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Revue du Cercle…

Une oeuvre, un auteur. Le Cercle des tropiques, etude critique

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Alioum Fantoure

Alioum Fantouré
Le Cercle des Tropiques

Paris. Présence Africaine, 1972.

Alioum Fantoure. Le Cercle des Tropiques

Grand Prix de la littérature d'Afrique noire, 1973


I. — Porte Océane


Le premier sillon. Un creux laborieux tranché dans la terre. L'un après l'autre, parallèlement soudés, ils se multipliaient jusqu'à se confondre avec ceux de mes voisins. Courbé, à mouvements saccadés, je luttais pour la première fois contre la nature.
Une heure plus tard, derrière moi, des dizaines de mètres carrés de terrain labouré ; devant moi une étendue immense de paysage chauve cruellement marqué par le feu de brousse qui semblait avoir éliminé toute vie de l'espace où nous allions semer.
Le soleil chauffait à blanc, nous brûlait le corps ; persévérants dans leur tyrannie, ses rayons devenaient un calvaire. Je haletais, mesurais mètre après mètre ma progression, calculais la position du soleil, inventoriais les douloureuses boursouflures de mes paumes teintées de sang. Un liquide, mélange sale de transpiration et de terre, bétonnait mes mains aux doigts recroquevillés par l'effort. Couvert de sueur, bientôt devenue crasse, je rêvais à l'eau de la rivière. Et pourtant je ne m'arrêtais pas de cultiver. Il fallait que le labour soit terminé avant les premières grandes pluies. Pas une minute à perdre, quitte à mourir de fatigue après la récolte …
La saison des pluies, ravageuse avec ses averses continues s'était installée. II fallait agir vite. Les labours terminés, nous devions faire les semailles en quelques jours et construire en différents points de l'immense champ des huttes sur pilotis. Pendant la période de germination, je fis partie du groupe de garde. Nous arrivions avant le lever du jour et rejoignions le hameau tard dans la nuit.
Les graminées donnaient un nouvel aspect au champ. Un tapis vert grandissant recouvrait la surface cultivée. Les céréales nous apportaient les premiers espoirs d'une bonne récolte. Il nous restait des mois de lutte contre les oiseaux et les singes. De vrais fléaux. Nous nous acharnions à ne pas leur laisser le temps de s'installer. Avec l'aube commençait notre angoisse, une lutte éperdue qu'il fallait gagner. Nous commencions par manifester notre présence en provoquant un bruit assourdissant de tam-tam à différents endroits. L'effet ne manquait pas d'efficacité, les oiseaux s'envolaient pendant que les singes, eux, réagissaient par des cris désemparés. Pour garder en éveil la psychose de la menace de l'homme chez nos adversaires, nous passions le reste de la journée à lancer des pierres avec nos frondes …
Ce fut enfin le temps des récoltes. Les hameaux voisins prirent contact avec nous. De l'aube au crépuscule, nous étions des centaines à faire l'ultime effort des travaux champêtres. En quelques jours, le labeur était terminé sur toute l'étendue de notre région, les stocks de riz et de fonio étaient rassemblés dans les greniers. Dès ce moment, les femmes prirent le relais. Il fallait planter les tarots, les ignames, les patates douces, les maniocs avant la fin de la saison des pluies.
Une fois les récoltes stockées, nous avions procédé à la répartition des parts. Mais il fallut bientôt modifier l'affectation des portions. En effet, nous reçûmes les premières visites de citadins, de villageois, d'aventuriers, de vagues amis, de marabouts, de notables, de fonctionnaires indigènes, de charlatans, d'escrocs, de colporteurs, de diseurs de bonne aventure, toutes sortes de commensaux qui se rappelaient soudain l'existence de notre hameau. Nos visiteurs passaient une nuit chez nous, nourris, logés, blanchis, puis le lendemain exposaient leurs petites misères, proposaient leurs avantages matériels ou moraux à monnayer. Comme nous n'avions pas un sou à donner, au moment de leur départ, le hameau leur offrait du riz ou du fonio. Les profiteurs priaient Dieu pour nous et nos descendants. Il était bien entendu qu'ils reviendraient à la même date aux prochaines récoltes.
De la totalité du produit de nos efforts, il ne restait plus que les deux tiers, le troisième s'était volatilisé en dons. Nous procédâmes à une nouvelle répartition. Nous nous rendîmes dès le lendemain au village le plus proche. C'était une agglomération du nom de Fronguiabé, centre florissant avec station de chemin de fer. J'avais l'impression de passer d'un monde à un autre. Le comportement des villageois avait quelque chose de différent de tout ce que j'avais connu jusque-là. La majorité des habitants portait des pantalons, des chemises, des chaussures en plastique achetés avec de l'« argent », au lieu des caftans, des boubous et des pantalons bouffants auxquels j'étais habitué. On pouvait donc entrer dans une boutique et choisir. On me l'aurait dit, je ne l'aurais jamais cru.
Nous nous rendîmes à la foire pour rencontrer les commerçants de la place. Dès notre arrivée un boutiquier nous fit entrer dans son dépôt et commença par nous faire vider tous les sacs. Munis d'un pilon, ses employés broyèrent une petite quantité de grains dans un mortier, vérifièrent leur blancheur. Il leur fallait à tout prix trouver quelque chose de douteux. Ils pesaient et palpaient les grains décortiqués pour en découvrir les imperfections.
L'échoppier quelque peu méprisant renchérit :
— Ce riz n'est pas très blanc, mal cultivé !
Notre patriarche, l'air déçu, tira sur sa barbiche et riposta à voix basse :
— C'est pourtant une bonne récolte, la terre est généreuse cette année.
Le commerçant tournait et retournait le riz dans ses mains, puis, comme s'il s'obligeait malgré lui, il dit :
— Pour vous rendre service je le prendrai, mais à mon prix.
Un tarif de misère.
Bonillonnant de révolte je ne pus me contenir, je proposai aux adultes d'aller chez un autre intermédiaire. L'un de mes aînés se crut obligé de me défendre auprès du boutiquier :
— Ne l'écoutez pas, il est trop jeune pour comprendre. Nous pouvons nous entendre avec vous. Mais n'en profitez pas, tout de même.
Le commerçant déclara d'un ton supérieur :
— Surtout ne comptez pas sur ma générosité pour acheter cette mauvaise marchandise. Je vous vois venir. Tous les ans, c'est la même chose avec vous, les broussards, vous offrez des mauvais produits et réclamez des prix exorbitants. Je ne marche pas. Je vous donne ce que je peux, c'est à prendre ou à laisser ! D'ailleurs inutile de me raconter des histoires, l'eau est réputée mauvaise pour les cultures dans votre région. Vous ne pouvez pas me dire le contraire !
Le patriarche, tant bien que mal, tenta d'expliquer la portée des sacrifices consentis avant, pendant, et après les récoltes. Les produits ne pouvaient qu'en bénéficier. Rien n'y fit. Le boutiquier nous acheta, à son prix, le produit de neuf mois de travail. A notre sortie du magasin le patriarche murmura avec humilité :
— Nous étions obligés de nous soumettre à sa volonté. Ailleurs nous aurions gagné encore moins.
C'était vrai, les boutiquiers de la région se connaissaient du premier au dernier. Ils se passaient le mot dès l'approche des récoltes. Solidaires comme ils l'étaient, nous n'aurions pas pu écouler notre riz et notre fonio chez un autre. Nous nous étions installés sous un arbre. Je regardais les adultes compter et recompter nos gains. Triste revenu annuel. Il ne nous était même pas possible de nous offrir un repas. Nous soupesions le prix de nos efforts que le boutiquier obèse avait bien voulu nous payer « à ses conditions ». Compter sou par sou, recompter, recompter, recompter, pour déclarer finalement avec une mystique humilité :
— Dieu l'a voulu.
Après toutes ces additions, je crus voir une certaine angoisse se dessiner sur le visage des adultes. Quelqu'un demanda :
— Qu'allons-nous faire ?
Cette question m'enleva mes dernières illusions. Il restait à peine assez d'argent pour payer les impôts et les notables. Mes aînés étaient au bord de la panique. Nous nous rendîmes chez le chef du village, responsable coutumier et percepteur des impôts publics. J'écoutais les cultivateurs raconter leurs déboires devant le conseil des notables. Le chef du village se retranchant derrière la forteresse de l'administration, prétendait que « les toubabs ne seraient pas contents, si les impôts n'étaient pas payés ». Il n'était pas question de marchander. Les cultivateurs payèrent les impôts et les acomptes sur l'année à venir. Puis le conseil déclara que, d'habitude, l'administration ne rémunérait pas les notables : les cultivateurs payèrent. Nous nous fîmes des salamalecs, invoquâmes Dieu pour que les prochaines récoltes soient bonnes, louâmes des démiurges locaux pour qu'ils se montrent généreux pour les villages et les hameaux, pour que le paradis soit ouvert à tout le monde, pour que les toubabs soient plus gentils … Tout le monde se prépara à prier, mais le chef de village n'avait plus qu'une vieille babouche … Dieu n'admettrait pas qu'une chaussure de prière soit vieille et sale, et comme ce grand notable jouait le rôle d'imam, un des cultivateurs lui fit cadeau de la paire de babouches neuves qu'il venait d'acheter. Au nom du Créateur de la terre et du ciel, de l'univers, des ancêtres, des divinités de la région, le conseil des notables nous remercia de nos bontés, de nos sacrifices… Nous avions perdu nos dernières économies. Peu de temps après, abandonnant tout espoir, je prenais congé de mes compagnons.

Les premiers jours de ma vie à Fronguiabé furent des plus pénibles. II me fallait trouver du travail le plus tôt possible. Pour toute richesse je n'avais que ma force à dépenser. Je trouvai une place de manoeuvre chez un boutiquier. Il fallait turbiner du matin au soir. Les commerçants avaient leurs magasins pleins de riz, de mil, de fonio, de maïs et d'autres produits agricoles. L'année avait été bonne pour eux.
Tant bien que mal j'avais passé un trimestre à Fronguiabé, mangeant un jour, jeûnant un autre. Je fréquentais les foires hebdomadaires, aidais les marchands à leur besogne. J'étais payé selon le bon vouloir de mes employeurs d'occasion. Je vivotais jusqu'au jour où un vieil homme m'engagea pour transporter une enclume. Je reçus une avance sur ma paye. Il laissa entendre qu'il pouvait me garder pendant plusieurs mois. Je ne demandais pas mieux. Au début je le prenais pour un forgeron. Je voulus en avoir le coeur net. Il me fit promettre de ne rien lui demander, ni de ne rien raconter de ce que je verrais. Je lui donnai ma parole.

Mon employeur avait des cicatrices sur tout le corps, un vrai rescapé des enfers. Avec des balafres sur les joues, la peau du cou ravagée, il donnait l'impression d'une savane mal brûlée. Dès le premier jour, je me pris d'admiration pour le grand-père Wali Wali. C'est le nom que je lui avais donné. Je le comparais aux dieux de la région. J'enviais ses cicatrices que je prenais pour des marques de sagesse et d'expérience. J'avais honte de n'avoir qu'une marque de blessure sur ma cuisse, j'aurais voulu avoir un corps aussi racommodé que le sien. Ce qui me désolait en lui, c'était sa certitude étonnante de sa fin prochaine. Je considérais ses propos comme surnaturels. Dans mon esprit, Wali Wali était un démiurge qui pour m'aider, s'était transformé en être humain, pour m'ouvrir le chemin de la vie. Wali Wali priait plusieurs fois par jour. A ces moments je décelais dans son attitude et son visage toute la souffrance du monde. Il me paraissait énigmatique. Au lieu d'avoir peur de lui, je jurais par son nom, comme s'il personnifiait le Créateur. Par recoupements j'avais réussi à déterminer son âge. Il lui arrivait très souvent de me parler de son passé, de ses rêves, de ses illusions perdues et poursuivies sans relâche. Un jour il se fit plus précis :
— Mon dernier souhait, je le réaliserai, mon enfant, me dit-il, c'est un rêve que j'ai nourri, entretenu depuis bien longtemps : mourir dignement, comme un être humain. Je voudrais [ … ] ce que je voudrais, c'est un beau cercueil pour mon repos éternel.
J'en eus le souffle coupé. J'avais rêvé de bien des choses, mais pas à être enterré d'une façon ou d'une autre. Décidément Wali Wali m'intriguait. J'avoue que j'étais pressé d'arriver à notre destination.

Ce qui m'avait frappé dès mon arrivée chez le vieux Wali Wali, c'était l'emplacement discret de son hameau. Il était proche de la ville, mais personne ne remarquait sa présence. Les maisons étaient comme accroupies dans la brousse. Pour y parvenir, il fallait d'abord traverser un cours d'eau et emprunter un chemin de forêt. La communauté était des plus restreintes. Outre Wali Wali, il y avait un vieux couple et ses enfants dont une fille célibataire au nom d'Amiatou. Elle avait vécu à Hindouya … Scandale, elle y avait perdu sa virginité. Par crainte de perdre leur fille pour toujours les parents l'avaient ramenée de force au hameau. Plus tard je devais faire de longues randonnées avec elle dans la brousse. Pendant nos promenades il nous arrivait de parler de Wali Wali. Elle m'apprit que quelques années plus tôt le vieillard avait perdu toute sa famille qui avait péri noyée dans le fleuve.
— Depuis on dirait qu'il appelle la mort, ajouta-t-elle.
Après plusieurs semaines de présence à Iondi, je ne savais toujours rien des intentions de Wali Wali, jusqu'au jour où il annonça sans préparation aucune :
— Nous commencerons à travailler après le crépuscule.
— Travailler ? demandai-je, ahuri.
— Oui. Il nous reste à nous préparer … L'enclume, le coupe-coupe, les médicaments, le coton, l'alcool et tout le reste. Nous oeuvrerons chaque nuit.
Il n'ajouta plus rien. Nous nous attaquâmes aux préparatifs. Pendant le mois qui devait suivre, nous vîmes défiler toute une légion de jeunes gens. Tous quittaient le hameau avec une partie de leurs membres en moins, mais ils continuèrent à affluer. Mon registre de comptes s'allongeait. Jamais je n'avais vu autant de richesses. Ceux qui n'avaient pas d'argent avaient donné de la poudre d'or, des peaux de panthère, des vêtements, des chaussures, des montres, des briquets, des radios … Tout ce qui pouvait avoir un prix était accepté contre une séance d'amputation …
Un jour Wali Wali arrêta ses opérations. Le flot de ses clients mystérieux avait tari. En fait, j'appris plus tard que la période d'appel sous les drapeaux avait pris fin. Cette année-là, beaucoup de jeunes gens avaient été réformés aux Marigots du Sud. Les administrateurs s'en étaient plaints. Les journaux en avaient parlé. J'avais lu un de ces articles, je l'avais montré à Wali Wali. Placide il avait rétorqué :
— Au moins quelques milliers de jeunes de ce pays ne se feront pas tuer stupidement.
Notre hameau avait tiré profit de ces séances d'amputation. Ce fut une période de prospérité dont on parle encore dans la région. Quant à notre patriarche, il avait trouvé un passe-temps original, il creusait sa tombe. Ce travail lui prenait tout son temps. Il avait choisi l'endroit que le fleuve recouvrait pendant les longs mois de l'hivernage. Il avait carrelé la fosse que nous recouvrîmes de toile bâche. « Un rêve de vieillard, dont je me passerai bien plus tard », ne cessais-je de me dire.

Wali Wali fit venir un beau cercueil tapissé de velours beige du pays des toubabs. Il s'y installa pour essayer le matelas et l'oreiller, puis annonça au livreur qu'il en était satisfait et paya la facture. Des mois passèrent. Le patriarche devenait de plus en plus faible, squelettique. II se savait perdu, mais ne faisait rien pour retarder la progression du mal. II nous consolait en disant :
— C'est un voyage comme un autre.
Un vendredi après-midi il fit tuer quelques moutons, invita beaucoup de monde. A la fin du jour, des griots vinrent nous rejoindre. Toute la nuit les chants, les danses nous énivrèrent. L'atmosphère de sortilège nous avait fait oublier pendant quelques heures le temps qui passe … Wali Wali, pendant toute la soirée n'avait pas bougé de son hamac, pensif, il paraissait déjà absent.
Lorsque les invités nous quittèrent et que le silence retomba sur notre communauté, je rentrai dans ma chambre. J'avais mis le pyjama que Wali Wali m'avait offert à mon anniversaire. Pendant des semaines je n'avais pas osé le porter par crainte de le froisser. Je l'admirais, suspendu à un cintre que j'avais bricolé moi-même. Mais ce soir-là, j'avais éprouvé le plaisir de le mettre par reconnaissance, par affection pour le vieillard malade. J'allais m'endormir lorsque doucement on gratta à ma porte. J'allumai la lampe-tempête et me mis promptement debout. J'attendis dans la pénombre et m'apprêtais à réagir contre le danger. Une voix féminine se fit entendre :
— Je peux entrer ?
La visiteuse ouvrit la porte, c'était Amiatou. Je ressentis une sensation d'euphorie qui ne m'était pas familière. Pourtant la compagnie, l'amitié d'Amiatou m'avaient toujours été chères depuis les premiers jours de ma présence à Iondi. Lorsque parfois le matin je ne la voyais pas, j'étais pris d'angoisse comme si je la perdais pour toujours. Sa présence me rendait la vie douce, attachante. Je ne m'expliquais pas ce que je ressentais. Parfois la nuit je rêvais d'elle, je l'appelais par son nom. Cette nuit-là ce n'était plus un rêve, c'était bien elle, devant moi.

Elle était entrée doucement, m'avait caressé le visage, je lui avais donné un baiser rapide, nerveux. Ses seins me frôlaient affectueusement le corps. Je trouvais cela agréable. J'eus envie de les toucher, mais je n'osais pas. Elle me prit la main, la porta à sa taille. Je la retirai très vite. Elle sourit, moqueuse, brûlante, affectueuse. Ostensiblement elle s'approcha de moi. Elle avait les yeux fiévreux. Je voyais flou. Je la vis sourire, silencieuse, caressante. Elle laissa glisser son pagne, j'enlevai mon pyjama, elle se débarrassa de sa camisole. J'étais candidement émerveillé, fasciné par la beauté d'Amiatou. Je perdis la notion du temps. Je la regardais, toujours cloué sur place, hypnotisé. Je ne sais plus, mais lorsque je réalisai notre contact, nous étions couchés sur le lit, unis comme si la nature nous avait créés enchaînés l'un à l'autre. Je découvris un univers inconnu. Lorsque l'aube vint éclairer notre intimité, je n'étais plus le même être. Mon adolescence s'en était allée. Je ne la regrettai pas. J'étais heureux. Au lieu de me voir en adulte, je me sentais revenir aux premières sensations d'une période de mon enfance, celle où replié sur moi-même, solitaire, je découvrais les trésors de la forêt. Avec Amiatou, au lever du jour, tout avait paru changé autour de moi. Le fleuve n'avait plus le même aspect, les arbres semblaient me sourire avec leurs feuillages bruissants, les fleurs embaumaient mon univers. J'étais heureux de vivre.

La journée était à son déclin lorsque Wall Wali, installé dans son fauteuil pliant à l'ombre d'un manguier, convoqua tous les membres de sa petite communauté. Il nous annonça d'un ton calme :
— Je partirai après le crépuscule.
Nous avions écouté ses propos non sans frayeur. Pour nous rassurer, nous essayâmes de le persuader que la mort ne se laissait jamais convoquer et que sans doute, il était très fatigué par sa maladie … une lassitude morale. Son visage gris, terreux, qui rendait macabre sa maigreur extrême, s'était éclairé d'un sourire. En quelques mois j'avais assisté à l'évolution inquiétante de son mal. Ce n'était plus le vieillard optimiste qui, un matin, m'avait engagé pour transporter son enclume, mais l'ombre de lui-même. Pourtant dans les dernières heures qui avaient précédé sa mort, Wali Wali semblait recouvrer sa vigueur, comme décidé à tenir tête au mal, il s'était rendu au cimetière où reposaient les membres de sa famille, devant chacune des tombes, il avait déposé une calebasse pleine d'eau, quelques kolas, puis s'était rendu dans la petite mosquée de la communauté.

Je venais de perdre un père adoptif, l'un des rares êtres pour lesquels j'avais eu la plus profonde affection.
Orphelin, j'avais perdu ma mère le jour même de ma naissance, mauvais présage pour un nouveau-né que j'étais. A un an, il ne me restait plus que mon père comme seul parent, mes grands-parents, comme pressés de se reposer, étaient partis presque en même temps vers leur Père qui est aux Cieux. Pendant mon enfance, j'avais fait la collection de toutes les maladies.

Au temps où mes camarades du même âge mouraient les uns après les autres, moi, je ressuscitais après chaque maladie. Comme par respect pour le Créateur, on m'avait surnommé « le protégé des dieux » parce que ni le pian, ni la gale, ni le paludisme, ni le beri-beri, ni la dysenterie, sans oublier le ver solitaire, n'étaient parvenus à m'abattre. J'étais la fierté de ma communauté natale, l'enfant qu'on montrait du doigt, celui que chaque mère aurait souhaité avoir ; l'orphelin indestructible. Mon père ne cessait de prier Dieu pour qu'il continue à veiller sur mes jours. Pour mériter son amour, je travaillais comme un ange à l'école, il mettait un point d'honneur à me voir arriver jusqu'au certificat d'études. Il souhaitait faire de moi un bon ouvrier. Tout enfant, je rêvais d'être son fidèle soutien. Mais mon père était souvent malade, trop souvent pour un enfant qui a besoin d'une surveillance constante. Parfois je lui en voulais de ne plus pouvoir jouer avec moi, je lui en voulais de ma solitude. Et pourtant il s'efforçait de me distraire à mon retour de l'école. Chaque fois qu'il le faisait, il était si fatigué, si fiévreux que le lendemain il devait rester au lit. Son corps devait être trop usé. Mais cela non plus je n'arrivais pas à le comprendre.

Un jour, alors que je me trouvais à l'école, quelqu'un vint m'appeler. L'instituteur, comme s'il me voyait pour la dernière fois, m'avait murmuré :
— Va mon petit, surtout sois un homme.
J'avais souri en partant. L'état de mon père s'était empiré au lever du jour. La plupart des habitants du village priaient au chevet de son lit. Moi aussi je priais, j'invoquais la Clémence de Dieu pour qu'il garde mon père en vie. A défaut de médecin, un charlatan des environs s'acharnait, par des gestes qu'il disait surnaturels, à chasser la maladie du corps de mon père. En vain, le malade entra dans l'univers de la mort.
Lors de son enterrement une solitude soudaine m'envahit, le vide de notre maison m'effrayait. J'avais beau regarder les adultes présents sur les lieux, je n'arrivais plus à me sentir des leurs. J'eus envie de mourir, de disparaître pour être auprès de ma famille. Il me semblait que soudain la vie se révélait à moi dans toute sa cruauté.
— Ce n'est pas juste, ce n'est pas juste, criai-je au moment où la première motte de terre arrachait pour toujours l'ombre de mon père du cercle des vivants.

Au village, les habitants s'accordaient à dire que mon père avait eu une longue vie, ils prétendaient que la bénédiction du Ciel lui avait été donnée pour avoir connu la vieillesse. Ils en étaient persuadés, et moi, je les croyais. En vérité mon père, qui me semblait si vieux, était mort à quarante-cinq ans. Il ne laissait aucun héritage, pourtant, de toute sa vie, il n'avait connu aucun jour de repos.
— Telle est la volonté de Dieu, disaient les villageois.
Il fallait donc que je survive. Ce fut un cauchemar dans les premiers temps. Je commençai par renoncer à l'école pour servir mes tuteurs. Je travaillais du matin au soir pour mieux mériter la main secourable qu'on me tendait. J'avais cru à la générosité de mes parents adoptifs. Et pourtant, un jour, je tombai malade pour la première fois depuis la mort de mon père. Ce matin-là, comme d'habitude un membre de ma famille adoptive était venu me réveiller. J'étais collé au lit par une forte fièvre. On m'obligea à me lever, j'essayai, mais à peine étais-je sur pied que ma tête me tourna et que je ressentis des douleurs aiguës dans les jambes. Je clamai mon mal. On me considéra comme un paresseux, un vaurien qui ne voulait rien faire. Je ne pleurai pas. J'avalai ma peine. Ce jour-là, je fus à peine nourri et pourtant j'avais faim. Je guéris sans avoir été soigné. Pendant ma convalescence, je fus affecté aux travaux ménagers. La santé revenue, je fus gratifié de ma part de travail restée en hibernation. Je ne discutai pas, ne protestai pas. Sans rien emporter, je me dirigeai vers le cimetière du village pour prier sur les tombes de mes parents. Puis je partis. Je quittai ma communauté natale pour toujours. Je ne savais où aller, mais j'étais décidé à vivre ma vie, à ne plus servir de souffre-douleur aux adultes, à ne plus travailler pour rien, et surtout à ne plus me laisser battre pour un oui, pour un non.

Ce fut un dur apprentissage de la liberté. Je vivais dans la nature. J'en avais rêvé depuis longtemps. Je me plaisais à dormir partout où le sommeil me prenait, à découvrir le jour à sa naissance, à admirer la douce apparition de la lune au crépuscule.
Je suivais pendant de longues heures le déplacement d'un nuage dans le ciel. J'écoutais le bruissement des feuillages, je sentais et me réjouissais de la caresse du vent sur mon visage. J'avais pour moi, pour moi tout seul, tous les trésors de la nature. Je me sentais le plus heureux des humains, j'ignorais ce mot, mais je crois que je l'étais, car j'éprouvais un amour infini pour la vie. Plus personne ne s'occupait de moi, je n'avais rien à recevoir, rien à sacrifier. Je me sentais sous la protection de mes ancêtres. Et cela était bien ainsi.

Malheureusement ma liberté n'eut qu'un temps. Il fallait bien que je vive, je renonçai à me déplacer au gré du vent et pris l'habitude de fréquenter les plantations. Dès lors mon itinéraire fut établi en fonction des bananeraies, des champs d'ananas, de maniocs, de patates. Je tendais des pièges au gibier. Par la force des choses, je devins chasseur, juste assez bon pour me nourrir.
Cependant, une nuit, alors que je grillais une pintade, le feu prit le large. En quelques minutes, l'incendie se développa, la savane crépitait comme assoiffée de chaleur. Déjà l'espace était éclairé. Le paysage apparaissait fantomatique, inquiétant. Désemparé, je me repliai vers la plantation avoisinante. Les ouvriers agricoles luttaient contre le feu. Je n'avais aucune intention de les éviter. Pendant que je m'évertuais à me justifier, quelqu'un m'arracha du sol et me jeta dans un des canaux d'irrigation de la bananeraie. Il faisait une chaleur trop étouffante pour que je m'en plaigne. J'attendais ma punition, elle ne tarda pas à venir. A peine le feu était-il vaincu que je devins la proie des travailleurs qui se disputaient pour me corriger. J'aurais souhaité émettre mon avis. Ils ne semblaient pas s'en soucier. Je tentai de me justifier pendant que je recevais des coups de tous les côtés. Ma situation était d'autant plus inconfortable que j'étais en possession d'une boîte d'allumettes. Je fus sorti de justesse du mauvais pas. L'employeur toubab me délivra de la furie de ses travailleurs. Je répétais comme un youyou et à un débit presque inaudible que je n'avais rien fait de mal, que j'avais allumé un foyer pour griller mon oiseau, mais que le feu avait profité d'un coup de vent pour prendre le large. Grâce à Dieu il voulut bien me croire. Lorsqu'il eut l'idée de me demander où j'habitais, je répondis étourdiment :
— Dans un nid comme un oiseau.
Mon expression fit rire, c'était le dernier de mes soucis. Je priai le toubab de me laisser partir ; il ne voulut rien savoir. Je lui appris que j'étais orphelin. Il me regarda sans rien dire, puis me fit monter dans son break pour m'amener chez lui.

Le planteur et sa famille me demandèrent si je voulais rester avec eux. Je ne me fis pas prier. C'est ainsi que j'obtins mon premier emploi rémunéré comme petit boy. Ce qui m'intéressait dans mon travail, c'était de manger à ma faim. Les premières semaines, je me nourrissais sans arrêt du matin au soir. Je prenais du poids à vue d'oeil. L'inanition qui était ma seconde nature devint un lointain souvenir. Plus qu'un travail, ce fut un havre de paix. Je passai quelques années à la plantation pendant lesquelles mes employeurs m'apprirent leur langue, à lire couramment, à calculer et surtout à m'exprimer tant bien que mal par écrit car j'étais devenu le commis qui recevait les doléances des manoeuvres et qui les rédigeait à l'intention de l'employeur. J'appris également à conduire les tracteurs de la plantation et à les bricoler. Cette dernière occupation me donna le goût de la mécanique. Peu à peu l'idée de m'inscrire dans une école d'apprentissage, comme l'avait souhaité mon père, me devint une obsession. Je décidai de tenter ma chance en ville, seul endroit où je pouvais réaliser mon rêve. Mon employeur ne s'opposa pas à mon souhait.

Un matin, le coeur gros, je pris congé de la plantation. Mon patron me versa mon salaire cumulé de plusieurs années de travail, et me donna une lettre de recommandation pour un de ses amis de Porte Océane. Je n'eus pas la présence d'esprit d'apprendre l'adresse par coeur, je mis la lettre dans ma poche. La tête pleine de rêves, je me mis en route.
J'étais si pressé d'arriver à Porte Océane, que je n'eus pas la patience d'attendre l'autobus sur place. Des centaines de kilomètres me séparaient de ma destination, je continuai tout de même à marcher non par avarice, mais parce que chaque pas me rapprochait de Porte Océane. Le véhicule que je devais prendre était une vieille guimbarde pétaradante d'un autre siècle ; il ressemblait beaucoup plus à une machine infernale sur quatre roues qu'à une automobile. Le radiateur dégageait une telle quantité de vapeur qu'il était possible de comparer l'engin à une locomotive. Je me préparais stoïquement à voyager dans ce vacarme. A trente kilomètres à l'heure notre chauffeur faisait donner le maximum de vitesse à son engin. Les pneus de la machine étaient raccommodés avec des ficelles de raphia, ils étaient si usés, qu'à chaque arrêt, ce qui était fréquent, les apprentis descendaient pour les gonfler. J'avais réussi à m'installer dans la carrosserie branlante. Le véhicule sentait les épices et la transpiration poisseuse. Les passagers, déguenillés et osseux, me fusillaient du regard. Je faisais figure de milliardaire parmi eux. Ils m'en voulaient pour une raison que j'ignorais alors. Je me sentais mal à l'aise. Ma situation était d'autant plus inconfortable que nous étions presque assis les uns sur les autres. Quelques passagers s'étaient même installés sur le toit. La carrosserie tanguait et craquait. A chaque démarrage, le moteur rugissait comme un lion blessé, pendant que le pont éraflait le sol. J'eus envie de descendre et de courir vers la plantation. L'idée ne fit que m'effleurer, j'étais décidé à aller jusqu'au bout. Mes compagnons de route semblaient habitués aux difficultés d'un tel voyage. Ils savaient se cramponner les uns aux autres comme des abeilles. Epaves d'un monde en éveil, je pensai soudain aux propos de mes employeurs lorsqu'il m'arrivait de suivre leurs discussions. Ils parlaient souvent de l'“immense force potentielle des peuples jeunes”. Je me mis à chercher une trace de jeunesse sur les figures faméliques de mes frères de voyage, je n'y trouvai pas la joie de vivre et l'espoir qui en est la marque.

