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Alioum Fantouré
L'homme du troupeau du Sahel

Paris. Présence Africaine, 1992, 295 pages.



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IV. — Mont-Nimba


A l'heure où se séparaient les quatre officiers, Mainguai se dirigeait vers N'Zérékoré, en Guinée française, où devait le rejoindre plus tard l'équipe de l'Unité Tsé-tsé, y compris Ansoumani dont il avait plaidé la cause auprès du capitaine Henri. Il conduisait une vieille motocyclette que l'armée avait mise à sa disposition. Pour ne prendre aucun risque et ne pas dormir en cours de route, il s'était arrêté dans un petit village pour se procurer de la cola, réputée efficace pour tenir en éveil. Il ne cessait de croquer les noix de cola qui remplissaient ses poches. Il roulait très vite, trop vite. Il faisait très sombre sur la route à peine carrossable. A mesure qu'il évoluait dans son parcours, il lui devenait de plus en plus difficile de faire la différence entre une piste normale et celle réservée au motocross. Peu lui importait de se fracasser la tête ou de se disloquer sur le chemin, il voulait rejoindre le plus rapidement possible N'Zérékoré où il avait pris rendez-vous avec le chef Guéavogui, l'un des plus importants et riches notables de la région frontalière de la Guinée Française et du Libéria.
Dès son arrivée à N'Zérékoré, Mainguai fit savoir au chef Guéavogui qu'il procéderait immédiatement à la sélection des candidats au travail de la surveillance frontalière. ll ne semblait pas vouloir perdre de temps. Pour commencer, tout en se disant n'avoir que des doutes sur les candidats présents, il avait fait défiler la plupart des personnes présentes dans la concession du notable. En moins d'une heure, étaient éliminés de la compétition les infirmes, les bossus, les myopes sans lunettes, les sourds, les manchots, et bien d'autres spécimens d'handicapés. A tous ces malheureux exclus de la course au salaire, Mainguai avait présenté excuses et salamalecs, en précisant qu'il n'avait rien contre eux, mais que les événements ne lui laissaient, à lui non plus, aucune alternative sereine de faire jouer les sentiments. Le notable, qui avait assisté à l'invasion de son domaine depuis une semaine par tous les inconnus attirés par les rumeurs d'un emploi éventuel, n'était pas loin d'approuver le choix brutal de Mainguai.
En effet, pour une vingtaine de places à pourvoir au maximum, plus d'une centaine de candidats qui se prétendaient tous de la région s'étaient présentés. Après la première présélection, il ne restait plus que quelques dizaines de postulants qui espéraient bien être parmi la vingtaine de recrues. Ce n'était plus du recrutement, mais le fleuve Niger à boire. Comme toujours, depuis le début des opérations du Troupeau du Sahel, Mainguai n'avait pas tardé à entrevoir une solution possible qui allait lui permettre d'éliminer tous les étrangers à la région frontalière au profit des seuls indigènes de la zone concernée…
Ayant passé en revue la plupart des candidats et ne sachant pas exactement par où commencer pour choisir les meilleurs, il avait demandé au chef Guéavogui de leur faire parler l'une ou l'autre langue de la région.
— J'ai une meilleure solution, je connais des bons candidats qui feraient mieux ce travail s'ils étaient engagés et bien payés.
— Non, je veux recruter moi-même mes collaborateurs, dit Mainguai.
— Dans ce cas, jeune homme, ne vous inquiétez pas, une heure sera largement suffisante pour mon choix… Pas moyen de me tromper sur les autochtones… A chacun d'eux, je demanderai de me citer un ou deux dictons de la région. Quand bien même un étranger m'en citerait, je tiendrais compte de l'accent. Pas moyen de me tromper. Je suis trop concerné,… enfin, je suis trop concerné par votre réussite.
En entendant : « Je suis trop concerné », Mainguai avait laissé échapper un rire qui en disait long sur ses intentions secrètes.
— Chef Guéavogui, concerné ou pas concerné, peu m'importe, c'est votre aide que je veux maintenant.
A peine la règle du jeu fut-elle établie que déjà le défilé commençait. Comme il faisait un splendide clair de lune, Mainguai et le chef Guéavogui s'étaient mêlés à la foule pour faire leur choix des postulants. Ce fut absolument extraordinaire de voir la façon dont le chef Guéavogui avait procédé au triage. On aurait dit qu'il se trouvait sur un marché. A l'un, il disait :
— Tu n'es pas du coin, disparais !
A l'autre, s'il avait des doutes, il lançait :
— Souris un peu !
Si le candidat avait les dents de devant taillées en biseau, il le choisissait automatiquement en murmurant à Mainguai :
— Pas de doute, il est du coin. Comme tu dois le savoir, nous les limons en forme de biseau, ici.
Au bout d'une demi-heure, une cinquantaine de candidats étaient éliminés.
Immédiatement après commença la seconde phase. Les postulants défilaient un à un. Inlassablement, le chef Guéavogui répétait ses questions. Quelques candidats avaient à tout hasard fait tailler leurs dents de devant en biseau pour se faire passer pour autochtones. Il n'empêche que le sélecteur ne tarda pas à découvrir la supercherie. Dès l'instant où ils montrèrent leurs dents, ils furent éliminés pendant que d'autres étaient choisis presque à vue d'oeil bien avant de citer un quelconque dicton. Mainguai était quelque peu perplexe devant les décisions expéditives du chef. En moins d'une heure, il avait retenu une trentaine de postulants supposés appartenir à la région. Tout en essayant de faire comprendre à Mainguai qu'il aurait mieux valu engager les surveillants que lui-même avait prospectés et choisis en commun accord avec d'autres notables, le chef Guéavogui ne continua pas moins d'essayer de répondre au voeu de Mainguai.
Un candidat au regard froid et bien décidé à se faire accepter venait de se présenter. Sur un ton soudain agressif, le notable Guéavogui avait parlé en différentes langues au postulant. Ce dernier avait répondu calmement :
— Si haut que s'élève un crapaud, il retombera toujours sur son ventre.
Le chef Guéavogui avait tendu l'oreille avant de demander :
— D'où sors-tu ces propos et quelle langue me mâches-tu donc ?
L'inconnu, imperturbable, sur un ton des plus indifférents comme s'il parlait à un arbre, dit :
— A vous de savoir de quelle langue du Sahel il est question…
— Nous ne sommes pas ici pour jouer aux devinettes. Répondez correctement ou disparaissez, intervint Mainguai sur un ton expéditif.
L'inconnu avait tiqué un peu devant la réaction quelque peu dépourvue de tact de son futur employeur. Il avait dit en souriant, presque moqueur :
— Je cherche du travail, monsieur; je connais la région comme ma poche. Si je puis me le permettre, je vous dirai franchement que votre critère de choix est arbitraire et quelque peu dépourvu de logique. On peut naître dans une région africaine sans la connaître pour autant, encore moins en parler les différentes langues.
Le chef Guéavogui avait paru soudain attentif aux propos de l'inconnu, car il s'était murmuré :
— Il n'est pas bête, ce type, il pourrait bien travailler pour moi si je réussis à le tenir dans un de mes pièges.
— Gardez votre avis pour vous-même, coupa Mainguai.
— Il pourrait avoir raison, dit le chef Guéavogui, soudain approbatif dans son soutien à l'inconnu.
— Chef Guéavogui, il faudrait bien savoir ce que vous voulez, s'étonna Mainguai.
— N'essayez pas de le convaincre, chef Guéavogui, s'il ne veut pas m'engager, c'est bien son droit. J'ai cependant l'impression que le patron a oublié qu'il est toujours naturel d'apprendre et non de savoir… Je continue tout de même d'affirmer que votre critère de choix est erroné. Je n'habite que depuis quelques mois dans ce coin, mais j'ai tout de même le sentiment de bien le connaître, et surtout j'ai réussi à découvrir les meilleurs passages de troupeaux…
— Que fais-tu dans la vie ? demanda Mainguai.
— Moi, rien, je survis tant bien que mal… en attendant, bien sûr.
— Je ne vous choisis pas, lança Mainguai.
— C'est votre droit, patron. Vous aurez tout de même beaucoup de possibilités de ne recruter que des charlatans qui n'auront de connaissances de la région que par leur état naturel de frontaliers… Et encore, je suis bien tolérant de parler ainsi. Bien des déboires vous attendent, patron, je jure, beaucoup d'ennuis, et je ne joue pas le prophète en ce moment… Je serais à votre place, j'engagerais un type comme moi.
Mainguai ne négligeait jamais une remarque de ce genre. Il avait regardé fixement l'inconnu qui n'avait pas baissé les yeux, car ce type n'était pas timide et semblait être sûr de lui-même. Sans plus rien dire, il l'avait inscrit sur la liste. En relevant de nouveau la tête, il avait annoncé :
— Comme vous voyez, j'ai changé d'avis, vous êtes parmi les candidats possibles au choix final.
L'inconnu n'avait pas paru heureux de la nouvelle. Comme indifférent, il avait rétorqué :
— C'est ce que vous aviez de mieux à faire, patron.
Mainguai avait jeté un coup d'oeil sur sa montre, comme surpris par l'heure tardive. Il avait dit au chef Guéavogui :
— Je crois que nous avons assez de candidats ! A présent, je vous demanderai de ramasser leurs pièces d'identité et de me les remettre.
— La plupart n'en ont pas, rétorqua le chef Guéavogui.
— Dommage pour eux. La plupart seront alors renvoyés chez eux, car j'obéis moi-même à un ordre formel de l'état-major, celui de ramasser et de garder les cartes d'identité des recrues jusqu'à la fin des opérations.
