses raisons — pneus pulvérisés, rotules affaissées, crémaillères et cardans cassés, carters éventrés, bielles coulées, carrosseries détachées — ne la gênent pas beaucoup. Tout juste pendant le peu de temps que prend chaque chauffeur de passage pour s'enquérir de la gravité de la panne auprès de son confrère et pour lui suggérer une solution avant de contourner enfin l'obstacle d'un côté ou de l'autre.
A notre taxi, il n'arrive qu'un seul petit pépin malgré toutes les craintes secrètes qui me tiraillent. Après Pita, en effet, c'est au tour de notre pare-brise de s'effondrer en milliers de petits morceaux sans que personne dans la voiture ne puisse en expliquer la cause car au moment où l'incident se produit, aucun autre véhicule ne précède le nôtre ou n'arrive à sa rencontre !
Ni le chauffeur ni les passagers à ses côtés n'ayant été blessés, nous n'allons nous arrêter que pour détacher les quelques bris de glace encore accrochés à leur cadre et pour ramasser ceux tombés sur le capot et dans les espaces creux du tableau de bord. Ainsi, allons-nous terminer le voyage, le nez bien dans le vent ! …

« L'Arc de Triomphe » à l'entrée de Labé ! Il continue de témoigner de la longue tradition d'accueil de la capitale du Fouta-Djallon. Le lycée de Pounthioun, l'Hôtel du Tourisme, le Rond-Point de l'Hôpital, les rangées d'eucalyptus en bordure de l'allée du Gouverneur.
La gare-voitures non loin des bureaux du Commandant d'Arrondissement ! …
— Tiens, elle a changé de place, la gare! Avant, est-ce qu'elle ne se trouvait pas en plein centre-ville, près du marché ?
En entendant la réponse de mon frère, je réalise que j'ai exprimé ma pensée à voix haute.
— Si, paraît-il ! Mais, nous l'avons toujours connue ici, nous. En gros, j'ai l'impression réconfortante que ni le temps ni la Révolution n'ont eu trop d'emprise sur les lieux de ma naissance et ceux de mon adolescence ! ll me semble d'ailleurs ne les avoir quittés que le temps d'un trimestre, d'un semestre ou d'une année de cours à Dalaba, à Conakry ou à Kankan ! …
Comme Doŋora est éloigné de la gare et que Labé ne connaît pas encore les vertus des taxis de ville, je propose un pourboire généreux au chauffeur inter-urbain pour nous y conduire, une fois réglé le prix du passage Conakry-Labé.
C'est aux environs de dix-huit heures, après être passés devant la Poste, l'école de Konkola, le collège, le dancing La Kolima, le stade et la Permanence Fédérale haut lieu des congrès, conférences et autres célèbres Conseils Nationaux de la Révolution, que nous nous trouvons devant la concession de Persidan ! …

Dire que j'y suis attendu est très en dessous de la réalité ! Car, je n'ai pas plutôt posé le pied par terre que je suis happé et emporté par la foule. Aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas si j'ai marché sur mes deux jambes pour me retrouver au centre de notre concession ou si, comme un gardien de football sauveur de son équipe par l'arrêt d'un penalty de dernière minute, j'ai été porté par des épaules de supporters heureux de leur victoire ! Ma valise et même mon petit sac-reporter contenant mes papiers et mon argent, je ne les retrouverai que très tard dans la chambre de ma mère, quand j'aurai le temps d'y penser !
— Nénan Salimatou ! Nénan Diaraye ! Nénan Fatoumata ! Diadian Siré ! Souleymane ! Kota Hamdana ! Maître Dramé ! Frère Cissoko ! Wiyé (Vieux) Wouro ! Frère Konaté ! Frère Gallé ! Dian Matou ! …
Tu es sûrement de la famille Bah, toi ! Et toi, tu es Baldé oui ! Elle n'est pas Diallo à côté ? Et toi, là-bas, tu es de la famille Sy, n'est-ce pas ? …
Me voilà parti sur les chapeaux de roue dans l'énumération des noms de parents, voisins, amis et relations familiales que je reconnais sans peine et à qui je dis quelques mots dans ma langue Pular maternelle que tous sont très contents — même s'ils ont l'air un peu surpris — de ne pas m'entendre truffer de mots français ou d'expressions ivoiriennes !
— Cellou!
— Non, c'est Abdoulaye.
— Boubacar !
— Non, c'est Ousmane.
— Cette jeune fille, c'est qui ?
— Une de tes nièces, la fille cadette de Siré, ta grande soeur !
— Ce jeune homme …
— Mais, c'est Bala, le dernier de ta maman ! Quand tu es parti, il avait six ans !
— Et maman, justement, où est-elle ? Dites-moi donc où est passée Nénan Fatou Founé 11 ! …

Elle n'est partie nulle part, Néné Bali ! Elle est bien là avec tout le monde ! Mais, alors que les uns et les autres m'entourent, me parlent, me touchent la main, me donnent une accolade ou une tape dans le dos et que même les tout petits de la famille et du quartier viennent tour à tour se faire porter par moi pendant un petit moment, ma mère en retrait regarde le spectacle de loin. Elle ne semble en rien concernée ! Comme foudroyée par ma soudaine apparition, elle ne se risque pas un seul instant, elle, à venir vers moi. A-t-elle peur de me voir disparaître ? Redoute-t-elle d'avoir affaire à un sosie voire à un leurre ? Craint-elle une désillusion qui, en effet, pourrait lui être fatale ? …

Mais voilà que pour confmner la réalité de l'événement arrivent de leur atelier de bijouterie du centre-ville où un gamin est allé à toute vitesse les chercher mes deux oncles et mon père !
D'ordinaire, les premiers rentrent du travail après la prière du crépuscule à la mosquée et le second un petit peu plus tard parce qu'il enchaîne comme tous les grands notables de la ville avec celle du début de la nuit. Tous en croient à peine leurs yeux et seule la pudeur qui sied aux hommes de leur âge les empêche de manifester avec éclat leur bonheur, lisible cependant dans leur sourire d'une luminosité merveilleuse. A mon père je pense avoir offert ce soir-là mon seul cadeau de valeur ! Il n'a pas oublié — et moi, non plus — que le marabout prédicateur véridique de mon exil et de mes soucis paperassiers n'a fait allusion à aucun moment à une quelconque éventualité de mon retour ! Ce qui vient donc de se produire relève tout juste de l'impensable !

Et, ce n'est pas sans raison que mon père aurait tancé sans ménagements tous ceux qui, dans la famille, se sont crus obligés de pleurer la mort du Chef Suprême de la Révolution.
— Arrêtez vos simagrées ! Celui qui vient de mourir n'était plus un être humain depuis longtemps ! Vous n'allez tout de même pas regretter la disparition du monstre qui m'a séparé de mes deux enfants pendant vingt ans pour l'un et quatorze pour l'autre ! Réjouissez-vous plutôt ; en toute discrétion, de préférence, mais réjouissez-vous car Dieu a fait qu'il me sera désormais possible — avec un tout petit peu de chance — de revoir mes enfants avant ma mort ! …

Tôt le matin, j'ouvre la fenêtre de mon ancienne chambre prêtée par le jeune frère qui l'occupe depuis le moment où je suis parti. Elle est située sous celle de mon père puisque, compte tenu du relief, notre maison a été conçue sur deux niveaux du côté du soleil levant par son architecte-propriétaire. Pendant toutes mes années lycée et tous mes séjours à l'occasion des vacances, j'ai pu par ce stratagème laisser mon père penser que je ne dors pas les poings fermés au moment où il prie, lui. Je n'ai jamais voulu lui ôter l'illusion parce qu'il n'a pas une seule fois fait la police pour s'assurer que je ne me dispense pas de pratiquer les cinq prières de la journée en commençant par la première d'entre elles. L'entière liberté de ma conscience, il me l'a toujours laissée.
— De tous mes enfants, tu es celui qui a étudié le Coran le plus longtemps. L'importance de la religion, tu la connais. Alors, c'est à toi de voir si tu veux devenir musulman comme je le suis moi-même !
Certes, j'ai toujours rêvé de lui ressembler. Mais ce dont je n'ai jamais été sûr, c'est que mon père soit la droiture et la générosité faites homme pour la seule raison qu'il observe les préceptes d'une religion ! Bien au contraire, je pense qu'il a ces qualités et bien d'autres de manière tout à fait naturelle, mieux personnelle. Jamais, il ne m'a paru préoccupé par le rachat d'un quelconque péché originel ni obsédé par l'accès à un hypothétique paradis.
En m'entretenant avec lui en aparté dès ce premier matin de mon retour d'exil, je ne peux pas m'empêcher de voir défiler des pans entiers de ma vie aussi bien en Guinée qu'à l'étranger pour très vite réaliser que je n'ai pas souvent réussi dans mes tentatives de marcher sur ses pas.
N'ayant pas pu être à la hauteur en toutes circonstances, je n'ai donc pas su partout représenter les miens en réagissant d'abord comme un ressortissant d'une famille, d'une ville, d'un pays, d'un continent, ensuite et surtout en tant qu'être humain, c'est-à-dire capable du meilleur dans l'acception spécifique chère à mon père ! Je ne creuse pas la question pour ne pas exhumer les nombreuses occasions où j'ai failli au credo si beau.

Le programme de la seule journée qu'il regrette de devoir me prendre, il me le communique.
— Après le petit déjeuner, nous irons saluer les différents chefs de famille du quartier. Ensuite, tes frères et toi, vous viendrez avec moi à la mosquée pour la prière du milieu de la journée. La bénédiction de l'imam et des grands sages de la ville te sera précieuse pour tout ce que tu voudras envisager plus tard. Les noix de cola à offrir, je vais les acheter moi-même …

Ma famille et ses voisins rivalisent entre eux pour rendre mon séjour labéen le plus agréable possible. Je croule sous les prévenances et les dons de toutes sortes : poulets, oeufs, fruits… La volonté de revenir vivre et travailler chez moi n'a donc aucun mal à prendre corps malgré les dures conditions de la vie de tous les jours, faciles à imaginer, et toutes les autres difficultés masquées par la joie du moment mais qui, je ne me fais aucune illusion, ne manqueront pas de se révéler par la suite. Je ne redoute pas non plus la survenue d'une quelconque nostalgie du confort matériel et moral dans lequel j'ai réussi à m'installer en Côte d'Ivoire.