Le véhicule venait de s'immobiliser dans un trou. On nous fit descendre pour le pousser. L'automobile crachait une telle quantité de gaz toxiques que nous ne nous voyions plus entre nous, seules les quintes de toux révélaient les présences. Une fois réinstallés dans le car, le chauffeur, sûr de sa feraille, nous répétait à tout moment :
— N'ayez aucune crainte, Dieu nous protège.
C'était plus que je ne pouvais en supporter. Je lui rétorquai qu'il était libre de vanter les mérites de son tacot mais surtout qu'il ne nous mène pas au cimetière. Je n'aurais pas dû parler ainsi, mais c'était sorti. Bien envoyé ! Tous les passagers m'avaient entendu. Un silence menaçant m'enveloppa, seul le bruit de l'automobile troublait mon entourage. Je lisais la colère sur les visages, une furie haineuse prête à me réduire en miettes. Je m'attendais à tout, mais rien ne se passa. Je crus l'incident enterré. C'était mal connaître mes compagnons de voyage. A la tombée de la nuit, le chauffeur arrêta son véhicule, jeta un coup d'oeil aux passagers, puis me dit d'un ton agressif :
— Il faut bien que mon camion se repose, je n'ai que lui pour vivre.
Il me regardait du coin de l'oeil. Je fis semblant de n'avoir pas entendu. Les autres passagers continuaient à me fusiller du regard. Je commençai à implorer, tout bas, la protection de Dieu. « Si Dieu le veut, me disais-je, ils ne me feront pas de mal, car je ne suis pour rien dans leur malheur. » Mon crime était d'être propre, bien nourri et en bonne santé parmi des êtres qui traînaient avec eux le spectre de la misère. Ils ignoraient que j'étais aussi désespéré qu'eux. Ils ne devaient jamais le savoir.

Le transporteur nous avait accordé une heure de repos pendant laquelle nous devions régler nos frais de transport. Je me sentis bien soulagé lorsque je descendis à terre pour me dégourdir les jambes. Un apprenti-chauffeur se présenta devant moi pour recueillir le prix du déplacement, j'eus un sentiment de fierté à l'idée de payer pour la première fois de ma vie. Je plongeai la main dans ma poche pour en sortir mon portefeuille, mes doigts fouillèrent. Rien. Je me jetai en criant sur les passagers, les apprentis, le chauffeur. Je réclamais mon argent. Ils me repoussèrent brutalement. Le propriétaire de l'automobile me lançait des mots orduriers. Non satisfait de m'avoir dépouillé de mon argent, le chauffeur exigea son dû. J'étais, en plus, traité de prétentieux qui n'avait manifesté que du mépris pour ses compagnons de voyage. Rien n'était plus faux. Pour se dédommager, le transporteur me prit ma valise pleine de vêtements acquis pendant mes années de plantation. Il m'enleva également les habits que je portais. Je me retrouvai avec un slip en tout et pour tout. Je suppliai qu'on ne m'abandonne pas sur la route. Lorsque le chauffeur mit son moteur en marche, je voulus monter de force, les passagers m'en empêchèrent, le car démarra, je me mis à courir après lui, je n'arrivais pas à me convaincre que j'étais abandonné en pleine forêt. Pendant près d'un kilomètre, je courus derrière le camion, ni la fumée du pot d'échappement, ni la poussière, ni le vacarme de la machine ne me freinèrent dans ma poursuite. J'espérais que c'était une plaisanterie, une farce de mauvais goût. Je tombai sur la chaussée, le véhicule me traîna sur quelques mètres, je le laissai partir sans moi. Pendant d'interminables minutes j'entendis le vrombissement se perdre peu à peu dans le lointain. J'étais seul.
La nuit recouvrait progressivement la nature, au loin les oiseaux chantaient, la forêt vivait. Il me semblait que je n'étais pas aussi seul, une lueur d'espoir me traversa le coeur, je ne pensais plus à mes compagnons de voyage, ce qui m'importait, c'était d'attendre le jour et de reprendre ma route. J'avais froid. Je coupai de longues herbes dans la savane, les attachai aux deux extrémités, puis m'y installai.
Le lendemain matin de très bonne heure, je me remis en route. Je continuai obstinément mon chemin en direction de Porte Océane. Je n'avais pas le courage de retourner à la plantation, j'avais peur de subir l'humiliation de l'échec. Mon rêve s'était effondré, l'espoir me restait d'atteindre la capitale. Il me fallait devenir mécanicien … Et j'allai de l'avant comme un somnambule, à cette différence, que j'étais conscient de la portée de mon aventure. A mesure que la journée avançait, je ressentais quelque chose de désagréable en moi : la faim. Je l'avais oubliée celle-là, et depuis des années. Elle manifestait enfin sa présence, cruelle, inhumaine ; j'étais désormais à nouveau sa proie.
Un pas après l'autre, je progressais. L'espace me semblait infini. Mes pieds me torturaient. De temps en temps, je m'arrêtais à une rivière, pour reprendre des forces, puis je reprenais inlassablement ma route. Au milieu de l'après-midi, je n'en pouvais plus. Je m'étendis au bord de la route, affamé, découragé, las, je fermai les yeux. Il ne me restait plus qu'à attendre ma fin.
A la tombée de la nuit, je fus réveillé par des inconnus, des paysans qui venaient des champs. Ils formaient un cercle autour de moi. A peine avais-je ouvert les yeux que je me levai, je fendis le groupe, et me mis à courir. Ils me poursuivirent, il ne leur fut pas difficile de me rattraper. Le plus vieux me demanda mon origine. Je leur racontai mon aventure. Naturellement ils me prirent avec eux. Je ne pouvais plus marcher, mes plantes de pieds étaient en sang. Quelqu'un me porta sur son dos …
Jamais je n'avais été aussi dorloté par des inconnus. Je fus très vite rétabli. Jour après jour, la volonté de me rendre à Porte Océane faiblit. Mes nouveaux amis étaient unanimes à me dire que j'allais à ma perte dans la jungle de la ville.
En vérité, mon effroyable expérience avec le transporteur et ses passagers m'avait écorché à tel point que je tremblais de panique chaque fois que j'y pensais. « Ils auraient pu me tuer », ne cessais-je de me dire. A l'idée de rencontrer de tels êtres dans la capitale, je me convainquis qu'après tout je pouvais vivre au hameau et devenir cultivateur.
Avec le temps, j'avais appris à connaître les habitants du hameau Daha. Au moment où j'avais été recueilli par eux, ils étaient en période de défrichage, je me souviens encore de mon premier contact avec le champ. J'étais pris de vertige devant les milliers d'arbres, d'arbustes, de grandes herbes touffues qu'il fallait couper avant de faire les semailles.
Tout autre enfant du hameau aurait trouvé ce travail normal, mais moi, je trouvais ce labeur inhumain. Pendant les premiers jours, les cultivateurs ne me donnèrent pas de travaux difficiles, je pouvais me contenter de ramasser les arbres coupés et les rassembler dans un endroit du terrain défriché. J'observais chacun de leurs gestes, admirais souvent leur dextérité. Au bout de quelques journées, il fallut bien m'y mettre, j'étais heureux de servir à quelque chose d'utile.
Nos soirées se passaient agréablement au hameau Daha. Notre petite agglomération était entourée d'une haute palissade, immédiatement suivie par la forêt. Il n'y avait pas de route, seulement un chemin pour communiquer avec l'extérieur. La plupart des habitants n'avaient jamais été au-delà des champs nourriciers. Ils vivaient selon leurs coutumes ancestrales. Ils ne s'en portaient pas plus mal. Nos veillées autour d'un grand feu de bois avaient quelque chose de fantastique que je n'ai jamais retrouvé dans aucun autre endroit. D'après la légende nourrie et entretenue depuis plusieurs générations, et que nous racontait le patriarche de la communauté :

« Les habitants de la région vivaient sous la protection d'une généreuse divinité du nom de Halatanga. Cependant les ancêtres fondateurs de la communauté avaient rendu la vie impossible à ce gardien. Au départ, les cultivateurs avaient choisi le site à cause de sa beauté, la fertilité incomparable de son sol, et la rivière qui la traverse. Ils ignoraient que la richesse de cette terre n'était due qu'à la bonne volonté du démiurge suprême de l'endroit. Ils ne firent aucun sacrifice en son honneur. Comme le bon génie se mêlait à la vie du hameau sous forme de nuages fluides au lever du jour, il fut peu à peu excédé par la construction d'une mosquée au centre du hameau, il en prit ombrage et chercha refuge dans la rivière sous forme de vapeur. Ainsi, à l'aube Halatanga remontait le cours d'eau, il était d'une beauté irréelle dans son manteau de brume matinale.
Dès le lever du soleil, il se volatilisait dans la nature pour faire régner la prospérité sur toute l'étendue de la région. Sa tranquillité n'eut qu'un temps. Bientôt les baigneurs du matin, les cris des enfants et la nudité des jeunes filles qui venaient goûter à la joie de l'eau l'obligèrent à s'éloigner définitivement des champs nourriciers du hameau. Son indifférence dura des années pendant lesquelles les épidémies se répandirent, et la disette s'installa. Il fallut construire des autels pour mériter son pardon. »

Je me régalais de tels récits, cependant avec toute ma candide bonne volonté je ne parvenais pas à comprendre l'indifférence totale de ce dieu charitable quant à l'exploitation dirigée que subissaient ces mêmes cultivateurs.
L'incertitude du lendemain m'avait malheureusement poussé à quitter Fronguiabé. Favorisé par la providence, j'avais eu la chance de rencontrer le vieillard Wali Wali, comme je l'ai déjà raconté. Avec toute sa simplicité d'homme plein d'expérience, le vieil homme m'avait fait découvrir un autre aspect de notre monde, plus âpre peut-être, mais plus enrichissant. C'est pourquoi après sa mort, à cette époque où je faisais mes premiers pas dans la vie d'adulte, je ressentis profondément sa perte.
Pourtant la vie continua, des mois passèrent, le temps comme toujours imposait un peu l'oubli du défunt. Bientôt l'hivernage s'installa, avec lui ses averses continues, son paludisme et ses inondations. L'eau du fleuve recouvrit la sépulture du patriarche de Iondi. Tranquille, il dormait de son sommeil sans rêves.
Nous avions reçu des nouveaux venus dans notre communauté. Ils s'y étaient intégrés. Pendant les nuits pluvieuses, on racontait qu'il n'était pas rare de voir le fantôme de Wali Wali rôder aux environs de nos maisons. Les anciens avaient pris l'habitude de déposer des dons au bord du fleuve pour lui manifester notre attachement. Amiatou et moi-même avions été dans le village voisin pour nous marier.
Avec le peu de fortune que Wali Wali nous avait léguée, nous avions commencé les travaux de la plantation. Il nous avait fallu plus d'une année entière pour creuser les canalisations, construire un barrage contre les inondations, tracer les carrés des cultures et acquérir des rhizomes sous forme de prêts. Nous avions pris des contacts avec les planteurs de la région de Hindouya. La plupart avaient accepté de nous accorder des avances sur notre production. Ils ne montraient aucune difficulté à être serviables. Leur aide nous avait paru d'autant plus désintéressée qu'aucun membre de la corporation des planteurs ne demanda à être remboursé immédiatement.
— Signez un bout de papier de rien du tout. Nous sommes certains d'être payés. Vous avez de bonnes terres.
Confiants, nous avions signé à tort et à travers des reconnaissances de dettes. Nous bénissions nos bienfaiteurs. Grâce à leur secours « désintéressé », nous avions planté au bon moment et dans de bonnes conditions les bulbes en terre. Notre bananeraie, bien que très moyenne par rapport à l'immense superficie cultivable dont nous disposions, nous donnait des espoirs d'expansion pour les années à venir. Malgré la sécheresse, les bulbes étaient sortis très vite du sol. Les canalisations et le barrage fonctionnaient au maximum de leur rendement. Les bananiers avaient poussé et avec eux de beaux régimes.
Le temps de la première coupe arriva beaucoup plus tôt que nous ne l'avions prévu. Nous manquions de papier d'emballage. La corporation des planteurs mit des stocks à notre disposition.
Tout se déroula très vite. On nous accorda même une marque d'exportation. La coupe fut faite, les régimes bien emballés. Les planteurs des environs de Hindouya mirent leurs camions à notre disposition, y compris leurs chauffeurs. Toutefois la corporation se réserva le droit de faire vérifier à Hindouya par les autorités responsables la première coupe destinée à l'étranger. « C'était la règle. »

A notre grand désespoir toute notre production fut refusée pendant la sélection préliminaire. Nos bananes n'étaient pas d'une assez bonne qualité pour bénéficier d'une licence d'exportation. Je crois d'ailleurs que l'ingénieur agronome avait raison. Notre communauté s'était trop fiée à la bonne qualité du sol. Nous avions planté nos rhizomes sans prendre les précautions nécessaires.

En vain nous essayâmes de convaincre l'ingénieur. Nous lui apprîmes avec la plus naïve sincérité que nous avions fait des sacrifices pour attirer la bénédiction de Dieu sur notre bananeraie. L'ingénieur, tout désolé, nous apprit que ce n'était pas la première fois que ces choses arrivaient aux néophytes. ll fut net en déclarant que Dieu n'avait rien à voir avec la qualité des bananes.
— Il faut que les fruits soient conformes aux normes établies.
C'est ainsi que nous apprîmes à nos dépens que les fruits avaient besoin de soins particuliers pour être irréprochables pour l'exportation et la vente. Nous n'avions plus qu'à liquider notre production sur place.
Les nouveaux venus à Iondi nous abandonnèrent, jour après jour. C'était sans doute dans l'ordre des choses, mais moi j'en avais souffert, je n'y pouvais rien. Peu à peu nous fûmes à nouveau réduits aux seuls habitants d'Iondi du temps de Wali Wali. Les difficultés n'en finissaient plus. Notre bananeraie devint bientôt la proie du charançon. J'eus l'impression que c'était ce qu'attendait la corporation des planteurs. Ils nous obligèrent à combattre le dangereux parasite pour éviter le risque de contaminer toutes les plantations de la région. Il nous était impossible de soigner la bananeraie par manque de moyens. J'étais d'autant plus soucieux que ma femme Amiatou venait d'accoucher, nous avions eu une fille, une belle enfant. Malheureusement les malheurs nous tenaient déjà au collet, bien avant cette naissance, nous subissions l'existence plus que ne la vivions.
Les délégations de la corporation fruitière se relayaient à Iondi pour nous obliger à soigner la plantation ou à vendre. Mon beau-père, le vieux tisserand, notre patriarche, ne résista pas aux chantages, aux malheurs qui s'abattaient en chârne sur nous : il se laissa mourir. Et pourtant nous avions continué à combattre la maladie, à brûler les parties atteintes de la plantation, puis à les laisser en jachère. Rien n'y fit, la ronde des créanciers, véritables loups, se resserrait de plus en plus autour de la plantation.
Un matin la corporation fruitière nous envoya des hommes de loi. Ils annoncèrent que leurs clients avaient décidé, pour sauvegarder leurs biens, à mettre en vente forcée le hameau Iondi, notre plantation et les terres en friche. Couverts de dettes, nous n'avions plus le choix. Quelques semaines plus tard, nous étions « légalement » exclus du hameau Iondi. Je n'avais plus qu'un espoir : Porte Océane. Ma femme Amiatou et mon enfant Toumbie Die devaient me rejoindre quelques mois plus tard …, juste le temps de trouver du travail …

Porte Océane fut une série de cauchemars pendant des années. Je n'avais pas de travail permanent. J'avais fini par connaître la ville comme le fond de ma poche, une poche trouée qui ne me donnait aucun moyen de vivre. J'avais découvert une nouvelle facette de la fraternité : le chacun pour soi ou l'hypocrisie souriante. J'avais eu parfois l'envie de mettre le feu à la cité. J'étais si désemparé que je n'arrivais plus à dormir. Je faisais des cauchemars, je rêvais à tout moment qu'on m'enterrait. Porte Océane m'apparaissait comme une ville où travailleurs et chômeurs, indigènes et toubabs vivaient dans un cercle d'indifférence et de mépris. Les chômeurs étaient si nombreux que beaucoup préféraient se réfugier dans les prisons. Là au moins, ils avaient à manger, à dormir et à travailler ! Un refuge dont je préférais me passer après une injuste et amère première expérience. Beaucoup de camarades me prenaient pour un imbécile, parce que je me confinais dans une stérile honnêteté. Plus je souffrais, plus je persévérais dans mes efforts. II n'était pas rare que je travaille dans un garage pour le plaisir de bricoler un moteur. Comme toujours on me disait ne pas pouvoir me payer, mais à l'idée de pouvoir apprendre la mécanique, je répondais « peu importe ! ». Avec le temps, ma situation finit par me révolter. J'étais devenu si agressif qu'il m'arrivait de frapper les gens à la moindre incartade. Quand j'y réfléchissais, je me trouvais stupide, mais pendant un moment j'éprouvais la satisfaction d'être quelqu'un.
Un jour pourtant, je commis ma première entorse à l'honnêteté. Je venais de passer plusieurs jours sans manger, ni trouver la moindre occupation rémunératrice. Au crépuscule, je me demandais si je verrais le prochain jour se lever. En passant devant une concession attenant à une mosquée, le monde me parut soudain dépourvu de sens. Je vis les femmes d'un marabout lui servir son repas. Je m'arrêtai, tournai en rond, attiré irrésistiblement par l'odeur de la nourriture. Je m'approchai en priant avec dévotion.
— Qu'il étende, par la volonté de Dieu, une main secourable à un désespéré.
Ma situation de quémandeur muet était humiliante, j'attendais humblement. Le marabout leva un oeil sur moi et m'envoya en guise d'aumône :
— Si tu t'attardes, j'appelle mes enfants. Ils te bastonneront.
Alors moi, sans rien dire, je me précipitai sur la natte. Décidé à risquer ma vie s'il le fallait. Je commençai à bâfrer. J'engouffrais d'énormes morceaux de viande de mouton. La sauce à l'arachide était excellente, le riz bien préparé. J'ingurgitais comme un goinfre. Pendant que je me remplissais la panse, toute la famille du marabout apparut en piaillant, me tirait, me rouait de coups. Je continuais à avaler. Lorsque j'estimai avoir terminé mon repas, je me levai, sans dire un seul mot, ni regarder en arrière, je partis, poursuivi par les membres de la famille du mystique élu de Dieu. L'un d'eux me lança une pierre, elle me blessa à la tête. Je me retournai, fou de rage, je frappai à tort et à travers. J'y laissai des blessés.

Je vécus plusieurs jours sur ma réserve de nourriture. J'avais l'impression que mon ventre digérait lentement son dû par mesure d'économie. Je traînaillais avec un camarade chômeur devant une échoppe.
— Pourquoi n'irions-nous pas chez la vieille Dida ?
On y mange pour rien, me dit-il, à condition de travailler pour elle pendant quatre jours sur sept. En vérité je connaissais l'existence de Dida. La plupart des crèves-la-faim de Porte Océane la connaissaient de renommée. Elle avait fini par bâtir une entreprise florissante sur le dos des chômeurs. Il lui suffisait de collecter chaque jour et en fin de journée les invendus sur le marché et de les faire écouler aux quatre coins de la ville par ses pouilleux. Elle connaissait tous les paysans qui venaient à Porte Océane. Ils la priaient presque pour se débarrasser du produit de leurs efforts.
Pour un bol de riz, nous écoulions ses acquits malhonnêtes. Je me souviens encore du jour où je me décidai d'aller chez elle. — On y est toujours le bienvenu, avait dit un camarade, elle est la bonté même. Aucune famille de vieille souche citadine ne veut des campagnards, mais elle, c'est une sainte femme. Elle nous reçoit, nous donne à manger, une natte pour dormir au clair de lune : c'est la providence même.
Oui, la providence. Quand j'arrivai chez Dida, il y avait plusieurs jours que je n'avais pas mangé de riz. Dès que je me présentai, elle m'ouvrit les bras :
— Eh, mon pauvre fils, tu as faim et tu n'as pas de domicile, tu es sauvé. D'abord tu mangeras et je te montrerai un coin pour te reposer.
Au tréfonds de moi-même, je maudissais les calomniateurs de la vieille Dida. Vint le moment du repas. Une grande calebasse remplie de riz mal préparé sur lequel se promenaient des cancrelats repus, et pour seule sauce, de l'huile de palme qui vous collait à la bouche à vous enlever toute envie de la rouvrir. Je crus que la calebasse était destinée à moi seul. Erreur, je vis un autre convive se présenter, puis deux, trois, quatre … six malheureux. Nous eûmes pour tout repas deux bouchées de riz.
Je maudissais le vampire et bénissais ses détracteurs. J'avais sommeil, soit, il y avait un endroit pour dormir. Le lendemain au réveil, j'étais plein de puces et de poux qui me dévoraient avec avidité. Et voilà que la vieille Dida, aussi souriante qu'une hyène me demanda mes impressions.
— Heureux ? me demanda-t-elle.
— Comme la mort, répondis-je.
Elle feignit n'avoir pas entendu et m'annonça immédiatement que pour le premier jour, je serais affecté au service des charrettes.
Pour un bol de riz et une natte à puces, je travaillai pendant une journée entière à transporter des marchandises d'un bout à l'autre de la ville. Je ne revins plus le lendemain.
Mes jours de calvaire se prolongeaient, lorsqu'un jour d'hivernage ma vie prit soudain un tournant nouveau. Un hasard associé à un pénible souvenir. Nous étions, comme d'habitude, des centaines de chômeurs amassés devant l'entrée du port de Porte Océane lorsqu'une pluie sans merci s'abattit sur nous. Nous nous dispersions pendant que les trombes d'eau trempaient nos guenilles. Les plus chanceux trouvaient un refuge sous les vérandas, les autres s'agglutinaient sous les arbres. En quelques minutes, les eaux avaient creusé d'innombrables rigoles dans le terrain vague. En cette période pluvieuse, nous semblions encore plus désespérés. Nos haillons sales dégageaient une odeur putride. La couleur de notre peau s'était peu à peu transformée en dépotoir de poussières rouges et de crasses visqueuses de transpiration. A nous voir, on aurait dit que nous sortions d'un autre monde, d'un autre siècle.