En effet, sur le total des postulants, à peine le tiers pouvait se prévaloir d'être en possession d'une pièce d'identité. Parmi ces derniers, la moitié n'avait pas fait preuve d'une connaissance certaine des frontières libéro-guinéennes et ivoiriennes. Essayant plus ou moins de convaincre Mainguai, le chef Guéavogui avait dit sur un ton désabusé :
— Il fallait s'y attendre !… Si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je renouvellerai encore ma proposition du début de faire recruter les candidats que mes amis et moi avons choisis. Si vous m'aviez écouté, nous aurions certainement épargné tout ce temps perdu.
— Je ne perds jamais mon temps !
— La preuve est criante de vérité, dit ironiquement le chef Guéavogui.
— Quelle solution avez-vous à me proposer ? demanda enfin Mainguai.
Le chef Guéavogui avait sorti d'une caisse plusieurs fichiers pleins de détails, et aussi des cartes d'identité. Il avait dit :
— Mes distingués amis notables de la région m'ont transmis ces papiers. Ce sont les meilleurs spécialistes des frontières libériennes, ivoiriennes et guinéennes. Les yeux fermés, ils circuleraient sans problèmes dans cette zone. Je donne mes bras à couper que ces gens retrouveraient n'importe quelle trace d'animaux ou de troupeaux si vous le leur demandiez.
— Je n'exige qu'une chose de vos amis, qu'ils m'aident à découvrir le plus rapidement possible la trace du Troupeau du Sahel, coupa court Mainguai.
Se sachant en position de force pour négocier, chef Guéavogui se manifesta :
— Pour une dizaine de surveillants, pas un de plus, pas un de moins, et surtout pas vingt, accepteriez-vous mes conditions spéciales ?
Mainguai avait eu un sourire mi-sérieux, mi-méprisant, puis avait murmuré : « Amuse-toi toujours à me prendre pour un idiot », puis tout haut, il avait lancé sur un ton de défi :
— Pourquoi, “conditions spéciales?”
Chef Guéavogui, hermétique dans son regard et dans son comportement, avait rétorqué :
— De moi… aucun homme ici ne peut exiger d'explications, compris, jeune homme ?
— Je ne suis pas votre jeune homme, chef Guéavogui, compris ?
Sans plus attendre, le chef Guéavogui avait abattu ses cartes en dictant presque ses conditions spéciales.
— Chacun de mes candidats recevra deux fois le salaire précédemment proposé aux autres venus de nulle part, et que vous devez renvoyer immédiatement.
— Je vous dirai ma réponse quand j'aurai étudié les renseignements que vous m'avez transmis sur vos distingués connaisseurs de la région forestière. En outre, j'ai bien l'intention de rencontrer vos « candidats sûrs » et de discuter avec eux pour me rendre compte de ce qu'ils valent… J'espère qu'ils seront exceptionnels, comme vous le dites… Et qu'ils me mèneront au Troupeau du Sahel… Sinon, je les ferai emprisonner par le commandant Henri. Je vous le promets !
Peu de temps après, Mainguai s'adressait aux quatre ou cinq recrues précédemment choisies parmi la centaine de candidats. ll leur avait exprimé ses regrets de devoir se passer définitivement de leurs services bien avant le début de l'opération, puis leur remit un peu d'argent en leur souhaitant bonne chance. Le miracle de cette nuit-là était qu'aucun des chercheurs de travail n'avait protesté contre le mauvais sort… Aucun, sauf peut-être l'inconnu qui semblait savoir ce qu'il voulait, car effectivement on l'entendit répéter de nouveau :
– Si haut que s'élève un crapaud, il retombera toujours sur son ventre. Ce serait trop facile, patron, de renvoyer tout le monde et sans exception aucune. Moi, je suis votre employé, patron !
Trop occupé, Mainguai n'avait pas fait attention au propos.
Ainsi, l'assurance donnée par le chef Guéavogui au sujet des nouvelles recrues avait presque suffi pour les engager. Conformément à l'ordre reçu, Mainguai avait averti le chef Guéavogui de son intention de garder les cartes d'identité jusqu'à la fin des opérations.
Mainguai était absorbé par ses problèmes lorsque se présenta un jeune Africain. Silencieux et aussi discret qu'un guépard à l'affût d'une première proie, il observait Mainguai. Ce dernier était occupé à griffonner sur un cahier d'écolier. ll semblait y mettre les premiers éléments de son rapport. De temps en temps, parlant à haute voix, il disait :
— Quelle vie de nègre… Je donne ma tête à couper que personne dans l'Unité Tsé-tsé n'aura une décoration quelconque pour services rendus… En outre, je me demande bien ce que nous pourrions faire avec des décorations… Pour nous, colonisés, la suppression des travaux forcés vaudrait toutes les décorations de cette Seconde Guerre mondiale. Après tout, l'Afrique Noire a eu aussi sa part de souffrances et autant en pertes de vies humaines dans cette grande passion destructrice qui ravage actuellement l'humanité…
Le jeune intrus, en entendant les élucubrations de l'adulte, avait pouffé de rire en entendant Mainguai prononcer sur un ton de dépit :
— Un coup de pied, oui, on recevra, comme décoration pour services rendus aux maîtres de l'Afrique !
Mainguai avait sursauté. En levant la tête, il avait vu pour la première fois le jeune homme :
— Qui es-tu, toi, et que fais-tu ici ? avait-il demandé.
L'enfant pouffait toujours de rire, puis, comme s'il n'avait pas entendu la question, il avait dit :
— D'après grand-mère, il n'y a que des grandes personnes qui sont tombées sur la tête ou des chefs qui ne se confient à personne, qui parlent à haute voix quand ils sont surmenés… Elle a encore raconté que de telles catégories d'hommes sont des dingues ou des responsables surmenés.
Puis de s'adresser à Mainguai :
— Si c'est ainsi, je crois que vous êtes un chef surmené.
L'adolescent continuait de rire. Il ne tenait aucun compte des vains efforts d'intimidation de Mainguai.
— Qui es-tu, toi ?… Quelle est cette façon d'entrer sans frapper à la porte, répéta-t-il encore.
— Je ne pouvais pas frapper, puisqu'il n'y a pas de porte.
Sur un ton qui dérivait beaucoup plus d'une récitation que d'une conversation normale, l'adolescent se mit à dire :
— Frère Mainguai, engagez-moi comme membre de votre équipe, je ne demande pas à être payé, vous savez, j'ai mon certificat d'études primaires et je suis à N'Zérékoré pour travailler à l'alphabétisation de nos frères illettrés. Je suis de K., vous connaissez la capitale du Sahel où habitent également mes parents. Ils n'ont pas eu peur de me laisser partir. Après une brève interruption, il reprit : — Depuis une semaine, nous avons fini de donner les leçons aux adultes, le père Fournier est parti à Kankan, il ne reviendra que dans une semaine ou deux… Et puis après, il nous ramènera dans nos familles.
— Il ne suffit pas d'avoir un niveau d'études secondaires, mais de savoir dans quelle classe tu te trouverais maintenant si tu poursuivais une scolarité normale, s'informa gentiment Mainguai.
— Si je réussis mon examen, le père supérieur de la mission catholique de K. m'a annoncé que l'année prochaine, j'aurai beaucoup de chance d'être admis au petit séminaire pour suivre les cours de la quatrième B ou C… Vous comprenez, je fais du latin… Enfin on verra. Dans tous les cas, mon père qui paiera mes études est d'accord puisque c'est lui qui m'a confié aux bons soins des pères de la mission catholique. C'est le seul endroit, en ce temps de guerre en Afrique, où on peut s'instruire, m'a dit mon papa.
— Que fait ton papa ? s'informa Mainguai.
— Lui, il est médecin africain sorti de l'Ecole William Ponty.
Mainguai était de plus en plus attentif aux réponses de l'adolescent. Comme pour mieux s'informer, il avait dit sur un ton intéressé :
— Comme médecin africain, ton père doit avoir sûrement des contacts fréquents avec la population de la région de K., n'est-ce pas ?
— Papa ne fait pas de distinction entre les malades, il les soigne.
Mainguai avait oublié pendant un instant son problème du jour. Le jeune visiteur l'intéressait de plus en plus par ses propos. Il entrevoyait et mesurait tous les avantages sociaux qu'il pouvait tirer de cette rencontre. Pendant une dizaine de minutes, il laissa parler le jeune garçon dont la vivacité d'esprit et les réponses l'impressionnèrent au plus haut point. Pendant un instant, il eut même un soupçon de complexe, car, se dit-il : « A son âge, j'osais à peine ouvrir la bouche devant un plus vieux que moi… Les temps ont réellement bien changé. Avec un gros essaim de la génération de ce garçon, il est possible de préparer la libération des territoires du Sahel. Ce jeune Sahélien, devant moi, n'a que quatorze ans cette année… En 1954, il aura vingt-quatre ans… En 1964, il atteindra le cap des trente-quatre ans. Comme d'autres de son âge, il sera en pleine possession de ses capacités d'homme responsable, moi j'aurai alors quarante-quatre… A la fin de ce conflit mondial, je me ferai temporairement enseignant, ne serait-ce que pendant un ou deux ans, pour mieux approcher les moins de vingt ans d'après guerre. »
— Dans tout cela, jeune homme, quel est ton nom ?
— “Grand-Nègre”. Du moins on m'appelle ainsi aussi bien dans ma famille qu'à l'école, ou partout ailleurs. Mainguai avait souri, puis il répondit :
— D'accord pour “Grand-Nègre”. N'oublie pas d'être ici au moment du départ, ne sois pas en retard, surtout.
— Je n'y manquerai pas.
Mainguai avait inscrit en tête de liste de ses futurs collaborateurs : “ Grand-Nègre”.