Je dirai même que je l'ai prise d'office, la décision du retour. Ferme, elle est aussi irrévocable que l'a été celle de quitter l'IPK, il y a quatorze ans. Je repartirai en Côte d'Ivoire tout juste pour faire mes valises. Que mon pays d'accueil pour lequel je n'ai que reconnaissance puisse, lui, se passer de mes services, j'en suis persuadé ! La Guinée, quant à elle, n'aura pas trop besoin de tous ses Guinéens. Il lui faudra même le concours de beaucoup d'Africains et d'autant d'hommes et de femmes de bonne volonté du monde entier pour opérer son redressement. Telle est en tout cas ma conviction au moment où, le coeur lourd, je prends congé des miens après deux trop courtes semaines de retrouvailles. La pensée de pouvoir vivre avec eux très bientôt n'atténue en rien ma tristesse.

— Comment ai-je trouvé ma ville natale ?
— Moins éprouvée dans l'ensemble que la capitale ! Elle a su garder, elle, la tête hors de l'eau. Ici et là, il y aurait bien sûr des peintures à rafraîchir, des ordures à enlever, l'eau courante et l'électricité à installer ! …
A propos de l'eau, quelle n'a pas été ma peine de constater l'assèchement irréversible de la rivière de mon enfance ! Le lit de la Doŋora est devenu le siège de multiples briqueteries et teintureries artisanales ! … N'y stagnent plus que des flaques d'eau boueuses et polluées par la soude et l'indigo déversés en toute innocence par les teinturières.

— L'état de la concession familiale ?
— Décevant de remarquer qu'elle est maintenant ouverte à tous vents ! On peut y avoir accès par plusieurs endroits et non plus par les deux entrées aménagées l'une à l'est du côté de la rivière et l'autre à l'ouest en direction de l'école de Bowounloko dans la défunte clôture de fougères tout autour si bien entretenue avant. Les arbres fruitiers ont beaucoup souffert eux aussi et ont très mal vieilli. La plupart ne produisent plus rien ou presque. Et, si quelques manguiers, un pamplemoussier, un avocatier … rappellent encore un peu La forêt du temps de sa splendeur, tous les arbres greffés et tous les mandariniers ont disparu quant à eux. Morts, ils ont été arrachés pour alimenter les feux dans les cuisines demeurées d'une rusticité révoltante ! Le plaisir pour la Révolution a été très grand, comme on l'imagine.
Suspicieuse à l'égard des initiatives individuelles ou même familiales réussies, elle a toujours réprimé avec la plus grande sévérité ce qu'elle a considéré comme des velléités petites-bourgeoises réactionnaires.
Alors, à Doŋora comme partout ailleurs, il a fallu vivre négligé pour vivre heureux, c'est-à-dire inaperçu des miliciens sourcilleux …

Je repars pour Conakry le jour et l'heure choisis par mon père qui n'a pas oublié, bien sûr, de consulter l'humeur des astres. J'y séjourne pendant une semaine cette fois, temps pendant lequel je réussis à obtenir des rendez-vous avec les ministres de l'Education nationale et de l'Information, le directeur de l'Institut Pédagogique National ainsi qu'avec les trois responsables des médias d'Etat. Partout, j'entends dire avec plaisir que la Guinée a un besoin urgent du savoir-faire de tous ses enfants. Aux uns et aux autres, je confie donc un curriculum vitae après leur avoir présenté une maquette de La Nouvelle Ecole, un mensuel d'information sur l'école en Guinée, en Afrique et dans le monde que, sur le modèle d'Ivoire Education, je souhaite créer en Guinée …

A Grand Bassam, la préparation de mon retour définitif prendra quatre longs mois. Pour commencer, je donne ma démission du poste de prof de français à mon Directeur qui ne manque pas de me rappeler son attachement.
— Est -ce que vous ne rentrez pas trop tôt en Guinée ? Je vous souhaite en tout cas bonne chance et vous répète ce que je vous ai dit quelques semaines après vous avoir recruté : vous aurez toujours votre place dans mon collège même quand tous les postes auront été « ivoirisés » !
— Vos paroles me vont droit au coeur M. le Directeur, mais mon pays est dans un tel état de délabrement qu'il faut que tous ses ressortissants accourent à son chevet ! …

Avec ma femme, il a fallu aussi envisager l'avenir au plus vite. Nous convenons qu'elle termine, elle, son contrat de coopération avec le gouvernement ivoirien et passe donc seule une autre année scolaire à Grand Bassam.
Une fois rentrée en France, elle n'aura qu'à postuler pour enseigner les maths en Guinée. Elle pourra aussitôt m'y rejoindre, pensons-nous, les besoins guinéens étant si importants dans tous les domaines !
Trouver enfin une voiture pour garantir mon autonomie à Conakry et rassembler tout ce qui, compte tenu de la situation, me sera utile sur les plans intellectuel et matériel, a pris du temps et n'a pas été facile ! …
En définitive, j'aurai donc le plaisir de voyager en compagnie de ma femme et non plus avec n'importe quel compatriote que j'aurais été emmené à chercher si j'avais été prêt longtemps avant les congés de Noël 1984.
La voiture de l'expédition est une Simca Talbot Horizon jaune au carter protégé par une plaque en acier. Achetée d'occasion à une fonctionnaire internationale résidant à Abidjan, elle est une aubaine puisqu'elle est impeccable et qu'en la réexportant, je n'acquitte par ailleurs aucune taxe en Côte d'Ivoire ! Je rabats la banquette arrière et porte au maximum sa capacité de chargement. Depuis les jerrycans remplis d'eau potable et d'essence à la dernière station ivoirienne jusqu'aux bougies et allumettes en passant par divers aliments en conserve et maintes pièces de rechange pour la voiture, je réussis à me constituer un trésor de guerre qui me permettra d'envisager en toute quiétude le véritable siège de mon pays ! …

Avant d'atteindre Labé à l'improviste au petit matin du cinquième jour, nous allons parcourir mille huit cent quatre vingt six kilomètres et traverser onze passages à gué !
— Où allez-vous comme ça ? n'ont cessé de nous questionner des usagers rencontrés sur la route du retour de l'ex-pays de la Révolution.
Et c'est vrai que dans la dernière rivière sans pont, nous serions restés en rade si dans la même direction que nous, il n'y avait pas eu pour nous remorquer une puissante 4x4 conduite par des gens secourables !

Partis un matin de Grand Bassam, nous passons la première nuit à Man et la deuxième à Odienné en Côte d'Ivoire comme pour retarder le plus longtemps possible notre saut dans l'inconnu. Par Mandiana, nous entrons en Guinée le troisième jour.

Le réveillon de Noël, nous le « fêtons » à Kankan autour d'un plat de pâtes et de poulet froids. Le feu de bois éteint, il n'y a en effet aucun moyen de réchauffer les repas à l'heure où nous dénichons la tenancière d'un hôtel-restaurant en qui je ne vais pas tarder à reconnaître la mère d'un ancien camarade de l'IPK !
Nous nous y sentons bien sans doute pour cela et, en tout cas, mieux que nous ne l'aurions jamais été au Buffet de la Gare inaccessible à cause de la grande soirée dansante qu'il abrite.
Au réveil, je ne résiste pas à l'envie même quelque peu angoissée de faire le pèlerinage de l'IPK non loin, par pur hasard.
Clic clac ! Une photo sous le mât ! ll est intact comme le sont les manguiers et l'immeuble principal, celui des facs. C'est tout dire ! Le terre-plein fleuri et les éclairages, par contre, n'existent plus !
— Interdit de photographier ! Qui êtes-vous ? Vous avez une autorisation ? s'enquiert un soldat, l'air sévère, le fusil en bandoulière.
Il vient de surgir du bâtiment abritant mon ex-cabine.
Tout ce que je lui raconte sur ce que les lieux représentent pour moi ne l'émeut guère. Mais le billet de francs CFA qu'il réclame et obtient réduit vite son zèle à néant et sauve par la même occasion notre appareil photo et sa pellicule …

Direction Kissidougou ! Après avoir rebondi sur un dos d'âne que je n'ai pas vu à temps quelques kilomètres avant la ville-lisière entre la forêt et la savane, je réalise une fois à l'arrêt que la première vitesse de la Talbot ne passe plus ! Nous voilà désormais obligés de toujours trouver une pente pour nous garer afin de pouvoir repartir en seconde.

Faranah, la ville natale de Sékou Touré ! Elle est moins à l'abandon que Conakry, Kankan, Mamou et Labé, peut-être, mais elle est loin de ressembler à Yamoussoukro, le « village » de Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire !

A Mamou, nous faisons une halte pour la quatrième nuit au Luna Hôtel. Un bouge que nous nous interdisons d'inspecter tant nous sommes fatigués et avons besoin de récupérer des forces, peu importe dans quelles conditions.

Dalaba ! La petite « Savoie » ou la « Normandie » guinéenne ou encore la « Suisse » africaine ! … Le président Senghor qui n'appréciait de séjourner en Guinée — avant qu'il n'y soit persona non grata — que dans le Fouta-Djallon a vanté le charme de la ville où il ne fait jamais trop chaud. Parlant, déclamant et chantant — devrais-je dire — moitié en peul moitié en français, il a avoué lors d'une de ses premières visites que Dalaba lui a été tant contée que d'en rêver il n'a pas arrêté !
La chanteuse sud-africaine, Myriam Makéba, y a fait construire, elle, sa résidence secondaire.
A ma femme, j'ai tenu, bien sûr, à montrer ne serait-ce que le site où est érigé l'Hôtel du Fouta-Djallon, la maison aux cent portes ! J'ai même pensé à un moment donné que nous pourrions peut-être y passer la nuit si jamais nous nous y trouvions à la bonne heure. A condition qu'il ne soit pas réservé aux hôtes officiels de la Guinée ! …

Le champ de ruines ! …

Les échos de mes cris d'étonnement nous sont renvoyés sans ménagements par les flancs de la montagne bordant de l'autre côté la vallée profonde! Non loin des gravats, vestiges dérisoires du mythique Hôtel du Fouta-Djallon, la piscine naturelle à laquelle la beauté des lieux tenait tant existe encore bel et bien mais elle est enfouie sous la jungle qui, partout, a étendu ses longues et larges tentacules !
Tout commentaire nous paraît vain ! Observer et méditer nous suffisent. Du reste, le superbe panorama inchangé tout autour nous y convie avec douceur et amabilité.
Malgré cette première mauvaise surprise, je suggère que nous visitions aussi mon ex-lycée, aux Chargeurs, à l'Etat Conval. Elles ont encore beaucoup de caractère, les anciennes petites maisons des profs avec leurs pittoresques cheminées, malgré le passage du temps et le manque d'entretien ! Le magnifique réfectoire aux pierres apparentes sur l'immense esplanade lui servant de terrasse fait l'effet quant à lui d'un paquebot naufragé depuis longtemps et qui, revenu du large — on ne sait trop comment —, rouille à quai ! Bouchés sont ses beaux claustras ainsi que toutes ses grandes ouvertures vitrées ! Pendant plusieurs années, y ont été collectés les impôts en nature des différents PRL de la Fédération de Dalaba : riz, maïs, fonio, manioc, taros, patates … Les denrées ont péri et ne semblent pas encore avoir cessé de le faire à l'intérieur !
Un des bâtiments des dortoirs a sauté, lui ! L'armée nationale ou la milice y a établi ses quartiers — mais, pourquoi donc? — à une certaine période. L'une ou l'autre y a entreposé sans précautions des armes et des munitions qui, un jour, ont pris feu ! … Tous les autres édifices, envahis par les herbes, tiennent en équilibre comme s'ils avaient subi un violent tremblement de terre.