Après l'éphémère déluge, le soleil réapparut, ardent et torride. La terre dégageait une vapeur chaude et incommode. La masse se reformait devant l'entrée du port. Nous échangions nos dernières impressions, les dernières bonnes nouvelles. Les mirages de Porte Océane accaparaient toujours nos espoirs. Illusions et rêves se mêlaient à nos projets, mais personne n'avait une voie de sortie du tunnel.
Pendant que nous bavardions, de fines gouttes de pluie se remirent à tomber. Nous nous étions résignés aux caprices de l'hivernage. Un calme apparent régnait sur la foule, lorsqu'un employeur héla des manoeuvres pour un travail sur le quai. Un mouvement de folie s'empara de nous. Nous étions comme un essaim d'abeilles menacées par le feu. Nous nous précipitions les uns sur les autres, acharnés à arracher un lambeau de travail.
Un jeune garçon fut coincé dans la foule. Il criait, criait, puis commença à râler comme un agonisant. Tant bien que mal, nous nous dispersâmes pour le dégager. Il frissonnait, transpirait à grosses gouttes, ses yeux hagards étaient si rouges qu'on aurait cru que tout son sang s'y était concentré. Son ventre creux lui collait presque au dos, des convulsions spasmodiques secouaient sa longue poitrine précocement développée qui ressemblait à un clavier de piano. Sa peau soulignait les courbures fragiles de ses côtes. Nous avions formé un cercle autour de lui comme pour le protéger contre sa souffrance. Je crus découvrir en lui ma propre fin. Un bon samaritain lui mit un beignet rassis dans la bouche. A peine l'avait-il dans la gorge qu'il se mit à vomir. Consternés nous le regardions. Nous ne savions que faire pour alléger sa souffrance. Dans la foule les regards étaient durs comme les masques de nos dieux. Aucun de nous ne versait une larme. A notre stade, cette faiblesse n'était plus un signe de malheur.
C'est à ce moment qu'un inconnu se fraya un passage parmi nous. Il venait d'arriver. Silencieux il avait porté sa main sur le front, la poitrine du garçon, et avait vérifié son pouls. Nous parlions à tort et à travers au nouveau venu. En fait, il n'écoutait personne, il regardait le malade. La foule chuchota :
— C'est Mellé Houré.
Il demanda un volontaire pour lui donner un coup de main. Je me présentai. Seul, je pris le malade. Nous nous dirigeâmes vers le bureau des douanes.
Mellé Houré discuta longtemps avec les agents. Finalement ils se laissèrent fléchir. Nous installâmes le jeune garçon dans une voiture administrative. Je me préparais à descendre du véhicule lorsque Mellé Houré me dit de rester. Je devais m'occuper du malade que nous avions étendu sur la banquette arrière. Mellé Houré conseilla au chauffeur d'aller le plus vite possible. Nous ne tardâmes pas à entrer dans l'enceinte de l'hôpital.
Une infirmière vint à notre rencontre, elle semblait connaître Mellé Houré. L'attente me parut interminable. Un médecin arriva enfin et ausculta le jeune garçon d'un air soucieux. Il murmura en regardant Mellé Houré :
— Je crains que…
Il ne termina pas sa phrase. C'était trop tard. Nous avions fait l'impossible, mais c'était trop tard.
Le défunt n'avait aucun papier sur lui. J'avais l'impression que le mort n'avait jamais existé. Sans doute n'avait-il jamais compté pour sa société. Le médecin tenta encore d'établir l'identité du mort avant de signer l'acte de décès :
— Personne ne connaît donc ce défunt, ni ses parents, ni ses amis ? Même pas son nom ? Il n'y a pas un seul jour où je ne signe des attestations de morts anonymes depuis mon retour aux Marigots du Sud. ll devra être enterré aujourd'hui même.
— Tu t'en occupes ? demanda Mellé Houré au docteur.
— Oui, dit le médecin, qui me rappelait quelqu'un.
— La misère, cela fait des chiens, Malekê, dit Mellé Houré d'une voix désabusée.
Il me fit signe. Nous sortîmes de l'hôpital. Pendant que nous marchions dans la rue, Mellé Houré me demanda de lui rappeler mon nom. Je lui répondis qu'on m'appelait Bohi Di et que je n'avais pas de travail. Il ne parut pas s'en émouvoir. J'eus de plus en plus de difficultés à le suivre. Il marchait vite. Il m'emmena dans un bureau qui semblait être son lieu de travail. Là il se désintéressa de moi.
Je me trouvai une petite place dans un coin. J'avais faim. Je regardais avec avidité un morceau de chocolat qui traînait sur la table. Mon regard ne le quittait pas. Ce morceau d'aliment me faisait venir l'eau à la bouche. J'aurais tout donné pour l'avoir.
« Me nourrir … que j'ai faim, mon Dieu. »
Les collaborateurs de Mellé Houré étaient occupés. Jamais je ne m'étais senti aussi seul. Pendant que je somnolais dans mon coin, une voix féminine me sortit de mes rêves.
— Je suis Mariam, me dit-elle, la femme de Mellé Houré.
Elle me fit signe de la suivre. Elle me mena dans une cuisine assez étroite et surchargée ; en plus des ustensiles de cuisine, il y avait une armoire débordante de journaux. Pendant que je m'attardais à regarder autour de moi, Mariam me servait un repas. A la seule idée de manger je sentis ma tête tourner. Je voyais flou. Une fine transpiration me couvrait le front. Du riz, de la sauce, de la viande, du lait, des fruits, ce ne pouvait être pour moi seul. Je n'osais pas défier le sort. D'interminables mois de vie à la va-comme-je-te-pousse à Porte Océane m'avaient rendu méfiant. Je réfléchissais au prix que le destin allait me faire payer pour ce plantureux repas. Je murmurai, une boule dans la gorge :
— Non, je ne peux pas manger, ce serait trop beau. Hagard, je regardais la nourriture.
Je salivais comme un chien affamé. La jeune femme me rappela à la réalité en me secouant légèrement le coude. Timidement je pris la cuillère, la tournai et retournai. Je n'osais pas, j'avais peur. Je ne sais pourquoi, mais j'avais peur. « Il faut pourtant que je mange », me répétais-je sans cesse.
Je savourais chaque bouchée, j'appréciais le goût, la saveur, je fermais les yeux. Tous les trésors de la terre ne m'auraient pas détourné de ce doux moment. Je prenais mon temps comme si je mangeais mon dernier repas sur la terre. A chaque bouchée je psalmodiais : « Mon Dieu, ayez pitié de moi pour les jours à venir. » Lorsque les plats furent vidés, le dernier grain de riz avalé, je priai encore Dieu, dans l'éternelle angoisse, la panique absurde d'avoir trop bien mangé. C'est alors que je sentis toute la profondeur de mon désarroi et pourtant pour rien au monde je n'aurais renoncé à la vie..
Je revins dans le bureau. Mellé Houré et ses compagnons me questionnèrent sur l'adolescent du port. Je compris très vite qu'ils étaient au centre de tels problèmes. A peine avais-je fini de leur parler que je me faisais le reproche d'en avoir peut-être trop dit. Au fond de moi je m'accrochais déjà à la seule bouée de sauvetage que je n'avais jamais eue depuis mon arrivée à Porte Océane. Dans la brume de mon angoisse, j'entendis Mellé Houré dire à ses amis :
— En attendant, il peut servir comme gardien de nuit chez Perlagi. Il nous a communiqué deux offres d'embauche.
Je ne fis plus attention aux autres propos, je priai Dieu pour être celui dont on parlait.
Au début de l'après-midi, Mellé Houré et ses amis ouvrirent la grande porte de la concession. Les hommes se précipitèrent dans la cour. Ils avaient la même angoisse sur la figure, la même attitude que moi. J'y vis mon portrait reproduit par centaines.
On avait l'impression qu'une minute de retard les repoussait dans une éternité d'incertitude. L'un des responsables qu'on m'avait présenté sous le nom de Benn Na, fit sonner une cloche. A ce signal on aurait entendu une mouche voler. Lorsque les rangs se formèrent, Mellé Houré appela le premier de la file d'attente.
L'homme se présenta. Il portait sur la figure un sourire figé qui cachait mal ses souffrances. Mellé Houré, Benn Na et Mariam s'étaient installés derrière leurs dossiers. Des centaines de papiers bariolés de notes et de chiffres me donnaient l'impression de vivre en dehors de mes réalités habituelles. Après ce premier postulant, d'autres suivirent …
Le crépuscule était tombé. Il y avait toujours du monde en attente. La foule des chômeurs ressemblait à une chaîne de montagnes, à peine avait-on escaladé un sommet, qu'on devait s'attaquer à un autre, avec les mêmes difficultés, les mêmes désespoirs. La nuit était déjà bien avancée, Mellé Houré et Benn Na avaient pourvu toutes les places disponibles. Malgré eux, ils annoncèrent aux centaines d'hommes qui s'amassaient encore dans la concession :
— Il n'y a plus de places, il faut revenir.
La foule des chômeurs non pourvus semblait ne pas vouloir bouger. On avait l'impression qu'elle était rivée sur place. Quelques-uns parmi eux tournaient en rond comme dans un asile d'aliénés. D'autres, de vrais piquets humains s'étaient postés devant l'entrée. Ils protestaient, ne cessaient de se lamenter. Il était près de minuit lorsque la concession se vida de ses derniers assaillants. Nous avions arrangé la salle de travail, classé les dossiers. Je me préparais à l'idée d'être mis à la porte lorsque Benn Na me demanda :
— Où loges-tu?
Je lui répondis :
— Dans la rue !
Ce n'était que l'amère vérité.
— A ce train-là, tu ne feras pas de vieux os.
Il me montra le bureau et sortit un lit de camp du grenier.
— Tu dormiras ici, cette nuit, me dit-il.
Je m'étais réveillé de bonne heure. A peine avais-je ouvert la porte qu'un inconnu se présenta :
— Je suis convoqué, me dit-il.
Je lui répondis que je n'en savais rien et qu'il n'aurait qu'à attendre. Il dit s'appeler Mihi Fan, puis il n'ouvrit plus la bouche.
Je cherchais à lui parler pour lui faciliter l'attente, mais il était avare de mots. Je le sentis par la façon dont il regardait le vide pour y chercher ses phrases. J'avoue que je n'avais rien à lui dire non plus, et j'étais bien heureux qu'il se soit cantonné dans le silence.
Par curiosité je pris un livre dans la grande armoire où s'entassaient les archives. Aussi étonnant que cela me parut être, je réussis à lire. Ce fut comme une résurrection. Je n'avais donc pas oublié, ce qui aurait pu m'arriver, car depuis des années je n'avais pas touché un bouquin. Mon voisin me regarda, sourit, mais ne plaça pas un mot. Quel « taiseux » ! me dis-je. Mais cela m'était égal. Déjà je tournais la première page de mon livre. Les minutes avaient cessé d'avoir leur poids sur moi. Je lisais encore lorsque Mellé Houré fit son entrée dans le bureau. Il m'encouragea à continuer et s'occupa tout de suite de Mihi Fan.
— Vous vous présenterez aujourd'hui même chez Perlagi en compagnie de Bohi Di. Il est engagé comme gardien. Vous serez sous contrat. Vous débuterez dans les équipes de nuit. Soyez-y en fin d'après-midi.
Mihi Fan me jeta un coup d'oeil rapide. Une joie infinie illuminait son visage. Il paraissait soudain transformé, métamorphosé. Quant à moi, vivant un rêve inespéré, je savourais mon bonheur. Sans nous faire perdre de temps, Mellé Houré nous donna une lettre d'introduction pour notre employeur en nous souhaitant bonne chance. Nous disposions de quelques heures avant le rendez-vous. Mihi Fan en profita pour aller annoncer la bonne nouvelle à sa famille. Je l'enviais un peu de pouvoir partager sa joie. Aussitôt qu'il eut disparu, je m'allongeai au pied d'un arbre pour dormir.
Nous avions traversé la rue. Arrivés au seuil de l'entreprise, j'eus l'impression de rêver. Je retenais ma respiration, très ému. J'aurais voulu crier ma joie et remercier Dieu, les ancêtres, Benn Na, Mellé Houré. Je me mis à réciter des prières. Je me sentais sur une autre planète, celle où plus rien n'existe à part le bonheur d'être. Je me sentis devenir « quelqu'un ».
Je restais admiratif devant l'activité du chantier, devant les matériaux de construction amassés sous d'immenses hangars.
L'entrepreneur me parut aussi bien organisé qu'au « Club », sinon beaucoup mieux. Un énorme tableau comportant des signes de différentes couleurs tapissait le mur. Des dossiers d'architectes, des factures et un tas de documents me laissaient supposer la prospérité de l'entreprise. Comme pris dans un tourbillon, j'entendis éclater au tréfonds de moi-même toute la joie du monde.
Satan lui-même me souriait et me chassait de la porte de l'enfer.
Le cas de Mihi Fan fut très vite réglé. Il avait un métier. Mihi Fan était maçon et avait des coordonnées que bien des ouvriers se seraient flattés d'avoir.
— Avec de telles références comment se fait-il que vous soyez si souvent en chômage ?, demanda le patron.
J'eus l'impression que mon camarade s'attendait à cette question, car d'une voix calme il répondit :
— Les deux premières entreprises qui m'ont employé avaient cessé leurs activités… des établissements adjudicataires. Elles avaient liquidé leur fonds après les travaux et nous avec !
— Je sais, je sais, et la troisième?
— Excusez-moi, c'est que …
— Parlez, je vous écoute.
— C'est l'entreprise Perlagi qui l'avait reprise, vous vous souvenez, monsieur, l'Obiyan Immobilier …
— Oui, mais j'avais engagé la plupart des ouvriers, à l'exception des manoeuvres. II se trouve qu'une quatrième firme ne vous a pas gardé tout en reconnaissant vos mérites …
Mihi Fan parut désarçonné par cette dernière question. Il hésita.
— Je suis désolé, Monsieur le Directeur, il faut dire que j'avais souffert pendant plusieurs mois avant d'avoir une nouvelle embauche. Au moment où je croyais m'en sortir, je perdis mes deux enfants, des jumeaux. Ma benjamine était malade également, elle l'est encore. L'inactivité prolongée et les malheurs qui s'acharnaient sur ma famille avaient fini par avoir raison de moi. Un jour pendant que je travaillais en haut d'un building, je fus pris de l'envie de me jeter dans le vide. Mes collègues m'ont retenu. Je les injuriais, paraît-il. Lorsqu'on me descendit à terre, on me conseilla une période de repos. Après ma convalescence, on ne voulut plus me reprendre.
Perlagi ne prolongea pas ses interrogatoires, il annonça :
— Je vous mets à l'essai pendant un trimestre. Si tout va bien vous aurez votre contrat de travail. Ne vous inquiétez pas, j'agis de la sorte pour toute nouvelle recrue.
Mon tour vint. Je pressais mes orteils contre le sol pour me donner une meilleure assise. J'étais si contracté que je sentais mes articulations se démonter. Cette douleur physique me rattachait aux réalités concrètes. Je me disais : « Ne pas perdre mes moyens. » J'avais l'impression que l'employeur me disséquait, lisait à travers moi. Il avait une façon d'introduire la conversation qui me désarçonnait. Sans aucun salamalec il demanda :
— Que savez-vous faire d'autre ? Gardien, pour votre âge, il vous faudrait mieux que cela. Je croyais avoir affaire à un homme âgé, à moins que vous …
Je me précipitai pour lui dire que j'avais travaillé dans les bananeraies, que je savais construire des palissades pour protéger les plantes contre les grandes tornades, creuser des canalisations, faire des digues pour empêcher les inondations …, prendre une charge de cent cinquante à deux cents kilos sur mes épaules et surtout que je savais conduire et réparer les automobiles, mais que je n'avais pas de permis.
Perlagi m'avait écouté avec attention. Lorsque je me tus, il me posa une question qui m'apporta un peu d'espoir.
— Vous savez lire également ? C'est écrit dans la note de Mellé Houré.
Pour toute réponse je parcourus à haute voix un journal qui se trouvait sur la table. Perlagi m'interrompit :
— Vous serez affecté à la surveillance des marchandises dans les entrepôts du port. Vous vous occuperez de la grue électrique pour décharger les frets. Vous surveillerez le travail des dockers et veillerez pendant la journée sur mes stocks en transit. Pour commencer vous suivrez une période d'apprentissage, vous serez payé, bien sûr.
Comme si je voulais tenter le diable, je dis tout de go à mon employeur :
— Patron, pendant mes heures de loisir, pourrais-je travailler au garage ? J'aime la mécanique.
Je le vis me regarder avec un certain étonnement. Il remua la tête comme pour dire « celui-là, alors », mais il répondit :
— Vous pouvez.
Je me perdis en remerciements pendant que le chef des chantiers nous invitait déjà à le suivre.
Les chantiers étaient éclairés. Pendant un instant encore je pensais à ma journée. J'écoutais le bruit du vent dans la plaine, comparable à une musique sans fin. Je pensais à ce que j'allais faire de mon salaire. « Je ferai rechercher ma femme et mon enfant. Ils me rejoindront à Porte Océane, nous habiterons une maison salubre. Nous vivrons simplement en essayant d'être heureux. » Je souriais à mon propre bonheur, lorsque le mécanicien chargé de me donner les premières leçons sur la grue électrique me cria :
— Tire la manette.
Le moteur s'était mis à ronronner. Une deuxième manette fut actionnée, la mécanique était en mouvement, la perche bougeait. Le mécanicien m'expliqua les premières manoeuvres à faire. J'oubliais tous mes ennuis passés … Notre horaire de travail nous avait menés jusqu'à l'aube. Je me préparais à m'endormir sous le premier arbre venu, lorsque Mihi Fan m'invita à passer la nuit chez lui. Sa maison n'était pas loin de notre lieu de travail. Bientôt j'aperçus au loin une jeune femme qui attendait en regardant dans notre direction. Dès qu'elle nous vit, elle prit son enfant et vint à notre rencontre. Je fus surpris de l'entendre dire mon nom.
— Vous êtes le bienvenu, Bohi Di, appelez-moi Rouguie Fan.
J'enviais Mihi Fan et sa famille d'habiter un si bel endroit. L'habitation donnait sur la plage. A Porte Océane, ce n'était pas un luxe d'habiter au bord de la mer. Mihi Fan demeurait à cet endroit parce que ses ancêtres y avaient vécu. Autrefois la concession paternelle de Mihi Fan était composée de trois cases et d'une immense cour avec au milieu un kolatier qui ne donnait plus de fruits, de rares cocotiers et palmiers qui encombraient plus qu'ils ne nourrissaient. Avec le temps, Mihi Fan et les autres membres de la famille avaient coupé les arbres, déblayé le terrain des vieilles ruines, vendu mètre carré par mètre carré une bonne partie de la concession. Peu à peu la famille s'était éparpillée à travers le pays. Seuls restaient Mihi Fan, une de ses soeurs, sa tante, une cousine et deux neveux encore très jeunes. Avec le produit de la vente du terrain il avait construit lui-même, pierre par pierre sa maison. L'habitation bien que modeste me paraissait être des plus plaisantes. Elle faisait face à l'océan et, chose rare dans l'architecture indigène, possédait de grandes fenêtres et bénéficiait du matin au soir des rayons du soleil. Mes hôtes formaient une communauté très unie. Pourtant à mesure que je les regardais vivre, il me semblait qu'une ombre de tristesse planait sur les visages. On aurait dit qu'ils ne se sentaient plus à leur place, qu'un jour ils en partiraient. Pourtant la vie de famille de Mihi Fan me permit de mesurer toute l'étendue de ma solitude. Un sentiment diffus de frustration me hantait. J'avais l'impression que je n'avais jamais vécu. Mon état de vagabond m'apparut cruel. Je regardais vivre une famille, unie, presque heureuse.
Epuisé par ma nuit de travail, je m'étais installé sur un banc. La mer d'huile miroitait aux premiers rayons du soleil. Toutes mes pensées se reportaient vers ma femme et mon enfant. Depuis des années je n'avais eu aucun moyen de les joindre. J'avais écrit plusieurs lettres. Je n'avais reçu aucune réponse. Je me disais que peut-être ma femme ne voulait plus d'un naufragé de la ville. A mesure que le temps passait et que rien ne me réussissait, j'avais fini par devenir un animal blessé qui se sauve des siens pour mourir seul. Mais dès ma sortie du tunnel, mes premières pensées allaient vers eux. « Il faut que je les retrouve », me dis-je.
Mihi Fan, sa femme et les autres membres de la famille me rejoignirent pour le repas. Ils avaient étendu la natte, puis avaient installé les calebasses pleines de riz et de sauce. Je me réjouissais à l'idée de pouvoir manger désormais à ma faim, ne serait-ce qu'une fois par jour. Je me proposai de prendre pension chez Mihi Fan et aussi de m'acheter des vêtements décents. Un peu dépassé par ma réussite subite, j'allais jusqu'à faire des projets d'épargne dans l'espoir d'aller chercher ma femme et mon enfant. C'était une obsession. La soeur et la cousine de Mihi Fan me posaient d'innombrables questions. Elles furent bien déçues lorsque je leur appris que j'étais marié. L'une d'elle me dit d'une façon malicieuse :
— La polygamie existe.
Je souris de cette avance mal dissimulée et je lui répondis que j'avais à peine de quoi me nourrir, encore moins de quoi nourrir deux femmes ! Elles se regardèrent, complices, puis éclatèrent d'un rire communicatif. Je me surpris à rire à mon tour. Ainsi commença ma nouvelle vie. Peut-être bien qu'au fond de moi-même, malgré la bonté de mes amis à mon égard, quelque chose pleurait. Je pensais sans relâche à ma femme Amiatou, à ma fille Toumbie. Je voulais les avoir près de moi au moment où un rayon de soleil m'éclairait enfin.

***

La fin du ramadan tombait un vendredi. J'avais attendu cette date depuis plusieurs mois. A mesure que la fête approchait, je faisais mes emplettes. Par l'intermédiaire de Mellé Houré et du docteur Malekê, j'avais pu retrouver la trace de ma famille. J'avais acheté des pagnes, des camisoles, des chaussures et même du parfum pour mon épouse. Je pris congé de Mihi Fan et de sa famille sous l'oeil réprobateur de Nafie, la cousine.
Le voyage me parut long. Je comptais les gares qui me séparaient de Hindouya. De temps en temps, je me mettais à la fenêtre pour regarder la locomotive. A chaque gare on remplissait ses chaudières pendant que les marchandes et marchands se précipitaient vers les wagons pour écouler leurs denrées. Il leur arrivait de courir après le convoi, criant, priant qu'on leur achète leurs marchandises. Un voyageur qui avait l'habitude de la ligne me dit :
— Il y a deux omnibus et un express par semaine, ce dernier ne s'arrête qu'à des stations importantes, les omnibus ne stoppent que pendant cinq minutes, ils n'ont que dix minutes de ventes hebdomadaires.
Je m'étais installé de nouveau sur mon banc, j'écoutais les « pofs pofs » rapides de la machine. Le paysage éternellement vert défilait devant moi, un sentiment de bonheur me donnait une bouffée de bien-être.
Mes voisins me réveillèrent après l'entrée du train en gare de Hindouya. Prudemment, je déchargeai mes bagages, après un dernier coup d'oeil sur le convoi, je sortis de la gare au milieu d'un grand brouhaha. Rien n'est plus capable d'émousser rapidement l'engouement ou l'émotion que de tourner en rond avant de retrouver l'être désiré. Pour mes retrouvailles, j'en avais pour mon compte. Dès mon arrivée à Hindouya, muni de l'adresse que m'avait donné Mellé Houré, je me présentai au lieu indiqué. Je n'y trouvai pas de trace d'Amiatou et de ma fille. Les habitants de la concession où elles étaient supposées habiter, me regardaient avec un drôle d'air lorsque naïvement je disais :
— Je suis le mari d'Amiatou et le père de sa fille.
Je voyais les femmes éclater de rire, des rires moqueurs que je trouvais cruels. Quant aux hommes, il aurait suffi de peu qu'ils ne me donnent de sévères corrections. Ils avaient d'ailleurs des raisons : leurs femmes s'intéressaient au contenu de mes bagages. Elles me regardaient, me souriaient. Je sentis parmi elles une sourde concurrence. Je ne mis pas longtemps à comprendre. La concession était pleine de concubines, une vingtaine pour trois ou quatre maris. C'était un vrai supermarché pour célibataires en quête d'aventures. En fait, je ne m'intéressais à aucune d'elles. Seules ma femme et ma fille me préoccupaient. Il me fallait les retrouver. Je fus renvoyé aux quatre coins de la ville. J'avais pris soin de bien fermer mes valises et de les confier à mes hôtes imprévus. Je revins bredouille. L'une des femmes paraissait spécialement s'intéresser à moi. Pendant tout le temps que je passai dans la concession, elle ne cessa de me regarder, de sourire et de me parler d'Amiatou. Lorsque j'insistai pour avoir des nouvelles plus précises, elle se contenta de répondre :
— Je ne puis rien vous dire, notre mari nous l'a interdit.
Sa brute d'époux vint la rechercher en la tirant par les cheveux et en la traitant de tous les noms. Ce fut une bagarre dont je me souviendrai longtemps. Le mari, d'une maigreur extrême, était aussi desséché qu'une momie et bénéficiait d'un profil de lame de rasoir. Je me disais en le contemplant : « Je comprends que les polygames crèvent vite. » Pendant que le jaloux entraînait sa femme dans une chambre, les autres maris me lançaient des regards méfiants comme pour dire : « A qui le tour maintenant ? » Les femmes ne disaient rien, elles vaquaient à leurs travaux. L'une d'elles ne tarda pas à prendre le relais :
— Vous n'avez pas encore mangé ?
Je répondis « non ».
— Je peux faire des courses pour vous et vous préparer le repas, me proposa-t-elle.
Je ne me fis pas prier. Je lui donnai de l'argent. Son mari sortit de sa réserve :
— Où vas-tu, catin ?
— Dégage ! se contenta-t-elle de répondre.
J'attendis dans la concession. Je me sentais mal à l'aise. J'entendais une femme crier, battue sans doute par son mari. Les portes étaient fermées. Je demandai aux habitants de la concession d'aller au secours de la victime. Ecoeuré par les cris, je fonçai dans la porte et pénétrai dans la chambre. Au lieu de mettre fin à une stupide scène de ménage, je ne pus que pouffer de rire à mon tour. C'était une scène de grand guignol. La femme avait réussi à terrasser son mari. Assise sur lui, elle le rouait de coups en criant à tue-tête :
— Cesse de me battre, brute, imbécile, arrête, tu me fais mal.
L'honneur du mari était sauf d'une drôle de manière. Je compris enfin la raison pour laquelle les autres membres de la communauté riaient lorsque je leur disais d'aller au secours de la « pauvre femme ».
Dès que je fus dans la chambre, la femme cessa de battre son époux, ce dernier tout abasourdi se releva péniblement en maugréant :
— Je maudis tes enfants et leurs descendants, ainsi soit-il.
Puis il me regarda, furieux. Il se débarrassa d'un stock de poussière en grommelant des « ouf, ouf ». Un peu calmé il s'approcha de moi et murmura d'un ton menaçant :
— Tu ne diras rien à personne, hein ? C'est de ta faute !
Je le rassurai :
— Que Dieu m'en garde.
Après lui, ce fut sa femme qui se mit à déballer des reproches :
— C'est un pauvre type, nous sommes six femmes pour lui seul, il est incapable de nous nourrir. Avec la quinzaine d'enfants qu'il a pondus en nous, il se complaît dans la paresse et dans la crasse. A peine s'il parvient à nous nourrir trois fois par semaine. Il ne fait rien pour personne, n'habille personne. C'est un affameur. Il est toujours collé entre nos jambes et jaloux avec ça ! Six fois jaloux ! Regardez les femmes de la concession, la moitié d'entre elles attendent famille, ils passent tout leur temps à nous culbuter, nous étaler. Pour savoir à quoi nous passons notre temps, ils se relaient pour nous surveiller, au lieu de s'enrichir comme vous.
Les griefs furent étalés à tout vent. Pour finir, la femme lança à son mari :
— Je vais chez maman.
— Chaque fois que tu as envie d'un homme, tu fous le camp chez ta maman ! protesta le mari.
Toujours est-il que je mangeai au-dessous de ma faim. Avec l'argent que j'avais donné pour mon repas, j'eus le privilège de nourrir toute la concession, femmes, enfants, cousins, cousines, maris compris. Dans toute cette affaire, j'ignorais toujours où se trouvaient ma femme et mon enfant. Une fois le crépuscule tombé, j'étais si fatigué que je m'étais installé pour la nuit dans un hamac. Je me proposais de reprendre mes investigations le lendemain lorsque je fus sortis de mon sommeil par de nouvelles bagarres. Peu de temps après, la femme rosseuse de mari sortait de la maison en me disant :
— Viens avec moi, je vais te loger chez ma maman.
Je ne discutai pas, je la suivis séance tenante, sous le regard éberlué des polygames. Pour dormir, j'avais bien dormi, seulement le matin…
Mon hôtesse était d'une douceur inespérée. Je ne reconnaissais plus la mégère qui battait son mari sous mes yeux. De tendres paroles aux étreintes infinies, je passai une nuit comme je n'en avais plus vécue depuis longtemps. Le soleil était au zénith lorsque nous quittâmes la chambre.
Après m'avoir éreinté toute la nuit, la femme consentit enfin à me dire où se trouvait Amiatou. Je faillis me fâcher. Toujours décidée elle me demanda :
— Tu regrettes peut-être ?
— Oh non ! que non !
— Alors, ne m'humilie pas.
Ce fut tout. Elle me mena chez ma femme. Avant de partir elle me dit :
— Ne t'inquiète pas pour moi, je retourne chez mon mari, je ne lui aurai pas manqué avec ses cinq autres compagnes.
A peine avait-elle disparu que je me sentis étreint par une brusque angoisse. Je n'étais pas fier de moi. Pendant la nuit j'avais oublié l'objet de mon voyage. A présent que je me trouvais devant la maison où habitaient Amiatou et mon enfant, j'hésitais à pénétrer dans la concession. Une petite voix me sortit de mes rêves :
— Qui êtes-vous ? Vous voulez voir papa et maman ?
J'eus un coup au coeur. Devant moi, je voyais une enfant qui avait le même faciès que moi. Je sentis mon sang s'échauffer de bonheur. Je m'accroupis et lui dis en essayant de rendre ma voix aussi naturelle et douce que possible :
— Bonjour Toumbie Di.
— Qui t'a dit mon nom ? demanda-t-elle toute surprise.
Je la pris dans mes bras pour la serrer contre mon coeur pendant qu'elle répétait sa question. J'étais heureux. Je répondis :
— Personne, ma petite fille, je l'ai deviné.
— Tu fais la magie ?
— Non, mais quel âge as-tu ?
— Cinq ans, et toi ?
— Moi, je suis vieux, mon enfant, et ta maman est-elle ici ?
— Oui, je vais l'appeler, posez-moi à terre.
Avant que je n'aie eu le temps de dire quoi que ce soit, l'enfant courait vers la maison. L'émotion me contractait la gorge, mes jambes flageolaient lorsque je vis apparaître Amiatou. Elle avait changé, changé en mieux. Elle m'avait tout de suite reconnu. Je perçus pendant un instant une vive surprise sur ses traits. Puis elle courut vers moi pour se réfugier contre mon épaule. Je l'entendais dire :
— C'est toi, mon Dieu, c'est toi. Tu es vivant, mon Dieu, mon Dieu !
— Dieu a voulu que je sois en vie, murmurai-je.
Toumbie nous regardait sans rien comprendre. Ses petits yeux lui sortaient à fleur de tête à force de les écarquiller. Elle avait à peine six mois lorsque je partis pour Porte Océane. Peut-être ne savait-elle même pas que j'existais.
Malgré la chaleureuse réception je sentais une certaine gêne. Amiatou n'osait pas me regarder en face. J'avais pourtant compris à l'instant même où j'étais arrivé dans la concession qu'elle n'était pas seule. Il y avait un homme dans sa vie. Aussi étonnant que ce soit, je ne fus pas jaloux. Je n'exigeais rien d'elle, ni fidélité, ni repentir, ni regret. Au contraire, je venais lui demander pardon du mal que je lui avais fait depuis mon départ pour Porte Océane.
Dans la cour, deux petits garçons jouaient avec Toumbie. Pendant que je regardais les enfants, je jetai un coup d'oeil à Amiatou et lui souris, je ne trouvais plus rien à lui dire. J'ouvris la bouche pour lui parler, je n'y parvins pas. De son côté son regard ne me quittait pas. J'avais l'impression qu'un mur de glace nous séparait. — Je ne t'en voudrais pas si toutefois … enfin personne n'est capable d'attendre un disparu pendant de longues et incertaines années. Amiatou avait décidément bien changé. A son tour, elle me regardait fixement. De temps en temps, elle poussait un long soupir ou prenait ma main qu'elle pressait. Je sentais sa paume moite.
— Je suis sincère, je t'aime toujours, mais, mon Dieu, c'est si pénible. Je n'oserais jamais … jamais, mon Dieu, que c'est pénible.
— Tu veux dire que tu n'es pas seule ? que ces deux petits enfants sont à toi ?
Elle ne répondit pas à ma question mais je l'entendis murmurer :
— Nous étions si jeunes. Un amour de jeunesse apporte tant de joies, mais de si grandes désillusions. A dix-neuf ans, tu m'as laissée seule à Hindouya. Je devais te rejoindre avec notre enfant. Et puis, plus rien, aucune nouvelle, jusqu'au jour où nous avons appris cette nouvelle atroce dans un journal : ta comparution devant la cour d'assises pour répondre des crimes de la folie des marchés.
Elle s'interrompit, les mots semblaient lui brûler la langue. J'insistai pour qu'elle continue. Hésitante, presque malgré elle, elle me parla de la mort de Monchon. Elle n'en dit pas plus. J'eus un serrement de coeur. Depuis ma sortie de l'hôpital, j'avais tenté d'oublier la mort de Monchon, la folie des marchés, la prison, le chômage. La panique m'envahit à l'idée de faire revivre le passé. Amiatou me regardait, elle s'attendait à ce que je me défende, que je dise que je n'étais pour rien dans la mort de Monchon. Elle me dit avec colère :
— J'avais d'autant plus souffert qu'en plus des sarcasmes de ma famille, je songeais au déshonneur pour toi de t'être associé à des malfaiteurs et d'accuser un innocent au profit de Baré Koulé. Vous êtes contents maintenant qu'il est mort ! Mais ne fêtez pas encore votre victoire, l'ombre de Monchon poursuivra ses bourreaux !
J'aurais bien voulu lui raconter toute l'histoire, mais il me parut inutile de tenter un rachat. Le doute s'était établi entre nous. Pour tenter une ultime approche, je lui demandai à brûle-pourpoint :
— Amiatou, nous étions habitués à tout nous dire. Ni tes malheurs, ni tes erreurs ne m'avaient empêché de t'aimer et de t'épouser. En souvenir du temps passé, je voudrais que tu me parles franchement. A part les journaux, qui m'a souillé auprès de toi et de ta famille ?
— Je n'y ai jamais cru, mais l'eau de la rivière, si limpide, si transparente qu'elle soit, se trouble après les inondations de l'hivernage. Mes parents m'ont fait payer la faute de t'avoir épousé.
— Je suis seul juge de moi-même, peu m'importe le reste !
— Ne te fâche pas, dit-elle tristement.
Alors Amiatou me raconta toute l'histoire. A sa place, j'aurais peut-être cru aux faits rapportés. Je ne lui en voulus pas. Elle m'apprit que j'avais été considéré comme mort par toute la famille. A travers ses paroles et les sous-entendus, je compris que c'était tout le clan qui l'avait forcée à renoncer à moi et à se remarier. Je lui demandai, tout en sachant à quoi m'en tenir :
— Ma fille porte-t-elle toujours mon nom ?
— Jamais je n'aurais accepté qu'elle change de nom. Une enfant légitime, jamais, elle s'appelle Toumbie Di.
Elle s'empressa de me demander d'une voix tremblante :
— Ne fais pas d'histoires à mon mari, cela peut t'étonner, mais j'ai fini par l'aimer. Pour rien au monde je ne le quitterai. Et puis, j'ai deux enfants de lui, il s'occupe de Toumbie comme de sa propre fille. Notre fille ne manque de rien, tu ne vas pas nous l'enlever … Bohi Di, tu nous laisseras Toumbie, c'est un lien qui nous unira pour toute la vie.
— Je ne veux aucun mal, ni à toi, ni à ton mari. Désormais, j'enverrai tout de même régulièrement la pension de mon enfant. Je ne veux pas qu'un autre continue à la nourrir … Ne m'en veux pas de ne rien te dire sur les circonstances de la « folie des marchés» ni sur la mort de Monchon. Plus tard, peut-être, mais pas maintenant.
Elle m'approuva de la tête, m'embrassa et me murmura à l'oreille :
— Je t'aime toujours.
Elle sursauta. Je la vis regarder la pendule :
— Il … mon mari va rentrer.
Elle avait un sourire triste, comme si le mot lui pesait sur la langue.
— Mon mari revient bientôt de la plantation. Il te connaît, j'ai souvent parlé de toi. Il est très gentil.
Ces mots m'avaient piqué au coeur. Je ne savais plus si Amiatou me brûlait à petit feu, ou si elle voulait me faire mal pour l'avoir quittée. Ma brusque apparition l'avait inquiétée. Je la dérangeais, la rendais malheureuse. Je n'avais plus qu'une solution. Partir. Je n'attendis pas l'arrivée de l'homme qui m'avait enlevé ma femme. En fait beaucoup plus qu'un ancien mari, je me sentais l'âme d'un intrus. Je n'avais rien à prendre, rien à exiger. Je sus me conduire en bon visiteur. Mes rêves, mes espoirs de plusieurs années s'étaient envolés à jamais. Un foyer, cela ne se garde pas en conserve. Je n'en voulais ni à Amiatou, ni à son mari, je n'étais qu'un candide qui avait cru naïvement avoir des droits sur une enfant, une femme qui furent les siennes. Jamais le temps ne me parut si défavorable à l'amour. Au fond de mon être quelque chose venait de mourir. Je retournai le soir même à Porte Océane.