***

Un vieux camion venait d'arriver dans la concession du chef Guéavogui. Un chauffeur en était descendu en titubant, encore engourdi par le sommeil. L'homme était mal rasé, sale, mal lavé et de mauvaise humeur. Il ne cessait de proclamer que quelques heures auparavant, il dormait en paix dans son lit de cantonnement de tirailleur lorsqu'un sous-gradé sadique l'avait choisi comme victime du jour. Ainsi criait-il à qui voulait l'entendre son intention bien arrêtée de ne pas coopérer avec qui que ce soit dans le groupe, encore moins avec les membres de l'Unité Tsé-tsé.
— Qu'ils aillent se faire foutre, les cons ! lança-t-il en prenant la foule anonyme comme témoin.
Puis choisissant le notable Guéavogui comme bouc émissaire, il gueula :
— Eh, vieil Africain endormi, à jamais résigné par plus d'un demi-siècle de travaux forcés coloniaux, pourriez-vous m'indiquer au nom de vos délirants fétiches où est cette crapule de Mainguai ?
Le notable ne semblait pas apprécier le ton grossier de son interlocuteur, car d'une voix posée il avait rétorqué :
— Tu parles de Monsieur Mainguai, à ce qu'il me semble ?…
— Monsieur ou pas monsieur, je me fous royalement de tout et encore mieux de votre Mainguai. Je n'ai pas de temps à perdre. Je veux voir ce fils de madame macaque pour lequel ce sale maréchal de logis de mon cantonnement m'a fait réveiller la nuit pour je ne sais quel Troupeau du Sahel dont tout le monde parle et dont personne n'a jamais vu une corne. Je n'ai dit à personne que j'apprécie le goût du mouton ou du boeuf.
Mainguai écoutait le soldat enragé pendant qu'il donnait des ordres à ses collaborateurs. A mesure que le provocateur parlait et augmentait le volume de ses attaques grossières, Mainguai voyait sa patience venir à terme. Il avait demandé à un des membres de l'Unité Tsé-tsé de faire taire l'impoli. En vain, le tirailleur persistait :
— Si dans cinq minutes, tous ces gorilles et leur chef orang-outang ne montent pas dans le camion, je déguerpirai d'ici et dirai à mon commandant de la région militaire du Mont-Nimba que Mainguai n'était pas au rendez-vous. Je vous jure que je mentirai sec à mon chef, car je ne tiens pas à être de corvée.
Pendant que le perturbateur parlait haut et net au milieu de la cour, une ombre se détacha de la masse. Quelqu'un s'avançait tout droit vers lui. L'ombre s'était mise au garde-à-vous devant le tirailleur, puis avait fait son salut militaire. Le provocateur, semblable à un robot bien articulé, avait répondu par le même geste automatique en se mettant au garde-à-vous.
— Il y a un beau clair de lune, n'est-ce pas, soldat ?
— Le dernier de mes soucis. De ton clair de lune, moi, je m'en fous. Je veux partir très vite d'ici !
— Ma face, tu vois bien ma face ?… Non ?… Regarde bien… Vois-tu des poils sur ma figure ?
— Egalement le dernier de mes soucis. Je veux voir la tête de Mainguai pour lui dire d'embarquer ses gorilles.
— T'es-tu bien regardé, toi, allons regarde-toi bien, avec ta gueule allongée et tes dents énormes qui se chevauchent comme les piquets d'une palissade après une tornade… Eh bien, mon vieux, tu ressembles à un crocodile.
— Dis donc, ça ne va pas, non ? Hé, t'as rien dans la tête, non ? Mais quoi, espèce de bougnoule de ton état africain asservi et résigné à tout… Sais-tu à qui tu as affaire en ce moment ?… Es-tu au courant de ma célèbre vie, de mon magnanime curriculum vitae ?
— Idiot !
— Oh ! Impoli avec ça ! Je t'annonce que j'ai eu une vie ex-tra-or-di-nai-re !
— Quelle est ta vie ex-tra-or-di-nai-re ?
— Je suis un cheminot, moi… tu comprends. J'ai un petit salaire dans la vie civile, moi ; et j'ai déjà eu le culot et l'honneur d'organiser une grève contre l'exploitation de la misère indigène par les autorités coloniales. Je vous jure que c'est un fait historique que cette grève « d'un jour » des cheminots.
— Effectivement, grève d'un jour, c'est vraiment extraordinaire.
— Ce Mainguai… Où est-il, nom des ancêtres ?
Pour toute réponse, Mainguai, qui se trouvait justement en face de « l'homme extraordinaire », avait fait un geste prompt en le poussant en arrière. Le tirailleur « extraordinaire » perdit l'équilibre et se retrouva sur le sol, soudain affalé comme un malheureux château de cartes. Il tentait de se relever en jurant de tous ses poumons. Au moment où il se remettait sur ses deux échasses, de nouveau, Mainguai le terrassait. Assis par terre, l'homme qui avait un petit salaire dans la vie civile attendait désespérément qu'on lui coupât la gorge ou qu'on l'aidât à se mettre debout. Mainguai, qui s'amusait à son tour, lui avait dit :
— Si tu essaies de te relever, ou je te broie la poitrine ou je te brise les reins… Et encore, peut-être te couperais-je tout simplement ta langue fourchue de serpent à sonnettes. Ou mieux encore, je te fais avaler tes dents… Et quoi encore… voudrais-tu quitter la terre des ancêtres ?… Hein, Peau-de-Crocodile ?
Les témoins de la scène s'amusaient follement. Plus particulièrement, le sobriquet de « Peau-de-Crocodile » les avait fait éclater de rire. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux à force de rire. Ils répétaient tous « Peau-de-Crocodile… Peau-de-Crocodile ». Le tirailleur extraordinaire qui « a un petit salaire dans la vie civile », à tout jamais réveillé de sa grossière mauvaise humeur, regardait celui qui lui avait si facilement fait perdre son équilibre. Il se mit à rire à son tour en disant :
— Je suis certain que tu es Mainguai, non ?… Voyons, tu es Mainguai… Hein ?… Non ?… Allons donc, réponds, car il faut être Mainguai pour agir avec un tel manque de respect et une telle désinvolture à l'égard d'un respectable et tranquille homme comme moi qui ne ferais pas de mal à une mouche, à part embêter les colons et leurs serviteurs indigènes. Ta réputation est bien établie dans la région frontalière. Il paraîtrait que tu te prends tellement au sérieux que de temps en temps, tu donnes l'impression d'être Churchill, Roosevelt, de Gaulle et Staline réunis. Remarque, je dois t'avouer que j'ai voulu te mettre à l'épreuve dès mon arrivée… Tu sais, je ne suis pas bête, loin de là, sauf quand je suis par terre comme maintenant, alors là je me sens tout fada…
Entre les deux adversaires, celui qui s'amusait le plus était certainement « Peau-de-Crocodile », car il avait un réel sens de l'humour. Mainguai lui-même n'avait pu s'empêcher de rire. Il avait tendu la main à Peau-de-Crocodile pour l'aider à se relever en lui confirmant l'heure du départ de N'Zérékoré.
— Merci, patron, finalement t'es pas con, patron… Ho ! Excuse-moi du mot, mais on ne fréquente pas pour rien les gradés, il faut bien retenir quelque chose d'eux.
Mainguai avait rejoint le groupe où se trouvaient réunis Grand-Nègre qu'on venait de réveiller de son innocent sommeil, le chef Guéavogui, Ansoumani et un quatrième personnage qui s'était déjà manifesté à plusieurs reprises en répétant toujours le même propos : « Si haut que s'élève un crapaud, il retombera toujours sur le ventre. » Et le chef Guéavogui lui avait dit :
— Quand il finira de retomber sur son ventre, tu me feras le plaisir de déguerpir de ma vue et de ma concession.
Il ne semblait décidément éprouver aucune sympathie pour cet inconnu. Cependant, il ne faisait pas de doute que ce dernier était devenu un véritable mystère pour son entourage du fait de son refus de jouer le jeu. Trichait-il, s'amusait-il des autres ? Il était difficile de le dire, car, ne voulant rien révéler de son identité, il donnait libre cours à toute interprétation possible. A chaque question posée, il répondait irrémédiablement par le même propos : « Si haut que s'élève un crapaud, il retombera toujours sur le ventre. » Puis de dire :
— C'est à prendre ou à laisser, je ne parle ni le français, ni l'anglais, pas du tout l'espagnol, encore moins le portugais ou le flamand… Je n'ai aucun don pour les langues coloniales de l'aliénation de nos valeurs africaines, morales et matérielles.
A l'entendre, Mainguai excédé ne put s'empêcher de lui lancer :
— Va te faire foutre avec ta prétention ! C'est ton droit de ne parler aucune langue coloniale ! D'une façon ou d'une autre, elles existent, il faut bien les utiliser maintenant ou plus tard.
— Stupide est le faible qui se reposerait sous l'ombre d'un épervier pour se protéger d'un chasseur… Toi, pour ton impolitesse, t'auras un mauvais point.
— Te moques-tu de moi ? demanda Mainguai.
— Oui, je me moque de ta gueule qui se prend au sérieux.
— Si cela t'arrange, moque-toi donc. Dans tout ça, quel est ton nom ?
— Je m'appelle Moustique.
Grand-Nègre ne cessait de dévisager l'inconnu. Il lui semblait le connaître. Il se souvenait d'un événement. Il se disait : « Au début de cette année-là, bien qu'encore très jeune, mes parents m'avaient relaté un incident dramatique qui avait eu lieu dans la région de Zinder. Il était question de l'assassinat d'un agent local de la police coloniale. » Ayant bien l'intention de vérifier la véracité de sa découverte, Grand-Nègre avait dit soudain, et d'une voix admirative :
— Maître Sassi, papa se souvient de vous… Comme tous les anciens de l'Ecole William Ponty se connaissent, à ce qu'il m'a dit, il s'était intéressé à votre affaire lorsque vous avez eu des histoires avec les autorités coloniales. Il racontait que vous étiez sorti en tête de votre promotion et que vous aviez choisi d'exercer votre métier de médecin vétérinaire dans la région lointaine de l'Aïr, au coeur du Sahel. On dit que vous aviez créé à cette époque une école primaire pour les enfants des nomades.
— Petit, je ne suis pas Maître Sassi ; et oublie-moi, coupa Moustique.
— Alors, comment avez-vous compris les propos de ce garçon puisque vous prétendez n'avoir jamais mis les pieds dans une école ?