Après Pita, nous entrons sans encombre dans Labé et, sans détours, dans Doŋora où nous ne sommes pas attendus puisque je n'ai pas pu avertir de notre arrivée ! Pourtant, l'accueil devient vite aussi chaleureux que quand je suis arrivé seul la première fois et pour cause ! …

Janvier 1985- Juillet 1988

J'ai mis trois ans et demi, en effet, pour « réussir » à imposer mon retour… définitif en Guinée ! Avant d'obtenir l'autorisation d'éditer et de diffuser La Nouvelle Ecole, j'ai été promené toute la première année dans le redoutable maquis administratif hérité de la Révolution et dans lequel s'est installé avec délectation le Comité Militaire de Redressement National
Les longs moments passés à faire le pied de grue devant les bureaux des nouveaux décideurs m'ont été d'un grand profit pour rédiger plusieurs articles 12 sur la situation guinéenne du moment. Mieux que l'expression de mes sentiments propres, ces instantanés ont reflété, je l'espère, l'état réel de la Guinée à la mort de Sékou Touré, l'ampleur des tâches à accomplir pour la « redresser » et la justesse ou le caractère aventureux des options choisies pour y arriver … Il est permis de douter que les faits aient changé, depuis, de façon considérable. Mais, si jamais, quelques-uns n'avaient plus cours, ils n'en constitueraient pas moins des repères importants sur tout le chemin parcouru. Regarder d'où l'on vient, comme l'y invite le proverbe, aide beaucoup à voir là où l'on veut aller.

Je reste d'ailleurs persuadé que le plus grand service que les Guinéens-revenant-de-l'Extérieur auraient pu de toute urgence rendre aux Guinéens-de-l'Intérieur, c'est de faire mentir le postulat supposant que l'on est incapable de la fenêtre de se voir passer dans la rue.

Créée fort bien à propos dans Horoya au lendemain du 3 avril 1984, la rubrique « Débats et Opinions » a, dans une certaine mesure, permis donc aux Guinéens rentrés d'exil de dire leur perception différente des choses à côté de celle des Guinéens-de-l'Intérieur et de proposer leurs solutions face aux multiples problèmes à affronter sans délais. Tous les Guinéens ont ainsi joui de la faculté de pouvoir se regarder vivre du dedans et du dehors et, pendant un an au moins, l'ex-Quotidien du PDG-RDA a été une tribune de confrontations théoriques passionnées et passionnantes sur le passé, le présent et le futur de la patrie. L'idée de rassembler par thèmes les arguments des uns et des autres dans un numéro spécial Horoya Dossiers & Documents m'a effleuré, pensant que le « bréviaire » obtenu aurait facilité le travail du gouvernement et celui des bailleurs de fonds.Horoya Mais le CMRN, lassé sans doute par ce qu'il a dû prendre pour des leçons intempestives à son intention, a changé la direction du journal. Il l'a confiée à un ancien dignitaire de la Révolution servile à souhait ! La mise au pas de la rédaction et la « caporalisation » de sa ligne éditoriale n'ont pas tardé. Horoya est redevenu ce qu'il a toujours su très bien être : le journal pour tresser des lauriers non plus à la Révolution et à son Chef Suprême, tout de même, mais au CMRN et à son Président !

Pendant toute ma collaboration bénévole à Horoya, je n'ai cessé de courir dans tous les sens en vue d'obtenir l'autorisation d'éditer La Nouvelle Ecole. Jamais découragé, j'en suis cependant arrivé à me demander par moments si ce sont bien les mêmes responsables que j'ai rencontrés au cours de mes prises de contact en juillet 1984 ! A l'époque, mon projet sur maquette leur a paru très intéressant. Et maintenant que j'entreprends les démarches préliminaires pour sa réalisation, voilà qu'il semble suspect aux yeux de tous ou presque !
Il m'a fallu prendre la parole par surprise pendant les travaux de la Deuxième Conférence Nationale sur l'Education en avril 1985 pour que le ministre d'Etat Diarra Traoré chargé de la question éducative en personne se trouve dans l'obligation de m'indiquer en public la voie à suivre.
— Soumettez votre projet à l'IPN. Il donnera son avis. Après, on verra ! Et l'IPN dont le Directeur n'a pas douté un seul instant — et il a été bien le seul ! — qu'un magazine pourrait entre autres rendre compte de toutes les initiatives pédagogiques en voie d'expérimentation dans le cadre du programme de remise à flots de l'enseignement guinéen a vite émis un avis très favorable !
C'est même à Grand Bassam où je suis reparti depuis le début du mois pour aider ma femme à préparer son retour en France que ce dernier m'a expédié l'Arrêté du 28 mai 1985 signé comme il se doit par son ministre de tutelle.

4 juillet 1985

Nous nous trouvons à Conakry, ma femme et moi, puisqu'elle a choisi « la voie anormale » pour rentrer, comme on le dit dans le jargon du ministère de la Coopération.

Mais, le 4 juillet, c'est aussi la longue nuit au cours de laquelle le colonel Diarra Traoré, Premier ministre au lendemain de la prise du pouvoir par le CMRN et à présent ministre d'Etat chargé de l'Education nationale, lit vers vingt-deux heures sur Radio Guinée une profession de foi d'un certain Comité Militaire de Salut Public ! Face à la « désagrégation politique », le Haut Commandement dudit CMSP a décidé d'évincer le président Lansana Conté parti le jour même pour Lomé où se tient un sommet des chefs d'Etat de la CEDEAO 13 !
Dire que quelques dizaines de minutes avant l'annonce du curieux coup d'Etat, nous discutions sur la terrasse de l'Hôtel Gbessia avec un copain guinéen revenu de Côte d'Ivoire comme moi et travaillant pour cet hôtel situé non loin de l'aéroport ! Penser aussi que pour rentrer à Yimbaya, nous avons emprunté un bout de la route qui mène au Camp Alpha Yaya où plus tard, troupes loyalistes et factions rebelles se sont livrés une guerre sans merci ! …
Mais nous ne perdrons rien pour attendre. Au petit matin du 5, c'est sous la douche que des soldats iront me trouver — ils auront d'ailleurs la courtoisie de s'en excuser ! — au moment où ils commenceront à chercher maison par maison le colonel Diarra Traoré, volatilisé dès l'échec très rapide de sa tentative de putsch.

Il est pour nous facile de prouver notre arrivée la veille d'Abidjan où, comble du mauvais sort, ma valise est restée à l'aéroport parce que dans les soutes du Boeing d'Air Guinée qui nous a transportés, il n'y a pas eu assez de place pour prendre tous les bagages des passagers admis en cabine ! Comme mes affaires ne peuvent me parvenir que la semaine suivante, si la situation redevient calme entre-temps à Conakry, je garde les mêmes vêtements et me passe de ma brosse à dents pendant deux ou trois jours avant que la capitale ne reprenne son train-train quotidien, une fois arrêtés tous les protagonistes du coup de force.

Au marché, je peux alors acheter du linge de corps et des nécessaires de toilette de dépannage.
Ainsi ai-je eu l'occasion de vérifier que la Révolution est bel et bien morte et enterrée au tréfonds de la terre guinéenne ! Car, je ne doute pas un seul instant que si le même événement s'était produit, il y a une seule année et quelques mois, j'aurais été dans la situation de réunir les conditions idéales pour faire partie d'une moisson de « comploteurs ». Qu'on imagine ! J'arrive à Conakry en provenance d'Abidjan le jour d'une tentative de coup d'Etat. Je vis avec une étrangère, une Française de surcroît ! Dans mes papiers, j'ai un arrêté signé d'un certain colonel … Diarra Traoré me donnant l'autorisation de créer le premier journal privé en Guinée ! … Facile de passer pour l'âme damnée d'un complot à la solde d'Houphouët-Boigny et du néocolonialisme français ! …

Des combats qui n'ont pu être évités, nous avons eu comme seuls désagréments ceux d'entendre les tirs nourris des kalachnikovs au cours de deux ou trois nuits et les douilles des cartouches retombant à profusion et avec violence sur le toit de la maison. Le couvre-feu consécutif a certes contrarié tous nos projets mais j'ai surtout eu beaucoup peur en essayant de ne jamais le laisser paraître de voir ressurgir des soldats avinés comme ne semblaient pas l'être, du reste, ceux du premier matin et qui, dans l'extrême confusion ambiante, nous spolieraient et nous feraient subir des vexations.
— Quelle idée ai-je eue de faire revenir ma femme dans ma foutue Guinée ? n'ai-je cessé de penser pendant tout le temps que l'ambiance dans la capitale a continué d'être trouble.