***

J'avais pris le train de nuit, comme autrefois. Je quittai ma région natale, je m'éloignais de nouveau des lieux de ma jeunesse. A la seule différence que ce voyage ne me conduisait plus vers l'inconnu comme la première fois. Ma vie était désormais à Porte Océane, mon travail, ce travail que j'avais tant espéré m'y attendait. Et pourtant j'aurais tout donné pour ne pas faire ce deuxième voyage en solitaire. Je pensais à Amiatou, à ma petite fille Toumbie que je ne verrais pas grandir. La tristesse m'étreignit pendant que l'omnibus s'éloignait de la ville. Bientôt les derniers points de lumière disparurent dans la nuit. Cahotante, comme déjà épuisée par le voyage, la locomotive nous traînait derrière elle.

Sans doute étais-je trop tendu, trop préoccupé par l'échec de mon voyage pour trouver le sommeil. Longtemps après le départ, l'insomnie ne me quittait pas, et pourtant j'étais fatigué. Peu à peu, les images de mes années d'existence précaire et aventureuse à Porte Océane me revenaient à l'esprit. L'ombre du passé que j'essayais d'oublier planait sur moi. Je croyais avoir échappé à ces amers souvenirs, ceux-là mêmes que je voulais enfouir à tout jamais sous les décombres du passé.
Le regard d'Amiatou ne me quittait pas ; en esprit je revoyais ses yeux mouillés qui me suppliaient de me justifier, de dire que je n'étais pour rien dans la « folie des marchés » qui avait ravagé pendant des semaines les villes des Marigots du Sud et conduit Baré Koulé à la présidence de l'Assemblée territoriale.
Amiatou m'avait demandé de me justifier à ses yeux, de dire que je n'étais pour rien dans « la mort de Monchon ». J'aurais pu me confier à elle, mais je n'avais pas pu m'y résoudre. Je ne voulais rien déterrer de mon passé, ce passé me faisait encore trop mal pour le faire revivre. Pour échapper à la tension qui m'énervait, je fixai mon regard sur le paysage qui défilait devant moi. La lune donnait un aspect irréel à la nature. Dans le ciel brillait une étoile qui suivait le train cahotant. Il me semblait soudain que je revivais mon premier voyage. Je me faisais alors des illusions sur ma vie future dans la capitale. Je pensais alors au métier que j'allais y apprendre, au travail que j'allais y trouver. L'aventure que j'entreprenais me paraissait vouée à la réussite. Comme pour d'autres campagnards qui m'avaient précédé à Porte Océane, des milliers de projets me trottaient dans la tête. Dans ma candeur, je me voyais salarié dès la première semaine de mon arrivée …
A la fin de la première semaine sur la terre promise, j'étais toujours chômeur. Je dormais au clair de lune. Je vivais parmi les milliers de naufragés de Porte Océane. Ceux-ci m'avaient ouvert leurs bras décharnés et m'avaient appris malgré moi à rire de la misère au risque d'en disparaître. Je passai les premiers mois à courir après un semblant de nourriture et à explorer les bas-fonds de Porte Océane. Mes rêves s'étaient effrités et pourtant j'espérais. Du matin au soir je cherchais du travail.
Au bout d'une année de survie, au jour le jour, je tombai enfin sur un chasseur toubab qui engageait des manoeuvres pour une expédition en brousse. Ce travail avait été le bienvenu. Pour rien au monde je ne l'aurais laissé s'échapper. Je fus engagé avec trois autres indigènes.
C'est ainsi qu'en compagnie de notre employeur, nous passâmes de longs mois à écumer la brousse pour localiser le territoire des félins. Nous commencions à désespérer. Bien qu'il nous nourrissait, notre patron ne devait nous payer que sur le produit de la chasse. En acceptant ses conditions, nous croyions avoir misé sur une bonne carte. C'était agir sans l'avis du gibier. Et pourtant, une nuit, notre patience fut récompensée. Les cris des singes et la fuite des autres animaux, qui pêle-mêle avaient traversé notre campement, avaient donné le signal. Notre patron nous donna l'ordre d'allumer un grand feu avant de nous mettre à l'affût. De temps en temps des yeux étincelants clignotaient dans les sous-bois. Plusieurs coups claquèrent pendant la nuit. Au lever du jour, nous découvrîmes trois bêtes aux têtes fracassées. Elles furent immédiatement dépecées, leurs peaux étalées au soleil. En quelques jours, nous rattrapâmes le temps perdu. Moi, je me disais : « Je serai payé. » Rien d'autre ne m'intéressait.
Les jours se suivaient, les peaux de panthères s'amoncelaient. Je faisais des projets pour mon retour à Porte Océane : « Je m'improviserai colporteur », ne cessais-je de me dire. Le temps passait, notre employeur de plus en plus cupide, découvrait, traquait les fauves dans leur refuge. Nous n'avions plus de place dans la jeep, nous étions obligés de suivre le véhicule à pied. Nous priions Dieu pour que le toubab se décide enfin à reprendre le chemin de la ville. Il semblait ne pas y penser. Il lui fallait « la peau », encore « la peau ». Ce mot, il le prononçait souvent, mais nous, nous rêvions de notre « passage à la caisse ».
Notre safari « industriel » nous mena bientôt au pied du mont Koulouma. Un endroit peu fréquenté des Marigots du Sud. Une légende racontait que le mont Koulouma était un refuge de génies. Un de mes compagnons de travail en avait parlé à notre employeur. II le menaça de confisquer son salaire s'il continuait à semer la panique. Une fois encore nous installâmes notre campement. Le dernier peut-être …
Nous nous étions installés à proximité d'un hameau, apparemment abandonné. Je me demandais comment des êtres humains avaient eu le courage de vivre dans un endroit aussi mystérieux et infesté d'animaux sauvages. Le hameau n'était pas un relais de chasse, pourtant les cases étaient bien entretenues, badigeonnées à la chaux. Un grand puits était creusé au milieu d'une cour entourée d'habitations. Ce fut seulement à la fin du deuxième jour qu'un groupe d'indigènes fit son apparition. Ils ne nous parlaient pas, se contentaient de nous observer. Notre employeur ne fit pas attention à nos voisins. Il ne pensait qu'aux félins. Il en rêvait du matin au soir. C'est peut-être pourquoi il envoya l'un de nous s'informer auprès des inconnus. Il revint avec la nouvelle qu'une panthère noire vivait dans les environs et venait de temps en temps aux abords du hameau.
— Si vous pouviez la tuer, vous leur rendriez un grand service, avait ajouté l'informateur.
— Je suis ici pour cela, répondit notre employeur, dont les yeux brillaient déjà de cupidité.
Pendant toute la nuit, notre patron ne cessait de divaguer tout haut : « C'est un trésor à capturer vivant, vivant. » Nous passâmes près d'une semaine encore à courir après la panthère noire qui demeurait introuvable. Ni appât, ni piège ne parvinrent à la faire sortir de son refuge. Et pourtant nous nous sentions guettés par la bête. Nous nous sentions mal à l'aise, notre patience se mourait. Notre employeur nous fit faire des réserves d'animaux vivants pour son félin. Enfin, une nuit, trois de nos appâts disparurent. Le toubab était aux anges. Il répétait à tout moment : « M'amour viendra … vivante, je la veux. » Le lendemain à la tombée de la nuit, nous fîmes les préparatifs. Nous avions dissimulé derrière un buisson une caisse de transport pour animaux de cirque. A l'intérieur deux singes passaient leur temps à crier ; à l'entrée une porte à guillotine retenue à distance par un long fil. Notre employeur s'était installé dans un arbre, un fusil sur les genoux. Il ronronnait toujours : « M'amour viendra. » La panthère finit par se montrer, prudente, elle tournait autour de la cage, s'arrêta, hésita, puis soudain bondit dans le piège. La porte s'abattit. Le fauve retourna sa colère contre les pauvres singes. C'est alors que le mâle sortit de la forêt. Avant que nous ayions pu prendre conscience du danger, il bondissait déjà sur l'un de nous. La victime, par chance, l'évita de justesse et se mit à courir en ziz-zag. La bête déchaînée prit son élan à nouveau et se détendit comme une flèche. Elle tomba sur une case, dégringola à l'intérieur. Nous nous mîmes à vociférer, à taper des tonneaux vides, des boîtes de conserves et à courir de tous les côtés. La furie du félin, exacerbée par nos manifestations, le rendit vulnérable. Il courait de tous côtés, ne sachant où attaquer. Notre employeur s'était embusqué derrière un arbre attendant le moment favorable pour ouvrir le feu. C'est alors qu'un cri de douleur nous cloua sur place. Le fauve venait de blesser un de nos compagnons de chasse. Celui-ci se traînait par terre, un pieu à la main, qu'il essayait d'enfoncer dans la gueule de l'animal. La panthère, tous crocs affûtés, se préparait à bondir. Le toubab hésitait toujours pour tirer. Nous avions trouvé refuge dans les arbres et crüons désemparés :
— Tirez, tirez, patron… pour l'amour de Dieu !
Comme résigné il appuya sur la gâchette ; deux coups bien portés atteignirent l'animal à la tête. Le fauve s'affala sur sa victime. Nous dégringolâmes de nos perchoirs pour dégager notre camarade. Heureusement il s'en était tiré avec plus de peur que de mal, mais il était douloureusement griffé sur tout le corps. Le toubab le badigeonna de désinfectant et lui promit de l'emmener en ville pour le faire soigner.
Dès le lendemain matin, après nous avoir versé nos salaires, notre employeur leva le camp, et partit pour Porte Océane avec le blessé. Il nous avait laissé un de ses vieux fusils en nous souhaitant bonne chance.
Après le départ du toubab, mes compagnons engagés en même temps que moi préférèrent rentrer chez eux. L'un d'eux, un homme d'un certain âge, m'avait attiré à l'écart pour me parler.
— J'ai passé une partie de ma vie à Porte Océane, je n'ai jamais eu autant d'argent que maintenant, comme toi probablement. Si tu perds ton temps, tu dépenseras bêtement ton avoir et tu croupiras à nouveau dans la misère. Tu n'auras plus la chance de trouver un emploi temporaire aussi rémunérateur. A ta place je rejoindrais ma femme et mon enfant.
— Ne perds pas ton temps avec moi, lui dis-je. Je ne les rechercherai pas avant d'avoir réussi, d'être riche !
Mon interlocuteur fit signe de parler doucement, puis me proposa :
— Si nous nous associons ? Nous nous connaissons depuis six mois, nous pouvons nous faire confiance. Tu viens de quitter la campagne, tu n'as pas perdu l'habitude de la brousse. Nous rassemblerons nos avoirs, achèterons quelques vaches, un taureau reproducteur, des moutons… hein, avec l'indépendance peut-être que nous nous en sortirons. Et puis, nous n'avons que l'embarras du choix pour installer notre hameau dans un coin de brousse. Je te parie que dans un an nous serons capables de faire vivre royalement nos familles …
— Et si ? fis-je sceptique.
— Il n'y aura pas de si. C'est une question de vie ou de mort je te dis. J'ai deux femmes et cinq enfants qui ne comptent que sur moi pour vivre. C'est pourquoi je me trouvais à Porte Océane. Je me privais de nourriture, de logis, de vêtement pour leur envoyer le peu que je gagnais, et je puis t'assurer que mes mandats étaient insuffisants. J'ai un ami qui a vécu la même vie que toi et moi, pendant plusieurs années. ll désire également fonder une communauté avec nous. Plus tard, nous pourrions avoir un hameau prospère. Ne te laisse pas entraîner par les mirages de la ville, tu n'auras que des désillusions comme nous.
Autant prêcher dans le désert. Je laissai mon interlocuteur me parler. Le troisième nous avait rejoint. Il s'acharna à son tour à me convaincre. Je restais inébranlable. Je touchais mon portefeuille bien garni pour une fois, pensais au vieux fusil que le chasseur nous avait laissé, aux panthères que j'abattrais, à tout l'argent que je pourrais gagner grâce à la chasse, comme le toubab. Je murmurai rêveur : « seulement la tête … »
— Que dis-tu ? demandèrent mes deux compagnons.
— Seulement la tête… jamais le ventre de la bête.
Ils me regardèrent avec une lueur de regret, de déception dans les yeux, puis me tendirent la main en disant :
— Nous aurions été heureux de travailler avec toi, et puis tu as quelque chose que nous n'avons pas et qui aurait facilité la bonne marche de notre future communauté : tu sais lire, écrire, compter …
— Un peu, un tout petit peu, rectifiai-je.
— C'est tout de même mieux que rien. En tout cas, tu n'es pas raisonnable, ne laisse jamais la proie pour l'ombre …
— Je veux encore risquer une aventure. Le toubab a risqué, il a réussi, pourquoi pas moi ?
— Personne n'est prophète en son pays. Bohi Di, le toubab, lui, venait de loin, quelque chose que nous ignorons le stimulait. Dès qu'il a réuni assez de peaux et capturé sa panthère noire, il a déguerpi avant qu'il ne soit trop tard. Si tu restes avec ces inconnus que nous avons rencontrés en pleine forêt, tu prendras un risque inutile et dangereux.
— Je reste, et puis le fusil … c'est moi qui l'ai !
Ce fut tout. Mes compagnons ne perdirent plus de temps. Ils partirent. Je ne devais plus les revoir. A peine m'avaient-ils quitté, que les hommes, que nous avions rencontrés dans la brousse, se présentèrent à moi.
— Nous te laissons le fusil, me dit l'un d'eux.
— Me laisser le fusil ? Mais pourquoi ? Il m'appartient !
— Tu es un vrai campagnard. Il faut un permis pour posséder un fusil. Les toubabs interdisent aux indigènes d'en posséder, à moins que tu nous engages comme salariés …
— Vous êtes des chasseurs ?
— Non, mais comme tu n'as pas de permis, nous serons associés. Après tout, tu n'as pas de preuve qui démontre ton droit de propriété. Pas de permis, pas de droit de propriété.
— Mais tout de même ! Enfin j'accepte, mais …
Les inconnus, s'apercevant de mes hésitations, poursuivirent leur approche.
— Evidemment comme nous sommes en groupe, tu rembourseras notre part à chacun. L'arme sera ta propriété et comme le toubab, tu deviendras notre employeur.
— Je n'y tiens pas. Je n'ai pas l'âme, ni la capacité d'un patron. Nous travaillerons ensemble, à parts égales …
— Tu es notre employeur, que tu le veuilles ou non !
— Je te dis que nous sommes associés, que voulez-vous de plus ?
— Tu es complètement naïf. Tu as six mois de salaire sur toi et des primes. Nous rien, fauchés ! Nous n'avons même pas de quoi manger. Arme pour arme, nous préférons l'argent. Voyons, ne te fais pas prier, dit le nommé Halouma.
A contrecoeur je cédai à la proposition. Je payai à chacun des hommes une part du prix du fusil qui ne leur appartenait en aucune façon. Comme il se doit, ils se déclarèrent mes obligés. Je ne pouvais plus reculer. J'étais seul contre un groupe de rapaces. En outre ils m'empêchèrent de prendre mon train pour Porte Océane et m'entraînèrent avec eux. Le crépuscule allait tomber lorsqu'un de mes compagnons nous proposa de passer la nuit dans un village des environs. Il disait y avoir des amis. Comme toujours, je payai à manger pour tous. Pendant la nuit, je me levai pour déguerpir. Peine perdue. Mes “employés” veillaient.
— Où vas-tu, Grand Chef, me demanda le nommé Halouma. Tu es notre seul espoir, si tu nous abandonnes, que deviendrons-nous ?
— Le cadet de mes soucis. Dans tous les cas, vous n'avez pas l'air misérables, tas d'escrocs !
L'un d'eux se mit à me traiter de « faux frère ».
— Si tu veux partir, tu le peux. Nous ne te retenons pas, mais …
— Mais quoi ? J'ai l'intention d'aller à Porte Océane et j'irai.
Ils me dévisagèrent, silencieux. Je sentais un complot se tramer contre moi. Je me mis debout et voulus m'en aller.
— Accompagne-le, dit le nommé Halouma à un de ses valets.
Lorsque je me trouvai au dehors, je fis semblant d'aller au petit coin. Pendant ce temps, je déchirai une partie de ma chemise. J'obtins une large bande, j'y mis mon argent et je l'attachai autour de ma poitrine sous mes vêtements. « Il faudra me tuer pour me le voler », me dis-je. Aussi surprenant que ce soit, mes compagnons ne tentèrent pas de me dérober mes économies.
Dès le matin ils me proposèrent d'aller à la chasse. — Les fauves sortent tôt le matin.
— Je m'en fous. Je vous demande de me laisser en paix, est-ce si difficile ?
— Dans ton cas oui, dit Halouma, tu dois nous suivre que tu le veuilles ou non.
Je ne connaissais pas le village où j'avais passé la nuit. Comme par hasard ils m'entraînèrent dans un passage où se trouvait un bureau de la garde territoriale. L'agent me héla :
— Hé, là-bas, l'individu au fusil !
La sueur me perlait au front. Mes compagnons m'encourageaient :
— Te laisse pas faire, Grand Chef.
Ce que je fis, naïvement. L'agent s'énerva et exigea mes papiers
— Je n'en ai pas !
— Le permis de port d'armes ?
— Je n'en ai pas.
— Le permis de chasse ?
— Rien.
— La carte d'identité ?
— Non plus.
Mes compagnons m'avaient abandonné. L'agent entra dans une fureur immodérée. Il me harcelait de questions, puis il cria :
— Tu as volé ce fusil !
—Non, Monsieux, je ne l'ai pas volé, je l'ai reçu de mon employeur, un chasseur !
— La facture, tu as la facture ?
— Facture? Au nom de Dieu miséricordieux. Je l'ai reçu ce fusil. Il est vieux, vous le voyez bien. J'ai des témoins.
Je parlais à un mur. L'agent était borné à en perdre la raison. Il répéta en appuyant sur tous les mots :
— Pas de carte d'identité ! Pas de facture ! Pas de permis de port d'arme ! Pas de permis de chasse ! Un visa pour les travaux forcés ! Tu t'en sortiras avec dix ans, pas moins ! L'indépendance te trouvera au cachot !
On m'aurait annoncé ma mort que cela ne m'aurait pas fait autant d'effet. Dix ans de prison !
— Je paierai tout ce que vous voudrez. Je ne savais rien de toutes ces formalités. Dix ans ! Je paierai ce que bon vous semblera, mon général.
— Campagnard ?
— Ben oui, oui, enfin j'ai habité Porte Océane pendant un an. Je vous assure, mais je paierai ce que vous voulez, au nom de Dieu.
Il fit semblant de ne pas m'écouter, jouait au penseur, au responsable devant un cas de conscience.
— Campagnard, campagnard. Encore plus grave. Tu es l'un de ces pouilleux qui empestent nos villes. Nous mettrons de l'ordre après l'indépendance et ce n'est pas Monchon qui commandera.
Je m'appuyais contre le mur. Je ne connaissais pas Monchon, je ne savais rien des personnalités indigènes. L'agent se retira dans un autre local. Il appela mes compagnons, un à un. J'aurais tout donné pour savoir ce qu'ils fomentaient derrière mon dos. Je ne tentai pas de le deviner. Il revint vers moi.
— Tes camarades ont plaidé en ta faveur, mais pour ne pas aller en prison il faut payer.
Je me précipitai pour marmoner :
— Oui, ce que vous vous voudrez !
Il m'enleva mes dernières illusions :
— Attention, attention, le fusil est confisqué. C'est la loi !
L'agent, tapeur patenté, légalisé, se mit à son tour à me presser comme un citron. Il me fixa un prix pour la carte d'identité. Je « payai ». Il me donna un papier sur lequel était inscrit mon nom, mon prénom, ma date de naissance, le lieu de naissance. Je lui fis remarquer qu'il n'y avait pas de tampon sur la feuille.
— Ma signature suffit !, dit-il.
J'empochai ladite carte d'identité. Je payai les permis de port d'arme, de chasse, l'amende pour la facture alors que mon fusil était confisqué. Je tentai un timide essai pour le récupérer. L'agent fit savoir que j'avais payé pour ne pas aller en prison. Je fus contraint de montrer ma reconnaissance en donnant des pots-de-vin au policier, à sa femme, à ses enfants, à ses beaux-parents. Je maudissais l'honorable homme de loi. Il me dit :
— Tu n'as pas intérêt à parler de cette affaire !
Je n'en avais pas l'intention.
Une heure plus tard mes compagnons sortaient du bureau. Ils avaient de l'argent en poche. « Mon argent », me dis-je. Une journée avait suffi pour que près de la moitié du prix de six mois d'efforts s'envole en fumée. Je ne parvenais pas à réaliser ma situation. « Si j'avais su. » Mes compagnons se moquaient de moi.
— Alors grand patron que décides-tu ? Nous ne pouvons chasser les panthères avec nos ongles. Si tu rachetais ton fusil ?
— Non, non et non. Je suis naïf peut-être, mais pas bête.
— Tu veux nous mettre en chômage ? Tu as accepté de nous employer. Tu n'as pas intérêt à nous abandonner. Tu es trop jeune pour te jouer de nous, menaça Halouma.
— Je vous croyais des amis, rétorquai-je.
— Tu es complètement naïf.
— Belle mentalité. Vous n'avez pas intérêt à me prendre pour un idiot !
Mes compagnons éclatèrent d'un rire mesquin. Révolté, je voulus frapper Halouma. Il m'arrêta à temps et murmura :
— Ne fais jamais ça, tu t'en mordrais les doigts.
Je m'étais éloigné de mes commensaux. Plus rien ne m'intéressait à part rejoindre Porte Océane. Je crus pendant un moment que mes parasites allaient me laisser partir. Il n'en fut pas ainsi. Je n'étais pas encore ruiné, l'odeur de l'argent les attirait comme des fleurs les abeilles, et j'en avais encore un peu.
Il commençait à faire chaud, une de ces chaleurs lourdes et poisseuses qui précèdent l'hivernage sous les tropiques. J'avais une envie folle de me baigner. A mesure que la température montait, je sentais dans l'air une odeur de charogne, j'avais la nausée, je cueillis un citron que je suçai goulûment.
— Tu devrais manger, me proposa un des escrocs.
— Et quoi encore ? Des clous !
— Il faut bien que nous mangions. Quand il y en a pour un, il y en a pour neuf !
— Je sais que vous étiez de connivence avec le flic. Vous me faites pitié. Ce n'est pas pour rien que nous crevons de misère dans nos pays. Nous passons notre temps à nous nuire les uns les autres. Impossible de se faire tranquillement une place au soleil. Je parie que cela vous faisait mal au coeur que j'aie un fusil et un peu d'argent. Vous vous êtes acharnés sur moi comme des hyènes sur un cadavre.
J'aurais souhaité leur colère, leur indignation, leur disparition. Il n'en fut rien. Ils se taisaient. Lorsque l'un d'eux se décida à parler, ce fut encore pour jouer au griot :
— Tu es le plus gentil des êtres que nous ayions jamais rencontrés sur notre triste chemin ; oui, oui, nous ne sommes que des malfaisants, des démons, alors que toi, tu es un saint, un bon type, généreux. Que le ciel te soit favorable.
Le sang me monta à la tête. Je leur criai :
— Dites plutôt que je suis un con !
— Oh, ne sois pas grossier cela ne te va pas !
Ils étaient décidément plus reptiles que je ne le croyais. Je décidai de les semer et de rejoindre Porte Océane coûte que coûte. Je tentai l'aventure. A peine étais-je sorti du village, qu'ils firent un cercle autour de moi, m'empêchant de marcher. Le nommé Halouma me dit :
— A ta place je resterais. Maître nous a donné l'ordre de te retenir au village.
— Quel Maître ? demandai-je surpris.
— Jamais de questions. Mauvais pour la santé. Et puis tu connais notre cachette.
— Cachette ? Quelle cachette ?
Je m'évertuais à défaire l'imbroglio.
— Le mont Koulouma où vous avez capturé la panthère noire. Sans elle, nous nous serions contentés de vous observer à distance. Maître s'inquiète, admettons que tu rencontres l'un de nous à Porte Océane, que tu parles. Que se passera-t-il ?
— Je ne dirai rien.
Ils prétendirent ne pas me croire et m'obligèrent à obéir à l'ordre établi. Un ordre auquel je ne comprenais rien du tout. Je devinais si bien la mentalité de mes compagnons que je ne discutai plus. Toutefois je m'informai de mes deux amis qui nous avaient quittés. Halouma me répondit :
— Des sages, ceux-là, des sages. Ils ne sont pas retournés à Porte Océane. Ils ont pris le train pour rejoindre l'hinterland. Ils ne sont plus dangereux pour nous. Mais toi, c'est autre chose. Et puis il paraît que tu sais lire et écrire, pour un miteux de ton genre ! C'est dangereux de te laisser courir.
Quelque chose m'échappait dans ce jeu. La jungle m'aurait moins inquiété que cette racaille. Je pensai à ma femme Amiatou, à ma petite fille Toumbie, à Wali Wali et à tous ceux que j'avais connus dans ma courte existence. De guerre lasse, je me décidai à suivre mes assaillants. En fait, j'étais décidé à leur tenir tête. « Une nouvelle façon de vivre, rien qu'une nouvelle », m'étais-je dit.
Comme un malfaiteur, le policier local m'obligea à me présenter trois fois par jour à son bureau. J'étais surveillé à tout moment par mes gardes. Lorsque l'idée me prit de leur demander la raison exacte de l'intérêt qu'ils me portaient, le nommé Halouma répondit :
— T'as qu'à suivre, c'est tout.
C'est ce que je fis. Je ne cherchai plus à comprendre ma situation. Par contre, je ne leur donnai plus un sou de ce qui restait de mes économies. Ils me firent sentir leur déception. C'était le cadet de mes soucis.
Bien que prisonnier étroitement surveillé, j'avais la permission de me rendre au village voisin. Je pris l'habitude de fréquenter le marché. J'aime les marchés des Marigots du Sud. Il me semble qu'ils réunissent en eux tous les espoirs du cercle des tropiques. Chacun y vient pour trouver une sortie à son interminable tunnel.
Les illusions s'y chevauchent par milliers. Et pourtant à chaque crépuscule, les rêves se réduisent en fumée. On revient le lendemain. Ce qui m'attirait dans le marché de ce village oublié, c'était son apparente activité, ses murmures qui entretenaient en moi le feu de l'espoir. Au début je prenais place auprès des vendeurs, mi-colporteurs, mi-camelots, qui ceinturaient la petite place, mirage de profits. Ils arrivaient à l'aube, s'installaient devant leurs marchandises, un mélange d'articles de droguerie, de produits alimentaires, de vêtements et parfois de viandes faisandées, juste bonnes pour les charognards. Tout ce bazar était fréquenté du matin au soir par une légion de mouches que les vendeurs ne se donnaient plus la peine de chasser. Et pourtant ils n'étaient pas tristes. Il y avait dans leurs yeux une lueur d'espoir. II suffisait qu'un client s'arrête, qu'il marchande, qu'une denrée s'enlève pour qu'on entende : « Dieu l'a voulu […] » A force de voir les autres devant leurs marchandises, j'eus l'idée de me faire colporteur. J'employai une petite partie de mon argent à l'achat d'une série d'articles : cigarettes, aiguilles, papiers, enveloppes, sandales et toutes sortes de marchandises non périssables.
Pendant une semaine, je m'évertuai à vendre mes produits, je n'y parvins pas. Mes parasites avaient trouvé un nouveau moyen de me désarmer. Ils s'installaient en cercle compact autour de moi, empêchant les clients de s'approcher. Dégoûté je vendis mes articles à perte et continuai tout de même à fréquenter le marché.
Un jour que je m'évertuais à tuer le temps, j'aperçus une jeune fille. Je la suivis. En quelques secondes, elle m'avait fait oublier tous mes ennuis. Plus rien ne comptait pour moi. Elle avait emprunté une allée bordée de marchands qui la hélaient sans cesse. Parfois elle s'arrêtait, regardait les produits, puis reprenait son chemin, grande, fine et svelte, la hanche harmonieuse et la démarche souple. Je la vis marchander, acheter du riz, des poissons secs, un ananas. Son sac était rempli. Un petit garçon se se proposa de l'aider ; elle refusa, mais donna une pièce de monnaie à l'enfant. J'étais de plus en plus attiré par elle. Je la suivais de près, de temps en temps je m'arrangeais pour la frôler.
Ses cheveux frisottaient autour d'une frimousse candide qu'un sourire illuminait à tout moment. Je ne voulais pas la perdre dans la foule. Je me mis à son niveau, lui souris. Elle ne semblait pas faire attention à moi. Je me manifestai, lui dis bonjour.
Ma gorge était sèche, aussi sèche que celle d'un naufragé du désert. J'avais peur de la brusquer, de l'indigner, de me faire renvoyer. Je lui proposai de l'aider, je lui offris mes services, quémandai ses faveurs les plus minimes. Cela servit à quelque chose car elle me jeta un coup d'oeil en disant :
— Que me voulez-vous ?
J'hésitai, décontenancé. Bêtement je murmurai :
— Secours poids lourds …
Elle eut un sourire. Je fus encore plus enflammé. En bon étalon je me cabrais intérieurement, pris d'une stupide fierté de mâle je lui dis :
— Je vous aime !
Elle fut si surprise qu'elle ne put que répondre :
— Vous au moins, vous n'y allez pas par quatre chemins !
Je croyais déjà à ma bonne étoile. Ma langue se déliait, se rôdait, se lubrifiait. Je l'inondais de paroles. Elle parut excédée.
— Laissez-moi en paix, dit-elle d'un ton dédaigneux.
Pourtant j'eus l'impression qu'elle prenait la fuite. Je me laissai entraîner dans son sillage. Des idées me trottaient dans la tête. Je la surveillais à distance. Elle quitta le marché, prit une rue, puis une autre. Les bruits s'estompèrent. Je la suivais toujours. Bientôt nous arrivâmes à la sortie du village. Brusquement elle s'arrêta, je n'osais plus avancer. J'attendais que le tonnerre me frappe ou qu'une lueur d'espoir m'appelle. Elle me regarda, silencieuse, réprobatrice. Sans un mot elle reprit son chemin. Comme son ombre, je la suivis, la vis entrer chez elle. Victoire, je ne pouvais plus la perdre. Je me berçais d'illusions, lorsqu'une femme sortit de la maison en criant. A la vue de son chien et des pierres qu'elle lançait dans ma direction, je compris que j'étais l'animal indésirable. Je pris la fuite. Pas pour longtemps, je revins quelques heures plus tard pour monter la garde. Pendant plusieurs jours, ma belle inconnue ne quitta pas la concession. Je m'étais découvert une âme de voyeur et de surveillant, et j'en fus récompensé. La patience, la persévérance payèrent leur prix. Je l'aperçus enfin. Je courus après elle. Je lui dis, tout haletant :
— Ce n'est pas gentil. Quel mal y a-t-il d'avoir de la sympathie pour vous ?
Elle ne répondit pas. Peut-être me considérait-elle comme un idiot. Je lui dis précipitamment :
— Mon nom est Bohi Di, et toi ?
— Mayalan, dit-elle.
J'en profitai pour l'accompagner. Nous prîmes le chemin de la rivière. Pour me rendre utile je l'aidai à essorer le linge. Nous bavardions de tout et de rien. Le temps passait trop vite. Je ne cessai de la regarder et de lui dire :
— Tu es gentille de me parler.
J'espérais l'avoir à l'usure.
Il lui arrivait désormais de s'attarder à la rivière, au marché, dans ses promenades. Pour entrer dans les bonnes grâces de ses parents, je me mis, comme cela était de coutume, à leur faire des cadeaux. La ruine me guettait, mais je me disais :
— S'il faut perdre mes économies, autant les consacrer à Mayalan.
Les parents ne me chassèrent pas. Je fus admis dans la concession. Mayalan était éperdument amoureuse de moi. Les parents ne la laissaient plus sortir seule, un membre de la famille l'accompagnait toujours. Pour pouvoir courtiser ma belle il me fallut faire des cadeaux aux oncles, aux tantes, aux soeurs, aux frères, aux cousins. Les parents de Mayalan n'en finissaient pas d'assécher mon portefeuille. Des semaines passèrent, ma poche se vida, je me retrouvai sur la paille. Je n'avais plus de cadeaux à offrir.
Un jour un notable de Porte Océane, déjà l'époux d'une dizaine de femmes, était venu en visite chez Mayalan. II était riche, il avait apporté une bicyclette au père, des moutons, une vache, des vêtements et d'innombrables cadeaux aux membres de la famille. Je n'y comprenais rien. Du moins je me refusais à comprendre. J'avais mal et Mayalan en était la cause. J'avais rêvé de son amour, touché son corps, je l'avais possédée, je l'avais sentie contre moi. Je voulais tout sacrifier pour elle. II est vrai que je n'avais rien à lui sacrifier.… Abattu, fauché, plus rien ne me restait. Plus de Mayalan, plus d'économies. Je me retrouvais à la merci de mes gardiens. Mayalan était à nouveau séquestrée par ses parents. Je ne renonçai pas à guetter et je priais le ciel que l'union ne se fasse pas et pourtant les préparatifs se poursuivaient.
Un air de fête planait sur la concession. Un jour le mariage eut lieu. Pendant toute la journée, caché dans le feuillage d'un manguier, j'assistai aux cérémonies. A la tombée de la nuit, le couple se retira. Je comptais les secondes, les minutes, les heures. A l'aube deux vieilles femmes montrèrent aux invités un pagne blanc tâché. La tâche de la virginité consommée de Mayalan ; ce qui me rendit perplexe. Ce fut alors que la fête commença.
Elle dura pendant plusieurs jours. Après avoir goûté au fruit, le mari était parti pour Porte Océane. On disait que sa femme resterait chez ses parents. II se proposait d'y construire une maison pour elle. II y viendrait … de temps en temps. Mayalan sa onzième épouse devant Dieu et devant les hommes attendrait comme les autres concubines.
Je ne désespérais pas. Moi aussi j'attendais. Je continuais à guetter. Une nuit alors que les premières pluies de l'hivernage s'acharnaient sur la nature, elle vint me rejoindre …