— Je dis que je ne suis pas Sassi, mon nom est Moustique.
— Mais “Sassi”, dans une langue du Sahel, se traduit par le mot « Moustique » en français, se hasarda encore GrandNègre.
— Tu serais mon jeune frère, je te corrigerais, dit Moustique à Grand-Nègre. Puis s'adressant à Mainguai, il lui murmura :
— Puis-je te voir dans la case d'en face ? Tu n'es pas obligé de me suivre si tu as peur.
Mainguai se contenta de dire :
— Désolé de te décevoir, mais nous n'avons plus de temps à perdre, Moustique… Vous pouvez vous joindre à l'équipe si vous y tenez… Vous venez avec nous. Tu m'expliqueras ton cas plus tard… Je dis bien, “tu” m'expliqueras plus tard ton cas.
— N'as-tu plus besoin de mes papiers ?…
— Non.
Après un court silence, Moustique avait eu un sourire énigmatique avant de lancer comme un défi : « Je demande cent dollars pour ma participation à l'opération. »
— Une nouvelle proposition de ce genre, je t'expédie une gifle… Je te donne neuf dollars d'avance sur ton salaire, pas un sou de plus, compris ?
Mainguai ne discuta plus. Il se contenta de remettre les neuf dollars à Moustique. Ce dernier avait pris le temps de compter les billets en les vérifiant et en disant, comme s'il avait des doutes :
— On ne se méfie jamais assez des exploiteurs de ton genre.
Après une seconde d'hésitation, il ajouta :
— Sache cependant qu'il y a deux jours encore, j'étais à Monrovia. Je suis même au courant d'une tentative d'assassinat…
— Contre qui ? interrompit Mainguai.
— Contre toi, bien sûr. Je connais même l'individu qui est chargé de te tuer…
— Qui est-il ?
— Prix… trente têtes de bétail.
— Je ne te promets rien, dit Mainguai.
— C'est ton droit.
— J'attends toujours ta réponse me révélant le nom de mon futur assassin. Je te demande d'être sûr de ta réponse, s'il te plaît !
— Je n'agis que dans la certitude, patron.
— La certitude de ton intérêt, peut-être !
— Te fâche pas, car avec les temps qui courent, il vaut mieux crever salement sur un champ de bataille que d'être terrassé par une stupide et propre crise cardiaque.
— Toi, tu commences réellement à déranger mes paisibles nerfs ; donc si tu continues, tu auras mon poing sur la face.
Moustique avait eu un sourire ironique, puis avait dit :
— J'ai tout intérêt à respecter le glorieux sujet africain que le régime colonial décorera pour ses faits de guerre. Quant à moi, je t'avoue que dans cette affaire, seul le profit à en tirer m'intéresse.
Moustique qui avait réussi à entraîner Mainguai dans une case éclairée sous prétexte de lui montrer quelques documents, avait écrit, ou plutôt avait fait des gribouillis sur un morceau de papier, puis l'avait tendu à Mainguai. Ce dernier avait tenté de lire la feuille, mais décidément ne parvenait pas à y déceler quoi que ce soit.
— Tu te moques de moi et je n'aime pas ça du tout.
— Voyons, on ne se moque pas du grand et célèbre Mainguai.
Ce dernier perdait patience car on l'entendit émettre :
— Je n'ai pas de temps à perdre…
Moustique avait écrit un nom, puis s'était levé pour laisser s'asseoir Mainguai. Ce dernier s'empara du morceau de papier, l'orienta vers la lumière de la bougie. Le silence était total. Soudain la chaise avait bruyamment craqué avant que de nouveau le silence ne se fit. Mainguai avait laissé la feuille s'échapper de sa main, il ne lisait plus. Peut-être n'en avait-il plus la possibilité, car il transpirait. Toutes les images de son éphémère existence défilaient dans sa tête. Ses yeux ne quittaient pas une lame brillante bien aiguisée. Juste sous sa gorge, un couteau tranchant marquait son impact. L'arme blanche était prête à trancher son cou, juste au niveau de la pomme d'Adam. Mainguai, la victime désarmée et surprise, tremblait de tout son être. Moustique, lui, était d'une froideur soudain glaciale. Il contrôlait le moindre de ses gestes et ceux de sa victime. Tout doucement, il lui avait murmuré dans l'oreille :
— Tu vois, Mainguai, une vie, c'est si peu de chose. Mon petit prétentieux qui se croyait déjà maître du Sahel… Puis-je te dire qu'à ce moment précis… je dispose du droit de vie et de mort sur toi… Il suffirait d'un rien… d'un tout petit rien… pour que tu ne sois plus qu'un cadavre pourrissant, couvert de mouches… Tu as deviné, n'est-ce pas ?… ll était temps de le savoir… Petit naïf, qui croyais tout savoir… Tu as un défaut principal qui te perd… c'est ton manque de modestie devant la vie et devant les réalités quotidiennes… Tu ne sais rien des hommes parce que dès le départ, tu t'es octroyé le devoir de les connaître a priori et de les diriger. Il se trouve que c'est toi qu'on manipule, pauvre type. Tu auras encore des désillusions… On n'est jamais assez averti des réalités de la vie coloniale. Surtout en Afrique où tout est possible. En attendant, sache donc que celui qui était chargé de te tuer, c'est bien moi, Moustique… Je t'exécute pour trente dollars… Pour accomplir ce petit geste de rien du tout… Trente dollars, j'aurais exigé le même montant pour tuer un boeuf, un mouton ou pourquoi pas, un veau… Comme tu vois, ta vie ne vaut pas plus cher que celle d'un boeuf pour tes ennemis.
Moustique s'était tu pendant un court instant. Ce fut un court laps de temps, mais pour Mainguai, déjà baigné dans ses propres transpirations, ces secondes étaient une éternité.
— N'as-tu rien à dire, tes derniers souhaits, par exemple ?
Mainguai avait avalé sa salive. n retenait sa respiration. Il s'entendit dire comme venant d'un autre univers.
— A quoi cela te servira-t-il de me tuer ?
Moustique avait ri d'un rire bref et sec, puis de rétorquer :
— Veux-tu savoir néanmoins, avant d'expirer, que je n'ai jamais tué personne. Je vais faire ma première expérience avec toi. Comme tu vois, il faut un début à tout. Avec toi, je fais ma première victime africaine, toi, Mainguai, grosse tête d'orgueil, de fierté, de prétention… Comme tu as le malheur de perdre à tout jamais ta vie, je vais te faire une confession… Eh bien, j'ai envié ta réputation de jeune meneur efficace alors que moi, je me suis vu affublé de celle d'un jeune tueur efficace. A chacun de mériter sa renommée ! Bonne ou mauvaise, il en faut pour bâtir une puissance de gentils ou affreux démiurges africains, n'est-ce pas ? Le malheur reste qu'une fausse légende se répand aussi vite qu'une vraie. Tu as lutté pour être le bon génie de l'Afrique, je m'amuserai à en paraître le mauvais… Bien qu'en réalité, d'après ton comportement, tu pourrais bien être Mainguai-le-Diable qui mènerait tôt ou tard les enfants du Sahel vers un nouvel esclavage, à moins que ce ne soit un nouveau charnier. Tu es trop ambitieux, trop dur avec les autres.
Mainguai ne bougeait toujours pas, le couteau était toujours sous sa gorge. Seconde après seconde, Moustique accentuait l'impact sur la peau sensible et fragile du cou. Mainguai était prêt à défaillir, mais résistait de tout son être malgré la tension qui l'écrasait. Il ne bougeait pas. Ne prononçait pas un mot susceptible de lui être fatal. Comme pour jouer son va-tout, il demanda avec peine, entre deux souffles d'angoisse :
— Moustique, pour l'amour de nos ancêtres africains, à quoi cela te servira-t-il de me tuer maintenant ?
Moustique avait éclaté d'un rire satanique, puis avait répondu :
— A rien, absolument rien… L'essentiel pour moi a été de te pousser à ouvrir les yeux sur ton état de mortel et de pauvre nègre colonisé. Comme tu vois, il suffit d'un rien…
Moustique venait de libérer Mainguai en disant :
— Je ne serai ni assassin, ni bourreau, encore moins victime. Une façon bien à moi de survivre sur mon continent natal dominé par des forces contraires d'intérêts.
Comme pour se réconcilier, Moustique avait tendu la main à Mainguai. Ce dernier, après une seconde d'hésitation, avait présenté la sienne, puis avait murmuré :
— Merci, Sassi.
Ce dernier avait répondu :
— Pas de quoi… Mais n'oublie jamais que l'on ne se méfie jamais assez dans la vie. Autant donc se montrer plus généreux et plus tolérant à l'égard des inconnus qui parfois n'ont que leur bonne foi.
— Toi, es-tu de bonne foi avec les autres ? demanda Mainguai entre deux souffles.
— Moi, non… Mais je ne cache pas mon jeu… Je suis membre d'un parti… le mien. Je n'y invite personne… Mais toi, tu obligerais les autres à être pour toi, au risque de les perdre.
Mainguai s'était levé de sa chaise. Il avait regardé longuement dans le vide avant de sortir dans la cour. Lorsqu'il se retrouva en plein air, il respira à pleins poumons comme pour reprendre goût à la vie. Jamais il n'avait été si surpris de vivre. Pensif, il se disait : « Il aurait bien pu me tuer, il ne l'a pas fait… Il a tout de même découvert que je pouvais avoir peur. C'est pourtant vrai, j'ai eu souvent peur. Simplement, je me suis toujours donné avant les autres le moyen précieux de conserver ma seconde d'avance qui me permet de réagir avant eux, en prenant ainsi le risque de ne pas subir l'événement et parfois de décider de l'orienter selon ma volonté. Il se trouve que cette seconde d'avance que je ne voulais jamais perdre vient de l'être par Sassi, qui est désormais la première faille dans ma carapace. Il est le premier qui m'ait fait égarer “ma seconde” d'avance sur les événements depuis mon départ du collège de Dakar. Il se trouve qu'il est de la même terre que moi… De nous deux, il y aura toujours un de trop au Sahel…
Dangereuse réflexion pour un homme qui aspirait déjà au leadership de son pays, car il n'y a jamais un enfant de trop sur une terre natale, jamais, sauf pour l'envahisseur intérieur ou le tyran.
— Alors, patron, à quand le départ ? intervint Moustique à l'improviste.
— Dans dix minutes, Sassi, dix minutes.