Mais en définitive, tout se termine à peu près bien, dans notre quartier tout au moins. On ne peut pas en dire autant de celui de la radio d'où sont partis les communiqués séditieux. Pour déloger les mutins de l'ex-Voix de la Révolution, les troupes loyalistes l'ont bombardée sans se préoccuper le moins du monde du sort des journalistes pris en otage dans les studios !
Quant à la maison du colonel, le chef des putschistes, et aux demeures de ses amis, parents et collaborateurs, elles ont toutes été pillées puis démontées pièce par pièce par des soldats mais aussi par des gens ordinaires qu'on aurait parés de toutes les qualités la veille. Voir emporter les toitures et les plafonds des maisons en question après leurs portes et leurs fenêtres, leurs carrelages et leurs cuvettes WC, une fois qu'il n'y a plus eu de mobilier et d'appareils électroménagers à prendre ! Impressionnant ! Elle est effrayante, en effet, cette propension de tout un chacun à accaparer les biens d'autrui dès que vacille l'autorité censée faire respecter la loi ! Et bien préoccupants sont, pour la suite, me semble-t-il, les actes de vandalisme et de déprédations dont sont capables mes compatriotes. Ils sont, hélas, sans commune mesure aucune avec leurs velléités pour construire ou pour entretenir leurs propres biens et a fortiori ceux de la communauté ! …
Les « ouf » de soulagement, nous les poussons quand les choses se calment vers le troisième matin et, surtout, quand le 11 juillet, le Boeing d'Air Guinée rapporte intacte ma valise d'Abidjan !
Nous quittons Conakry dès le lendemain pour essayer de tout oublier lors de nos belles promenades dans les environs paisibles de Labé …
Dans l'intervalle, j'aurais eu la mauvaise inspiration de commettre dans Horoya le seul article dont je regrette d'avoir jamais été l'auteur : « Candidat à la présidence de la république ! » J'ai relevé dans la déclaration et les communiqués du CMSP toutes les fautes, toutes les maladresses d'expression, pour ironiser sur les aptitudes de son Haut Commandeur à présider aux destinées de la Guinée avant de le faire recaler par un jury imaginaire. Quand j'ai vu à la télévision guinéenne torturer notre ancien Premier ministre et ministre en titre de l'Education nationale attaché avec des grosses cordes comme un sac de noix de colas alors que le bruit avait couru qu'il avait pu quitter la Guinée, j'ai été pris du très grand remords d'avoir « tiré sur un corbillard» !

[Note. — Pour atténuer ce remords, il suffit de lire le témoignage de feu lieutenant-colonel Kaba 41 Camara. L'officier y raconte la scène de crime du 25 janvier 1971 durant laquelle Commandant Diarra Traoré devint le bourreau qui pendit les quatre suppliciés du Pont Tombo : Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba, Kara Keita Soufiana. La fin brutale du colonel Diarra Traoré est vraisemblablement un cas édifiant de punition divine, à défaut de la justice des humaine, toujours absente en Guinée. — Tierno S. Bah]

Il s'est amplifié, ce sentiment, depuis que j'ai visité le Mémorial de la Paix à Verdun dans l'est de la France où j'ai retrouvé ces mêmes images de torture … guinéenne en ouverture de l'exposition vivante et permanente sur les atteintes des Droits de l'Homme dans le monde ! …

Arrêté n° 383/ MEN/CAB du 14 août 1985.
Est rapporté l'Arrêté n° 024/MENICAB/ du 28 mai 1985 autorisant l'édition et la distribution de La Nouvelle Ecole ! …

Sidérante, l'une des toutes premières mesures prises par le ministre d'Etat chargé de l'Education par intérim, un civil pourtant, un enseignant, qui plus est ! Devant son refus de me recevoir, je me contente de rencontrer son directeur de Cabinet, une grande figure de l'Education nationale guinéenne pour avoir été haut-fonctionnaire de l'AOF et inspecteur de l'Enseignement au moment où on ne comptait pas beaucoup d'Africains dans ce corps. Un autre civil, donc, sachant mieux que quiconque, de surcroît, l'ampleur du gâchis scolaire consécutif aux années « révolutionnaires ». Qu'à cela ne tienne ! Mon dialogue avec lui tourne court avec une rapidité déconcertante.
— Monsieur le directeur, vous avez participé à la Deuxième conférence sur l'Education … Vous m'avez donc entendu présenter mon projet à cette occasion !… Vous n'avez pas essayé de convaincre M. le ministre du bien-fondé de la création d'un magazine sur l'école ? Est-ce que vous avez pu savoir au moins les raisons pour lesquelles il ne veut pas en entendre parler ? …
— Vous pensez bien que je n'ai pas cherché à discuter la décision de M. le ministre d'Etat par intérim !
— Je ne suis qu'un agent d'exécution, moi ! Si mon ministre d'Etat… par intérim me demande de rédiger un arrêté pour autoriser ceci ou abroger cela, je le fais au plus vite afin de pouvoir proposer le texte à sa signature. Un point, un trait !
— Et donc, vous ne pouvez rien faire pour qu'il revienne sur sa décision ? ! …
— Faire revenir M. le ministre d'Etat par intérim sur une disposition qu'il a prise ès qualités? … Vous m'accordez une autorité que je n'ai pas, mon cher frère ! …
L'entrevue est assommante comme un coup de massue. Quant à la peur évidente de mon interlocuteur de dissocier les titres de son supérieur hiérarchique et de commettre à son égard un crime de lèse-majesté, elle est contondante ! Il est vrai que depuis la disparition du terme « camarade », on donne du « Monsieur » à côté du « Son Excellence » à tout compatriote attifé de la plus petite parcelle de responsabilité ! En quittant M. le directeur de Cabinet de Son Excellence M. le ministre d'Etat… par intérim, je suis au moins convaincu que la seule décision à prendre, sans tambours ni trompettes, est celle de passer outre le caprice du ministre ! Pour moi, il peut être question de tout sauf, bien sûr, de renoncer à mon autorisation d'éditer.
Je reprends aussitôt contact avec l'Imprimerie Nationale Patrice Lumumba qui fabrique Horoya et le Journal Officiel pour accepter le devis qu'elle m'a proposé depuis un certain temps déjà. Je ne peux plus attendre de voir si je peux réaliser ma Nouvelle Ecole d'une autre façon afin d'abaisser son coût ni même s'il n'est pas plus intéressant, comme j'ai pu le penser à un moment donné, de la faire imprimer à l'étranger 14 !
— Tirage à quatre mille exemplaires ! commandé-je.
C'est le restaurant L'Oasis en complète décrépitude que je prends pour mon bureau. Sis à Dixinn non loin de Madina et de l'Imprimerie, il a cet autre avantage d'être situé très près du domicile du maquettiste de Horoya dont je sollicite et obtiens la collaboration en dehors de ses heures d'astreinte. En payant une consommation de temps en temps, nous pouvons profiter tant que nous le voulons des tables et de la tranquillité des lieux à certaines heures de l'après-midi. Engagés au tout début du mois d'octobre, les travaux d'impression du premier numéro vont s'étirer jusqu'à la mi-décembre ! Ainsi, la périodicité du magazine m'est-elle d'emblée dictée par les dures conditions techniques de sa fabrication effective. En aucune façon, La Nouvelle Ecole ne peut être mensuelle ni même bimestrielle comme je l'ai espéré dans mon éditorial de lancement mais trimestrielle plutôt et, cela, dès le second numéro.
Nombreux sont les aléas à surmonter, l'INPL étant encore la seule imprimerie apte à produire des journaux et des livres ! Appartenant à l'Etat, elle a été construite et équipée par l'ex-Allemagne démocratique. Parmi les rares fleurons industriels des premières années de la souveraineté nationale recouvrée, elle est de loin l'entreprise qui a eu le plus grand nombre d'heures de gloire. C'est que pour l'édition du quotidien, des périodiques, des livres, des affiches et de toutes les publications du Parti, le Chef Suprême de la Révolution en personne a toujours veillé à sa bonne santé. Du temps où la cadence du travail était ininterrompue, il lui arrivait, paraît-il, de téléphoner lui-même très tard la nuit pour s'enquérir de l'état d'avancement de l'impression de ses tomes 15.
On raconte qu'un ouvrier pris de panique pour l'avoir eu une nuit au bout du fil et n'avoir pas pu le renseigner a vite décampé de peur qu'il ne vienne l'y retrouver tout de suite après ! S'étant fait porter malade le lendemain, il ne serait revenu travailler qu'après avoir fait constater par des collègues que sa défaillance révolutionnaire momentanée n'avait prêté à aucune conséquence …
L'INPL a très tôt choisi l'offset et a été d'ailleurs très performante pendant les campagnes d'alphabétisation des premiers temps de l'indépendance, trop éphémères, hélas ! Enfin, c'est chez elle qu'ont été imprimés les mémoires de maintes promotions d'étudiants en fin d'études …
Mais depuis un an — on doit à la vérité de le reconnaître — l'Imprimerie Patrice Lumumba n'est plus ce qu'elle était ! Sa prochaine privatisation est dans l'air même si aucune action n'a été encore engagée dans ce sens ni même une quelconque volonté exprimée de manière ouverte. Les salaires des travailleurs ne sont plus payés à date fixe. Les mois qui leur sont dûs commencent à s'accumuler. Alors, les uns et les autres tentent de trouver des compensations sur la “bête”. Le papier imprimé n'a pas intérêt à traîner à la reliure. Par rames entières, il se retrouve vite au marché de Madina revendu aux marchandes comme papier d'emballage ! Les exemples de traitement de sujets aux différents examens, proposés par La Nouvelle Ecole dès le troisième numéro, pour aider les candidats dans leurs révisions en fin d'année sont revendus sous les boubous comme étant les vrais sujets ! …
A l'intérieur de l'imprimerie même, les travailleurs passent désormais beaucoup de leur temps à exécuter des « bricoles », c'est-à-dire des petits travaux non enregistrés par le chef du service de fabrication. En confectionnant tantôt des cartes de visite et des tampons, tantôt des faire-part de mariages, naissances, baptêmes, décès et diverses autres cérémonies dont les « factures » ne laissent aucune trace dans la comptabilité générale de l'entreprise, ils parviennent tant bien que mal à faire bouillir la marmite familiale. Mais cela suppose que les stocks en matières premières : papiers, films, plaques, etc. ne sont pas en rupture et que les puissants groupes électrogènes garantissant une certaine autonomie de l'entreprise par rapport à la SNE et à sa distribution aléatoire du courant sont mis en route de façon moins parcimonieuse.
Les frais de fonctionnement de l'usine étant trop lourds et les fonds spéciaux de la Présidence ne tombant plus, même Horoya peut ne pas paraître tous les deux jours, périodicité que seules les difficultés récentes ont dû le résoudre à accepter, sans que cela ne dérange personne ! Imaginer une seule seconde que le Chef Suprême de la Révolution, lui, n'ait pas pu un matin trouver l'organe central du Parti- Etat sur son bureau, les responsables de Horoya et ceux de l'imprimerie, tous nostalgiques de leurs conditions de travail sous la Révolution, ne le peuvent pas du tout ! …
Dans les conditions actuelles, pour produire un magazine de trente deux pages avec la seule couverture en bichromie, il faut tabler sur deux mois au moins ! Ce temps est incompressible pour arriver à bout de tous les empêchements techniques sans compter que pour « motiver » un tant soit peu les travailleurs, il faut pouvoir leur distribuer des billets de banque à tous les stades de la fabrication ! …
Onze rubriques données comme susceptibles d'évoluer composent le menu de la première livraison de La Nouvelle Ecole qui expose d'entrée ses ambitions éditoriales dans sa “Lettre au lecteur” 16.