Un matin, mes gardiens me réveillèrent. Je n'étais pas seul. Mayalan était avec moi. Halouma était entré. Ne me donnant pas le temps de comprendre, il m'annonça que nous devions partir. Ma première réaction fut de refuser. Au bout de quelques mois au village, je m'étais créé des habitudes, des occupations. Bien que n'ignorant pas la surveillance de mes sbires, j'avais participé, comme si de rien n'était, aux travaux des champs. Mes gardiens m'avaient libéré de leur présence encombrante. De mon côté j'avais fini par les oublier. Le mari polygame de Mayalan venait très peu chez sa femme, il devait être très occupé auprès de ses autres concubines et par ses affaires. Mes relations amoureuses avec Mayalan m'avaient peu à peu paru normales. Parfois j'avais du mal à croire que ce n'était pas moi le mari. Mayalan ne voyait le vrai que deux ou trois fois par mois, alors que je demeurais avec elle le reste du temps.
Au bout d'un trimestre — que Dieu me pardonne — quelque chose avait changé dans sa ligne : un ventre un peu bedonnant. Un enfant — que Dieu me pardonne ! Le mari, ignorant tout de mon existence, organisa une fête. Lorsque le lendemain Mayalan m'apprit la joie de son époux pour la prochaine naissance de son vingt-sixième enfant, j'eus un serrement de coeur. Je n'étais pas fier de moi. Pour une fois je pensai à Amiatou et à ma petite fille Toumbie, mais … Dieu l'a voulu ! J'avais pris peu à peu la résolution de m'installer définitivement dans le village.
Malheureusement j'avais oublié que je n'étais qu'un pion sur un invisible échiquier et l'idée d'être un objet me poussa à la révolte. Je refusai de suivre mes sbires. Halouma avait serré les dents. Il me cria :
— Tu n'as pas intérêt ! Messie-koï ne recule devant rien !
Je me retrouvai encore une fois dans le piège. Je fis signe à Mayalan de se retirer. Elle ne discuta pas, tout en pleurant, elle demanda ce qu'on allait faire de moi. Je ne le savais pas moi-même. Après le départ de mon amie, je fis face à mes adversaires. Jouant le tout pour le tout, je leur dis que nous n'étions pas liés par un contrat. L'individu Halouma ignora ma résistance. II murmura :
— Quand tu as dépensé tout ton argent, ton maître t'a avancé des sous. Ce n'était pas pour tes beaux yeux. Ta vie de farniente dans ce bled, ce n'était qu'une attente. Il est temps de rembourser.
Des inconnus se présentèrent, des humains à face de fauve. Je n'insistai plus. J'avais commis des bêtises, je devais payer. C'est ainsi que je partis à nouveau pour l'aventure. Le mois d'août aux Marigots du Sud est synonyme de pluies, de torrents, d'averses continues. Nous avions quitté le village encore endormi. L'agent local qui surveillait notre passage derrière sa fenêtre fit un geste de salut à Halouma. Mayalan m'attendait sous la pluie. Elle se jeta dans mes bras en pleurant. Je ne pus que l'encourager et lui promettre de revenir. En vérité, je ressemblais à un malheureux boeuf fatigué qu'on transportait à l'abattoir. Un silence inquiétant régnait sur notre groupe. Halouma lui-même se déplaçait comme un somnambule. Nous marchâmes pendant toute la matinée. La pluie ne cessait de tomber. J'ignorais où l'on nous menait. L'horizon était proche, rongé par le mauvais temps. J'avançais vers l'infini. Lorsque nous arrivâmes à notre ancien campement de chasse, je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque à Halouma. II me regarda, sans rien dire. Pendant longtemps encore, nous avançâmes dans la forêt. Au début de l'après-midi, il y eut une accalmie. Le ciel s'était apparemment éclairci, mais l'humidité et les gouttes d'eau prolongeaient le règne de l'hivernage. Nous arrivâmes au bord d'un marigot qui avait débordé de son lit. Un guide nous attendait. Avec une prudence féline, l'inconnu nous fit longer puis traverser le cours d'eau. Nous nous enfonçâmes peu à peu dans la brousse inondée.
J'ai oublié bien des détails de mon aventure. Ce qui reste gravé dans mon esprit, c'est la tactique savamment mise au point par celui que tout le monde appelait « Messie-koï » ou « Maître ». Je n'ai jamais pu me résoudre à l'appeler ainsi, je ne le pouvais pas car je n'avais pas choisi ma servitude et ne comptais pas m'y soumettre. Mais, d'accord ou non, je devais participer à ce congrès unique dans sa conception, auquel on nous conviait. L'aspect des participants n'avait rien de rassurant pour ma modeste sécurité. Mes compagnons répandaient la peste autour d'eux tellement ils étaient sales. Je me bouchais le nez.
Le Maître ne se décidait pas à se montrer au milieu de notre cour des miracles. II se faisait attendre, désirer. II prenait son temps comme tout chef qui n'a rien d'autre à offrir que du bluff. Nous menions une vie d'animaux sauvages. On nous affamait pour mieux nous dominer. Les lieutenants du Messie-koï passaient leur temps à nous faire miroiter les avantages que nous concéderait le chef si nous nous montrions dévoués à sa cause. Je ne parvenais pas à deviner ce qu'on voulait de nous et j'étais décidé à m'informer. J'en avais le droit ! Pour voir clair dans la situation, je fis comprendre à l'un des responsables que je n'avais plus l'intention de rester, que j'étais libre de choisir. II éclata d'un rire sonore et me dit :
— Bohi Di, méfie-toi. Si tu tentes quoi que ce soit contre le Messie-koï, tu sortiras les pieds en avant de cette forêt. Et si, plus tard, tu fais mine de le reconnaître, qui que tu sois, tu seras tué.
Je ne me le fis pas dire deux fois, je n'avais plus qu'à me tenir dans mes petits souliers. Je ne parlais à personne, j'en souffrais d'ailleurs. Je tenais à garder ma liberté d'action. Notre employeur fantôme nous donna la possibilité de prendre profondément conscience de sa force, de son ascendant sur nous. Il paraissait y avoir réussi, car, jour après jour, je constatais une mutation dans la mentalité du groupe. II apparaissait comme le sauveur que tout le pays attendait.
Nous avons tant de divinités dans notre univers de déshérités, qu'une stupide légende suffit à faire un dieu de n'importe quel imposteur.
La logique y paraîtrait absurdité. Au bout de plusieurs semaines d'attente en pleine forêt, de bourrage de crânes, à coups de promesses mirobolantes, ce n'était plus un vulgaire être humain que nous espérions voir, mais une divinité personnifiée. Le jour où on nous apprit la date de son apparition, la partie était gagnée pour lui : nous étions devenus ses adeptes.
Une nuit, enfin, notre attente prit fin. Notre employeur se présenta à nous. Il avait tout mis en oeuvre pour nous faire sentir sa grandeur, sa puissance écrasantes. II me parut pourtant insignifiant. Dans le milieu où nous étions son complet-veston bien coupé paraissait insolite. Il cachait ses yeux derrière de grosses lunettes noires. Mû par une curiosité puérile, je m'étais tenu pendant toute la durée de sa harangue au premier rang pour pouvoir mieux le dévisager. Son homélie m'avait donné la chair de poule. Je sentais, après l'avoir entendue, que je serais entraîné malgré moi dans une histoire qui ne me concernait pas. Au fond de moi-même, je me sentais lésé, mystifié, trompé, mais il fallait marcher. Il ne donnait d'ailleurs pas le choix :
— Ceux qui sont présents ici suivront mes ordres ou ils mourront !
Notre séminaire aux racailles prit fin le lendemain matin. Nous avions reçu nos consignes. Il était question d'agir méthodiquement. Le « Maître » avait des boucs émissaires, qu'il se proposait d'“ anéantir”. Leurs noms ne nous furent pas révélés. Il nous ordonnait d'être prêts à frapper, à tout moment et partout où le besoin s'en ferait sentir. Nous devions apparaître aux yeux de la population comme les artisans de la libération. C'était à nous de faire naître notre légende et de la renforcer, au nom de la dignité.

Ce qui me torturait, c'est que le Maître n'avait pas défini ses objectifs. Toutefois il sous-entendait un combat acharné, contre tous les opposants indigènes à la veille de l'indépendance.

Il promettait la liberté comme on aurait promis des bonbons aux enfants. Pour mieux nous tenir à sa merci, il avait exigé des gouttes de notre sang. II les avait collectées dans une calebasse qu'il avait enterrée sous un baobab.
— Le sang qui trahira sera bu par les esprits, avait-il annoncé.
En somme, la mort devenait notre compagne. Seule l'obéissance pouvait nous délivrer de la colère des démiurges, amis du Maître.
L'employeur avait sa manière de nous encourager. Il nous traitait vertement de racailles, de râtés, de misérables auxquels il avait donné le moyen de prendre leur revanche sur la société. Au fond de moi-même, je me mis à haïr notre charlatan. Une loi du milieu nous enchaînait, nous demeurions les tristes prisonniers les uns des autres.

Depuis notre réunion au mont Koulouma, des faits insolites mettaient les habitants des Marigots du Sud en émoi. Le commissaire Sept-Saint Siss en perdait le sommeil. On parlait d'épidémies, de peur grégaire due à la menace de l'« Annonciateur » de la fin du monde. On avança également les effets de la misère sur la population. Sept-Saint Siss n'en croyait rien. Il avait besoin d'une explication plus rationnelle.
Pendant plusieurs semaines, chaque vendredi après-midi, le commissaire s'attendait à de mauvaises nouvelles. Il avait pris l'habitude de se tenir à sa fenêtre. Il allumait sa pipe, méditait en tirant des bouffées. Toutes sortes d'explications lui passaient par la tête, aucune ne lui donnait satisfaction. Un vendredi, peu avant qu'il ne se perde, comme d'habitude, en calculs et en hypothèses sur l'origine des troubles, un inspecteur entra dans son bureau en annonçant :
— Hindouya est en transe !
Sept-Saint Siss s'arracha de son fauteuil et courut vers la salle des communications. Il se précipita sur les écouteurs. Le correspondant commentait le déroulement des événements. Le service d'ordre était débordé. Les bagarres avaient éclaté. Les gens fuyaient sans raison de la place du marché et se répandaient à travers la ville. Des groupes s'étaient formés ; ils saccageaient les fonds de commerce, mettaient à sac les magasins, incendiaient les maisons des notables.
Une heure plus tard, le calme le plus absolu était retombé sur la ville sinistrée. En quelques semaines, une dizaine de grandes villes avaient été victimes de la « folie des marchés ». Le plus inquiétant était que la tornade de la peur s'approchait ville après ville de Porte Océane. Le premier incident avait débuté à Diougou, centre urbain situé à plus d'un millier de kilomètres de la capitale, puis ce furent successivement San-Lé, Maonkono, Daoulasso, Baunad, Tchibangui, Habanné, Niangara, Moundou, Kédougou-Yan, Hindouya … Je m'inquiétais pour ma famille. Je n'avais plus de nouvelles d'elle. On disait déjà que Porte Océane serait réduite en cendres. La ville vivait dans la hantise de la catastrophe.
Beaucoup de citadins s'étaient réfugiés dans la campagne. De son côté, Sept Saint Siss avait pris ses précautions. D'après les nouvelles qu'il avait reçues des responsables régionaux, il avait organisé un plan de résistance contre la « folie des marchés ». On racontait que le commissaire devenait irascible à force de tourner en rond dans son bureau. Sur la carte des Marigots du Sud, il avait encadré de rouge les villes sinistrées pour établir méthodiquement l'itinéraire de la « folie des marchés ». Elle allait d'est en ouest, puis se déplaçait promptement vers le nord, d'où elle fonçait en diagonale sur la ville située le plus au sud. Et le processus recommençait. A chaque trouble dans les villes, plusieurs familles portaient le deuil. Ce qui intriguait les autorités, c'est qu'aucun responsable militaire, administratif ou de la sécurité n'était arrivé à déterminer la cause du phénomène. Selon toute probabilité on prévoyait Porte Océane comme prochaine victime. Dès le début de la semaine, la police territoriale avait pris place autour du grand marché de la capitale. Les agents de la gendarmerie contrôlaient les entrées et sorties. Porte Océane était mise en quarantaine. Une atmosphère de suspicion régnait sur la population.
Pendant que je misais tous mes espoirs sur la vigilance des autorités publiques contre le danger qui menaçait Porte Océane, Halouma vint me sortir de mon refuge. Dès la nuit de jeudi à vendredi, je me retrouvai en compagnie d'une centaine de “milices” du mont Koulouma. Je ne tardai pas à comprendre l'objet de notre réunion. Halouma et certains autres lieutenants du Messie-koï avaient reçu des consignes. Nous nous étions rassemblés dans un cimetière abandonné de la ville. On donna à chacun de nous une charrette remplie de fruits. J'étais chargé de vendre des papayes et du riz sur le marché de Porte Océane, d'autres des maniocs, des ignames, des avocats, des tomates, des mangues, des bananes … Nous nous installâmes sur la place à l'aube. Répartis aux différents points du marché, chacun avait son carré. Seul Halouma servait de passerelle entre nous. Au lever du jour, alors que l'emplacement grouillait déjà de monde et que les clients venaient en masse, les policiers, les soldats et les gendarmes prirent place. Des patrouilles circulaient parmi les vendeurs et les acheteurs.
De mon côté j'avais déchargé les paniers de fruits de la charrette et une caisse qui contenait du riz. Un policier avait fouillé dans mes marchandises. Il n'y avait rien trouvé de condamnable. La journée avançait, je vendais tant bien que mal mes papayes et mon riz. A intervalles réguliers, Halouma faisait sa tournée. Au début de l'après-midi, il donna l'ordre de liquider les stocks. Il allait être quatorze heures. Le marché semblait endormi. Les marchands somnolaient, trouvant leur plaisir dans une sieste aux rêves délirants où la vie en rose se mêlait aux cauchemars. Les agents de la sécurité avaient relâché leur attention. Une atmosphère d'euphorie régnait sur la place du marché. Halouma faisait sa dernière tournée.
— Dans un quart d'heure, tu retires le fond de la caisse qui contient le riz et tu disparais […]. Rendez-vous au cimetière, après le crépuscule, me glissa-t-il en passant.
Je répétai la consigne tout en me posant des questions sur les conséquences de mon geste.
A l'heure dite, je retirai le fond de la caisse et quittai rapidement le marché. Derrière nous des cris de panique s'élevèrent. Ce fut la poudrière. Pour une raison inconnue, les occupants du marché de Porte Océane se mirent en branle. La masse, prise soudain d'une frayeur rouge, entrait en transe. Violente. Elle se répandait dans la ville. On avait l'impression que la terreur avait saisi le monde aux tripes. Chose étonnante, les fuyards suivaient inconsciemment des groupes de meneurs qui les manipulaient à une vitesse stupéfiante.
La foule déchaînée détruisait tout, mettait à sac les boutiques, brûlait les maisons. Ce qui me parut étonnant, c'est que tout paraissait orchestré, dirigé, canalisé vers des objectifs déterminés d'avance. Soldats, gendarmes, policiers s'acharnaient à dominer la furie de la masse. Rien n'y fit. Je passais en courant devant une maison en feu, lorsque je reconnus des lieutenants du Messie-koï que je n'avais plus revus depuis notre séparation au mont Koulouma. Je me dirigeai vers eux.
— Oublie-nous, me cria l'un d'eux.
Ils s'éloignèrent dans une autre direction, entraînant derrière eux des êtres affolés. Les adeptes du mont Koulouma ressemblaient à des locomotives qui entraînaient leurs convois vers l'abîme à une vitesse folle. Je fuyais vers je ne sais où, lorsqu'un policier me happa au passage. A peine avais-je aperçu son uniforme que je me mis à me défendre :
— Je n'ai rien fait, je n'ai rien fait, au nom de Dieu ! Je reçus un coup sur la tête :
— Toi tu as quelque chose à avouer !…
On m'achemina avec des centaines d'autres vers le commissariat. La « folie du marché » de Porte Océane avait passé comme un ouragan. Elle ne laissait que désastre derrière elle. Déjà le calme était revenu. Une colère sourde couvait, mais personne n'osait la manifester. La peur s'installait après la tornade.
All pity chok'd with custom of feel deeds ! marmonnait Sept-Saint Siss en contemplant les suspects rassemblés dans la cour de la prison de Porte Océane.
Depuis plusieurs heures, policiers, gendarmes, militaires interrogeaient les prévenus. Personne ne donna de réponse satisfaisante. « Je ne sais rien, j'ai vu des gens courir, j'ai eu peur, j'ai fui » étaient les seuls renseignements que l'on put obtenir.
Sept-Saint Siss était déchaîné. Il s'approcha de notre groupe, s'adressa à un pauvre hère :
— Tu vas parler, oui ? Pourquoi tu cassais les boutiques, volais, incendiais les maisons ?
— Je ne sais pas. Je ne me souviens de rien. Je ne crois pas avoir volé, ni incendié. C'est comme si j'avais rêvé.
— Tu veux passer ta vie en prison ?
— Non, Monsieur, non, tout le monde cassait, pillait. C'est la faute à la peur, au soleil. Je n'y suis pour rien. Dieu a voulu que la folie se répande sur les marchés de notre pays pour nous rappeler qu'Il existe. Je suis innocent. Seul Dieu l'a voulu …
— Eh bien, Dieu vous condamnera à la prison ou aux travaux forcés pour vos délits, dit Sept-Saint Siss.
— C'est la volonté de Dieu, psalmodiai-je, moi aussi.
La cour de la prison de Porte Océane continuait à se remplir de nouveaux détenus. Nous étions tous enchaînés les uns aux autres. Aucun de nous ne parvenait à expliquer l'origine de la folie sur le marché de la ville. Dans une nouvelle caravane de prisonniers je reconnus Halouma. Il était bien arrangé. On aurait dit qu'il avait été battu. Il avait des blessures sur tout le corps, une de ses jambes saignait abondamment malgré un bandage de fortune. On disait qu'une balle lui avait traversé la, cuisse. J'eus soudain peur d'être reconnu par lui. Quand il passa à mon niveau, il me jeta un coup d'oeil rapide. Mon coeur se mit à battre. Je le regardais à la dérobée, surveillant ses gestes. Je m'attendais à le voir me montrer du doigt. Il n'en fit rien. Il passa sans rien dire, sans rien manifester de suspect pour ma sécurité. J'avais cru que mon cerveau allait éclater, j'étais pris d'un horrible mal de tête. Dans l'après-midi, des agents de la sécurité arrivèrent au commissariat avec plus d'une douzaine de boas morts. Dans la foule des détenus, des cris de panique s'élevèrent :
— Les serpents du marché !
Je me sentis soudain responsable de quelque chose. Je chassais cette idée de ma tête, tentai de me rassurer : je ne pouvais avoir aucun rapport avec ces bêtes. Je n'eus pas le temps de me leurrer. En effet, les agents venaient de décharger quelques-unes des caisses à double fond que Halouma nous avait fait charger le matin dans nos charrettes. La sueur perlait sur mon front. J'avais passé une partie de la journée couvant un boa, j'avais vendu le riz qui cachait sa présence. C'était donc cela : « retirer le fond de la caisse et déguerpir ». Je n'eus pas le courage de mener mon raisonnement jusqu'au bout. Tout se mêlait dans ma tête. Si j'avais été plus vieux et moins bien portant, mon coeur aurait claqué, il battait le tam-tam.
On prétendait dans la foule que les serpents avaient envahi le marché par miracle, seul Satan pouvait les y avoir créés d'une seconde à l'autre. « Le mal habite la ville » marmonnaient les vieux. Le commissaire Sept-Saint Siss avait mis fin aux propos insensés en rétablissant le silence. Il annonça que les boas avaient été bel et bien transportés sur la place du marché et ajouta que les agents de la sécurité avaient pu arrêter trois individus qui s'apprêtaient à se sauver du lieu de leurs forfaits. Pour étayer ses dires, il fit ouvrir un « panier à salade », trois prisonniers y étaient étendus sur le sol, bâillonnés à perdre haleine. On les fit sortir dans la cour. La foule faillit les piétiner.
La cour de la prison devenait un refuge de mouches. Il était impossible de bouger. II faisait une chaleur insupportable. Mon voisin me rabâchait les oreilles avec son honneur perdu. Il voulait que je le rassure, que je lui dise qu'il était innocent. Je ne pus que lui répondre :
— Dieu jugera, il connaît les innocents.
Il ponctua mes paroles d'une série de signes de croix. Je ne sais pas pourquoi, mais je lui demandai de m'associer à sa prière.
— J'en ai besoin, ajoutai-je.
Il me regarda avec de grands yeux soupçonneux.
— Si tu as commis un forfait, repens-toi intérieurement, ce sera ta confession.
Je me disais que cela ne suffirait pas. Je priai tout de même, car je n'avais été qu'un instrument dans les mains d'un puissant. J'en avais la triste certitude.
Le soleil était à son déclin lorsque le commissaire Sept-Saint Siss fit sortir Halouma dans la cour. Il était presque défiguré par les coups et la fatigue. On le fit asseoir, puis le directeur de la police fit signe à ses agents de nous faire défiler devant le témoin. J'avançais comme un condamné à mort vers le gibet. Je voyais Halouma faire « oui » ou « non » de la tête. Ceux qui étaient désignés comme activistes protestaient vainement et criaient leur innocence, mais ils étaient dirigés vers les cachots. Les autres quittaient les lieux. Prévenu après prévenu, j'approchais du moment fatal. Mon voisin aux signes de croix arriva au niveau de Halouma, celui-ci murmura « non » en accompagnant ce mot d'un balancement de tête. Le voisin me jeta un coup d'oeil et me dit :
— J'étais certain que justice serait faite […]. Bonne chance.
Moi j'étais sûr d'être pris à l'hameçon. Lorsque j'arrivai en face de Halouma et des agents de la sécurité, j'étais saturé d'angoisse. J'avais l'impression qu'on me donnait des coups de pilon dans la nuque. Halouma me jeta un regard éclair et baissa la tête. Il hésitait, cela se sentait.
— Tu vas parler, oui ou non ? tonna un brigadier.
Halouma ne répondit pas; il gardait la tête baissée.
— Qui ne dit rien, consent, annonça Sept-Saint Siss.
On m'amena dans une des nombreuses cellules de la prison. Pendant les jours qui allaient suivre notre inculpation, je découvris, heure après heure, l'abîme au bord duquel j'évoluais depuis mon arrivée à Porte Océane. La plupart des notables de la ville et de l'hinterland, suspects d'une quelconque attitude hostile à l'égard des autorités, avaient été convoqués. Sur le grand nombre de personnes interpellées lors de la « folie des marchés », des dizaines de suspects avaient été maintenus en détention préventive. Je faisais partie de cette inquiétante minorité. Je me demandais ce que j'avais consciemment bien pu faire de mal, lorsqu'un inspecteur et quelques agents de police vinrent ouvrir les cellules. Cela m'était devenu familier depuis le premier jour de mon arrestation. Nous suivîmes les gardiens sans rien comprendre.
Dans le hall du commissariat central, nous nous mîmes en rang, le dos au mur. En face de nous Sept-Saint Siss, trônant derrière un bureau, fit signe à un inspecteur, qui répéta l'ordre. Une porte s'ouvrit. Un homme élégant au crâne rasé apparut. Arrivé au niveau de Halouma, il s'arrêta, puis se précipita sur lui comme s'il voulait le malmener. Un policier s'interposa. Le nouveau venu s'excusa :
— Il m'a fait trop de mal, Monsieur le commissaire.
— Je vous comprends, Monsieur Baré Koulé, mais tout de même, cet homme est sous la protection de la loi.
« Cette voix, cette voix … Je l'ai déjà entendue », me dis-je. Je cherchais où j'avais entendu l'intonation qui venait de me bouleverser.
Des situations, des lieux, des visages défilèrent sous mon crâne. Je n'arrivais pas à me faire une idée juste. Et pourtant j'aurais donné ma tête à couper que j'avais déjà rencontré ce « monsieur ». J'eus une lueur : « Le mont Koulouma ». Le Maître aux lunettes noires avait cette voix, le Messie-koï ! Mais il avait des cheveux, une barbe et des lunettes noires. Je ne pouvais jurer de rien. Ce pouvait ne pas être lui. Et puis, il semblait ne pas connaître Halouma, le coordonnateur et responsable de ses milices. « Je me trompe », me dis-je.
— Reconnaissez-vous vos agresseurs, Monsieur Baré Koulé ? demanda le commissaire Sept-Saint Siss.
— J'en reconnais un seul, celui qui semblait mener les opérations.
— Lequel ?
— Celui-là même que j'ai blessé d'un coup de fusil pour protéger ma famille et moi-même … Je suis rentré de l'étranger le jour des troubles. Heureusement que j'étais présent pour protéger les miens.
Halouma baissa la tête. Le commissaire regarda la blessure.
— Bien, bien, pourvu que vous ne prononciez pas ces mots à la légère. En êtes-vous certain ?
— Quand on a eu sa maison incendiée, sa voiture détruite, un de ses enfants blessé, et qu'on a été obligé de tirer sur les assaillants, on ne peut se tromper. Et puis, comme chef du Parti Social de l'Espoir, j'ai des ennemis …
— Ce type pouvait être un simple passant, dit le commissaire.
— Un passant qui donne des ordres à des dizaines de vandales et de tueurs. Cela me paraît surprenant. Je réclame la justice pour toutes les victimes que je représente ici. Je défends l'intérêt de ma terre natale. Je m'en montrerai digne jusqu'à ce que justice soit faite.
Le silence se fit dans la salle. Je ne pus m'empêcher de dévisager Baré Koulé. Malgré le démenti des événements, je ne pouvais le dissocier de notre « Maître » du mont Koulouma. Quelque chose me disait que je n'avais pas tort. Il est vrai que je n'étais pas libre d'émettre une opinion autre que celle recommandée par mes compagnons de cellule.
— Tu feras comme nous, ou nous te crèverons !… m'avaient-ils menacé.
Les notables amassés dans la salle avaient l'air fatigué, découragé. Quelques-uns parmi eux protestaient. Sept-Saint Siss faisait la sourde oreille. Il continua à discuter avec ses collaborateurs puis ordonna de faire défiler les suspects. Ces derniers avancèrent les uns après les autres. Ils défilèrent devant nous. Auparavant un inspecteur nous avait mis en garde contre toute erreur. Nous ne devions pas nous tromper sur l'identité du chef, du « maître ».
J'aurais voulu dire que j'étais étranger à toute cette mascarade, que je ne connaissais personne, à part le notable, chef de parti qui avait maltraité Halouma à son arrivée. J'étais presque sûr qu'il était notre employeur du mont Koulouma. Comme si on se méfiait de moi, on me mit au bout de la rangée. Les notables passaient devant nous. Halouma désigna l'un d'eux. Sept-Saint Siss, surpris, lui dit :
— Pas de bêtises, surtout pas Monchon ! Toutes les têtes se tournèrent vers l'intéressé.
La plupart des notables s'étaient ligués pour traiter le témoin à charge de menteur. Mais Halouma n'en démordit pas, il jura au nom de tout le monde que l'homme désigné était bien le chef, l'instigateur, le responsable principal de la « folie des marchés » aux Marigots du Sud.
— Tu mens, dit l'accusé d'une voix calme.
— C'est vous qui avez organisé les événements, c'est vous qui nous avez payés. C'est vous qui nous disiez que plus vite les toubabs s'en iraient, mieux ça irait pour le peuple. Nous devions inquiéter les toubabs, la population indigène, et accélérer ainsi notre marche vers l'indépendance. Souvenez-vous. Ne m'abandonnez pas !
L'homme regardait Halouma sans rien dire, suffoqué par ses propos. Ses yeux s'écarquillaient à mesure que son accusateur inventait des faits. Il jeta un coup d'oeil au commissaire Sept-Saint Siss, puis déclara :
— Je n'ai jamais vu ce type, et pourtant je connais la plupart des habitants qui sont en relation avec le « Club des Travailleurs ».
— C'est juste, témoigna un nommé Benn Na, aucun des membres de notre comité n'a jamais rencontré cet homme.
Monchon gardait tout son sang-froid. Il dit à ses amis que la vérité éclaterait tôt ou tard. Puis il s'adressa à l'assistance et répéta encore :
— Je vous dis que je n'ai jamais rencontré cet homme. Je peux le jurer sur le Coran et sur ma famille.
— Lui, vous a reconnu !… coupa Sept-Saint Siss.
— Vous n'allez tout de même pas …
— L'instruction judiciaire éclaircira l'affaire. Il faudra apporter les preuves de votre innocence, Monsieur Monchon. Espérons que tout s'éclaircisse.
Après Halouma, ce fut mon tour. On fit passer le présumé coupable devant chacun de nous. Chaque fois il fut désigné comme le responsable de la « folie des marchés ». Lorsqu'on parvint à mon niveau, je regardai longuement Monchon, je n'osais rien dire.
— Parle, la loi te protège ! dit l'inspecteur.
Je n'osais pas. Je sentais les yeux converger sur moi. Je surveillais les gestes de Baré Koulé. Ses doigts remuaient, il semblait nerveux. Je le regardais fixement. Soudain il cria :
— C'est Monchon qu'il faut dévisager !
J'étais sûr que Monchon n'était pas le Messie-koï du mont Koulouma. J'en étais certain. Je fermai les yeux comme pour me sauver de la menace qui planait sur moi et je répondis :
— Je n'ai jamais entendu parler, ni rencontré cet homme avant aujourd'hui.
— Répète, me dit Sept-Saint Siss.
— Je ne le connais pas.
— C'est faux, tu es l'un de ses lieutenants, me cria Halouma.
— Pas dans cette vie, je crois en Dieu !
— Dieu n'a rien à voir ici !, m'interrompit un inspecteur.
— Ne blasphémez pas! cria le commissaire dans le hourvari.
Je gardais la tête baissée. Je voulais être seul. Les agents continuaient à me harceler. On m'accusait d'être complice. On me posait des questions. Ma situation se compliquait. Je n'avais aucun argument contre mes tortionnaires, ni aucun moyen d'échapper au courroux de Baré Koulé, car je le considérais comme le responsable, sans oser le dire. Je m'apprêtais à recevoir des coups, mais à en supporter le moins possible. J'étais comme perdu dans un cauchemar, lorsqu'une voix me cria dans l'oreille.
— Quel âge as-tu ?
— Je n'ai rien fait. Et puis je ne suis pas sourd.
— Je demande ton âge, ton domicile, tes moyens de subsistance.
— J'ignore mon âge. Je n'ai pas de travail défini.
— Quoi défini ?
— Je ne sais pas. Je vis comme ça, au jour le jour, comme la plupart des nôtres.
— Tu es chômeur, vagabond, voleur, vandale, assassin et…
— Je ne cherche qu'à vivre, je ne demande pas mieux que de travailler.
Le policier que j'avais contredit allait lever la main pour me frapper lorsque le commissaire le remit au pas. En fait, je ne me défendais pas, je n'en voyais pas l'utilité.
On fit défiler quelques notables. Plusieurs furent reconnus par mes compagnons. Moi, je répondais chaque fois que je ne les connaissais pas. Peu à peu, on ne s'occupa plus de mon avis. Je fus ignoré. Je ne demandais pas mieux. En fin de journée, plusieurs notables avaient été libérés. Monchon et quelques autres étaient écroués. Comme si on craignait les représailles de mes anciens compagnons de cellule, on me mit dans le groupe des notables. Monchon et ses amis m'avaient témoigné leur sympathie.
Tout un mois s'écoula. J'ignorais toujours ce qu'on allait faire de nous. Faute de preuves, la plupart des notables incarcérés avaient été relâchés. Seuls Halouma et ses complices, Monchon et moi fûmes gardés en détention préventive. Le juge d'instruction avait interrogé Monchon à plusieurs reprises. Le magistrat était d'une politesse rassurante. Patiemment il rassemblait les pièces du dossier, s'attardait sur quelques passages des dépositions, posait et reposait des questions sans jamais élever la voix, et sans jamais interrompre l'accusé dans ses explications, notait tout ce qui se disait, demandait des éclaircissements, revenait avec obstination sur les points essentiels de l'instruction, sur les présences successives de Monchon dans la plupart des villes sinistrées.
— Etiez-vous dans ces villes ? demanda-t-il à nouveau.
— C'est-à-dire que …
— Répondez aux questions s'il vous plaît, vous vous expliquerez plus tard.
— Oui, je n'ai jamais contesté cette partie de l'instruction. Le Club des Travailleurs a des comités d'ouvriers et de salariés agricoles dans chaque région des Marigots du Sud.
— A vez-vous visité Niangara, Moundou, Kédougou-Yan, lors des événements ? On y a remarqué votre présence.
— Je n'y étais pas lors des événements. Des témoins, la plupart des inconnus, ont confirmé cette partie de ma déposition. Je vous dis la vérité.
— Je souhaiterais que vous me parliez à nouveau de votre emploi du temps pendant la période de la “folie des marchés”. Réfléchissez.
Monchon se prêta avec résignation à cette nouvelle demande du juge. Lorsqu'il termina son exposé, le magistrat nota quelques remarques sur ses feuilles, puis fit signer la déposition définitive par le prévenu. Avant de s'en aller il annonça :
— Pour ma part, l'instruction est terminée.
Dès son retour dans sa cellule, Monchon se replongea, comme c'était son habitude, dans le travail. Il lui arrivait de passer des heures sans lever la tête. Il est vrai qu'il m'avait donné le goût de l'étude. Je me demandais parfois où je trouvais le courage de m'instruire, d'espérer, alors que toutes mes illusions s'effritaient. Il ne fallait pas que je pense à l'avenir, ni à ma vie. La folie se serait emparée de moi. Il fallait attendre, attendre patiemment…