***

Mainguai venait de donner l'ordre d'embarquement. Les recrues et les membres de l'Unité Tsé-tsé avaient grimpé dans le véhicule. Grand-Nègre, d'abord hésitant, avait fini par se mêler à la foule. Il ne semblait pas être très certain de faire partie du voyage. Il se disait également que peut-être Mainguai avait changé d'avis à son sujet. Il trépignait sur place lorsqu'il entendit, soufflé par Mainguai :
— Qu'attends-tu donc, jeune homme, pour monter dans le camion ?
Le visage de l'adolescent s'était éclairé d'une joie candide, puis il s'était précipité dans le véhicule.
Après une dernière vérification de la liste de son équipe, Mainguai avait demandé à Moustique de le rejoindre dans la cabine.
— Quelle direction allons-nous prendre, chef ? demanda Peau-de-Crocodile, le chauffeur.
— Yéképa…
— Chef, je t'avertis que Yéképa, c'est déjà une ville libérienne, le sais-tu au moins ?
— Oui, je le sais… Prends la direction de la frontière, je te dirai quand il faudra s'arrêter…
Pendant que le convoi évoluait à vitesse réduite vers la frontière libérienne, Peau-de-Crocodile ne cessait de jeter des coups d'oeil furtifs sur Moustique. Il se hasarda à énoncer :
— Sassi, ce nom ne m'est pas inconnu, mais où l'ai-je entendu ? Je ne le sais pas ou je ne le sais que trop bien.
Moustique avait répondu d'une voix ferme :
— Eh bien, le mieux que tu as à faire, c'est de m'oublier.
Après un court silence, n'y pouvant décidément plus de se taire, Peau-de-Crocodile se manifesta de nouveau sur un ton badin :
— Je suis certain de t'avoir rencontré… Remarque, il est peut-être possible que ce ne soit que ton sosie que j'ai vu… On dit au Sahel que Dieu crée toujours deux êtres identiques au moins une fois par jour, peut-être que j'ai eu la chance unique sur la terre de rencontrer les deux créatures… Ainsi, le sosie que je connais n'avait pas de barbe… Or une barbe, ça pousse… Cet autre dont je voudrais parler en ce moment précis n'avait pas de moustache non plus… Or une moustache, ça pousse. A part ces deux traits marquants, je donnerais mon cou à couper que je t'ai déjà rencontré quelque part au Sahel… Pour tout dire, aux environs de Zinder… Zinder te rappelle-t-il quelque chose ?
De plus en plus excédé et toujours d'une voix ferme, Moustique avait réagi :
— Coupe-toi donc le cou, mais laisse-moi en paix, s'il te plaît !
Peau-de-Crocodile avait murmuré en souriant :
— Tu sais, moi, quand je m'y mets et lorsque je me flanque quelque chose dans ma splendide tête, elle ne me quitte plus. Je ne sais pas pourquoi, mais je l'ai dure, ma tête. Je suis têtu, mais têtu ! Déjà comme cheminot, je suis connu pour mon obstination. Ainsi, avant d'être expédié en représailles dans l'armée, quand nos équipes de mécaniciens et chauffeurs de locomotives ou simplement de convois de trains de marchandises ou de voyageurs voulaient obtenir quelque chose de la direction, on me déléguait toujours comme représentant… Pensez donc, moi, avec ma splendide tête, quand je m'y mets et que j'enregistre quelque chose dans mon cerveau de savant ignorant, c'est terrible le mal que j'ai à m'en débarrasser. Il n'y a plus rien à faire, il me faut réussir. Par exemple, pour tout dire, une fois à K., nous avions demandé l'autorisation, nous les mécaniciens, chauffeurs de locomotives, d'avoir droit à de grosses lunettes. Vous voyez bien ce que je veux dire ? Il s'agit de ces fameuses lunettes de cheminot qu'on voit dans les films. Eh bien, il nous en fallait nécessairement, parce que beaucoup de nos camarades étaient devenus aveugles à force de se faire brûler les yeux avec les étincelles sortant des cheminées et foyers de locomotives. Il n'y eut rien à faire pour obtenir satisfaction. La direction avait refusé de satisfaire nos revendications sous prétexte que les Africains supportent mieux la vue du feu que les autres, qui viennent des climats tempérés. Evidemment, un de nos chefs n'arrêtait pas de nous sortir à tout moment sa théorie, comme la preuve absolue de sa connaissance de l'Afrique Noire. Il répétait à qui voulait l'entendre : “Le soleil africain chauffe beaucoup plus que le foyer des locomotives. De ma vie, je n'ai jamais vu un Nègre se cacher les yeux devant la trop dangereuse brûlure ou luminosité des rayons du soleil. Les Africains, grâce à leur résistance, sont absolument capables de se passer de lunettes de cheminots. Ils ne courent aucun danger, au contraire, leur résistance à la haute température s'y améliore.” Puis d'ajouter en faux prophète des tropiques dominés : “Moi, je vous le dis, ne nous hasardons pas à donner de mauvaises habitudes à nos ouvriers africains, notamment aux cheminots, ils risqueraient de nous revenir trop cher.”»
— Qu'avez-vous fait pour obtenir satisfaction ? demanda Mainguai, intéressé.
— Eh bien, nous avons joué les aveugles !… Crois-le ou ne le crois pas, nous avons bel et bien joué aux aveugles…
— Aveugles, qu'est-ce que cela veut dire encore? s'étonna Mainguai
— Tout mon équipage de convoi de chemin de fer, du mécanicien au chauffeur, en passant par l'apprenti-mécanicien, l'apprenti-chauffeur, sans oublier les convoyeurs, serre-freins de wagons et les méritants inconnus, et moi bien sûr, jouâmes aux aveugles. Nous étions tous devenus aveugles entre deux stations. Le train était ainsi immobilisé en pleine forêt tropicale et pendant la saison des pluies. Comme c'était un convoi de voyageurs de la ligne des chemins de fer Atlantique-Sahel, tu vois le cirque !… Le directeur des chemins de fer qui s'appelait comme par hasard monsieur Dingue en devenait toqué. En effet, tous les trains de marchandises qui allaient vers l'hinterland sahélien et ceux qui descendaient sur la côte atlantique étaient bloqués à cause d'une petite équipe de “cheminots-nègres-aveugles”, comme disaient les toubabs. En outre, chaque fois qu'une équipe de cheminots roulants était choisie pour nous remplacer, elle trouvait le moyen de se débiner à l'africaine en s'évaporant dans la nature. C'était affolant. Nous étions décidés à jouer nos cartes en un seul jour au maximum. Car comme vous devez le savoir, la grève est interdite en Afrique Noire. Le risque était donc trop grand pour prendre les choses à la légère. Notre résistance ne devait à aucun moment avoir l'air d'une grève. Pour être efficaces, à notre surprise d'ailleurs, nous le fûmes en plein dans le soleil de nos espérances. En effet, notre équipe de faux aveugles avait semé une telle pagaille dans le trafic hebdomadaire de la ligne Atlantique-Sahel que les toubabs durent céder à notre demande. Je ne parle pas de revendications, car on nous a dit souvent que le colonisé africain n'a rien à exiger. Il paraîtrait qu'on nous accorde des faveurs, pas plus ! Notre faveur à nous fut d'obtenir les lunettes souhaitées après avoir joué aux aveugles. Formidable, non !
— Toute cette chaîne de palabres pour en venir à quoi ? demanda Moustique de plus en plus excédé par les broderies de Peau-de-Crocodile.
— Pour te dire que quand je me mets quelque chose dans la tête, c'est bien rarement que j'y renonce ! Dans le cas présent, tu es l'objet de mes préoccupations et je suis certain de te connaître, mais il t'appartient de me révéler ton identité.
Moustique avait jeté un coup d'oeil sur Mainguai comme pour lui dire d'intervenir en faisant taire le chauffeur. Le chef de l'Unité Tsé-tsé ne broncha pas. Peau-de-Crocodile ne continuait pas moins à donner des flots d'indices qui prouvaient que Moustique était bien le Sassi qu'il connaissait, et non le sosie.
— Tu as une grande gueule, n'est-ce pas ? demanda Moustique, écumant de colère.
— Ma grande gueule, eh bien, je t'avoue patron Sassi, pardon, Moustique, c'est ce qui me sauve dans mon petit train-train quotidien.
— Eh bien, si tu ne la boucles pas, je te la coudrai, ta gueule d'hippopotame.
— Essaie toujours de me la coudre, ma gueule d'hippopotame. Je te jure que personne n'y réussira. Seul Dieu, qui me l'a fendue dans la face, la refermera à ma mort.
— Tes énormes lèvres lippues, je comprends que personne n'ait réussi à les fermer, car elles doivent te peser bien lourdement une fois bouclées, dit Moustique sur un ton enragé.
— Peu m'importe votre opinion au sujet de mon physique, je suis bien comme je suis, avec mes qualités et défauts… Je me souviens simplement qu'au jour de mon arrivée dans le cantonnement de tirailleurs au Zinder, on parlait de la mort d'un certain agent de la police locale à la sinistre réputation… Le nom d'un « certain » Sassi y était mêlé.
— Arrête tout de suite le camion ! lança violemment Moustique.
— Non, nous n'avons plus de temps à perdre, refusa Mainguai qui ordonna à Peau-de-Crocodile de ne pas arrêter le véhicule.
Au moment où le chauffeur appuyait de nouveau sur l'accélérateur, Moustique, d'un geste violent de la jambe gauche, dégagea le pied du chauffeur et appuya brusquement sur les freins. Le véhicule s'arrêta dans un crissement de vieilles ferrailles.
Des cris s'élevèrent à l'arrière du camion. Les passagers étaient tombés les uns sur les autres dans la carrosserie. Sans une quelconque excuse, encore moins des regrets sur l'incident, Moustique avait quitté la cabine pour aller s'installer avec les autres membres du groupe dans la carrosserie. Grand-Nègre était gris de panique lorsque Mainguai était venu lui demander de le rejoindre dans la cabine. Il s'y était précipité sans plus se faire prier. Mainguai avait jeté un coup d'oeil sur Moustique en lui murmurant sur un ton plein de reproche :
— Je te croyais plus intelligent que cela. Décidément, tu ne cesseras pas de surprendre ton monde.
— Surprendre, ça oui, tu ne perds rien pour attendre.
Mainguai avait regardé sa montre. ll fulmina un peu contre le mauvais temps. Puis se tournant vers les membres de son groupe, il annonça :
— Malheureusement, le reste du parcours se fera à pied. Le chauffeur nous quitte ici, car la frontière est à quelque deux ou trois kilomètres.
Peau-de-Crocodile avait mis le véhicule en marche, puis avait commencé à manoeuvrer. Tant bien que mal, il avait quitté la route pour s'enfoncer dans la forêt. Sans rien dire, il avait coupé des branches pour cacher le camion, avait ouvert le capot, démonté quelques pièces du moteur, les avait enduites d'huile, mises dans un sac, puis les avait enterrées profondément au pied d'un grand arbre. Ensuite, il était revenu en courant vers le groupe. Quand il put le rejoindre, il se trouvait déjà en territoire libérien.
— Voilà, patron, tout est en règle. Je me suis dit que le mieux qu'il y a à faire en cette circonstance est d'être des vôtres pour cette dernière phase de recherches du Troupeau du Sahel qui s'annonce passionnante.
— Tu oublies que ton absence à l'appel de ce soir, au cantonnement, pourrait être considérée comme un cas de désertion, rétorqua Mainguai.
— Je ne l'oublie pas, mais que faire contre un moteur en panne ? Je suis bien obligé de partir avec vous… A moins que vous ne poussiez l'automobile jusqu'à N'Zérékoré, et plus loin encore vers Macenta. Je vous avertis, c'est loin, très loin d'ici.
— A tes risques et périls.
Le groupe avançait assez rapidement sur un chemin de forêt. Parmi les adultes, on apercevait la tête d'un adolescent. Il semblait tout heureux de vivre sa première grande aventure en terre étrangère, car c'était bien la première fois que Grand-Nègre pénétrait en terre étrangère. Une fierté sans bornes éclatait en lui. Il ne cessait de penser à la tête que feraient ses parents s'ils apprenaient qu'il s'était mêlé à l'affaire du Troupeau du Sahel, lui, Grand-Nègre, « Grand aventurier », à quatorze ans. « Qui l'aurait cru », se dit-il. Alors, comme pour se confier au premier venu, il avait dit à Ansoumani qui se trouvait justement à son niveau :
— Si mes parents me voyaient, ils en feraient une tête !…
Ansoumani ne l'avait même pas écouté. Toujours songeur, Grand-Nègre se laissait envahir par ses souvenirs. Il se remémorait un événement qui semblait l'avoir ému. Pour beaucoup de personnes, cet incident aurait été de ces petits faits quotidiens, vite arrivés, vite passés, vite oubliés. Mais Grand-Nègre, lui, n'arrivait pas à enlever de son esprit le souvenir de ce père qu'il avait vu courir un matin dans une rue de K. L'homme baignait dans le bonheur lorsque Grand-Nègre l'avait rencontré. Il se revoyait sur le chemin de l'école en longeant la corniche de K. Tout rêveur qu'il était, il s'était senti soudain tournoyer comme un oiseau dans l'air, quelqu'un de souriant l'avait arraché du sol, l'avait fait tourner comme une hélice, puis l'avait déposé en disant :
— Mon petit, je ne te connais pas, mais tu es le premier à qui je l'annonce. Tu veux savoir ce qui m'arrive. Eh bien, je suis l'heureux papa d'une petite fille. Il faut l'avoir vu, ce don du Ciel qui m'arrive !
Grand-Nègre s'était écrié :
— Que l'espérance soit la meilleure protectrice et la chance son amie, ainsi dit parfois ma grand-mère.
Tout ce qu'entendit Grand-Nègre fut un bruit de pas qui s'éloignaient en courant. Il n'avait jamais plus revu cet heureux père. Grand-Nègre avait de nouveau levé la tête vers Ansoumani en disant :
— Je me suis toujours demandé pourquoi c'était à moi que cet heureux père avait parlé.
— Tu ne serais pas un peu fatigué, mon petit ? lui avait demandé Ansoumani en scrutant le comportement de l'adolescent.
Grand-Nègre avait regardé Ansoumani comme pour essayer de comprendre quelque chose à sa propre fatigue. Comme il n'y avait rien à comprendre, étonné de son propre surmenage, il s'excusa en murmurant :
— Désolé, frère Ansoumani, de vous déranger, je ne savais pas que j'étais fatigué.
— Je ne suis pas ton frère, coupa Ansoumani.