« … Tous les pays sont malades de leur école restée trop classique face à un monde évoluant trop vite. L'école guinéenne, elle, est encore plus spécifique. Ayant quitté tôt les sentiers balisés, elle a fait fausse route de façon d'autant plus spectaculaire qu'elle était seule. Et, maintenant, le danger qui la guette c'est de croire qu'il lui suffit de reprendre le chemin à l'endroit où elle pense l'avoir abandonné pour retrouver le nord.
Face au vertige que donne l'aberration scolaire héritée de la pseudo-révolution, il nous semble indispensable de créer une tribune pour stimuler l'effort nécessaire d'analyse et d'innovation. Alfred Sauvy n'a-t-il pas dit qu'un pays sous-développé c'est un pays sous-analysé ? C'est dans la mesure où les Guinéens, les premiers, auront réfléchi sur leur école qu'ils lui trouveront les moyens de guérir.
Nos colonnes sont donc ouvertes à tous les chercheurs : guinéens, africains et africanistes. Et nous prendrons acte de tous les remèdes préconisés ici et là en Afrique et dans le monde. Rien ne nous est indifférent : les Etats Généraux de l'Education en Côte d'Ivoire et au Sénégal, les types d'examens et concours au Gabon, le calendrier scolaire béninois, les universités tunisiennes, marocaines ou égyptiennes, les différentes réformes françaises, le système scolaire québécois, suisse, belge, allemand, anglais, américain, russe, cubain …
Autant de questions, autant de thèmes et beaucoup d'autres encore qui feront l'objet d'interviews, de reportages, d'enquêtes, de comptes rendus de voyages ou de lectures …
Tenants et aboutissants des questions éducatives, établissements scolaires et ateliers pédagogiques, divers sujets d'intérêt éducatif seront périodiquement passés au crible de façon vivante et attrayante.

Un Cadre de Culture Générale

Dans La Nouvelle Ecole seront exposées, analysées, commentées, confrontées toutes les initiatives en matière d'enseignement et d'éducation. Comme il n'est de pédagogie que vécue et qu'un pédagogue vaut toujours mieux qu'une pédagogie, le côté humain de la question scolaire sera, en toutes circonstances, privilégié … En traitant de tout cela, la revue aspire tout naturellement à devenir un cadre de culture générale.
Voilà ! Nous avons tout dit ou presque sur nos intentions. Nous ne disposons pas d'autres moyens que notre formation de journaliste, notre expérience d'enseignant et, plus que tout, notre désir de servir la Guinée avec les capacités qui sont les nôtres … »

Le sentiment qui s'empare de moi dès que tombent de la rotative les premières pages imprimées n'a de comparable que celui éprouvé par un amateur de randonnées à l'entrée du gîte de la dernière étape. Mais le mien est d'autant plus fort que pendant tout le temps de mon immersion dans le ventre gigantesque et boulimique de l'imprimerie, j'ai été visité par la peur de devoir arrêter l'aventure à un maillon donné de la chaîne de fabrication ou à un autre parce que des opposants au projet m'ont mouchardé et que le ministre a usé des moyens de nuisance à sa disposition pour sanctionner mon entêtement !
Mais, si éditer un magazine est une chose, pouvoir le distribuer, le vendre et, surtout, en récupérer les recettes en est une autre ! En Guinée plus encore que partout ailleurs, une telle entreprise est des plus hasardeuses !
Il est facile par contre d'assurer le service de presse rituel que beaucoup souhaitent systématique pour tous au fil des numéros ! …
A la direction de l'IPN, à tous les ministères, aux services culturels des ambassades, aux représentations des organisations internationales, aux directions des écoles primaires, des collèges, des instituts d'enseignement supérieur, aux directions des médias et aux journalistes intéressés par la question, au CMRN même … je distribue donc des exemplaires gratuits du premier magazine guinéen non gouvernemental ni partisan et propose aux uns et aux autres différentes sortes d'abonnement ! …
Quelques fonctionnaires d'ambassades et d'organisations internationales s'empressent d'y souscrire pour deux ou trois exemplaires. Le conseiller culturel de l'ambassade de France m'offre même, lui, de payer les premières factures d'imprimerie et me met par ailleurs en contact avec des maisons d'édition françaises susceptibles d'acheter des inserts publicitaires ! De l'étranger me parviennent dans les mois suivants des voeux d'abonnements que je réussis à satisfaire en recourant à toute une gymnastique de domiciliation bancaire en France afin de résoudre les problèmes posés par le paiement en monnaies étrangères. Par contre, aucune disposition spéciale n'est prise par un seul département ministériel guinéen ! Ils se contentent tous de prendre livraison de ce qui leur est présenté sans se gêner de réclamer parfois, quand ils se font attendre, plusieurs exemplaires des numéros paraissant par la suite. Sans jamais penser une seule fois non plus devoir quoi que ce soit à leur éditeur !

Dans leur ensemble, les Guinéens, eux, manifestent plutôt leur adhésion à la liberté du ton des articles et applaudissent l'exploit individuel. Mais jusqu'aux illettrés, ils ne ménagent pas pour autant leurs critiques sur le choix de la photo de couverture 16 du premier numéro et la mise en page qui ne sont pas sans leur rappeler quelque peu les habillages des publications « révolutionnaires » ! Quant au scepticisme vis-à-vis de la rentabilité du créneau éditorial en Guinée, il est partagé par bon nombre d'entre eux.
— Alors, non seulement tu fabriques ton journal mais c'est toi aussi qui le vends ! Mais est-ce que ça va marcher ça ?
— Tu penses vraiment pouvoir rester vivre au pays en faisant ce que tu fais là ?
— Est-ce que tu ne vas pas devoir repartir bientôt ? Vous ne pouvez plus vivre chez nous, les gens comme vous ! …
— Si tu as des sous, c'est dans une benne de transport d'agrégats, dans un taxi ou dans l'achat en Europe et la revente ici de voitures d'occasion ou encore dans un maquis 18 qu'il faut les investir et tu feras vite fortune !
— Les Guinéens n'aiment pas lire. Ils en ont perdu l'habitude.
— Ventre affamé n'a point d'yeux.
— Le journal est bon. Mais 100 sylis 19 pour l'avoir, c'est encore trop cher pour notre misérable porte-monnaie !
— Pas du tout pour la forme et le contenu qu'il a ! ai-je quelquefois répliqué à certains. Il faut que les Guinéens apprennent un jour à payer pour leur lecture ! lls achètent bien leur canette de bière deux à trois fois plus chère !
— Ça, c'est une autre chose, reconnaissent-ils sans gêne aucune …
Mais, toutes les attitudes ne sont pas — loin s'en faut ! — de cette nature, c'est-à-dire plus ou moins négatives. Celles qui pincent les cordes amicales ou parentales pour manifester de la part de leurs auteurs leur implication personnelle dans « l'affaire » sont encore plus nombreuses.
— Allez, c'est notre journal, va ! Nous sommes tes copains, après tout !
— Je vais le lire, moi, ton journal mais comme c'est toi qui le fabriques, je ne vais quand même pas devoir l'acheter ! Ne sommes-nous donc plus des amis ?
— Ne sommes-nous pas des « parents » ?
Dans l'esprit de plusieurs parmi mes « proches », ils n'ont pas à acheter « mon » journal, « notre » journal ! Je devrais plutôt leur en fournir quelques exemplaires à chaque tirage. Ils en feront la publicité autour d'eux avec plus de facilité. Mais, le vrai problème dont j'ai une claire conscience, c'est qu'eux-mêmes continueront de gratifier parents et relations des nouveaux numéros pour prouver la qualité de leurs rapports avec l'éditeur, et contribueront plutôt à creuser le déficit de l'entreprise qu'à le combler !
Après tout, je les considère comme normales, ces réactions et, pour bien faire, j'aurais dû commencer par éditer et distribuer un numéro zéro comme on le fait dans toute entreprise de presse digne de ce nom. Mais, si je suis désolé de n'en avoir ni le temps ni les moyens, je ne suis pas sûr non plus qu'avec plusieurs numéros zéro même, on puisse obtenir un résultat différent de celui qu'on a sans y avoir recours du tout. De toute façon, quand l'activité économique sera conséquente et que tous ses opérateurs seront sensibilisés aux questions éducatives, c'est un périodique gratuit financé en totalité par les apports publicitaires qu'il faudra créer. De cela je suis convaincu mais arrivera-t-il jamais le temps où ces conditions seront toutes réunies ? …

Il n'empêche que, pour m'encourager, certains de mes compatriotes de l'Intérieur comme de l'Extérieur ainsi que beaucoup d'étrangers résidant en Guinée ont acheté un exemplaire, plusieurs même parfois. Avec ses moyens du moment, le responsable de la petite imprimerie de l'Education, propriété de l'IPN fonctionnant au ralenti en attendant sa rénovation, a pu fabriquer pour La Nouvelle Ecole des cartes de visite, des blocs-notes et des petits tracts publicitaires. Le lycée de Boulbinet a toujours payé la quinzaine d'exemplaires déposés auprès de sa direction. Quelques vendeurs à la criée, les mêmes que ceux de Horoya postés à des endroits stratégiques, se sont montrés très performants à Conakry, à Kindia, à Labé et ont rendu sans problèmes les sommes récoltées, déduction faite du pourcentage de ristourne convenu.