***

Le temps égrenait ses jours. Depuis la dernière visite du juge d'instruction, nous étions pétris d'incertitude. Nous ignorions le sort qui allait nous être réservé. L'avocat nous avait appris que le magistrat n'avait pas donné le feu vert au procureur général pour notre comparution devant le tribunal. Il considérait Monchon comme innocent des faits dont on l'accusait. Sans aucune explication précise, nous fûmes transférés à la prison militaire de la gendarmerie territoriale.
Contrairement au juge d'instruction, les nouveaux enquêteurs exigeaient des aveux de Monchon pendant que Halouma et ses acolytes continuaient de l'accuser comme le seul chef, le responsable des incidents sanglants de la « folie des marchés ». J'avais été si indigné en entendant sans cesse ces allégations qu'un matin, je profitai de la distraction de nos prévôts pour corriger Halouma. Après notre brève rencontre, il avait une dent en moins et deux autres inutilisables pour plusieurs semaines. Je fus mis aux corvées de latrines. Ce fut le pire moment de mon passage en prison. A force de travailler dans les détritus, je fus mis en quarantaine. Pour la première fois, je ressentais le poids insupportable de la solitude. Il n'était pas rare qu'un gardien en mal de pouvoir, donne des coups de fouet aux prisonniers pour se prouver sa propre importance.
Dans mes moments les plus difficiles, je regrettais ma vie de vagabond. Je regrettais de ne plus pouvoir surprendre la naissance du jour aux premiers chants du coq, ni de contempler à mon gré les déplacements des nuages dans le ciel lumineux des Marigots du Sud, de ne plus pouvoir dire bonjour au premier passant de la journée et me dire que je ne suis pas seul sur la terre. Je ne guettais plus la douce et lente apparition de la lune à la tombée du crépuscule, je ne pouvais plus me laisser bercer par les bruissements des arbres, ni sentir la caresse du vent sur ma figûre.
J'étais malheureux d'avoir perdu la seule chose qui était ma joie de vivre — la liberté —. Je ne cessais de me demander pourquoi je devais passer mes journées dans la crotte de la caserne. Et le temps passait, notre détention me semblait ne plus avoir de fin.
Un jour les gardiens vinrent nous sortir de nos cellules. On nous mena vers les douches. Après nos ablutions, un soldat nous annonça que « le capitaine de gendarmerie Kerke et le colonel Figueira attendaient les prisonniers ». Le tandem Kerke et Figueira avait quelque chose d'inquiétant. Autant le premier était taillé dans le roc, massif et lourd, autant le deuxième ressemblait à un jour sans riz, une planche à repasser, sec, le regard fouineur. Dès notre entrée dans le local, Kerke surprit Monchon par son ton agressif.
— Vous avez un fils nommé Malekê ?
— Je me demande ce qu'il vient faire dans ce procès.
— Il est docteur en médecine, pour un …
Monchon l'interrompit en lui demandant où il voulait en venir. Kerke fit celui qui n'a pas entendu.
— A-t-il des accointances avec les communistes ?
— Je vous laisse maître de votre opinion. Cependant, capitaine, je vous demande de laisser Malekê en dehors de cette affaire. Ne le provoquez pas. Il vous le fera regretter. Je connais assez mon fils pour vous en avertir.
— La loi garantit les droits, même des gens de votre catégorie.
— En attendant depuis plusieurs mois, vous me maintenez en détention préventive, sans me donner la possibilité de prouver mon innocence.
Le colonel Figueira qui n'avait rien dit jusqu'à cette dernière protestation jouait avec ses lunettes et tapait de manière régulière et de plus en plus vite sur la table. Peu de temps après, on introduisit Halouma et les autres détenus. Les interrogatoires reprirent leur train. Le nouveau venu et ses acolytes s'acharnèrent à nouveau sur Monchon. Kerke jubilait la figure épanouie. Il murmura, un sourire au coin des lèvres :
— Monsieur Monchon n'a plus d'arguments. Vos illusions de futur chef d'Etat s'envolent …
— Je n'ai jamais eu cette ambition, ce que je défends c'est notre liberté de travailleurs et d'indigènes.
Figueira ouvrit un dossier, relut les dépositions des différents témoins. Monchon rappela la position du juge d'instruction qui avait conclu sur un « non-lieu ». Une discussion s'engagea. Les acolytes de Halouma et moi étions comme des figurants engagés pour entraîner la chute du personnage principal, mais je ne cessais de répéter ma litanie : « Je suis certain que Monchon n'était pas au Mont Koulouma. » On m'accusa de corruption. « Tu as été payé pour disculper le chef », dit Halouma. J'avais beau crier que ce n'était pas vrai, on ne m'écouta pas. Au contraire, le capitaine me dit, menaçant :
— Le faux témoignage, dans cette affaire, te mènera devant le peloton d'exécution ou aux travaux forcés. Je te vois en prison après l'indépendance, tu en crèveras.
Je ne savais plus ce que je devais faire, ni penser. Je me contentai de baisser la tête et d'attendre. Le colonel Figueira prétendit que la Direction de la Sûreté territoriale avait rassemblé plus de trente mille pièces à conviction sur les activités de Monchon. Que les services du gouvernement avaient besoin d'un complément d'information pour avoir tous les éléments nécessaires à la poursuite du verdict.
— A quoi bon, puisque vous prétendez tout savoir. A défaut de connaître vous fabriquez des aveux.
L'officier fit semblant de n'avoir pas entendu. Il fronça les sourcils.
— Vous avez du plomb dans l'aile cette fois-ci !
Monchon haussa les épaules. Figueira se mit à énumérer les chefs d'accusation et à exiger des éclaircissements.
— Avouez que vous prépariez la masse à une insurrection ! Vous cherchiez à vous emparer du pouvoir et à transformer le pays en démocratie populaire !
— Je ne préparais rien du tout. Vous le savez bien.
Figueira feuilletait le dossier, s'arrêtait, lisait, puis continuait ses investigations. Soudain, il demanda à Kerke :
— Ce juge d'instruction est de quelle tendance idéologique ?
— Ben, ses instructions ne supposent rien qui vaille !
— C'est le cas de le dire, se démettre d'un tel dossier ! Les accusations sont soi-disant sans fondements. Il faut être … est-il communiste ?
— Il a milité dans un mouvement de jeunesse socialiste.
— Ben, c'est ce que je me disais …
— Dans tous les cas, je ne suis pour rien dans les événements dont on m'accuse, reprit Monchon.
— Mais depuis votre arrestation, les Marigots du Sud sont tranquilles ! Les partis préparent l'indépendance dans le calme !
— Je me dis que ceux qui se sont ligués contre moi et le Club des Travailleurs ont bien manoeuvré, puisque je suis ici.
— Ce n'est pas la première fois que vous faites de la prison pour avoir troublé l'ordre dans ce pays. Vous avez un casier judiciaire bien chargé. Il n'y manquait plus que les délits criminels !
— A quoi bon perdre du temps, répliqua Monchon, puisque vous connaissez le verdict. Si c'est pour démontrer une relation de cause à effet entre mon passé de militant et la « folie des marchés », je ne renie rien de ce que j'ai été et de ce que je suis. Dans ma jeunesse, j'ai milité contre le maintien des travaux forcés aux Marigots du Sud. Je ne le regrette pas. Après le dernier conflit mondial, nous avons revendiqué des garanties sociales, j'ai milité pour notre indépendance, c'est absolument légitime. Je n'ai jamais douté de la mauvaise opinion que les autorités se font de moi, mais je n'y puis rien. J'ai choisi de ne pas les servir. Par contre, je n'aurais jamais imaginé qu'on se servirait d'une parodie de justice pour m'atteindre. Dans tous les cas, je refuse d'endosser les crimes dont on m'accuse. Je ne suis pour rien dans la « folie des marchés.
Adressez-vous à Baré Koulé, cet homme qui a passé des années à me menacer de mort lors de ses campagnes électorales.
— Question de point de vue, dit Kerke. A peine civilisés, vous vous croyez Robespierre et César réunis …
— Vous avez peur de la faiblesse de ceux que je représente ici. En m'éliminant, vous espérez les réduire à votre merci. Ce ne sera que partie remise. Une fois qu'apparaît l'idée de liberté, elle ne s'éteindra plus, que ce soit avec vous ou avec les futurs dirigeants indigènes.
— Illusion ! Vous n'êtes pas capables de vous diriger, à moins de vendre votre pays aux communistes ! L'indépendance ne sera qu'un mythe, vous m'entendez, un mythe ! Que vous le vouliez ou non, nous resterons ici.
— Je me demande pourquoi on ramène toujours nos problèmes de misérables à des luttes d'influence et d'idéologie. Je suis fatigué de vos mesquineries, de vos injustices, de vos préjugés, de votre mépris, de votre égoïste acharnement à nous dépouiller. J'enrage de vos hypocrisies. Vous voulez nos bras, nos sueurs, notre sang, vous les aurez, mais vous en crèverez tôt ou tard si vous ne tendez pas une main secourable. Faites de moi ce que vous voulez.
Les semaines se suivaient. Les accusations se multipliaient contre Monchon. Il ne se défendait plus, ne disait plus rien lors des confrontations. Nous attendions notre comparution devant la cour d'assises. Depuis quelque temps des manifestations en faveur de Monchon se multipliaient dans la ville, des grèves-surprises étaient déclenchées. Les travailleurs indigènes réclamaient sa libération.
Son défenseur, Maître Almamy, jeune avocat indigène, se démenait pour élargir son champ d'action. Lui aussi avait la conviction que Baré Koulé et celui qui se faisait appeler Messie-koï au mont Koulouma ne faisaient qu'un seul et même individu. Je ne m'étais donc pas trompé. Quelques lettres anonymes firent converger les soupçons sur Baré Koulé, mais les autorités les considéraient comme nulles et non avenues.
Monchon ne cachait pas son scepticisme quant à l'objectivité des autorités à son égard. Blasé, il avait dit à Maître Almamy :
— Nous luttons contre tout un système d'intérêts. Je suis fatigué de cette vie de nègre. J'ai le pressentiment que seule ma disparition est en mesure de rassurer les futurs responsables indigènes et leurs amis.
— On est toujours moins seul qu'on ne le croit. Les langues peuvent se délier encore. Personne n'aurait pu croire que vous aviez la sympathie du juge d'instruction toubab. Pourtant il a douté de votre culpabilité, confondu des témoins !
— Maître, je crains que votre entreprise ne soit vouée à l'échec.

***

Très tôt, ce matin-là, les gardiens vinrent nous réveiller. Monchon avait déjà fait sa toilette. Il semblait calme. Il portait un costume de toile claire et une cravate qui semblait le gêner, mais son avocat la lui avait conseillée. Dès que nous fûmes prêts, on nous fit monter dans une fourgonnette. Elle prit une rue bordée par les bâtiments du pénitencier. Peu d'habitants de Porte Océane osaient emprunter cette voie. On disait qu'elle jetait le mauvais sort. La camionnette noire, plus proche du corbillard que d'un transport en commun avait abordé une des artères principales de Porte Océane. Elle roulait vite.
Nous passâmes devant le marché qui grouillait déjà de monde. Nous arrivions au niveau de la résidence du gouverneur lorsque le chauffeur emprunta une rue bordée de manguiers et de flamboyants. La voie était pleine de monde. La foule se déchaîna dès notre apparition. Des « Vive Monchon » s'élevaient de tous côtés. Le conducteur déclencha les sirènes, le véhicule circulait au pas pendant que les agents de police essayaient de dégager le passage. Mètre après mètre, la fourgonnette nous mena dans l'enceinte du parquet. Le portail se referma derrière nous. A notre entrée dans la salle d'audience, il y eut une vague de murmures. Je reconnus dans le public l'épouse de Monchon et sa famille. Les bancs grinçaient, les raclements de gorge préparaient le silence. Nous étions entrés les uns derrière les autres dans le box des accusés. Monchon fut placé au centre du groupe. Deux agents l'encadraient.
Auprès de l'un d'eux Halouma avait pris place. J'étais installé au premier rang dans l'un des coins du box. Maître Almamy fit un signe amical à Monchon. Quant à moi, je ne parvins pas à reconnaître mon avocat, je ne l'avais rencontré qu'une fois, quelques mois plus tôt. Pendant que je cherchais des visages connus dans la foule, une voix annonça : « Messieurs, la Cour. » Un grondement de pieds et de chaises répondit à cette annonce. Le président entra dans la salle d'audience, suivi de ses deux assesseurs et du procureur général. J'étais d'abord émerveillé par les robes de laine rouge, aux manches larges, aux revers de soie, et à l'épitoge bordée d'hermine des magistrats, mais soudain un sentiment de gêne me prit, j'eus l'impression que ces vêtements avaient été teints dans le sang.
Le spectre de la mort m'apparut, menaçant.

Dès le début de la session, les incidents se multiplièrent. Maître Almamy, défenseur de Monchon, dénonça les vices de procédure. Il récusa quelques jurés. Le président, d'abord étonné, s'indigna, puis fit savoir au défenseur que le tirage au sort avait été fait en sa présence, il aurait pu se manifester plus tôt. Le procureur général se déchaîna encore pendant quelques minutes, rappelait que sous la foi du serment, les membres du jury s'étaient engagés à respecter les principes du pouvoir judiciaire. Maître Almamy, quelque peu ironique, répliqua que beaucoup d'hommes et de femmes, bien qu'unis par les liens sacrés du mariage en enfreignent parfois les impératifs moraux et religieux. Cette remarque fit rire le public.
Les seuls qui faisaient grise mine étaient comme on pouvait s'y attendre le procureur général, Kerke et Figueira.
— Vous nous faites perdre du temps. La requête est rejetée, dit le président.
— Il aurait mieux valu constituer une cour sommaire, car je ne vois plus ce que j'ai à faire ici, protesta l'avocat.
— La session est conforme au code pénal, intervint le procureur général.
— Je regrette, elle est conforme à la loi du lynch, si ce n'est des pogroms, nous savons ce que cela donne.
On vida le public, on nous renvoya dans les antichambres barricadées pendant que la cour, les jurés et les avocats des deux parties allaient se concerter. A notre retour dans la salle d'audience, plusieurs des jurés titulaires avaient été remplacés par des suppléants. Pendant toute une partie de l'après-midi le président lut l'acte d'accusation. A mesure que le temps passait et que j'écoutais l'énumération des chefs d'inculpation, j'avais l'insupportable impression d'être l'un des hommes les plus abjects de la terre. Cependant, je ne parvenais pas à me sentir coupable.
D'incident en incident, il fallut attendre la deuxième audience pour nous entendre demander :
— Coupable ou non coupable.
— Non coupable, avions-nous répondu.
Il est vrai que les raisons qui nous poussaient à plaider notre innocence étaient différentes : Halouma prétendait avoir obéi malgré lui à Monchon, ses acolytes s'intitulaient « chômeurs ». Ils déclaraient avoir agi par désespoir de pauvres hères et qu'ils n'avaient fait que respecter les conditions imposées par leur employeur. Le président fit remarquer l'absurdité de leur réponse.
Lorsque vint mon tour, je me mis debout, les jambes endolories, le corps en sueur, vidé. On me fit dire mon nom, mon âge, lieu de naissance, noms et prénoms de mes parents, de ma femme et de mon enfant. C'est à peine si on ne me demanda pas comment je faisais l'amour avec ma femme. Je déclarai que je plaidais « non coupable ». Je repris ma place. Puis ce fut le tour de Monchon. Il avait commencé par évoquer l'illégalité de son arrestation. On lui intima l'ordre de ne répondre qu'aux questions du président de la cour.
— Coupable ou non coupable ?
— Non coupable, répondit Monchon.
A ce moment quelqu'un cria dans la salle :
— Il dit la vérité, arrêtez Baré Koulé, le seul coupable.
Des murmures, puis des chants favorables à Monchon perturbèrent l'atmosphère déjà insoutenable du prétoire. Le président martelait son pupitre, réclamant le silence. Les perturbateurs furent exclus. Maître Almamy en profita pour exiger une instruction en bonne et due forme contre Baré Koulé. Il disait n'avoir aucune illusion sur la prise en considération de sa requête. Elle fut en effet rejetée.
A la troisième audience, Baré Koulé vint déposer comme témoin de la partie civile. Parlant de Halouma qu'il avait blessé d'un coup de fusil lors des incidents, il prétendit n'avoir agi qu'en état de légitime défense, et qu'après réflexion il n'en voulait à aucun des accusés. Emphatique, il avait ajouté :
— Ces pauvres déracinés des campagnes, humiliés et écorchés par la vie, ne cherchent qu'à survivre. Ils sont souvent prêts à accepter n'importe quelle sale besogne.
Le président reniflait. Il demanda si à la place des accusés il aurait accepté de « telles besognes » .
II y eut un silence. Baré Koulé s'appuya sur la barre des témoins comme s'il tentait de reprendre son souffle. Il leva la tête, l'air digne.
— A leur place, je crois que j'aurais été tenté, mais je ne suis pas à leur place.
Maître Almamy intervint :
— Interrogez donc Monsieur Baré Koulé sur son passé d'escroc, de mouchard, de failli, de contrebandier. Comment au lendemain de la guerre il a été engagé comme chef de service des matériels de transport de la Corporation fruitière des planteurs, et comment il a pu créer une société de transports en commun.
Les protestations du témoin se perdirent dans le tumulte. Une voix émergea :
— Baré Koulé, répugnant valet des corporations !
Maître Almamy, servi par les clameurs défavorables du public à l'égard du témoin, déclara sur un ton ironique :
— L'honorable Baré Koulé est mal placé pour déposer dans ce prétoire, c'est lui qui devrait être à la place de mon client. Heureusement pour lui, il a des relations qui sont même prêtes à faire assassiner ses adversaires pour lui ouvrir le chemin du pouvoir !
— Je ne permettrai pas ! cria Baré Koulé.
— Maître, personne ne vous empêche de défendre votre client, mais vous n'avez pas le droit de porter des jugements sur la moralité du témoin, intervint le procureur.
— Il est libre de me faire un procès en diffamation. Messieurs les jurés apprécieront !
Le public, d'abord médusé par l'intervention du défenseur, éclata de rire, lorsque Baré Koulé suant, s'écria :
— Mais enfin, qu'est-ce que cet avocat me veut ? Je fajs ce qu'on m'a demandé de faire … enfin je veux dire que …
— Qui vous a demandé de vous acharner sur mon client ? Qui vous a ordonné de faire votre sale besogne ? Qui vous protège, paye vos campagnes électorales et vos tueurs ? Il est vrai que les monopoles financiers entreront dans leurs frais après l'indépendance.
Baré Koulé désemparé regardait à droite et à gauche. Il sortit son mouchoir et s'épongea le front. Avant qu'il ait pu mettre de l'ordre dans son esprit, l'avocat en profita pour asséner :
— Racontez donc que vous êtes soutenu pour perdre Monchon. Parlez-nous du syndicat bidon, le Parti Social de l'Espoir, que vous dirigez depuis deux ans. Racontez que vos maîtres vous ont fabriqué pour garantir leurs intérêts après l'indépendance. Les jurés seront intéressés par vos déclarations. Dites surtout que les corporations financent le Parti Social de l'Espoir que vous avez créé et auquel les indigènes adhèrent pour avoir une chance de travailler aux conditions imposées par les employeurs. Nous constatons que l'arrestation de Monchon vous sert au plus haut point.
Pendant que Maître Almamy attaquait le témoin, le président martelait le pupitre avec rage. De son côté le procureur général intervenait énergiquement pour mettre fin aux propos du défenseur. Maître Almamy s'était approché des jurés pour mieux se faire entendre. Soudain une voix aiguë s'éleva dans le public :
— Qu'est-ce que tu fous ici ? Pourquoi ne les a-t-on pas tous laissés dans leur jungle ? Tas de macaques !
Un silence pesant succéda au tumulte.
Maître Almamy, d'abord surpris, jeta un regard sur le public, puis sur la cour. Le silence persistait. L'avocat général lui-même, embarrassé, avait croisé les bras et regardait le président de la cour. L'avocat haussa les épaules et relança l'audience, d'une voix cassée :
— Chacun a ses opinions, Monsieur.
Maître Almamy, servi par l'incident qui venait d'embarrasser la cour et le jury, en profita pour critiquer violemment les oppressions sociales, politiques, idéologiques … Le président tenta de le freiner :
— Maître, nous ne sommes pas à Hyde Park, ni à la tribune du Palais des Nations ! La cour rendra une justice équitable.
— Une justice équitable, après le renvoi d'un juge d'instruction civil qui, après plusieurs mois d'investigations, avait abouti à un non-lieu. Je voudrais que le procureur de la République me fasse comprendre les raisons qui ont permis de choisir des juges d'instruction militaires pour mener la seconde instruction de ce procès. Je ne vois aucune relation entre la conclusion du magistrat civil et celle des militaires …
— Ne faisons pas de procès d'intention, intervint l'avocat général.
Le public devenait de plus en plus bruyant. Les jurés s'indignaient, doutaient, sympathisaient, désapprouvaient, tenaient des conciliabules. L'un d'eux demanda la parole. Il annonça n'être plus en mesure de faire partie du jury. Après cette première défection, d'autres jurés se levèrent pour exprimer leur désapprobation. De démission en démission, il n'y eut bientôt plus que le tiers de l'effectif du jury dans le box. Le procureur général fit venir Kerke et Figueira à la barre pour effacer le doute et convaincre les jurés. Les deux officiers, sous la foi du serment, déclarèrent avoir mené l'instruction d'une manière objective, démunie de toute partialité. Vaine tentative, le jury demeura sur sa position.
Infatigable, Maitre Almamy dénonçait les vices de forme de l'instruction, la détention préventive abusive, imposée à son client, les sévices, les contraintes qui avaient accompagné les interrogatoires. Parlant de moi, il dit que « je n'avais jamais cessé de clamer l'innocence de Monchon ». On lui demanda des preuves. Il exhiba des dizaines de lettres anonymes qui dénonçaient Baré Koulé comme l'instigateur de la « folie des marchés ». Des gens criaient dans la salle, chahutant Baré Koulé.
Après en avoir pris connaissance, le président transmit les lettres, les unes après les autres, à ses assesseurs, non sans faire remarquer à Maître Almamy qu'au regard de la loi, les preuves fournies n'avaient aucune valeur juridique.
Maître Almamy, toujours obstiné, demanda l'audition d'un témoin de première importance. La requête fut accordée. On appela le témoin en question, c'était le directeur de la police. Le commissaire Sept-Saint Siss entra dans le prétoire, se présenta à la barre, jura de « dire la vérité, rien que la vérité ».
Maître Almamy interrogea le témoin.
— Commissaire, je n'ignore pas votre programme déjà chargé, mais pourriez-vous nous exposer les circonstances de l'arrestation de Monchon ? Quelle fut votre réaction, lorsqu'un des accusés désigna Monchon comme le responsable des incidents ?
— J'ai dit « Pas de bêtises, surtout pas Monchon.
— Comment ? Veuillez m'excuser, je n'ai pas entendu.
— « Pas de bêtises, surtout pas Monchon », j'avais dit…
— Commissaire, pour avoir une telle réaction, il vous fallait une très grande estime pour l'accusé. Une grande connaissance de ses moyens d'action. Vous serait-il possible de nous expliquer vos relations avec Monchon ?
— Des moins normales …
— Ah ? continuez commissaire.
— Les troubles sociaux des Marigots du Sud ont toujours été provoqués par monsieur Monchon, mais ils n'ont jamais dépassé le stade des manifestations bruyantes et des revendications allant jusqu'aux grèves …
— Mon client refusait-il le dialogue avec les autorités ?
— Jamais, enfin, il le recherchait au contraire et savait se faire comprendre.
— Quelles étaient ses relations avec les autorités et les employeurs ?
— Je l'ignore. Mais elles n'étaient pas des plus rassurantes pour la tranquillité du pays.
— Les employeurs ont-ils proféré des menaces contre lui ? N'y a-t-il pas actuellement aux travaux forcés un condamné qui avait failli assassiner Monchon ? Pour qui travaillait-il ?
— Je ne suis pas juge d'instruction. Je me suis contenté de le faire arrêter.
— Vous avez raison. Mais il a été prouvé que cet homme, accusé de tentative d'assassinat sur la personne de mon client, avait été armé et payé par une des corporations.
— On l'a dit.
— Commissaire, depuis combien de temps vivez-vous dans ce territoire ?
— Un quart de siècle et j'aime ce pays. Je n'y admettrai pas de troubles tant que je serai à la tête de la police.
— Et pourtant, malgré les incidents sanglants, votre première réaction fut : « Pas de bêtises, surtout pas Monchon. » Vous lui avez manifesté la plus grande confiance qu'un homme puisse accorder à un autre. Car Monchon a une conscience trop élevée de l'avenir de son pays pour le livrer à la colère des manifestants et des miséreux qui peuplent les Marigots du Sud. Ce procès n'a aucun fondement délictueux, sinon celui de la vengeance de quelques honorables personnes qui ne pardonnent pas à mon client d'avoir porté atteinte à leurs intérêts. En exigeant des garanties sociales, Monchon est devenu gibier. En défiant les coups bas et en arrachant des droits pour les travailleurs indigènes, il a fait sonner son propre glas. Il fallait dès lors qu'il disparaisse, qu'il devienne charogne, afin que les hyènes s'en régalent.
— Objection ! Je demande à Maître Almamy de mettre fin à ses injures.
— Requête accordée, approuva le président.
— Je m'incline. Il y a des choses qu'on ne doit pas dire. La liberté nous en fait défaut. Il est vrai que les entreprises des Marigots du Sud, n'affectent que douze pour cent de leurs frais à leur poste « personnel » du compte exploitation générale, alors que toute entreprise métropolitaine, digne de ce nom, y affecte trente-cinq pour cent environ. C'est une source de revenus supplémentaire si importante qu'elle vaut bien un assassinat…
— Objection !
En vain, le procureur général s'acharna-t-il à détruire l'effet produit par la défense, le courant ne passait plus.
En outre, les choses se compliquèrent de minute en minute. Le bâtonnier de l'ordre des avocats, en accord avec ses collègues, avait demandé une troisième instruction du dossier par un magistrat civil. Devant la réticence de la cour, les avocats décidèrent d'unir leurs efforts pour soutenir Maître Almamy et Monchon. Il fallut attendre le deuxième jour après cette requête pour que le président prononce le renvoi de l'audience à une session ultérieure.
Les dossiers furent confiés à un juge d'instruction civil, promu d'office par le gouverneur des Marigots du Sud.
Pendant que les juges, les avocats et les autorités se décidaient sur notre sort, Baré Koulé, offensé par les attaques de Maître Almamy, mettait en branle ses partisans et ses milices à Porte Océane.
Pendant que la fourgonnette de la police nous ramenait vers la prison, je pensais aux dernières phrases de Maître Almamy :
— Je sens avec effroi que le gouvernement territorial et les corporations sont en train de jouer un jeu dangereux en laissant la voie libre à Baré Koulé, l'un des êtres les plus ambitieux, les plus arrivistes, les plus opportunistes et peut-être les plus cruels que j'aie jamais vus. Vous regretterez votre choix.
Aussi paradoxal que ce soit, les rues étaient vides pendant toute une partie du parcours. La camionnette cellulaire roulait à vive allure. Nous venions d'aborder l'avenue qui longe l'enceinte des chemins de fer lorsque soudain des centaines de manifestants sautèrent la palissade, faisant irruption dans la rue comme des moustiques au crépuscule. Le chauffeur, surpris, freina. A peine le véhicule avait-il ralenti que des manifestants s'y agrippèrent. La masse déferlait dans l'avenue. Bientôt, le conducteur, pour éviter le risque d'écraser des dizaines de manifestants, s'arrêta. Des cailloux martelaient la fourgonnette, des mains fébriles s'acharnaient à ouvrir les portières, alors que d'autres faisaient tanguer le véhicule. Le brigadier de police cria au chauffeur :
— Démarrez, écrasez et passez !
Le conducteur, hésitant, pétri de peur, murmura :
— Je ne peux pas.
Le brigadier fou de rage :
— Si tu ne démarres pas, je t'entre dedans, nom de Dieu !
Le chauffeur obéit, passa en première vitesse, le camion, phares allumés, sirènes hurlantes, se fraya une route. Derrière nous, la foule se mit en branle, nous poursuivait. La camionnette évita le marché de Porte Océane, prit la corniche, fit des détours avant d'arriver à l'entrée de la prison. Les manifestants nous y attendaient. Contrairement à notre premier arrêt, les gendarmes, les policiers, les soldats étaient en place.
Les cris « Vive Monchon » et « A mort, Monchon » s'entrechoquaient. Soudain la foule fit une brèche dans le barrage du service d'ordre, une masse hétéroclite composée de partisans de Baré Koulé et de Monchon forma un mélange détonant. En quelques secondes, le camion fut éventré, des mains nous tirèrent du camion cellulaire, Halouma fut le premier à sortir du véhicule pendant que ses acolytes lui emboîtaient le pas. Décontenancé je regardai Monchon, jetai un coup d'oeil sur les gardes qui tiraient en l'air. Il fallut descendre. La foule s'acharnait à renverser le véhicule, pendant que le service d'ordre jouait de la matraque et de la crosse de fusil. A peine nos pieds avaient-ils touché le sol, que Monchon s'effondra. Un manifestant l'avait frappé avec une planche cloutée. Comme si le geste avait été longuement prémédité, un groupe tenta de couvrir l'assassin.
J'avais eu le temps de l'agripper au moment où il s'apprêtait à s'enfuir. Soudain des coups s'abattirent sur moi. Un coup violent dans le dos me fit lâcher prise, je m'écroulai. Quand je me réveillai à l'hôpital, on m'apprit que Monchon était mort.
Il me fallut de longs mois d'hôpital pour recouvrer la santé. Pendant ce temps, Maître Almamy, Mellé Houré, Benn Na et Malekê défendaient la mémoire de la victime. A titre posthume, le tribunal se prononça sur un non-lieu. Baré Koulé ne fut jamais inquiété par les autorités……………………