***

Déjà le groupe entrait dans Yéképa. Il pleuvait intensément. Mainguai venait d'apercevoir un hangar vide. Il fit signe à ses camarades d'y entrer. Il regarda sa montre, il était déjà plus de dix heures du matin. Sans aucun doute, il avait du retard sur ses prévisions. Mainguai avait ouvert un sac en plastique, sorti une grande carte détaillée de l'armée libérienne. Tous étaient penchés sur la carte, l'étudiaient attentivement. Mainguai faisait des traces d'un point géographique à un autre, posait sans arrêt des questions aux surveillants de frontières. Il s'entendait répondre presque automatiquement par l'un ou l'autre surveillant de frontières qu'il venait de recruter.
D'information en information, il était parvenu à se faire une certaine idée des différents points stratégiques de la zone frontalière. Il était venu à la conclusion, après différentes approches, que Yéképa restait la meilleure tête de pont en territoire libérien, permettant un meilleur contrôle des mouvements éventuels du Troupeau du Sahel dans la région frontalière. Après un moment de réflexion, il annonça : — C'est d'ici que nous partirons. Nous nous séparons ici.
Puis s'adressant aux surveillants de frontières, en prenant bien soin de préciser pour qu'il n'y ait aucun malentendu :
— A dix-sept heures, nous nous rencontrerons non loin de Nzo, à la source de la rivière Tchess.
D'une manière plus nette, il avait dit que les surveillants devaient relever tous les indices possibles de présence d'un quelconque bétail ou toute autre trace suspecte d'un passage de troupeau susceptible d'intéresser l'état-major. On l'entendit préciser pour tous les membres de l'équipe :
— Commencez vos recherches dans la zone libérienne et terminez par les zones guinéenne et ivoirienne… Quant à votre façon de débusquer les bêtes domestiques dans cette jungle, ce n'est pas mon affaire, c'est la vôtre. Ce qui m'importe, c'est d'avoir des renseignements précis ce soir, et vous êtes payés pour me les fournir. Afin qu'il n'y ait aucun malentendu, j'ai besoin de savoir les indices précis concernant le point de rassemblement du Troupeau du Sahel. Vous travaillerez par petits groupes. Comme vous êtes dix, trois parmi vous s'occuperont de la zone frontalière guinéenne, une deuxième patrouille de trois se chargera de la zone frontalière ivoirienne, les quatre derniers auront pour tâche l'exploration du territoire limitrophe libérien… A dix-sept heures, dans la mesure où vous auriez découvert une piste quelconque qui ne vous permettrait pas d'être au rendez-vous, j'exige que vous déléguiez un de chaque groupe pour la réunion de dix-sept heures à la source de la rivière Tchess où aucun piège n'est à tendre pour aucun de nous, car si jamais il y a trahison au point que les trafiquants nous montent un guet-apens sur le lieu de rendez-vous, vous serez arrêtés et condamnés à mort pour haute trahison.
C'était exagéré, Mainguai le savait. Cependant, il ne voulait faire courir aucun risque aux membres de l'Unité Tsé-tsé, il se devait donc d'intimider ses nouveaux compagnons de circonstance pour les empêcher de se laisser aller à des solutions extrêmes. II savait le pourquoi des choses. Puis Mainguai de poursuivre :
— … J'ai besoin d'avoir des informations précises pour aujourd'hui. Je vous interdis toute action quelconque dérivant de votre initiative en cas de découverte du troupeau… Vous avez l'ordre de découvrir la trace, c'est tout… Je répète, nous avons rendez-vous aux environs de Nzo à la source de la rivière Tchess à dix-sept heures, m'entendez-vous bien, dix-sept heures !… Ne vous permettez pas de me faire attendre… Je refuserai de vous comprendre, encore moins de vous excuser, car j'obéis moi-même à un ordre de l'état-major.
A chaque membre du groupe il avait remis la ration de nourriture pour la journée. Peu de temps après, les trois patrouilles de surveillants se mirent en route.
A peine les éclaireurs indigènes avaient-ils quitté le groupe de l'Unité Tsé-tsé que déjà Mainguai distribuait des barbes postiches à Ansoumani, Kollê, Samb et Koffi. Pour toute instruction préliminaire, il leur ordonna de les mettre :
— Avec de telles horreurs sur vos faces glabres, je m'étonnerais que ces types vous reconnaissent… Par une façon ou une autre, évitez de vous faire remarquer en les filant de près.
— Où as-tu découvert ces ridicules machins de théâtre ? demanda Moustique, perplexe devant l'idée saugrenue de Mainguai.
— Tu parles de ces postiches ?
— Oui, leurs déguisements leur vont comme un coup de poing sur la figure, dit encore Moustique.
— Je sais, mais je ne les envoie pas à une soirée de gala. Ils ne doivent simplement pas se faire reconnaître par les acolytes du chef Guéavogui, tu comprendras plus tard le pourquoi des choses.
Mainguai avait interrompu sa conversation avec Moustique en donnant des ordres précis, puis d'insister :
— Pour l'amour de Dieu, en aucun cas, n'ayez le malheur de les perdre de vue pendant cette journée. Vous noterez leurs différents itinéraires, les endroits et les noms des gens qu'ils rencontreront.
Pendant qu'il donnait les dernières recommandations à ses camarades de l'Unité Tsé-tsé, ces derniers arrangeaient leurs fausses barbes. Koffi, qui ne demandait jamais rien, s'informa tout de même :
— Chef, où as-tu découvert ces déguisements de Mardi-gras ?
Les autres avaient ri car ils donnaient vraiment l'impression de se préparer pour une fête de ce genre. De bonne grâce, Mainguai répondit en disant, comme pour s'excuser :
— C'est bien le cas de le dire. Désolé de vous les donner, je les ai achetés à un colporteur qui lui-même les avait eus d'un groupe de villageois qui, eux, les avaient achetés à des inconnus. Ces derniers les avaient probablement escamotés des bagages d'une troupe de comédiens noirs américains ambulants qui étaient venus il y a quelques années au Libéria pour jouer du Shakespeare, notamment les pièces facilement adaptables aux réalités africaines, telles que Coriolan, Macbeth et Le Roi Lear. Pour toute récompense à leur idéalisme, je crois savoir qu'ils s'étaient fait voler leurs bagages par les hommes de mains d'un seigneur provincial. Il paraîtrait qu'ils avaient perdu en même temps leurs décors et les costumes de scène. J'ai appris que malgré leur mésaventure, de toute bonne foi, ils avaient proposé aux autorités de jouer Coriolan en décor naturel. Les maîtres du gouvernement libérien, effrayés de voir se révolter les indigènes de l'hinterland après avoir vu un tel spectacle, n'eurent qu'un moyen efficace pour mettre fin à la subversion : déclarer persona non grata, les trouble-makers. C'est ainsi qu'on obligea les étrangers Yankees à quitter le pays sans tarder.
Changeant de sujet, Mainguai revint immédiatement à l'ordre du jour, car s'adressant à l'un après l'autre des membres de l'Unité Tsé-tsé, il dit :
— Ansoumani, tu tiens en filature les trois types qui opèrent en territoire guinéen. Koffi, tu te chargeras de ceux qui vont en Côte-d'Ivoire. Samb et Kollê, occupez-vous des quatre lascars qui travailleront dans la zone libérienne. Comme déjà convenu entre nous, nous nous rencontrerons à dix-sept heures à la source de la rivière Tchess.
Il ne s'était pas écoulé plus de cinq minutes entre le départ des surveillants et celui des membres de l'Unité Tsé-tsé. Comme par chance, la pluie avait cessé. Il allait faire beau pour le reste de la journée.
Ansoumani fut le premier à quitter le hangar, suivi immédiatement par Koffi, Samb et Kollê. Restaient ensemble Mainguai, Moustique, Grand-Nègre et Peau-de-Crocodile.
— Qu'allons-nous faire maintenant ? demanda enfin Moustique.
— Explorer la région frontalière jusqu'au coeur de la zone du Mont-Nimba… C'est tout ce que nous avons à faire en attendant.
Après un moment de silence, Mainguai avait demandé :
— Dans tout ça, Sassi, qu'offres-tu en échange de ton prix ?
Moustique, d'une voix neutre comme s'il s'adressait à lui-même, répondit pour toute assurance :
— Comme convenu, rendez-vous à Nzo à dix-sept heures. J'ai mon plan… A tout hasard, sache simplement qu'avec les neuf dollars que j'ai reçus de toi, je paierai mes propres informateurs indigènes. Ils seront certainement moins chers.
— Comme bon te semble, Sassi, sois donc au rendez-vous à la source de la rivière Tchess à dix-sept heures.
— Compte sur moi.
Moustique venait de prendre congé à son tour. Restaient ensemble Mainguai, Peau-de-Crocodile et Grand-Nègre.
— A quoi vais-je servir, chef ? demanda Peau-de-Crocodile qui se manifestait pour la première fois depuis le passage des frontières.
— A propos, comment t'appelles-tu ?
— C'est bienveillant de me le demander, chef, je m'appelle Lamine-Dérété… En vérité, jusqu'à présent, je me suis amusé à jouer à l'idiot du village et au naïf pour mieux vous découvrir. Au fond, comme responsable d'une telle opération, tu n'es pas un mauvais type… Il nous faudrait un chef comme toi à la tête du groupement des cheminots. Nous avons formé un syndicat clandestin d'Afrique Noire, mais il nous manque un vrai organisateur capable de lancer des grèves et d'animer à tout moment le groupement.
Le ton soudain posé et sérieux de Lamine-Dérété avait fait son effet sur Mainguai. ll avait regardé longuement le cheminot, puis comme s'il n'avait rien saisi de l'approche de son interlocuteur, il avait dit :
— Lamine-Dérété, tu tâcheras comme moi pendant cette journée d'explorer la région sud-ouest du Mont-Nimba. Nous avons déjà fait maintes incursions dans cette zone sans grands succès, car en cet endroit les vallées sont très profondes et la forêt est moins dense. Il y a des chances, d'après plusieurs indices que nous avons recueillis dans ces dernières semaines, que la clef du problème puisse s'y trouver. Quelque chose me dit que ce coin absolument vierge de la région forestière pourrait bien être le point de rassemblement du Troupeau du Sahel… C'est d'ailleurs également l'impression de mes camarades de l'Unité Tsé-tsé.
— D'accord, je m'occupe de la région sud-ouest du Mont-Nimba… Mais promets-moi de réfléchir à ma proposition d'être des nôtres à la fin de la guerre ?
— Des vôtres en quoi ?
— D'être l'un des responsables du comité clandestin de notre syndicat de cheminots.
— Je ne connais rien aux affaires des chemins de fer Atlantique-Sahel.
— Peu importe, Mainguai, tu apprendras. N'oublie pas cependant que les cheminots sont des ouvriers comme les autres. J'écrirai aux camarades pour leur parler de toi… Dans tous les cas, nous te connaissons de réputation, mais nous avons toujours pensé que tu étais un vieux militant africain. Car si tu entendais tout ce qu'on raconte à ton sujet, tu serais le premier surpris. Par exemple, nous savons que tu étais à Brazzaville et que là-bas tu as prononcé un grand discours devant le Général de Gaulle, chef de la Résistance française, et tous les autres responsables des efforts de guerre et de l'empire colonial. Nous avons appris également que tu leur as parlé de notre droit à la liberté de travail, de la suppression des travaux forcés dans les colonies.
— De qui parles-tu ? demanda Mainguai, surpris par ses propres prétendus exploits légendaires qu'il venait d'apprendre et dont il ne savait rien encore.
— Voyons, ne joue pas le modeste… Les travailleurs du Sahel et d'Afrique Occidentale te connaissent aussi bien au Sénégal, Guinée française, Soudan français, Dahomey, Côted'Ivoire, Togo, Niger, Mauritanie et bien d'autres en Afrique Equatoriale française. Ils savent tout de toi. Ils récitent par coeur tes exploits héroïques du temps de guerre en Europe… On raconte que dans les Ardennes, lors d'une attaque d'une division blindée, tu as réussi à toi tout seul à détruire cent tanks.
— A moi tout seul, cent tanks ?!… s'exclama Mainguai qui pensait à son exploit de tireur au flanc et qui ne nourrissait qu'une idée héroïque face aux panzers, se sauver le plus loin qu'il pouvait en se disant : « Je ne veux pas crever, je n'ai rien contre ces types et ne sais pas pourquoi ils se battent contre moi, le colonisé du bas de l'échelle humaine !… »
— Ne joue pas au modeste, tu sais bien que tu es un héros des plus grands champs de bataille européens… Tu as même refusé les décorations en t'exclamant : « Mon général, non aux décorations, oui aux libertés en Afrique. »
— Effectivement, il y a de quoi me prendre pour un héros… de légende. J'en suis moi-même vraiment sidéré, époustouflé. Il faut le faire ! Mais en attendant, camarade, il faut retrouver d'ici demain soir au plus tard le Troupeau du Sahel ; après, nous discuterons de mes exploits “héroïques”.
Puis de murmurer en riant de lui-même : « Exploits imaginaires, oui ! »
Lamine-Dérété, qui ne démordait pas de son idée fixe, demanda encore :
— Puis-je écrire aux camarades ?… Il faut tout de même te dire que ton avenir de leader peut dépendre des cheminots africains. Avec un responsable comme toi, cela sentira l'angoisse chez les colons… J'écris ?
— Quel pouvoir de décision as-tu pour parler ainsi ?
— Parce que !… Ecoute, la résistance des cheminots est un fait historique africain !…
— Si c'est aussi vital, dans ce cas, écris ce que tu veux à tes camarades, mais surtout, oublie mes exploits de guerre… Maintenant, revenons à nos moutons, tu fais équipe avec le jeune Grand-Nègre… Rendez-vous à dix-sept heures à Nzo, à la source de la rivière Tchess.
— On parlera tout de même de notre affaire plus tard, dit encore sérieusement Lamine-Dérété qui se dépêcha d'ajouter : « Sais-tu, il suffit d'un rien parfois pour que s'oriente le cours d'une vie vers un grand destin. »
— Oui, comme tu veux, camarade, on en parlera sérieusement. Mais pour l'amour de Dieu, occupe-toi de la mission que je te confie d'abord. Veille sur Grand-Nègre qui t'accompagne, car s'il lui arrive malheur, ce serait catastrophique pour nous.
Pendant que Grand-Nègre et Lamine-Dérété prenaient congé, Mainguai ne put s'empêcher de souhaiter, comme il l'avait fait pour tous les autres : « Bonne chance ! » Mais cette fois, il avait cru devoir ajouter à l'intention du cheminot : « Surtout, n'oubliez pas que du succès de l'opération du Troupeau du Sahel dépendra peut-être ma coopération future avec vous autres, des chemins de fer Atlantique-Sahel. »
Inch Allah, approuva Lamine-Dérété.