Mais des nouvelles de quelques milliers d'exemplaires du premier au dernier numéro que j'ai fait parvenir sans lésiner sur le prix du transport à telle librairie de Kankan, par exemple, je n'en ai aucune à ce jour ! A l'époque, on en a pourtant vu en vente jusqu'à Bamako, paraît-il ! …
Quand j'exprime à la sortie du premier numéro le souhait de rencontrer le ministre d'Etat par intérim de l'Education nationale, j'obtiens tout de suite un rendezvous, cette fois.
— M. le Directeur de publication de La Nouvelle Ecole, vous êtes Ivoirien ou Sénégalais, vous ? attaque-t-il d'entrée de jeu pour me faire sentir qu'un Guinéen-de-l'Extérieur aux yeux des gens comme lui sont tout sauf des Guinéens à part entière.
— N'ai-je pas une tête de Guinéen ? Faites faire une enquête et vous verrez que je suis issu d'une des familles les plus respectables de Labé ! De toute façon, pour obtenir l'autorisation d'éditer, j'ai été obligé de fournir un dossier complet me concernant…
— Ce n'est pas que je veuille insinuer quoi que ce soit mais vous savez, avec les récents événements, je suis obligé de regarder de près tous les arrêtés fantaisistes signés par mon fameux prédécesseur. Mais j'avoue avoir été surpris par le contenu de votre journal même si, sans doute, des améliorations restent à souhaiter. Et, sachez que si vous êtes avec nous, si vous voulez nous aider, nous vous faciliterons les choses !
— Vous voulez dire, M. le ministre, que vous allez me rendre mon arrêté ?
— Je n'ai pas dit cela ! Je vous promets cependant de fermer les yeux si vous continuez à travailler dans le même sens ! Ecoeuré, je le quitte, en ayant bien compris le sens de ses paroles et en sachant surtout pourquoi il ne rédigera jamais un autre arrêté. Me faire dépendre de son bon vouloir est la seule chose à laquelle il aspire ! En ayant son couteau sous la gorge, je ne peux lui être que docile, semble-t-il penser !

Mais, en définitive, avec ce ministre-là, La Nouvelle Ecole ne va plus avoir aucun accrochage ! Nommé ambassadeur bientôt, il est remplacé, en effet, par un autre « cadre émérite » de l'éducation, un ancien ministre de la Justice sous la Révolution, portefeuille qui ne l'a d'ailleurs pas exempté de purger lui-même huit ans de prison au Camp Boiro pour complot ! Lui, il connaît toutes les familles de Labé pour avoir servi comme inspecteur d'Académie dans le chef-lieu de la Moyenne Guinée … De lui, je n'attends pourtant aucun traitement de faveur. Mais je ne l'imagine pas non plus essayant un seul instant d'entraver en quoi que ce soit mon action. Un homme de sa trempe doit pouvoir au contraire estimer un magazine à sa juste valeur et le tolérer à défaut de l'encourager !
Au cours du même remaniement ministériel, je suis de surcroît comblé par la nomination d'un Guinéen-de-l'Extérieur comme ministre de la Communication et de la Culture, cabinet rattaché à la Présidence de la République ! Le titulaire dudit portefeuille a déjà été chargé de l'éphémère secrétariat d'Etat aux Guinéens-de-l'Etranger dans le précédent gouvernement. Il a donc eu à connaître à ce titre le dossier de La Nouvelle Ecole et n'a pas tari d'encouragements à l'égard du projet. Mais, à son grand désespoir, il n'a pas eu les moyens de faire aboutir ses initiatives entre autres celle qui lui tenait le plus à coeur et pour laquelle il a été jusqu'à obtenir un financement par l'ex-République Fédérale d'Allemagne, son pays d'exil. Dans les différents secteurs de la vie nationale, il a voulu garantir pendant deux ans un salaire conséquent aux Guinéens de retour au pays pour faciliter leur réintégration dans la communauté nationale. Ainsi entendait-il compenser un peu la perte de revenus subie par la plupart d'entre ceux qui ont abandonné une bonne situation à l'étranger. Les autorités guinéennes ont opposé un refus catégorique au programme sous le prétexte qu'elles ne peuvent pas créer de la ségrégation entre les Guinéens ! …

Si le sous-ministre de la diaspo a vite compris qu'il a été recruté juste pour être une oreille plus attentive aux problèmes de ses compatriotes rentrés d'exil ou désireux de le faire et non pas pour être d'une quelconque autre utilité, il s'est empressé d'exprimer de grandes ambitions pour la transformation du fonctionnement de l'Information et de la Culture sous le regard approbateur du président de la République.
Jamais je ne me suis senti autant libre dans l'animation de La Nouvelle Ecole ! N'est-ce pas le ministre lui-même qui me met en contact avec les conseillers techniques spéciaux du président de la République ? Avec le plus célèbre d'entre eux, je déjeune quelquefois et discute de tous les sujets tournant autour de la situation guinéenne. J'ai même « l'insigne honneur » de voir mon nom rejoindre tous ceux figurant dans le précieux trombinoscope de l'ordonnateur momentané de la pluie et du beau temps sous le ciel de Conakry ! Pour servir à quoi ? Aujourd'hui encore je me le demande car, le plus haut fait d'arme du marabout blanc a été l'installation d'un certain PLC — Programme Libre Commerce !
En d'autres termes, pour schématiser un peu et peut-être même caricaturer, il s'est donné comme tâche prioritaire de sa mission dans la Guinée nouvelle celle d'apprendre aux Guinéens — parmi lesquels les redoutables commerçants ou entrepreneurs malinkés et peuls revenus de l'étranger sont nombreux — à importer et à exporter des denrées alimentaires ! Le projet a d'ailleurs fini par tourner autour de la seule importation du riz ! Dans l'alimentation de l'habitant de la capitale, la céréale est certes d'une importance primordiale mais la faire produire dans une région où avant l'indépendance, on pouvait procéder à deux récoltes par an, serait une ambition d'une toute autre envergure ! …
Mais maintenant qu'un « ami » occupe le portefeuille ministériel le plus important pour moi et que je suis désormais bien introduit dans la haute sphère du cabinet présidentiel, je vis comme une espèce de trêve, tout au moins dans l'intimidation de La Nouvelle Ecole.

Un semblant d'éclaircie alterne avec la grisaille politique qui assombrit encore le ciel guinéen malgré la mort de l'ancien régime et retarde son changement de cap dans tous les domaines. Alors, bien que certaines personnes avisées me l'aient conseillé, je n'éprouve pas une seule fois le désir de rencontrer le président de la République en personne parce que je n'en vois pas l'intérêt à partir du moment où chacun à sa place fait son travail ! Et puis, je suis si souvent invité dans le bureau du ministre de la Culture et de la Communication pour des entretiens informels qu'il me semble participer un peu à l'évolution de la situation ! La toute dernière fois, je me suis même entendu faire des propositions intéressantes.
— J'ai besoin de toi. J'ai grand besoin de tes services. Je vais engager une restructuration en profondeur du ministère. Le feu vert du président, je l'ai obtenu. Je pars en mission pour Paris et pour Genève. Reviens me voir dès mon retour !
Hélas, l'état de grâce dans lequel nous vivons — ma Nouvelle Ecole et moi — ne dure même pas le temps de la confection du troisième numéro ! Sur RFI, le 17 mars 1986, le ministre de la Culture et de la Communication guinéen donne sa démission, quatre mois à peine après sa nomination en décembre 1985 ! …
J'ai pu savoir que les fractions dures du CMRN et du gouvernement, hostiles à toute participation des Guinéens de la diaspora à la gestion des affaires publiques, ont recouru à toutes sortes de persécutions jusqu'aux plus irrationnelles contre le « ministre importé » et ont tissé maintes intrigues entre le président et lui. Je n'ai, cependant, jamais pensé qu'elles arriveraient dans un délai aussi rapide à bout de la ténacité de ce dernier qui avait la claire conscience de représenter un symbole pour des millions de Guinéens !
Pour La Nouvelle Ecole, les choses ne tardent pas à changer en mal. Le ministre de l'Education nationale devient, à ma grande déception, un empêcheur zélé de penser en rond au nom du CMRN qui n'en demande peut-être même pas tant, au lieu d'en être l'un des éclaireurs avisés !…

Dans le quatrième numéro, un de mes collaborateurs traite-t-il de l'inadéquation des sujets d'examens parce qu'ils sont choisis par des fonctionnaires du ministère et non par des enseignants sur le terrain que je suis sommé de me présenter dare-dare au bureau du ministre.
— Vous n'avez pas à porter les problèmes de l'école sur la place publique ! Et, d'ailleurs, vous devriez avant toute publication d'articles, ceux au moins nous concernant, nous les présenter pour solliciter notre imprimatur !
— Ce n'est pas comme ça du tout que je conçois le rôle de La Nouvelle Ecole! Le magazine veut être un simple miroir reflétant avec autant de fidélité que possible les difficultés à rénover l'école guinéenne. Il n'occultera jamais non plus toutes les tentatives qu'il estime être en voie de réussir. Les différentes parties prenantes dans l'entreprise commune peuvent à tout moment y exposer leurs points de vue … De leur confrontation …
— M. le directeur de Publication et de Rédaction de La Nouvelle Ecole, vous ne faites pas une erreur, vous commettez une faute très grave !
— M. le ministre, je suis prêt à publier toute mise au point que les services compétents de votre cabinet voudront bien me faire parvenir par souci de rééquilibrer et, le cas échéant, de rectifier l'infor …
— Je le répète, M. le journaliste, vous venez de commettre une faute ! Vous nous cherchez des poux mais faites très attention ! Je ne sais pas si on vous l'a dit : nous avons les reins solides, nous ! Au revoir, M. le directeur de La Nouvelle Ecole ! …