… Mon passé, pendant un moment, s'était fait présent. Le paysage défilait toujours. La nuit se terminait. Déjà l'aube revenait avec ses premières clartés. Au ciel, l'étoile du matin brillait toujours. Je pensais encore à la « folie des marchés » et puis je murmurais « J'ai eu de la chance. » Déjà le train entrait en gare. Je retrouvais les lieux familiers où j'avais souffert, mais qui par la force des choses étaient devenus une partie de moi-même : mon univers. Je pensais à ma petite Toumbie Di, à son regard candide. Je revis l'image d'Amiatou me suppliant de me justifier …
Le train s'était arrêté et mes souvenirs aussi. Il fallait que je pense à une nouvelle vie. Quand je sortis de la gare, je ne disposais plus d'assez de temps pour rentrer chez moi. Je devais me rendre immédiatement à mon travail.

***

Des mois avaient passé depuis mon retour de Hindouya. J'avais refait ma vie. Ce matin-là, nous attendions des bateaux annoncés depuis plusieurs jours. Comme d'habitude, depuis que je m'occupais de la surveillance de l'entrepôt de l'entreprise Perlagi, j'avais recruté quelques journaliers pour compléter l'effectif permanent du personnel de notre service de manutention. Je venais de terminer l'embauche lorsqu'un responsable de la Corporation fruitière des Marigots du Sud arriva à toute vitesse à l'entrée du port. A peine était-il descendu de voiture qu'il fit installer une table à la porte d'accès aux quais. Un registre ouvert devant lui, il sortit un sifflet pour annoncer sa présence. Des travailleurs affluèrent de tous côtés, secouant le sommeil. Il annonça son intention d'engager quelques centaines de manoeuvres pour le chargement du fret de la Corporation fruitière.
— A nos conditions, comme d'habitude, se dépêcha-t-il d'ajouter.
Un front compact s'était formé devant la table, empêchant quiconque de s'approcher. Derrière le barrage composé de meneurs (je devais l'apprendre plus tard), une masse de figures anémiques guettait, prête à arracher un lambeau de travail. L'employeur, excédé par le mutisme des gêneurs, demanda :
— Vous vous décidez, oui ou non ?
— Nous voulons savoir ce que vous entendez par « à nos conditions, comme d'habitude?, dit un colosse qui se trouvait devant lui.
— Ne jouez pas au plus malin … Donnez votre nom ou décampez !
— Patron, vous avez le droit pour vous, mais nous, nous ne décamperons pas !
— Que voulez-vous ?
— Connaître vos conditions.
— Comme d'habitude, ai-je dit. A prendre ou à laisser.
— Eh bien, patron, c'est à laisser !
— Mais dis donc, Mammouth, pour qui te prends-tu ?
— Pour un être humain, patron.
L'employeur énervé fit appel à des agents de police qui s'amenèrent et voulurent s'emparer du « Mammouth ». Un groupe de jeunes, bien décidés, mirent les agents en garde :
— Vous pouvez arrêter notre frère, mais vous coucherez à l'hôpital pendant ce mois-ci et ceux à venir !
Soudain dégonflés, les policiers firent savoir à l'employeur qu'ils n'étaient pas habilités à intervenir tant que l'ordre régnerait. Puis ils s'éloignèrent sur la pointe des pieds. Le représentant de la Corporation allumait cigarette sur cigarette. Le « Mammouth », émergeant de la fumée, demanda, l'air décidé :
— Patron, vous n'avez toujours pas énuméré vos nouvelles conditions. Nous exigeons qu'elles soient conformes aux articles du code du travail.
— Exiger, exiger ! Depuis quand avez-vous quelque chose à exiger ? Je n'ai que foutre de votre prétendu code du travail.
— Eh bien, patron, chargez vous-même les marchandises. Pendant des années, le Club des travailleurs a lutté pour obtenir un code du travail. Nous l'avons eu, mais vous en avez envoyé le texte aux chiottes. Mais nous, nous en avons gardé copie et voulons qu'il soit intégralement appliqué au moins une fois avant l'indépendance.
— Vous voulez tous aller en prison ?
— Si ça vous chante, mais les bateaux s'en iront à vide, patron.
— Vos propos vous coûteront cher, je représente la Corporation fruitière.
— Au point où nous en sommes, nous pouvons dire aussi que nous représentons la misère, patron. Si pas de code, pas de travail, le reste c'est kif-kif. Nous préférons crever de repos forcé que de travail de force mal rémunéré et sans lendemain.
— On est tout de même pas des zèbres, dit un jeune travailleur.
— Quand vous aurez terminé vos palabres, nous commencerons le recrutement, tas de sauvages !
Pour toute réponse, le « Mammouth » entonna le chant de ralliement des membres du Club des Travailleurs, bientôt ce fut la foule qui le relaya. Il me semblait que désormais les choses n'allaient plus jamais être comme avant. Je chantais comme eux :

J'enrage de subir la vie de créature
J'enrage de vivre dans la dépendance imposée
Je tonne contre l'essorage de mon être épuisé
Je tonne de voir mon âge s'essoufler dans ma jeunesse
J'enrage de ne voir que la mort comme seule libération
J'enrage contre les puissances qui m'étouffent
Je tonne de ne connaître que les affres de la souffrance
Je tonne contre ma vie d'esclave
Je veux ma part de justice, ma part d'espoir
J'arracherai mon droit d'être un homme libre
J'arracherai mon droit à une existence décente !

Réalisant son impuissance devant la résistance des travailleurs, le délégué de la Corporation fruitière, violet de colère, s'arracha de sa chaise en grommelant :
— Vous le regretterez !
Il traversa la foule et monta dans sa voiture.
— Beau-Temps, il faut qu'on avertisse le docteur Maleké et les autres responsables que la première phase a été menée à bien, dit le « Mammouth ».
— Langue-de-Vipère peut s'en charger …
— Vous n'y pensez pas, moi je reste ici, avec vous ! refusa ce dernier.
— Et toi, Didi, tu te dévoues ? Ce petit idiot de Langue-de-Vipère n'est décidément pas sortable.
Pendant que Didi se rendait au siège du « Club », les nommés Atan-le-Mammouth, Beau-Temps et Langue-de-Vipère commençaient à haranguer les grévistes-malgré-eux. Je les quittai, en compagnie de mes recrues, pour rejoindre l'entrepôt. Déjà les bateaux faisaient leurs ultimes manoeuvres d'accostage.
Ce soir-là je ne rentrai pas chez moi après mon travail. Je me rendis directement au Club des Travailleurs d'où je partis pour prendre part à un piquet de grève. Pendant que j'attendais devant la Corporation fruitière, je sentais revivre en moi ce sentiment de liberté que j'avais éprouvé parfois lorsque je vivotais au jour le jour. Pour une nuit, j'avais élu domicile dans la rue. Cela me faisait une drôle d'impression de renouer avec mon ancienne vie, de dormir le ventre vide, de sentir la faim, de me rappeler que rien n'est jamais complètement acquis. Autour de moi, des conversations se poursuivaient à bâtons rompus.

Au lever du jour, Malekê, Mellé Houré et Benn Na avaient été reçus au siège de la Corporation fruitière. La foule des travailleurs attendait impatiemment la fin des pourparlers. Pour les membres du Club, le souhait était de bénéficier de possibilités d'emplois moyennement rémunérés, mais surtout permanents avant et après l'indépendance. Malheureusement bien des espoirs furent déçus, la Corporation fruitière, comme d'habitude, imposa sa décision de ne recruter que des journaliers. Ce fut un dialogue de sourds.
Ce qui m'ennuyait, c'est que je n'arrivais pas à me faire une idée exacte de la portée réelle du conflit qui opposait le Club à la Corporation. La matinée était déjà très avancée lorsque les sirènes des bateaux se manifestèrent pour la première fois. Tout de suite après l'avertissement des cargos, les employeurs ouvrirent les portes. Par haut-parleur, ils annoncèrent la décision du conseil d'administration de renouer les pourparlers avec l'engagement d'accepter la plupart des conditions imposées par le Club des Travailleurs. Une ovation salua cette nouvelle.
Sceptiques, les dirigeants du Club demandèrent des contrats de travail d'un an au moins pour chaque travailleur que la Corporation fruitière se proposait d'engager.
— Impossible, impossible ! Si c'est ainsi nous ferons appel aux membres du Parti Social de l'Espoir, ils sont dignes eux ! clama l'un des directeurs de la Corporation fruitière.
— Nous ne nous laisserons pas faire, nous ne sommes pas des zèbres, les gars ! … cria Langue-de-Vipère à la foule.
— Silence, silence, écoutez !
Il était trop tard, quelques minutes avaient suffi pour faire éclater l'atmosphère orageuse qui régnait depuis la veille. Mellé Houré et Benn Na tentèrent de freiner la montée de la violence, mais déjà Atan-le-Mammouth entraînait une partie des grévistes dans les locaux de la Corporation, pendant que d'autres groupes enragés se dirigeaient vers le port. Je ne me l'explique pas encore, mais lorsque je repris conscience des réalités, je ressentais les brûlures des rayons du soleil sur une blessure. Je tentai de me dégager de la cohue, mais j'étais entraîné malgré moi, la masse me drainait vers le port. Derrière nous le siège central de la Corporation fruitière flambait. Au port, les partisans du Club des Travailleurs se bagarraient avec les milices de Baré Koulé. Après avoir reçu plusieurs coups sans rien comprendre à ma situation, je me mis à en rendre autant que je pouvais, peu importait qui les recevait, je ne connaissais personne dans la foule. Je frappais comme un forcené, tout en me demandant : « Qu'est-ce que je fiche ici, mon Dieu ? »
Les salves claquèrent dans la foule en furie. Je compris soudain la gravité de la situation où je m'étais fourré. En un éclair de lucidité, mon regard se porta sur un baobab. Je me frayai un passage. Les images de ma famille flottaient dans ma tête, je ne voulais pas mourir bêtement. Jouant du poing et du coude, je réussis à rejoindre l'arbre. J'avais repéré un énorme creux où se réfugiaient les chômeurs du port lorsqu'il pleuvait, ce creux me fut salvateur, personne n'avait songé à s'y terrer. D'un bond, je m'y jetai et m'y accrochai comme une bête traquée.
Autour de moi, les gens couraient, se piétinaient, tournaient en rond. Partout où la marée se dirigeait, des soldats, des gendarmes, des policiers la stoppaient, la canalisaient. Je récitais les versets des livres sacrés, j'implorais Dieu. Pour finir, ma phrase-crédo effaça les autres mots de l'espoir : « Dieu l'a voulu. »
Du sang ruisselait sur ma figure. J'avais mal. « Qu'est-ce que je fiche ici ? » me demandai-je encore. Une voix mit fin à ma question, car j'entendis comme dans un cauchemar :
— Sors de là.
Je levai les yeux, je voyais flou. Je croyais rêver … Un bras me saisit et m'extirpa de ma cachette. Autour de moi, la terre semblait bouger, ma tête tournait. Avec mes mains j'essayais d'arrêter mon sang qui coulait, coulait. On me fourra sans ménagement dans un camion militaire.
Nous étions nombreux, des centaines de manifestants parqués sur un terrain vague. Mes voisins prétendaient qu'il y en avait des milliers. Peu m'importait, j'étais habité par la peur, la panique de perdre mon travail. Des infirmiers de la Croix Rouge soignaient les blessés. On mit un sparadrap sur ma plaie. La déchirure n'était pas grave, je remerciai Dieu. On m'interrogea, je répondais à tout moment :
— Je travaille au port, dans les entrepôts ; ma présence sur les lieux des troubles était accidentelle.
J'ignore pourquoi on me crut. Peut-être y avait-il trop de monde pour la capacité des prisons des Marigots du Sud ? Sans savoir pourquoi, je fus libéré avec beaucoup d'autres de mes compagnons. J'avais cru au père Noël en pensant que tous les manifestants avaient été relâchés, car à peine sorti du camp, Atan nous annonça que de nombreux camarades sans travail avaient été retenus et qu'ils devaient être acheminés vers l'hinterland dans des trains de marchandises.
Nous n'avions pas eu le temps de reprendre notre souffle que déjà Malekê et ses compagnons nous entraînaient vers un nouveau coupe-gorge. En désespoir de cause je me laissais emmener. Nous courions vers la gare ; on chargeait les premiers groupes de chômeurs dans des wagons à bestiaux. Cela me fit mal, j'eus un serrement de coeur en pensant qu'un an plus tôt j'aurais pu être du nombre. A peine étions-nous arrivés que des troupes de police et de gendarmerie nous obligèrent à battre en retraite. Déjà nos guides nous entraînaient vers la sortie de la ville. Nous longions les rails, disposant de grosses branches en travers des voies. Au bout de quelques kilomètres, les meneurs de la horde nous ordonnèrent de nous coucher. Je ne pus m'empêcher de protester :
— J'ai une famille à charge ! Rien n'est plus obstiné qu'un misérable : nos camarades reviendront en ville de toute façon. Pourquoi prendre des risques ? Ils reviendront à Porte Océane, j'en sais quelque chose ! La misère est créatrice de rêves. Rien n'y fit. Je fus mis au pilori et j'entendis crier mes compagnons :
— Nous sommes là pour mourir avec le docteur Malekê.
Je me couchai donc sur les rails.
— Quelle boucherie cela va faire ! me disais-je et la même question sans réponse me hantait : « Qu'est-ce que je fiche ici, mon Dieu ? »
Les rails grondaient, le train arrivait. J'ouvris les yeux, le soleil m'éblouissait. Je priais, regardais pour une dernière fois le ciel d'un bleu implacable, pensais aux miens, à ma vie. Soudain je me demandais :
— Mourir pour quoi ? Parce que Malekê-le-fou l'a ordonné ? Parce que la foule m'y oblige ?
Je n'attendis pas la réponse, je me levai promptement et me mis à fuir.
Atan-le-Mammouth me poursuivit, je courais vite. Il prit un bâton et me le lança dans les jambes. Je me retrouvai ventre-à-terre. Dans mon oreille, on criait : « Lâche. » Je n'avais pas le coeur à contester un tel point de vue.
De nouveau j'étais sur les rails, mais je n'étais plus libre de mes actes : on me condamnait à mourir pour « la liberté ». C'était le dernier de mes soucis. Je pensais à ma vie qui allait cesser, à ma femme chérie que je ne tiendrais plus dans mes bras, à ce corps que je ne caresserais plus, je regrettais les enfants que je comptais avoir et que je n'aurais pas. Je détestais la foule et sa folie. Je haïssais les libérateurs abusifs et cruels. Lorsque j'entendis le sifflement du train, je retins ma respiration. Le bruit du convoi devenait menaçant.
Déjà je me vidais de mon âme, je n'avais désormais ni présent, ni avenir. « Mon pauvre Bohi Di, pourquoi es-tu né ? » Et la mort ne vint pas, le train s'était arrêté.
Les exclus sautaient des wagons, prenaient la fuite. Malekê criait :
— Partez, partez !
Je fuyais vers la maison. J'allais de l'avant comme un animal sauvage, traqué par le feu de brousse.
Au lendemain des événements de la Corporation fruitière, j'avais repris mon travail dès le lever du jour. Vers le milieu de la matinée, un planton vint m'appeler :
— Le patron veut te voir.
J'étais surpris de me retrouver avec plusieurs de mes camarades du Club des Travailleurs. Nous ignorions tous les intentions de notre patron. Contrairement à son habitude, il nous fit attendre pendant de longues heures avant de nous recevoir. Nous ne fûmes pas moins inquiets lorsque, vers midi, nous vîmes Mellé Houré et Benn Na sortir du bureau directorial. Ils nous saluèrent au passage, ils semblaient contrariés.
— Tu crois que ? … enfin espérons que nous garderons notre place, me dit un compagnon.
— Dans ce pays rien ne me surprendra plus, me contentai-je de répondre.
Bientôt le premier camarade fut introduit auprès du directeur, nous ne le vîmes pas revenir. Lorsqu'une dizaine d'ouvriers et manoeuvres suivirent et qu'aucun ne rejoignit la salle d'attente, toutes les hypothèses, optimistes comme pessimistes, se chevauchèrent dans nos têtes. J'étais en train de parler lorsque j'entendis mon nom. Tremblant je m'avançai vers la porte. Je tapai doucement, à peine si j'entendais moi-même le signal. Je n'osais pas franchir le seuil. Mais la porte s'ouvrit soudain, Monsieur Perlagi était debout devant moi.
— Entre donc, Bohi Di, me dit-il.
Je le suivis dans le bureau. Je me demandais pendant un instant par quelle porte j'allais sortir lorsqu'il me dit :
— Je suis ennuyé pour vous tous.
— Que puis-je faire pour vous, patron? demandai-je instinctivement.
Monsieur Perlagi n'entendit pas ma question. Il était visiblement préoccupé. Il me demanda :
— Qu'est-ce qui vous a pris l'autre jour de vous mêler à la manifestation des grévistes de la Corporation fruitière ?
— Ç'était un hasard … au départ du moins, patron.
— Hasard ? Tu as été fiché par la police lors de la rafle.
— Oui, mais comme d'autres travailleurs j'ai été relâché. Seuls les chômeurs ont été retenus par la police.
— Ne tournons pas autour du pot. Voilà, j'ai rencontré ce matin les dirigeants du Club des Travailleurs, ils vous expliqueront tout le détail de l'affaire. Je ne peux plus vous garder.
— Plus me garder ? Je ne comprends pas, veuillez m'excuser …
— Vous étiez une trentaine au moins de mon entreprise qui avez été pris dans la rafle.
— Je ne comprends pas, Monsieur, depuis que je suis chez vous, j'ai toujours bien travaillé. Vous êtes content de mes résultats…
— Hélas, Bohi Di, les événements m'y obligent. Plus tard, lorsque la situation s'éclaircira, je pourrai peut-être te reprendre. En attendant je ne puis jouer avec la vie de mon entreprise. C'est compliqué tout ça …
Je n'entendais plus rien. Le spectre du chômage m'obsédait déjà. Je ne me rappelle plus dans quelles conditions j'avais quitté mon employeur, ni comment j'avais empoché mon salaire et le montant de mon mois de préavis, encore moins le certificat élogieux que m'avait fait la direction. Une question m'obsédait : « Que vais-je devenir ? »
Vers la fin de l'après-midi, comme un somnambule, je traînaillais encore autour des bâtiments de mon ancien lieu de travail. Plus rien ne m'intéressait, je n'arrivais pas à réaliser que j'avais perdu mon gagne-pain. Quelques mois plus tôt, en allant à Hindouya, je vivais encore ma chance, une chance qui me semblait alors méritée et continue. J'étais loin de penser que les forces du mal n'avaient fait que m'accorder une courte trève. Il faut tout de même que je vive, moi aussi, ne cessais-je de me dire.
La journée de travail prenait fin. Par groupes, mes anciens camarades sortaient du chantier. Assis au bord du trottoir je les regardais passer. Quelques-uns parmi eux me saluaient, d'autres détournaient la tête en m'apercevant. Je ne revis aucun des hommes qui avaient été convoqués en même temps que moi pendant la matinée, pourtant je ne parvenais pas à croire à mon exclusion définitive. Je me persuadais vainement que ce ne pouvait être qu'une simple suspension.
— Du courage, Bohi Di, du courage. Tu verras nous nous débrouillerons.
— Mais je reprends mon travail ce soir, service de nuit, dis-je machinalement à Mihi Fan qui venait de se manifester. Tu sais une supension prend vite fin. Monsieur Perlagi ne peut me renvoyer de son entreprise. Je suis un bon ouvrier.
Mihi Fan avait le regard triste malgré ses efforts pour se montrer aussi optimiste que moi. ll se contenta de me dire :
— J'aurais voulu être avec toi à la manifestation, crois-moi, mais que veux-tu, ces choses-là ne m'intéressent pas et puis ma santé n'est pas aussi bonne que la tienne. Dieu merci, tant que je serai au travail, nous nous en sortirons.
— Ce n'est pas une solution, Mihi Fan. Ce qui m'intéresse c'est de retrouver du travail. Avec nos deux salaires cumulés, notre communauté avait déjà du mal à s'en sortir. Imagine-toi un peu ce que cela donnera avec un seul !
— A ta place, je me rendrais au Club des Travailleurs, j'y ai été déjà pour te chercher. Mellé Houré et Benn Na ont demandé de tes nouvelles. Ce sont eux qui m'ont appris ton licenciement, enfin, Monsieur Perlagi, leur a donné une copie de la liste …
— N'annonce rien à la famille. Je m'en sortirai.
— Il le faudra bien un jour. Maintenant va au Club et ne t'inquiète pas pour Nafie, ni pour la famille. Va et bonne chance, me dit Mihi Fan, avant de me quitter.
Il faisait déjà nuit quand j'arrivai au siège du Club des Travailleurs. J'allais entrer lorsque tous phares éteints, une voiture s'arrêta devant la porte d'entrée. Je fus comme pris de panique. Un chauffeur en livrée descendit et ouvrit la portière, obséquieusement plié en deux. Un être auquel je ne m'attendais pas et que je voyais pour la première fois depuis des années en descendit. C'était Baré Koulé.
Toujours d'une élégance recherchée, en quelques années il avait peu changé. Il avait toujours cette allure arrogante d'un homme satisfait de lui-même et dans ses gestes et paroles quelque chose de cynique et de cruel. On le disait riche et propriétaire de plusieurs immeubles aux Marigots du Sud, et surtout à Porte Océane. On racontait également qu'il avait raflé à bas prix, grâce à ses maîtres-chanteurs et ses milices, plusieurs propriétés incendiées. Je ne comprenais pas ce qu'il venait faire au Club des Travailleurs à cette heure tardive. A minuit, la voiture était toujours devant la porte, la salle de réunion toujours éclairée. Il me fallut encore bien de la patience pour voir sortir enfin Baré Koulé et ses amis. A peine la voiture avait-elle démarré que je m'engouffrais dans les bureaux :
— Tiens, te voilà toi, me dit Malekê. Puisque tu as perdu ton travail chez Perlagi, nous avons décidé de t'employer à plein temps. Plus tard, nous tâcherons de te caser.
— C'est-à-dire que le Club me paiera ? demandai-je abasourdi par la nouvelle.
— Si tu étais venu au siège plus tôt, tu l'aurais su pendant l'après-midi, dit Mellé Houré.
Les événements se succédaient à une telle vitesse que je ne parvenais plus à distinguer les faits. Le matin j'étais renvoyé de mon travail, le soir j'avais un emploi temporaire, quelques jours plus tôt cette grève de dockers, mais les bateaux avaient tout de même été chargés par les partisans de Baré Koulé et ce dernier, malgré tout ce qu'il avait fait contre les membres du Club, avait tout de même été reçu par eux. Il y avait de quoi grimper sur les murs.