***

Ce devait être un mercredi, ce 7 juin 1944. Pour les Européens, les Américains et tout autre combattant du monde de cette époque, cette journée s'impose comme le lendemain du Débarquement des forces alliées en Normandie.
Pour Mainguai, cette journée n'allait pas être comme une autre. Pour lui, ce devait être un jour infernal de découragement et de désespoir. Longtemps encore, il allait s'en souvenir comme quelques-unes des plus insupportables heures de sa vie. En effet, après plusieurs semaines d'efforts, ce jour-là, il avait cru voir toutes ses recherches réduites à néant. Tout semblait se désagréger autour de lui. En outre, le temps n'arrangeait rien à la situation. En fin de journée, jusqu'à une heure très tardive de la nuit, il avait plu comme il ne peut pleuvoir que dans les régions forestières africaines. Ainsi, la réunion qui devait avoir lieu en fin d'après-midi, plus précisément à dix-sept heures, était reportée à deux heures plus tard. Pour tout dire, personne n'avait répondu à l'appel au rendez-vous de dix-sept heures. Les dix recrues de Mainguai, jouant avec l'élasticité des heures sous les tropiques, n'avaient pas cru devoir venir à la source de la rivière Tchess. Il allait de soi que le chef de l'Unité Tsé-tsé ne devait pas compter non plus sur la présence des membres de l'Unité Tsé-tsé chargés de les filer.
Au fil des heures, la situation allait devenir franchement désespérante. A la tombée de la nuit, Moustique réussissait à le joindre près de Nzo, mais c'était tout juste pour s'excuser de devoir repartir immédiatement pour une destination inconnue. Un paysan venait de lui parler d'un problème urgent à résoudre. Il était question d'un groupe de Sahéliens qui avaient besoin de son secours. En outre, Moustique avait annoncé qu'il avait une rencontre en vue, mais secrète, avec des informateurs locaux connaissant les responsables de la complexe société secrète Poro, aussi bien connue au Libéria qu'en Sierra Leone.
Sans rien dire, Mainguai n'eut pas de mal à associer le nom du chef Guéavogui à cette rencontre, car ce notable était le chef du groupe « Poro » de la région. Du moins tout le laissait supposer, car ce grand notable était à la tête d'un conseil de notables libériens et guinéens de la région du Mont-Nimba. Il était âgé et possédait une fortune colossale, signe matériel qui a son importance dans les hautes sphères de la société Poro. Tout le monde s'accordait à dire que le chef Guéavogui possédait un pouvoir surnaturel. D'où pouvait-il tenir une telle puissance insondable, fantastique, sinon dans le « buisson du Poro » où étaient tenues sous contrôle toutes les puissances spirituelles et matérielles de la région ? Comme le chef Guéavogui avait une connaissance approfondie du passé historique de sa terre, connaissait l'origine de la plupart des membres de la communauté du Poro, pouvait même donner des soins médicaux après un diagnostic précis, comme il avait même ce pouvoir exceptionnel de soigner les fous et de calmer les anxieux, aucun doute n'était permis, le chef Guéavogui était le chef suprême de la communauté du Poro de la région.
— Tu vas rencontrer des hommes du chef Guéavogui, n'est-ce pas? demanda-t-il soudain à Sassi.
— Non, et je n'en dis pas plus.
— Comme bon te semble.
Il venait de prendre congé.

***

Ainsi, Moustique avait quitté la source de la rivière Tchess sans une indication quelconque de l'heure approximative de son retour. Il ne devait plus apparaître de la nuit. Plus désespéré que jamais, Mainguai s'était retrouvé sans aucune nouvelle des membres de son équipe à l'approche de sa réunion avec le capitaine Henri et les autres membres de l'état-major. Mais il n'y avait plus aucun moyen de reporter la rencontre. Elle était fixée à vingt-deux heures précises. Ce n'était plus un rendez-vous, mais l'heure du supplice.
C'est pendant qu'il ruminait toute sorte d'idées que se présenta Grand-Nègre. Comme surpris de le voir, il ne put s'empêcher de le submerger de questions auxquelles ce dernier n'allait d'ailleurs pas pouvoir répondre. Cependant, l'arrivée de Grand-Nègre n'allait pas être tout à fait inutile. Car il avait raconté qu'au milieu de l'après-midi, sans doute pressé par le temps, Peau-de-Crocodile s'était débarrassé de lui en le remettant aux bons soins d'un paysan qui se rendait à Nzo. Comme Mainguai ne devait négliger aucune information, il ne cessait de poser des questions au jeune éclaireur :
— Où vous trouviez-vous, quand Lamine-Dérété a décidé de te renvoyer à Nzo ?
— Nous nous trouvions dans une des vallées qui encerclent le Mont-Nimba, dans la zone guinéenne. Après avoir discuté avec quelques autochtones qu'il semblait bien connaître, car nous y avions mangé comme chez des amis, il a soudain décidé de me renvoyer à Nzo. J'avais protesté en disant mot pour mot :
— Frère Mainguai m'a dit de chercher le troupeau avec toi ! Je dois rester en ta compagnie ! Lui m'a répondu :
— Ce n'est pas une affaire pour un enfant qui sent encore le lait maternel, tu vas rejoindre immédiatement Nzo !… Tu as intérêt à disparaître tout de suite et à retrouver Mainguai à dix-sept heures !
— Allons, jeune homme, réfléchis un peu, presse ta cervelle pour raconter tout ce qu'il t'a dit… Rassemble tes souvenirs de cet après-midi… Que t'a-t-il dit encore ?
Grand-Nègre faisait des efforts surhumains pour se souvenir de tous les propos et incidents de la journée :
— Oui, il ne voulait pas que je reste avec lui pour chercher le troupeau. Il a même menacé de me bastonner si je n'obéissais pas. Evidemment, j'ai été forcé d'obéir en venant ici à Nzo. J'ai honte de n'avoir pas fait mon devoir…
— Tu as raison… Je lui dirai de te laisser faire ton devoir la prochaine fois…
— Merci de m'encourager. Car, frère Mainguai, pour un homme de quatorze ans de mon âge, en pleine possession de ses moyens, comme le dit mon oncle, c'est humiliant de n'avoir pas pu faire mon devoir et de s'être laissé renvoyer de la sorte. C'est un coup dur pour un homme de mon âge. J'aurais dû déclarer avec courage : « Non, je ferai mon devoir. »
— A part ton affaire de devoir, que t'a-t-il dit d'autre, Lamine-Dérété, se dépêcha de demander Mainguai.
Puis d'ajouter :
— Réponds à ma question. Plus tard, nous parlerons de “ton honneur d'homme de ton âge”.
Pendant quelques secondes encore, Grand-Nègre se pressait la tête avec les deux mains pour se souvenir. Il se répétait, comme pour être sûr de ce qu'il allait devoir transmettre à Mainguai :
— Lamine-Dérété m'avait dit, au moment où il me renvoyait à Nzo : “Si Mainguai insiste, dis-lui qu'avec des amis du coin, je me propose d'explorer la pente nord-ouest du Mont-Nimba de la partie guinéenne. Dis-lui que l'endroit étant réputé très dangereux, j'estime de mon devoir de te renvoyer illico dare dare”… Qu'est-ce que c'est que “illico dare dare”, frère Mainguai ?
— Sais pas, tu demanderas à Peau-de-Crocodile quand tu le reverras. Ensuite, que t'a-t-il dit encore ?
— Il a dit… quoi encore ? Ah, il a dit mot pour mot : « Si je ne viens pas au rendez-vous, qu'il ne s'inquiète surtout pas. Dis-lui, pour le rassurer, qu'avec mes amis, nous avons découvert des pistes intéressantes. » Puis, il avait ajouté : « GrandNègre, voudras-tu dire tout de même à Mainguai que mes amis guinéens et moi ne demandons pas à être payés pour quoi que ce soit ; et que par contre tu dois te souvenir de sa proposition de coopérer plus tard avec ses camarades cheminots du comité syndical des chemins de fer Atlantique-Sahel ; et que ce serait un tort de rejeter systématiquement une telle offre de coopération dont dépend l'avenir des travailleurs africains, et le tien peut-être.
Mainguai avait tendu la main à Grand-Nègre comme pour le féliciter d'un grand exploit. Il avait balancé la tête de haut en bas, puis sur un ton protocolaire, il avait dit :
— Mes félicitations, à ton âge, je n'aurais pas pu en faire autant. Tu es courageux et brave. Je dis encore : Fé-li-ci-ta-tions !… Tu as fait ton devoir.
Grand-Nègre enflait de fierté. Il était visiblement heureux. Ainsi, ce soir-là, personne n'allait être au rendez-vous de la réunion de l'état-major. Mainguai allait devoir se débrouiller seul. Tout seul. S'adressant à l'adolescent, il avait dit :
— Grand-Nègre, maintenant, tu vas dormir chez des amis. Demain matin, je passerai te chercher. N'oublie pas de manger le repas qui t'attend, car un grand aventurier de quatorze ans se doit de très bien se nourrir. N'oublie pas que c'est une question de devoir et d'honneur pour un homme de ton âge, ajouta-t-il avec un sourire aux coins des lèvres.
Grand-Nègre s'était mis au garde-à-vous comme pour jouer au soldat qui vient de recevoir un ordre. Puis il avait dit :
— Oui, frère Mainguai, à tes ordres, je vais aller manger et dormir, car c'est une question d'honneur pour un homme de mon âge.
Ce fut la seule note gaie de cette dure journée. Resté seul de nouveau, Mainguai avait jeté un coup d'oeil sur sa montre. Pensif, il s'était murmuré, comme pour se donner du courage :
— Encore quatre-vingt-dix minutes avant la descente dans l'arène. Ce serait la durée d'un match de football… pour moi, les quatre-vingt-dix minutes avant la rencontre avec Henri, Jim, Lancelot et l'autre. Je ne me fais aucune illusion sur ce qui m'attend, je ne suis qu'un capitaine d'équipe sans son équipe. Ce serait clownesque si ma situation n'était pas aussi dramatique.
Mainguai voulait oublier l'heure du rendez-vous, celle de sa comparution devant les officiers supérieurs. ll se sauva dans un profond sommeil en prenant soin de dire à quelqu'un de le réveiller à temps pour son rendez-vous.