Sans que je sache si les choses sont liées entre elles, je suis convoqué quelques jours plus tard par le fameux nouveau directeur de Horoya, un camarade de promotion — je l'avoue à ce stade du récit — même s'il était parmi les plus âgés des petits « révolutionnaires » du lycée de Dalaba. Il a su embarquer, lui, dans la grande Révolution, y a gravi beaucoup d'échelons et le voilà remis en selle pour servir le CMRN avec les mêmes armes qu'il a naguère utilisées pour mériter tous les lauriers du PDG !
— A partir d'aujourd'hui, m'annonce-il avec une hargne que je ne m'explique pas, La Nouvelle Ecole est une publication du groupe Horoya! Nous sommes, moi et le nouveau ministre de la Communication — un grand ami du reste ! — en train de réorganiser la presse. Dans le futur organigramme, Horoya chapeautera tous les médias.
— ll va devenir l'organe central du CMRN, quoi !
— Je n'apprécie pas l'humour déplacé de La Nouvelle Ecole! Et, sachez en tout cas qu'elle aura beau avoir des idées, elle ne les traduira jamais dans les faits si elle ne se met pas sous notre protection !
— Vos méthodes ne lui convenant pas, je n'imagine pas La Nouvelle Ecole, comme vous dites, accepter une seule seconde d'être patronnée par Horoya !
— C'est ce que nous allons voir ! …
Il ne m'est pas facile pour autant d'affirmer avec certitude que la mésaventure qui va me tomber dessus, environ un mois après, procède de la même entreprise de harcèlement de La Nouvelle Ecole comme les apparences peuvent le laisser craindre un peu.
Une nuit de la première semaine du mois de mai 1987, après avoir « écumé » les principaux maquis de la presqu'île de Kaloum, je quitte La Minière à Bellevue, lieu du dernier rendez-vous journalier de la plupart des Conakrykas ne rentrant pas tout de suite à la maison après le travail. Dans le coffre de ma Talbot, j'ai une avance sur livraison de plusieurs centaines d'exemplaires tout frais de La Nouvelle Ecole avec à la Une Tierno Monenembo, écrivain guinéen, grand prix littéraire d'Afrique Noire 1986, de passage à Conakry.
Le cinquième numéro, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est de loin le plus beau de tous depuis le début. Avec lui, j'ai enfin l'agréable impression d'être sur le point d'atteindre la qualité de magazine à laquelle j'aspire et qui n'a plus rien à voir avec l'aspect des défuntes publications « révolutionnaires ». Les rubriques se sont enrichies. Lumineuse, pour une fois, est la mise en page. Beaux les caractères d'imprimerie et aérés les textes parsemés d'intertitres, d'encadrés, de graphiques et de photogravures assez bien réussies sous une titraille d'une bonne lisibilité. Judicieux aussi s'avère le choix du papier de la couverture ainsi que celui des pages intérieures. J'en aurais les moyens, je ferais réserver ce stock de produits du moment pour ne plus fabriquer ma Nouvelle Ecole que dans la même matière! … Rien qu'à feuilleter, le numéro qui vient de paraître est donc un peu plus agréable et je n'en suis pas peu fier !
De maquis en maquis, j'en ai vendu beaucoup et, maintenant, je prends la route de la maison parce que, depuis la mémorable nuit du 4 juillet 1985, j'évite d'en être trop loin au-delà de vingt-deux heures. Et puis, demain, il va falloir de bon matin servir les abonnés de la capitale, ravitailler les vendeurs, assurer le service de presse et obtenir la diffusion d'annonces de parution par l'Agence Guinéenne de Presse, la radio et la télé …
Mais, comme je m'y suis habitué, je pousse jusqu'au dernier maquis sur la RN1 à la hauteur de Yimbaya, c'est-à-dire à environ cent mètres au-delà du tournant que je prends pour regagner la maison. La raison en est que, là aussi, je réussis souvent à vendre quatre ou cinq exemplaires en début de mois à des cadres du quartier en train de boire un dernier verre. J'en profite toujours pour recueillir leurs impressions sur le magazine et pour causer avec eux de la dernière actualité nationale et internationale.
Vers vingt-trois heures trente, l'heure la plus tardive à laquelle il m'arrive de me trouver encore dehors, je reprends ma voiture et, juste comme je vais quitter la RNI, un policier et un civil — sans doute le supérieur hiérarchique du premier — me font signe de m'arrêter avec des mouvements de balancier d'une puissante lampe-torche.
— Police des moeurs ! Votre permis, les papiers de la voiture ! Ouvrez le coffre !
— Vous avez une autorisation pour transporter tout ça de nuit ? A la gendarmerie de Yimbaya ! ordonne l'homme en civil qui s'empresse d'embarquer pour disparaître aussitôt dans une voiture sans immatriculation garée plus loin.

Par chance, la gendarmerie de Yimbaya que je laisse tous les matins sur ma droite en accédant à la RN1 sans y prêter une attention particulière, se trouve à une cinquantaine de mètres en retrait par rapport au lieu de mon interpellation ! Je me ferais plus de soucis s'ils décidaient de m'emmener au commissariat de police le plus proche parce que j'aurais une distance plus grande à parcourir. Et puis, la gendarmerie étant celle de mon quartier, je ne doute pas qu'il me suffira de décliner mon identité pour que le commandant de brigade, connaissant un de mes oncles ou un cousin quelconque, me libère aussitôt en me présentant ses excuses mais aussi celles des policiers trop étrangers au quartier pour en connaître les « honorables » résidents !
Sans doute, les uns et les autres voudront-ils ensuite disposer d'un, de deux, voire de plusieurs exemplaires de La Nouvelle Ecole. Je leur en donnerai sans parcimonie pour combler les lacunes du service de presse que je reconnais avoir eu tort de ne pas prévoir à l'intention de toutes les brigades de gendarmeries et de tous les postes de police !
En l'absence du commandant de brigade — est-ce un mauvais présage pour la suite des événements? — je suis invité à m'asseoir sur un banc dans la salle d'attente dont je laisse deviner l'état, l'aspect général de la capitale étant maintenant bien connu. J'opte plutôt pour un banc au dehors où sont du reste assis ou couchés par terre plusieurs autres personnes.
Une heure et demie passe pendant laquelle j'explique rubrique par rubrique et bientôt article par article le contenu du dernier numéro de La Nouvelle Ecole aux trois ou quatre gendarmes de garde ainsi qu'à des « prévenus » comme moi ou à des plaignants pour des méfaits de toutes sortes dont ils ont été les victimes. Le policier qui m'a déféré n'ayant été à aucun moment sensible, lui, à toutes mes considérations sur l'école, confie mon permis de conduire à un gendarme sous le prétexte d'aller chercher son patron qu'il sait où retrouver …
Entre deux et trois heures du matin, après avoir épuisé tous mes « talents » de pédagogue et toutes mes capacités de patience, j'essaie de convaincre les gendarmes de me laisser partir parce qu'ils voient bien que je n'ai rien à me reprocher.
— Au besoin, je peux revenir demain en bon voisin ! Ou alors qu'un d'entre vous vienne voir où j'habite. Je peux l'emmener et le ramener sans problèmes.
— Il n'en est pas question ! La police des moeurs nous a confié un malfaiteur, peut-être ! Comment le savoir ? Nous commettrions une faute professionnelle très grave en vous octroyant la liberté la plus conditionnelle ! Vous resterez entre nos mains tant que les policiers ne se manifesteront pas pour nous révéler ce que vous avez fait !
Je me fâche au point de vouloir reprendre ma voiture et passer sur des corps de gendarmes, s'il le faut, pour exprimer ma révolte contre l'arbitraire. Mais le coup de sang se résorbe tout seul et je parviens à me raisonner.
— Il ne faut surtout pas que je me laisse pousser à commettre la moindre infraction ! Restons-en à la situation où je n'ai rien fait de répréhensible ! pensé-je.
Mais des menaces verbales, je ne me prive pas d'en vociférer sur tous les tons.
— Je suis un honnête citoyen, moi ! … Soucieux, en plus, du devenir des petits Guinéens ! Et c'est moi qu'on consigne comme un petit voyou sur un banc de gendarmerie et qu'on donne toute une nuit en pâture aux moustiques ! … Pour attendre je ne sais quoi ni qui ! … Sorti d'ici, je vais vous faire voir … ce que vous allez voir !
Sur le banc ou en tournant autour du mât délesté de son drapeau, je n'attends pas moins jusqu'à sept heures, le matin, heure à laquelle mon policier de mer… — de malheur, pour rester poli — revient pour annoncer sans autre forme de procès que son patron ordonne ma libération immédiate ! Il vient de le quitter à l'instant même …
Pourquoi ni l'un ni l'autre ne sont revenus depuis tout ce temps ? Ils n'ont aucun devoir de me le faire savoir ! Que me reproche-t-on ? N'y a-t-il pas eu une méprise ? Je n'ai pas davantage droit à la moindre explication !
Mais, enfin, je suis tant heureux de recouvrer ma précieuse liberté malgré le choc foudroyant de constater qu'elle ne tient encore à rien dans l'ex-pays de la Révolution que je ne cherche pas mon reste. Je réussis cependant à me faire violence pour ne pas proférer un merci et un au revoir à des gens qui mériteraient, à mon avis, d'être mis à pied sinon rétrogradés. Qui sont les policiers ? Qui sont les gendarmes ? Je ne cherche même pas à le savoir, convaincu qu'il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints, comme on dit.

Je ne rentre à la maison que pour rassurer oncle, tante et cousins sur les raisons pour lesquelles j'ai découché et je repars sans tarder pour la Police des Moeurs en ville soit à une quinzaine de kilomètres. Une heure de circulation, deux heures d'attente et me voilà face à … « Dieu », c'est-à-dire devant son Excellence Monsieur le Directeur Général de la Police des Moeurs lui-même à qui j'explique sans détours et plutôt avec colère mon incroyable mésaventure.
— Ils sont indécrottables les policiers et les gendarmes guinéens. Ils n'ont pas encore compris que nous vivons désormais dans un Etat de droit ! Laissez- moi donc quelques exemplaires de La Nouvelle Ecole, je la ferai connaître autour de moi et vous serez pour toujours protégé ! …
Pendant qu'il feuillette un numéro, je peux lire les trois citations extraites de l'interview de Tierno Monenembo à l'intérieur et bien mises en exergue au beau milieu de la quatrième de couverture.