Un long silence s'était installé dans le groupe. Mariam, la femme de Mellé Houré et responsable du secrétariat avait fini de retranscrire les textes sténographiés de l'entretien. Ce fut Malekê qui mit fin aux méditations en demandant à ses amis de se prononcer une fois pour toutes sur l'attitude à adopter à l'égard du Parti Social de l'Espoir et de son leader.
— Un fossé de morts et de ruines nous séparent, il n'est pas question de lui rendre la tâche facile.
— Ce qui est fait est fait, dit Mellé Houré. Dans tous les cas nous sommes mal pris. Comme la plupart des responsables des partis locaux de ce pays se sont ralliés clandestinement à Baré Koulé, il n'est pas question de former un front commun d'opposition contre l'homme des autorités publiques et des corporations. On raconte même que les portefeuilles du futur gouvernement ont déjà trouvé leurs titulaires.
— La démarche de Baré Koulé n'est qu'un alibi, il a tous les atouts en main et il le savait en arrivant.
— Alibi ou pas alibi, nous avons des centaines de chômeurs sur les bras.
— Il ne serait pas déconseillé de rencontrer Fof dès cette nuit ; nous lui exposerions le problème des travailleurs licenciés. L'armée recrute des soldats, c'est ce qu'il m'a dit…
— Que pourrait-il faire pour nous, ce jeune homme ? demanda Mellé Houré, sceptique.
Malekê répliqua d'un ton tranchant :
— Le jeune homme dont tu parles est déjà ingénieur des travaux publics et sort d'une école militaire.
— Je suis navré, ce n'était pas pour te vexer, ni pour le rabaisser, s'excusa Mellé Houré, mais s'il refuse de nous aider ?
— J'en serais étonné. J'ai déjà discuté avec lui de l'engagement éventuel d'un contingent de jeunes militants du Club dans l'armée …
Ils décidèrent donc de se rendre chez le jeune officier. Suivant les indications du docteur Malekê, j'avais pris la direction de la corniche de Porte Océane pour longer la mer. Bientôt nous nous arrêtâmes devant une concession discrètement abritée derrière une palissade couverte de plantes. Tout semblait calme autour de nous. Malekê sonna au portail. Nous attendîmes pendant quelques minutes avant que les fenêtres ne s'éclairent. Je m'attendais à voir un officier bardé de médailles, jouant au supérieur ; au lieu de cela je vis un jeune homme qui ne paraissait pas son âge, il portait un polo à manches courtes sur un pantalon kaki. Je ne cessais de le regarder comme si on pouvait lire son grade d'officier sur la figure. Il devait être lieutenant, à ce que je crus comprendre.
Fof nous reçut avec simplicité. Dès notre arrivée Mellé Houré et Benn Na exposèrent les raisons de notre visite. Ils avaient parlé des inquiétudes du Club des Travailleurs au sujet du licenciement de plusieurs des membres de l'organisation. Fof écoutait et semblait attendre plus de précisions sur le but de la visite. — Il serait nécessaire que vous m'expliquiez plus clairement vos intentions. Je n'ai encore aucune responsabilité, mais nous pourrions tout de même chercher une solution. Ce fut Malekê qui se décida à parler :
— Il me semble, dit-il, que l'ancien champ de tir et les bâtisses du cantonnement désaffecté de l'armée sont encore habitables.
— Habitables, c'est trop dire, mais l'endroit est libre en attendant.…
— S'il en est ainsi nous souhaiterions l'occuper sans pour autant demander l'avis des autorités, nous avons plusieurs centaines de personnes déplacées à notre charge que cette place sauverait de la détresse.
Fof avait froncé les sourcils, comme surpris par la méthode et l'attitude de ses interlocuteurs.
— Vous me demandez une autorisation que je ne puis vous donner.
— Et si nous étions jetés dans la rue? demanda Benn Na.
Fof avait souri, puis répliqué :
— Je voudrais bien voir les fous qui jetteraient des centaines de déracinés qui n'ont plus rien à perdre dans la rue. Profitez de la conjoncture. Ni le gouverneur du territoire, ni le commandant militaire ne se hasarderont à prendre des décisions importantes à la veille de l'indépendance. Les hauts fonctionnaires ne tiennent pas à compromettre l'apparente et calme image qu'ils veulent donner du pays lors de la passation des pouvoirs. Un peu de cran, suggéra Fof.
J'étais sidéré par la désinvolture de l'officier, mais je l'avais pris en confiance. A peine avions-nous quitté Fof que déjà Mellé Houré et ses camarades s'entendaient sur la décision d'occuper immédiatement la caserne désaffectée dans la banlieue de Porte Océane. Dès le début de l'après-midi, les premiers chômeurs du Club s'installèrent dans leur nouvelle demeure. Par groupe, par famille, des gens affluèrent jusqu'à une heure très tardive de la nuit. Tous les travailleurs licenciés émettaient les mêmes propos devant les responsables du camp du Club des Travailleurs :
— Nous avons été chassés, les protégés de Baré Koulé nous ont remplacés dans les entreprises privées et publiques, dans les campements des entreprises.
— Le problème est de les nourrir, disait à tout moment Benn Na qui ne s'était pas attendu à un tel afflux de naufragés.
Chacun trompait le temps à sa manière pendant la première nuit que nous passâmes au camp. Un voisin comptait les étoiles par grappes. Mais les étoiles étaient denses dans le ciel, il commençait et recommençait sa comptabilité. Quelqu'un lui avait dit :
— Mais tu es fou de compter les étoiles, des milliards d'étoiles, ta vie n'y suffirait pas !
— Je sais, je sais, ma vie n'y suffirait pas, mais j'oublie ainsi le temps qui passe. Si seulement nous avions un seul de ces diamants du Créateur, oh, mon Dieu, que notre vie changerait.
— En attendant l'impossible miracle, il nous faudra survivre dans notre nouveau refuge, dit un autre…
Il était déjà très tard ; peu à peu les voix s'étaient tues pendant que les cigales crissaient dans la nuit. Et moi, pendant ce temps, je pensais à la campagne électorale que les dirigeants du Club des Travailleurs allaient entreprendre …………

… Des semaines de déplacements à travers tout le territoire des Marigots du Sud faillirent nous mener au bord du surmenage. Et pourtant nous étions heureux d'accomplir la mission que le futur chef d'état-major nous avait confiée après les chaudes recommandations du lieutenant Fof. Mellé Houré, Benn Na et Malekê étaient chargés de recruter officieusement l'effectif d'un régiment de jeunes conscrits pour l'armée. Le Club des Travailleurs était si bien implanté dans le milieu des travailleurs des villes et des campagnes qu'il ne fut pas très difficile de trouver l'effectif souhaité. Le problème restait de ne jamais éveiller l'attention des partisans de Baré Koulé.
En accord avec le lieutenant Fof, le conseil de révision de l'armée nous suivait à une demi-journée de distance. Dans chaque hameau, village ou ville où nous passions, Malekê faisait passer des visites médicales aux jeunes militants locaux du Club des Travailleurs, Mellé Houré et Benn Na arrêtaient la liste des recrues, Atan-le-Mammouth se chargeait de transmettre les noms des futurs conscrits aux membres du conseil de révision qui arrivaient tout juste après notre départ. Ainsi pendant des semaines, jamais les deux délégations ne se rencontrèrent.
Mes chaussures traînaient à côté de moi ; étendu au pied d'un baobab, je profitais d'un court repos. Une bouffée de bien-être m'envahissait, je ne pensais plus à rien. Mellé Houré et les autres tenaient leurs conférences dans les hameaux voisins. Je somnolais tranquillement lorsque des chuchotements me réveillèrent. Je tirai mon chapeau sur le front pour échapper à l'intrusion des nouveaux venus. Ils passaient, repassaient devant moi. Je gardai toujours les yeux fermés, mais leurs pas martelaient mes tympans. Après de longues minutes d'hésitations, ils s'arrêtèrent à mon niveau. Je fis semblant de ronfler. Rien n'y fit. Ils étaient décidés à me provoquer. Je pensais que c'étaient les milices de Baré Koulé qui venaient me rendre visite à leur façon. De tels incidents s'étaient si souvent produits contre nous que nous ne nous sentions plus en sécurité lorsque nous nous retrouvions seuls. Je continuai à ne pas bouger. Je n'osais plus chasser les mouches qui se posaient sur moi. Les chuchotements me mettaient les nerfs en boule. J'entendis : « Réveillons-le. » « Ça va être ma fête », me dis-je. D'une détente je me mis debout.
— Que me voulez-vous ?
Ils riaient, tournaient autour du baobab, leur attitude continuait de m'intriguer. Je les observais prêt à me défendre. Enfin, l'un d'eux se décida à me parler. Souriant, il s'approcha en s'excusant sans arrêt, prit place sur une racine ; intimidé il balbutia d'une façon à peine audible un « bonjour frère ». Je m'étais assis le dos contre l'arbre, rassuré. Je l'observais, espérant qu'il s'éloignerait. L'un après l'autre les compagnons de l'intrépide s'installèrent autour de moi.
— Ça va ? demanda-t-il.
— Oui, ça va, Dieu merci, la santé est bonne, répondis-je.
— Dieu merci, Dieu est grand… La famille va-t-elle bien ?
J'ouvris l'oeil et baillai à me craquer les mâchoires.
— Oui, la famille va bien, Dieu merci.
— Dieu merci, le père, la mère, la femme, les frères, les soeurs, les enfants, les amis vont-ils bien ?
— Mon père est mort, ma mère est morte, mes frères, mes soeurs aussi, les autres vivent, Dieu merci, je respire.
— C'est la volonté de Dieu. Que le Ciel veille sur vous. Ça va alors ?
— Dieu l'a voulu.
— Oui, Dieu l'a voulu. Oui, oui, Dieu merci. Dieu est grand, ses prophètes, maîtres du paradis. Satan, directeur de l'enfer. Dieu est grand.
Mes visiteurs avaient certainement une idée derrière la tête. Leur tactique d'approche était éloquente. Je leur facilitai la tâche en leur demandant de m'exposer leurs problèmes. Le porte-parole du groupe, probablement le chef de la communauté, avait enlevé son bonnet, s'était assis par terre après avoir renouvelé les paroles rituelles de politesse. Tout ce cérémonial me laissait supposer que la demande était de première importance.
— Alors les toubabs vont partir, dit mon interlocuteur. Ils ne commanderont plus ?
— Ils ne partent pas tous, mais ne commanderont plus directement après l'arrivée de l'indépendance.
— Ah bon. Dieu l'a voulu. Nous ne savons pas qui est Indépendance.
— Si je puis vous aider, leur dis-je.
— Si Dieu le veut. Indépendance, Indépendance, est-ce une nouvelle divinité ?
— ???
— Tout le monde dit qu'elle arrive. Enfin, dans nos champs, au hameau, au village, Baré Koulé nous a appris qu'elle apportera de la nourriture, du travail, des vêtements, des richesses …
— ???
— Nous avons toujours espéré qu'un jour nos souffrances prendraient fin. Peut-être notre Sauveur se montrera-t-il sous l'aspect de Indépendance.
— Il y a de tout en elle, me décidai-je à dire.
— Nous n'inventons rien. Baré Koulé et ses partisans nous ont appris que Indépendance apportera les richesses aux Marigots du Sud. Avec le Parti Social de l'Espoir nous ne paierons plus d'impôts. Elle donnera une maison à chaque famille, fertilisera les terres, le sol, nous fera don de ses trésors cachés. C'est la volonté de Dieu et de Baré Koulé.
Je me grattai la nuque. Je savais que Baré Koulé, ses milices et propagandistes avaient déjà fait beaucoup de ravages dans les Marigots du Sud ; mais à ce point, j'en avais le souffle coupé. J'étais le dos au mur. Car si je répondais que c'était vrai, c'était mettre le Club des Travailleurs dans le même sac que le Parti Social de l'Espoir ; prétendre que c'était faux, aurait facilité notre défaite. En outre les cultivateurs ne m'auraient jamais cru.
Heureusement un de mes interlocuteurs me facilita la tâche. L'un d'eux venait de me demander si j'étais Bohi Di. Je lui répondis que c'était bien ma modeste personne qu'on appelait ainsi. Il me présenta à ses compagnons comme l'exemple type de la réussite d'un campagnard en ville. Je pouffais de rire. II était sérieux, lui. Il disait de moi :
— Malekê, celui qui soigne les malades et qui ouvre le corps humain pour y chercher et extraire le mal, a dit de Bohi Di qu'il était l'exemple même d'un enfant de la terre qui mènera notre pays vers le progrès technique, celui que vous voyez devant vous a été cultivateur comme nous, chômeur, vagabond. Il a appris à lire et à écrire, à faire de la mécanique, à conduire l'automobile, il est ouvrier, il a même fait injustement de la prison avec le regretté Monchon que nous aimions tous.
J'étais une vraie pièce de musée. Le guide me commentait comme si j'étais une oeuvre d'art. Les yeux s'étaient braqués sur moi, admiratifs. Ils me regardaient béatement, les oreilles tendues comme si j'avais pris soudain l'aspect d'un oracle. Ils voulaient que je les rassure sur l'arrivée de « Indépendance ».
— Si Dieu le veut, si c'est sa volonté, « Indépendance » nous apportera un certain bonheur … enfin, je ne sais pas moi.
— Parle, au nom de Dieu clément et miséricordieux. Tu te dois de nous révéler l'heureux secret de « Indépendance ». Est-ce que Baré Koulé nous a dit la vérité ?
En un éclair je trouvai une voie de sortie à mon inconfortable situation. J'en profitai pour déclarer d'un ton que je voulais mystique :
— Indépendance n'est pas une déesse de la prospérité […] hem et puis Dieu dit : « Tu n'adoreras que le Seigneur ton Dieu », enfin approximativement. Aucun homme ne doit se faire passer pour Dieu ou demi-dieu, le Créateur le renierait.
Il y eut un silence. J'étais assis sur des charbons ardents. Il fallait que j'en sorte. Je tentai de me rappeler quelques passages de la sainte écriture, seule capable de contenter mes interlocuteurs.
Je leur récitai que Dieu dit à l'homme : « Tu gagneras ton riz à la sueur de ton front. » C'est sa volonté, pas la nôtre !
Et d'ajouter :
« Indépendance c'est comme l'auberge espagnole … »
— Quoi ? m'interrompirent-ils, abasourdis par ma formule.
Pour toute réponse, je récitai à haute voix :
— Seigneur que Votre règne arrive, que votre Nom soit sanctifié et ayez pitié de nous, les pauvres dans votre beau royaume de requins.
Je m'attendais à ce que les cultivateurs me traitent de fossoyeur des espoirs. Il n'en fut rien. Ils tinrent des conciliabules, puis le plus vieux me dit :
— Nous prierons Dieu pour que « Indépendance » soit digne de notre espérance, que le Créateur veille sur nous.
« Amen, ouf » avais-je soupiré, délivré.
A peine les cultivateurs avaient-ils pris congé que je me dépêchai de rejoindre mes compagnons.
Depuis ma prise en charge par le Club, j'étais le chauffeur et le mécanicien de notre parc automobile qui se composait d'un break et de deux camions qui servaient à tout. Il nous fallait rejoindre immédiatement Porte Océane. Ce n'était pas toujours facile de circuler sur les pistes quasi impraticables de nos brousses ; en outre nous n'avions pas de phares, je m'étais peu à peu habitué à deviner la route pendant nos déplacements de nuit. En plus, Benn Na me disait à tout moment :
— Attention, Bohi Di, évite ce chemin, il passe non loin d'une plantation, évite ce pont, des milices peuvent s'y cacher, évite ce village, il est tenu par les tueurs de Baré Koulé, etc.
Ce n'était plus une indépendance qu'on nous donnait, mais une machine infernale. Mais celle-ci, pensai-je, pourrait péter dans la gueule de bien d'autres hommes que ceux auxquels elle est destinée.
Nous étions pressés de rentrer à Porte Océane, la dernière chance pour le Club des Travailleurs. Notre future indépendance était déjà si violée que plus personne ne se doutait de sa débauche. Les proxénètes de « Mademoiselle Indépendance » bâtissaient en secret leurs maisons closes, la bourse des trafics illicites allait déjà bon train.
II n'était plus possible de distinguer un toubab colon d'un indigène colon, les deux s'acharnaient à renforcer ou à se créer une position inattaquable. Notre pauvre indépendance sentait le vice depuis le jour où les anciens maîtres avaient décidé de l'accorder aux indigènes des Marigots du Sud.
La mariée était trop belle, trop pulpeuse, trop voluptueuse pour calmer les sens et donner un bonheur serein au peuple. Ce fut seulement au début de la matinée que nous arrivâmes enfin à Porte Océane, pendant toute la nuit aucun de mes compagnons n'avait fermé l'oeil. Quant à moi j'étais épuisé.

Avant de nous séparer, Mellé Houré nous communiqua le programme du lendemain : un grand meeting de clôture de la campagne électorale était prévu pour l'après-midi. Ce samedi de notre retour à Porte Océane, nous avions congé. Ce fut un repos bien gagné. Au début de l'après-midi de dimanche, une marée humaine se mit en branle, bravant les interdits de la police, les chantages et menaces répandus par les commandos du Parti Social de l'Espoir de Baré Koulé. A mesure que la foule remplissait le stade, les soldats, les gendarmes et les agents de police prenaient position. Le matin le commissaire Sept-Saint Siss avait vainement tenté de raisonner les responsables du Club des Travailleurs en faisant valoir l'inutilité de leur tentative de mobiliser Porte Océane contre l'intronisation de Baré Koulé. La semaine précédente, le docteur Malekê avait lancé l'idée d'une grève générale et malgré les pressions, il était resté sur sa position. Le matin même le chef de la police et quelques hauts fonctionnaires toubabs s'étaient présentés au siège du Club des Travailleurs. Le moins que je puisse dire c'est que cette rencontre fut des plus tendues. Je travaillais sur un moteur. Par la fenêtre ouverte j'entendais tonner le commissaire. A force de prêter vainement l'oreille aux éclats de voix et de ne rien comprendre, je m'approchai de la fenêtre. Le chef de la police venait de lancer :
— Et vous croyez que Baré Koulé croisera les bras devant vos tentatives de lui barrer la voie ? Si vous vouliez le contrer, vous auriez dû vous y prendre plus tôt !
— C'est vous qui dites cela commissaire ? Alors que les pouvoirs métropolitain et territorial ont fermement soutenu Baré Koulé et fermé les yeux sur les assassinats commis par ses hommes de main ? répondit la voix de Mellé Houré.
— Personne n'a imposé Baré Koulé, il a tracé lui-même sa voie. Si vous voulez vous en prendre à quelqu'un, surtout pas à nous. Notre rôle se termine et nous tenons à faire une bonne passation de pouvoirs. Vous vous entretuerez ensuite si cela vous chante, mais seulement après l'indépendance, pas sous notre arbitrage.
Le ton cynique de Sept-Saint Siss semblait avoir désarçonnés les dirigeants du Club des Travailleurs, toutefois Benn Na dit sur un ton rageur :
— Surtout prenez garde que notre sang ne vous éclabousse pas et que nos cadavres ne vous asphyxient.
— Mais enfin, que nous reprochez-vous ? Ce n'est tout de même pas de notre faute si vous êtes incapables de vous entendre, de bâtir, de gouverner !
— Gouverner suppose un apprentissage. Vous nous donnez l'indépendance pour mieux pouvoir nous dominer par personnes interposées, car notre indépendance ressemble à ce jeu de marionnettes qui tout en jouant Shakespeare, Molière ou Tchékov, ne doivent leurs mots, leurs actes et leurs décisions qu'à l'invisible et adroit manipulateur caché dans les coulisses. Vous aurez beau rôle désormais de jouer avec vos pauvres pantins du Cercle des tropiques « indépendants ». Quant à nous, vous pouvez être certains que cette grève générale aura lieu. Et que votre protégé ne mette pas ses tueurs sur notre chemin, intervint Malekê.
Sept-Saint Siss, déçu, répliqua :
— Docteur, il y a une chose que j'aurai apprise pendant mon séjour d'une trentaine d'années sous les tropiques. C'est que vous êtes plus cruels entre vous, que ne le sera jamais un toubab à votre égard. Croyez-moi, le venin ne vient pas de l'extérieur. Vous sécrétez vous-mêmes votre propre poison.
— La misère, l'exploitation, l'ignorance forment l'inhumaine trinité qui nous mène. Le désespoir, commissaire, ne sécrète pas d'idées nobles. Même votre départ ne vous mettra pas à l'abri de nos violences, tôt ou tard vous serez concernés, quand bien même vous retireriez tous vos intérêts séculaires de notre sol et nous abandonneriez à nous-mêmes, vous ne serez plus jamais à l'abri de nos malheurs sur lesquels vous avez si longtemps fermé les yeux.
Je n'entendis plus rien, un silence venait de tomber sur la salle de réunions. Les chaises craquaient, des gens se levaient comme pour prendre congé.
— Si je comprends bien, ce meeting se tiendra cet après-midi ? Vous risquez de vous mettre dans de beaux draps.
— Le meeting aura lieu, commissaire.
— Dans tous les cas l'ordre sera respecté … dans votre intérêt. Sachez bien que Baré Koulé est décidé à ne pas se laisser faire !
Bientôt je vis le groupe des officiels sortir des bureaux du Club, déçus et peut-être inquiets des perspectives désastreuses que laissait prévoir le meeting de l'après-midi, ils prirent la direction du palais du gouvernement territorial. Malekê qui observait de la fenêtre dit à ses camarades :
— Ils vont chez le gouverneur, nous avons intérêt à prendre nos dispositions pour cet après-midi, dans le cas où nous aurions des ennuis de dernière minute.
Un car de police avait pris position devant le Club après le départ des délégués officiels. Simple manoeuvre de routine avait-on dit. Malheureusement, peu après le carillon de midi, des inspecteurs de police se présentèrent au siège, munis d'une convocation.
— Le gouverneur du territoire des Marigots du Sud désire vous recevoir à quatorze heures précises, indiquait la feuille officielle.
— A cette heure-là nous serons au meeting, avait dit Mellé Houré.
— Mais pourquoi nous ?
— Nous avons reçu l'ordre de vous accompagner.
— Cela nous ennuierait réellement de ne pas tenir ce meeting, surtout en ce dernier jour de campagne pour les élections. Nous ne pouvons et ne devons pas annuler notre meeting, dit Malekê.
— Nous n'avons pas reçu l'ordre de discuter, mais de vous accompagner au palais du gouverneur. Vous avez le choix, ou vous nous suivez de votre plein gré, ou vous êtes amenés sous escorte.
— Pouvez-vous nous accorder un délai, tout juste le temps de mettre nos affaires en ordre ?
— D'accord, nous attendrons une demi-heure, mais pas une minute de plus, parce que… enfin, nous attendrons, accepta un des inspecteurs.
Pendant la demi-heure qui devait suivre il régna une activité fébrile au Club. Atan-le-Mammouth, Didi, Langue-de-Vipère et Salimatou, une des militantes sociales les plus populaires de la ville, se mirent en devoir de préparer la succession éventuelle des trois responsables principaux du meeting, consignes et dossiers furent retransmis à la hâte.
A l'heure dite les inspecteurs se manifestèrent de nouveau. Peu importait désormais.
Dès notre arrivée au stade, nous nous mîmes à distribuer les tracts. L'afflux des auditeurs militants ou sympathisants du Club dépassait nos prévisions, ils venaient de tous les horizons, tous semblaient hantés par la peur de Baré Koulé. Ici et là fusaient des slogans hostiles au vainqueur virtuel des élections. Le commissaire Sept-Saint Siss, débordant d'activité, coordonnait les manoeuvres du service d'ordre à l'intérieur et à l'extérieur du stade. Les gendarmes, les agents de police et les patrouilles de soldats avaient repoussé avec fermeté tous les provocateurs du Parti Social de l'Espoir. Des cordons d'agents du service d'ordre ceinturaient la tribune ; le chef de la police lui-même se tenait sur la première marche de l'escalier qui menait à l'estrade. De temps en temps il regardait sa montre, on aurait cru qu'il voulait avancer à coups de pouce la journée vers son déclin.
Les minutes s'écoulaient. A quatorze heures, ni Malekê, ni Mellé Houré, ni Benn Na n'apparurent sur l'estrade. Des murmures comparables aux bourdonnements des abeilles en saison sèche couvraient le stade d'une manière à la fois monotone et menaçante. A quinze heures, les orateurs étaient toujours absents, volatilisés. Les services d'ordre redoublaient de vigilance. Les agents circulaient dans la foule, dévisageaient, mettaient en garde, menaçaient les impatients, souriaient à d'autres, encourageaient les femmes à la patience, taquinaient les enfants comme pour amadouer la colère des parents. Les autorités voulaient gagner la bataille contre le temps, la bataille contre les rayons du soleil qui chauffaient les crânes et excitaient les foyers d'insurrection.
Pendant que le commissaire Sept-Saint Siss poussait à sa manière le soleil vers l'horizon, Atan-le-Mammouth tenait une messe basse :
— Si les responsables ne sont pas ici, nous, nous sommes bel et bien en place. Ce qu'ils pouvaient dire à nos frères, nous le pouvons aussi. Qu'en penses-tu Salimatou ?
— S'il ne tenait qu'à moi, nous aurions commencé le meeting dès quatorze heures. Nous savons tous que ni Mellé Houré, ni Benn Na, encore moins le docteur Malekê ne se présenteront à cette tribune. Le commissaire Sept-Saint Siss est un bon manoeuvrier, il veut couler notre réunion, il réussira si nous attendons.
— Et toi Beau-Temps ?
— Salimatou a raison, nous prendrons la place des absents.
— Langue-de-Vipère, Bohi Di, Didi, les autres, êtes-vous de cet avis ?
— On fonce, advienne que pourra, on est pas des zèbres, se manifesta Langue-de-Vipère.
— Salimatou, Beau-Temps et moi parlerons aux camarades, trancha Atan, nous avons les textes et les documents et puis nous savons ce que les responsables se proposaient de dire.
Comme si notre avis était nécessaire ! Au point où en étaient les choses, seule la réussite du défi que nous allions lancer aux autorités nous intéressait, nous n'étions même pas sûrs de pouvoir dominer la situation. « Quelle vie ! » me dis-je au moment où Atan-le-Mammouth, Salimatou et Beau-Temps prenaient la direction de la tribune.
Le commissaire Sept-Saint Siss attendait l'arrivée des trois suppléants qui traversèrent sans encombre les cordons du service d'ordre. Ils parvinrent au niveau du commissaire, l'air passif et pourtant décidé à ne pas livrer le passage. Il eut un sourire ironique, puis demanda d'un ton mesuré, protocolaire, dont il était passé maître :
— Messieurs et Mademoiselle, je veux bien vous permettre de prendre la parole, mais il vous faut présenter une autorisation dûment remplie et signée par moi, chef de la police territoriale.
— Jusqu'à présent aucune autorisation n'était nécessaire pour parler dans un meeting, mon commissaire, dit Atan-le-Mammouth.
— Il faut un début à tout. Pas d'autorisation, pas de palabres.
— C'est un viol, intervint Salimatou.
— Voyons Miss Salimatou, à mon âge. Si seulement j'étais plus jeune, je vous aurais fait une cour assidue. Vous feriez mieux tout de même de vous faire un peu plus rare dans les manifestations, la place des femmes n'est pas sur les tribunes populaires.
— Misogyne !
— Allons Salimatou, soyez sage.
— Pas question, commissaire, nous remplacerons nos chefs !, intervint à son tour Beau-Temps.
— Enfermez-moi ces trois fortes têtes, allez ouste!, dit Sept-Saint Siss.
Promptement Salimatou se mit à escalader la tribune, mais déjà un agent de police l'arrachait du sol pour la transporter dans une camionnette cellulaire. Salimatou se débattait avec rage, mais se retrouva bientôt en compagnie de Beau-Temps et d'Atan-le-Mammouth dans le véhicule qui démarra sous le regard surpris des témoins.
La foule, figée, continuait son attente sous le soleil ; résignée, elle tenait son regard fixé sur un seul point du stade : la tribune, et elle restait vide. Seuls les micros et les haut-parleurs silencieux donnaient l'illusion que nous assistions à un meeting. Toujours inquiets, les agents du service d'ordre maintenaient fermement leur étau autour du stade. Le commissaire Sept-Saint Siss répétait à tout moment :
— Il n'y aura plus de “folie des marchés” aux Marigots du Sud, plus jamais, tant que je serai à la tête de la police territoriale.
Peu à peu le crépuscule se confirmait. Un vent agréable, d'une douceur caressante avait fait place aux rayons torrides de la journée. Patiente, la foule attendait ses orateurs, pendant que de son voile gris parsemé d'étoiles, la nuit recouvrait les Marigots du Sud et sa population. Il faisait déjà sombre, et pourtant au stade la foule attendait toujours. Elle ne se souciait pas du petit avion qui passait et repassait au-dessus d'elle depuis le milieu de l'après-midi, il traînait derrière lui une banderolle sur laquelle on pouvait lire : « Lundi et mardi jours fériés. » Peu importait, la foule attendait.
Il fallait bien que quelqu'un se décide à lever le siège. Ce fut le commissaire Sept-Saint Siss qui s'en chargea en annonçant à la tribune que Malekê, Mellé Houré et Benn Na ne viendraient plus. Il ajouta :
— Les employeurs ont décidé de fermer leurs entreprises demain et mardi. Il va de soi que la grève générale du Club des travailleurs n'a plus aucune raison d'être à la veille des élections de mardi.
Le commissaire n'avait pas besoin d'enfoncer la porte ouverte, depuis le milieu de l'après-midi nous avions tous compris que les jeux étaient faits et que le Club des travailleurs venait de perdre la dernière bataille de l'ère toubab.
Peu à peu la foule se remit en mouvement. Comme des abeilles qui sortent de leurs ruches, quelques éléments s'étaient séparés de la masse et avaient pris la direction de leurs quartiers.
Le flot commençait à se disperser.

Dans la soirée de mardi à mercredi la radio diffusait le résultat du scrutin, elle commentait la victoire incontestable du Parti Social de l'Espoir. A l'exception de Porte Océane, tout le reste du pays avait voté pour Baré Koulé.
En cette même soirée, des jeunes militants du Club entraient dans l'armée, parmi eux il y avait Beau-Temps, Langue-deVipère, Didi. Pourtant en ce mercredi de victoire, à l'aube, sous chaque portrait électoral du nouveau maître, la population eut le loisir de lire un « chant messie-koïque » :

Peuple, mon peuple aimé des Marigots du Sud
Si tu me fais Maître de ton indépendance, moi Messie-koï,
Je te donnerai la dépendance dans l'indépendance
Je te sauverai de l'incertitude du lendemain :
L'angoisse et la misère, les camps et la faim seront tes certitudes.
Je te nourrirai de mensonges et de frustration
Je t'offrirai la police et l'obéissance
Je t'enseignerai la détresse et la haine
J'érigerai des monuments sur tes cimetières
Je dresserai mes statues sur tes tombes
Je t'aimerai à la folie, mon peuple chéri,
Et tu m'aimeras, tu m'aimeras au risque d'en mourir !


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