« Il n'y a plus de héros en Guinée depuis 1958. »
« Il y a des problèmes en Guinée mais les faux problèmes sont encore plus nombreux. »
« Il faudra reposer autrement notre conception de nos origines ethniques. »

L'envie me chatouille de recueillir l'avis du patron de la Police des Moeurs sur des questions aussi sensibles. Mais, comme il ne pousse pas sa découverte de la revue jusqu'à la dernière page, je peux me passer sans trop de frustration de satisfaire mon désir de lui être désagréable !
— Excellent travail ! juge-t-il. Je vous ai vu et entendu un soir à la télévision. Notre pays est difficile ! Il nous faudrait beaucoup de gens à conviction comme vous. Quant aux brebis galeuses de la Police des Moeurs, je saurai les retrouver pour qu'elles vous présentent des excuses. D'ores et déjà, veuillez accepter celles de son Directeur Général, votre serviteur ! Bon courage et revenez me voir quand vous voulez.
— J'espère que je n'aurai plus à le faire pour des raisons similaires ou pires peut-être, souhaité-je à voix bien haute.
Etant tout de même un petit peu moins pervers que la moyenne des gens d'autorité de mon pays et pas encore sujet à un quelconque délire paranoïaque, j'ose à peine supputer que le supérieur hiérarchique en civil de « mon policier », la nuit dernière, puisse être le Directeur Général de la Police des Moeurs en personne, ci-devant moi ! Il me semble si bien élevé, lui, et a l'air de tant aimer son métier et d'adorer par-dessus tout son pays, notre Guinée ! …
Mais, c'est vrai qu'il fait si sombre partout dans Conakry dès le début de la nuit que tout le monde peut faire n'importe quoi à visage découvert sans courir le moindre risque d'être reconnu, le jour. Et je frémis en pensant aux circonstances dans lesquelles tant de vexations et d'exactions ont pu être commises sur des Guinéennes et des Guinéens à la faveur des longues et douloureuses ténèbres « révolutionnaires » ! …
Une bonne douche, dès mon retour à la maison. Un repas pour rattraper le dîner de la veille, le petit-déjeuner et le déjeuner du jour et je pars … pour un long sommeil réparateur sans trop me soucier d'avoir perdu une journée dans une année qui en compte trois cent soixante cinq. Ce n'est pas grave du tout. Demain, il va encore faire jour ! …

Le numéro 6 de La Nouvelle Ecole paraît ! Sa fabrication a pris beaucoup plus de temps que d'habitude, les conditions de travail à l'imprimerie s'étant davantage dégradées.

Les matières premières ont tari et ne sont plus achetées qu'au coup par coup. Même Horoya dont la réalisation reste malgré tout prioritaire sur toutes les commandes ne peut plus tenir sa périodicité déjà très capricieuse. Certaines semaines, il sort une seule fois quand l'actualité présidentielle et gouvernementale ou celle du CMRN commande un numéro spécial mais il peut aussi, sans conséquence aucune, être absent des kiosques d'autres semaines entières.

Un ancien journaliste de Minute 20 que Jacques Mesrine, l'ennemi public numéro 1 des années soixante dix en France, a laissé pour mort dans une embuscade en plein Paris est recruté comme conseiller de la rédaction du mythique ex-Organe Central d'Information du Parti-Etat Révolutionnaire qui se contente, il est vrai, du sous-titre un peu plus sobre mais désormais mensonger de Quotidien National d'Information ! Sur son physique, Jacques Tillier, puisqu'il s'agit de lui, porte encore — et, il les portera toujours — les stigmates de ses longues et périlleuses traques du grand bandit, équipées relevant plus du gangstérisme que du journalisme ! … Au point qu'il est difficile d'admettre qu'il soit tout à fait indemne sur un certain plan moral ! …
En tout cas, c'est sur ses conseils qu'il est de plus en plus question de chercher à réquisitionner l'IDEC pour la fabrication de Horoya. Un simple baroud d'honneur, en vérité, puisque l'idée n'est pas faite du tout pour réjouir le ministère de l'Education nationale qui, de toute façon, n'a aucune raison de se laisser faire.
L'INPL accouche au forceps et, partant, avec encore plus de retard le numéro 7 de La Nouvelle Ecole ! A vrai dire, je ne me soucie plus du délai de parution ! L'essentiel est pour moi, désormais, que le journal continue de sortir toujours plus beau, toujours plus intéressant !
Mais alors, combien grande est ma déception, cette fois ! Sur la couverture et à travers toutes les rubriques, la pénurie ayant présidé à sa fabrication est plus que criarde ! Du label du numéro 5, le septième s'est éloigné de manière diamétrale. Par bonheur, il n'y a même plus assez de papier pour tirer la malfaçon à plus du millier d'exemplaires !
Les inserts publicitaires commencent pourtant à tomber ! EDICEF et Larousse Nathan International occupent déjà une pleine page chacune. Avec trois autres maisons d'édition sont acquis des contrats intéressants qui seront bientôt exécutés. En définitive, la mayonnaise Nouvelle Ecole est sur le point de prendre étant donné que le concours de cinq partenaires lui suffirait pour équilibrer ses comptes voire pour réaliser des bénéfices ! S'agissant des accords spéciaux, Le Monde de l'Education, sollicité, autorise la reproduction gratuite dans un premier temps de certains de ses articles susceptibles d'intéresser les lecteurs de La Nouvelle Ecole. Des collégiens de Chartres et de Décines en France souhaitent, par colonnes du magazine interposées, échanger avec des collégiens de Guinée. Des lettres pour des motifs les plus divers arrivent des pays les plus différents : de la Côte d'Ivoire, de l'Algérie, de la Yougoslavie, de la Grande Bretagne, de la Hongrie, des Etats-Unis … Les invitations à des colloques et à des séminaires se multiplient, elles aussi. A son septième numéro, La Nouvelle Ecole, pour dire les choses telles qu'elles sont, compte plus d'abonnés à l'extérieur de la Guinée qu'à l'intérieur ! …
Moribonde depuis trois ans, comme on sait, l'INPL choisit ce moment crucial pour succomber à la paralysie totale dans l'indifférence la plus grande des pouvoirs publics ! Plus question désormais d'y faire imprimer quoi que ce soit !

Quelques autres entreprises ont bien commencé à lorgner vers le créneau sur le point d'être laissé vacant mais elles préfèrent, toutes, se spécialiser dans la confection de facturiers, de fiches de paie et autres papiers à en-tête, toutes productions ne requérant pas d'investissements lourds …

Mon premier roman 21 paraît aux éditions Présence Africaine à Paris ! … Beaucoup de baume pour mon coeur et plusieurs activités pour me distraire au bon moment des misères de La Nouvelle Ecole : accord d'interviews aux médias nationaux et étrangers, participation à des tables rondes, vente au porte-à-porte des livres cédés comme à-valoir par l'éditeur, etc.

Du côté de ma vie familiale, je suis père d'un petit garçon depuis un an. Je n'ai d'ailleurs pas hésité à afficher sa photo en médaillon sur la Une du quatrième numéro pour fêter le premier anniversaire du journal. Ai-je bien ou mal fait ? C'est maintenant que je me pose la question. A l'époque, pas un seul instant elle n'a trotté dans ma tête. La fierté d'être le père d'un enfant adorable et le fondateur d'un magazine… « utile » au cours de la même année a primé sur toute autre considération !
Ma femme, pour sa part, n'a pas omis une seule fois de postuler une place d'enseignante en Guinée aussi bien auprès du ministère français de la Coopération que de la Mission Laïque. Pleine d'espoir de me rejoindre sous peu dans mon pays, elle a même accepté sans rechigner, sinon avec plaisir, un poste de prof de maths dans un de ces collèges de la banlieue lyonnaise pourtant réputés très difficiles. C'est … Stavanger en Norvège qui lui est proposé la toute première fois ! Manière glaciale de ne pas nous cacher qu'en Guinée, les choses ne vont pas être simples puisque les besoins urgents en coopérants concernent plutôt les « formateurs de formateurs » en langue française redevenue celle de l'enseignement depuis la rentrée 1984-1985. Prof de français ou même institutrice, elle aurait, à n'en pas douter, un peu plus de chance ! En n'enseignant que les mathématiques, elle risque de devoir attendre encore très longtemps !
Pendant que s'envolent ces moments d'espoir d'un rapprochement familial, j'acquiers au moins une certitude, celle de n'être pas capable, moi, d'avoir le bras long ! Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été « l'ami » des conseillers culturels français qui se sont succédé à Conakry, d'avoir dîné une fois avec Son Excellence M. l'ambassadeur de France lui-même, d'avoir rencontré souvent le chef de la Mission de Coopération, d'avoir fait la connaissance de tel Haut Commissaire à la langue française de passage ou d'avoir suscité par amis interposés la sympathie et donc l'appui de l'épouse de quelque célèbre chef de mission du président de la République française ! …
A leur demande, je ne me suis pourtant pas fait prier non plus pour exposer aux uns et aux autres mon seul problème qui, s'il était résolu, garantirait la longévité de La Nouvelle Ecole en me fixant en Guinée une fois pour toutes : y trouver à n'importe quel titre un poste de travail pour ma femme ! …
Le handicap caractéristique que je tiens de mon père et partage avec mon frère aîné comme j'ai pu le montrer à un moment donné de ce récit et, sans doute, avec certains autres membres de ma famille, trouve sa cause dans mon incapacité totale à relancer et encore moins à harceler ceux qui promettent de m'aider ! … J'ai la naïveté de croire, en effet, que les gens sont toujours obligés de tenir leurs promesses pour la simple raison qu'ils sont libres de ne pas les faire …
En avril 1988, alors que je séjourne en France pour trois semaines, sans être parvenu à faire débuter la simple photo-composition des textes du huitième numéro, depuis la sortie du précédent en décembre 1987, c'est un poste au lycée français de … Bangui que la Coopération offre à ma femme !
— Bangui ? Centrafrique ? Bokassa ! …
— L'assistance française n'ayant jamais fait défaut à cette capitale, il doit faire bon y vivre ! Meilleur qu'à Conakry, c'est certain !
— Et, des imprimeries aptes à fabriquer La Nouvelle Ecole, il en existe à coup sûr !
— D'ailleurs, puisqu'un ancien collègue au CEG de Lakota y travaille depuis plusieurs années, nous n'avons qu'à prendre contact avec sa soeur en France ! A coup sûr, elle nous donnera ses coordonnées et nous saurons tout sur les conditions de vie et de travail sur les rives de l'Oubangui ! …
Pas plus tard que la semaine suivante, en effet, nous disposons de tous les renseignements voulus. Après avoir tourné et retourné l'offre dans tous les sens et même alerté d'autres amis qui connaissent bien cette région de l'Afrique, nous l'avons acceptée non sans en avoir débattu toute une nuit ! …

Notes

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