***

Pendant que Mainguai faisait bouillir son café, qu'il voulait très fort pour se réveiller dans l'intention d'affronter une longue nuit, il se disait que le seul moyen de se sortir de la délicate et embarrassante situation était de dire la vérité, qui devrait être lourde de conséquences si jamais ils essayaient de lui retirer le commandement de l'Unité Tsé-tsé. Il se disait encore qu'il n'avait rien à perdre à jouer le jeu de la franche et directe vérité. Pour terminer, il se donna une ligne de conduite :
— Je leur raconterai que les membres de mon équipe ont purement et simplement manqué le rendez-vous que nous nous étions fixé à la source de la rivière Tchess. Je leur parlerai de mes propres résultats obtenus pendant la journée. Puis je proposerai la reprise de la réunion pour le lendemain. Je ne puis agir autrement, il leur appartiendra d'accepter ma proposition ou de la refuser. C'est à prendre ou à laisser.
Ainsi Mainguai tirait son plan à mesure qu'il buvait à petites gorgées son café, éliminait progressivement les circonstances susceptibles de masquer la réalité. Par la force des choses, il n'était qu'un chef d'équipe qui avait perdu les membres de son groupe.
— Après tout, continua-t-il, j'ai tout de même fait du beau travail dans la journée. J'ai parcouru moi-même les régions guinéenne et libérienne du Mont-Nimba. J'ai découvert des indices, encore flous, certes, mais qui ne trompent pas. Je ne puis encore jurer au nom du Créateur que j'ai une vue nette de la situation. Cependant, si les découvertes des camarades viennent confirmer mes propres approches et les résultats de nos recherches des derniers mois, il n'y aura plus de doute. D'ici quelques jours, nous aurons des chances de découvrir la trace du Troupeau du Sahel.
A peine avait-il fini de boire son café, qu'il se dirigeait déjà vers le quartier général des officiers qui l'attendaient impatiemment. Il était vingt-deux heures lorsqu'il frappa à la porte.
— Entrez !
C'était comme un glas qui venait de tinter dans sa tête.
En face de Mainguai, des regards attentifs le suppliaient presque de s'expliquer rapidement. Le premier qui se manifesta fut Captain Jim. Mainguai s'entendit demander :
What's going on, man ?
Not too bad, sir… hi hi hi, répondit stupidement Mainguai.
Funny, laissa tomber Jim.
— Pourquoi ris-tu si bêtement ? demanda le capitaine Henri, quelque peu choqué.
— C'est-à-dire, mon capitaine, c'est difficile à croire, heu… Enfin, j'ai perdu tous les membres de mon équipe, quoi… — Quoi ?! demandèrent en choeur le capitaine Henri, Group Captain Lancelot, Captain Jim et le commandant militaire de la Haute-Guinée.
Leurs yeux leur sortaient de la tête. Mainguai aurait dû se faire très petit devant ses chefs. Mais il ne se voyait pas ainsi, il se voyait à la hauteur de la situation, car son cas était trop tragiquement loufoque pour le rendre dramatique en quoi que ce soit face aux officiers d'état-major. Il se lança, tête en avant, dans l'absurdité.
— Ben, mes capitaines, j'avais rendez-vous avec eux… ils ne sont pas venus…
Quoi ?!
— Je dis que j'avais rendez-vous avec eux, mais pas un parmi eux ne s'est montré.
— Où se trouvent Ansoumani, Kollê, Koffi et Samb, les autres membres de l'Unité Tsé-tsé ? demanda le capitaine Henri.
— Ben, mon capitaine, je ne sais pas où ils se trouvent, mais…
— De qui te moques-tu en ce moment ?
— Je suis sérieux, mon commandant, ils ne sont pas venus. Au nom d'Allah qui m'est cher, je ne me moque pas de vous.
— Alors ?… Sois sérieux et nous t'écoutons !
— J'avais dit aux membres de mon équipe que, dans la mesure où ils découvriraient des pistes intéressantes pouvant conduire au troupeau, ils ne les lâchent pas…
Mainguai n'avait pas cru devoir dire qu'il avait ordonné à ses camarades de déléguer au moins un des leurs à Nzo, à l'heure du rendez-vous, dans la mesure où ils estimeraient devoir poursuivre les recherches entreprises et dans le cas où ils ne pourraient pas avoir la possibilité de venir. Un tel détail, en de telles circonstances, aurait été accablant pour sa propre défense.
— Dans tout ça, où se trouvent les fameuses recrues pour lesquelles tu as touché de l'argent ? demanda le commandant de la région militaire de la Haute-Guinée.
— Vous voulez parler de mes surveillants de frontières ?
— Qui d'autre ?
— Je les attends aussi, mais… Enfin, il faut que je vous dise que j'ai chargé mes camarades de l'Unité Tsé-tsé de les surveiller. Forcément, par simple déduction, je me suis convaincu que sans les premiers, les deuxièmes ne pourraient être au rendez-vous… Vous comprenez, mon commandant ?
— Non, je ne comprends pas et ne veux pas comprendre.
Un silence venait de se faire autour de Mainguai. Comme il lui fallait dire quelque chose, il se hasarda d'une voix hésitante :
— D'après mes propres découvertes, nous réussirons dans les tout prochains jours… Au nom du bon Créateur, nous réussirons… C'est-à-dire que… vous comprenez, j'ai rendez-vous cette nuit avec un paysan de la région, un intermédiaire. Je crois comprendre qu'il connaîtrait un groupe de Sahéliens venant des environs de Tombouctou qui souhaiteraient vendre leurs têtes de bétail. Comme je sais qu'une centaine peut-être de Sahéliens végètent dans la région, la piste est loin d'être négligeable. J'ai cru comprendre également qu'ils ont tout d'abord cherché à prendre contact avec le chef Guéavogui…
— Chef Guéavogui ?
— Une personnalité assez louche pour être à même d'être pour quelque chose dans nos déboires.
— Quelle est encore cette nouvelle affaire de Sahéliens venant de Tombouctou ? interrompit Jim.
— En rencontrant ces nouveaux venus et en leur promettant de leur acheter leurs têtes de bétail, puis les laissant prendre contact au lever du jour avec le chef Guéavogui, je suis certain que nous aboutirons à l'un des lieux de rassemblement du troupeau, enchaîna Mainguai sur la question de l'officier américain.
— Avec quoi achèteras-tu le bétail que vont te proposer les Sahéliens venant de Tombouctou ? demanda le capitaine Henri, soupçonneux.
Mainguai avait souri, puis sur un ton laconique, dans l'intention bien définie d'attirer tout d'abord l'attention, puis d'exposer son point de vue, il avait répondu :
— Les Sahéliens souhaiteraient vendre leur bétail.
— A qui donc ?
— A nous, mon capitaine… C'est mon idée, car s'ils savent à qui vendre, ils joueront le jeu qui nous permettrait de localiser les trafiquants… Mon souhait serait de laisser les bandits leur enlever leur bétail… Evidemment, vous me suivez, en se sachant couverts par nous grâce à l'achat de leur bétail, les Sahéliens n'opposeront pas trop de résistance, ensuite nous n'aurons plus qu'à suivre de près la piste des voleurs de bétail.
— Rien ne garantit que tes « honnêtes bergers » sahéliens ne seraient pas de vulgaires voleurs également ? rétorqua le commandant militaire de la Haute-Guinée.
— Vous savez, encore aujourd'hui, j'ai eu confirmation de bien des faits… Je crois savoir que plus de la moitié du Troupeau du Sahel a été volé par les trafiquants à des Sahéliens venus par leurs propres moyens dans cette région dans le but bien déterminé de vendre leur troupeau. Très souvent, ces victimes viennent de très loin, même parfois de la région mauritanienne. Je vous jure au nom d'Allah que j'ai rencontré, pas plus tard que cet après-midi, cinq bergers qui viennent tout droit de la contrée lointaine de Nioro-du-Sahel, située sur la frontière du Soudan français et du territoire de la Mauritanie. Il leur aura fallu parcourir plus de mille quatre cents kilomètres pour venir vendre une centaine de têtes de bétail que leur communauté, harcelée par la sécheresse, avait décidé de vendre, dans le but d'acheter des outils pour creuser des puits, et se procurer également de la nourriture, car la famine règne cette année au Sahel et le troupeau est décimé… Après tant de souffrances, tout ce que les pauvres malheureux ont pu obtenir de leurs clients qui les avaient attirés ici, fut de se faire voler leur bétail. Ils n'ont plus rien, ne peuvent plus retourner au Sahel car la honte et le déshonneur les y attendent. Depuis des semaines, ils traînent dans la région à la vaine recherche de leurs bêtes disparues. Le malheur veut qu'ils ne soient pas les seuls. ll y a, croit-on le savoir, des dizaines et des dizaines de victimes dans cette catégorie.
— Pourquoi ce récit ?… Et où voudrais-tu en venir ?… Nous ne sommes pas ici pour parler des malheurs de Sahéliens volés, ils n'avaient qu'à rester chez eux, trancha sèchement le capitaine Henri qui ne voulait plus rien croire des propos du soldat Tsé-tsé.
Sur un ton presque suppliant, Mainguai tenta de sauver la situation.
— Je voudrais vous assurer que quelque chose est en marche. Laissez-moi encore le peu de chance qui me reste, mon capitaine. En supposant que nous puissions bénéficier des services de quelques dizaines de Sahéliens de la catégorie de ceux qui se sont fait voler leurs bêtes, il ne fera pas de doute que par recoupements, nous saurons le lieu de rassemblement final du grand Troupeau du Sahel…
— Ces victimes sahéliennes, devront-elles être payées par nous ? intervint encore le capitaine Henri.
— Nous n'aurons rien à perdre à leur acheter leurs têtes de bétail, car je crois comprendre que les bêtes sont marquées.
— Nous en discuterons lorsque nous découvrirons le Troupeau du Sahel.
Mainguai désespérait de plus en plus de convaincre qui que ce soit dans le groupe des officiers présents. Mais il ne pouvait se résoudre à se taire.
— Comme je vous l'ai annoncé, j'ai rendez-vous avec un petit groupe de bergers cette nuit, mon capitaine… Peut-être qu'il vaudrait mieux nous revoir demain, en fin de matinée. J'aurai déjà repris contact avec les membres de mon équipe.
— Je devrais te faire arrêter, menaça le capitaine Henri.
— Plus tard, mon capitaine ; cependant, si je puis me permettre, en attendant, laissez-moi vous livrer les bêtes. Après, je paierai pour vous avoir fait perdre du temps ce soir. Je suis vraiment désolé, mon capitaine, vraiment navré de tous vos malheurs.
Jim avait souri, comme pour approuver la position de Mainguai. Il avait laissé entendre :
— Nous ne pouvons pas faire autrement… La solution finale dans les jours à venir dépend de lui… Et le temps presse, nous n'avons plus de recul.
— Malheureusement ! C'est toujours un tort de nous fier à nos nègres ! avait lancé le commandant de la région militaire de la Haute-Guinée.
Jim avait fait semblant de ne pas entendre, puis de demander :
— A quelle heure rencontrez-vous nos compatriotes sahéliens, man ?
— Au plus tard à minuit. Notre lieu de rencontre est loin d'ici… Puis-je me permettre de vous demander de lever la séance dès maintenant, afin de me rendre à mon lieu de rendez-vous ?…
Après un moment d'hésitation, il ajouta :
— Dans la mesure où cela ne vous dérangerait pas trop, mes capitaines, de me libérer.
— Si, cela nous dérange, mais comment faire ? rétorqua le capitaine Henri.
Le Group Captain Lancelot avait lancé un regard conciliant à ses collègues, puis avait dit en anglais :
Come on, let him succeed… He is doing well his duty anyway.
— Demain, à onze heures, présente-toi avec tous les membres de l'Unité Tsé-tsé, et les autres, bien sûr, ordonna le capitaine Henri.
Mainguai s'était levé en se mettant au garde-à-vous ; et de dire :
— Merci de me laisser encore ma chance.
Peu de temps après, il quittait le quartier général en compagnie d'un paysan qui devait le conduire auprès du groupe des Sahéliens.

***

Aux environs de minuit, quelque part dans la région forestière ivoirienne, quatre hommes attendaient. Dès son arrivée, Mainguai avait immédiatement averti les inconnus de son intention de les voir coopérer à sa mission :
— Je vous achèterai votre bétail. N'ayez aucune inquiétude… Bien sûr, à la condition que vous ferez tout ce que je vous demanderai d'exécuter. D'abord, à l'aube, vous rencontrerez comme prévu les acheteurs. Ne vous souciez pas de moi. Acceptez les conditions que vos clients vous proposeront… Cependant, je tiens à vous mettre en garde : “si par malheur ces inconnus apprennent que vous me connaissez ou avez rencontré un membre quelconque de l'Unité Tsé-tsé, pas de doute, ils vous tueront. Compris ? Sachez également que les trafiquants ne vous achèteront pas votre bétail. Ils ont l'habitude de voler du bétail aux Sahéliens, vous ne serez pas des exceptions à la règle. Si jamais il arrive qu'ils vous mettent dans l'obligation de leur abandonner vos biens, je vous prie d'accepter leur offre forcée, en leur demandant toutefois de vous engager comme bergers, moyennant salaire. S'ils refusent de vous recruter, laissez-les partir avec vos biens et rendez-vous demain à la source de la rivière Tchess, près de Nzo, d'accord ? D'une façon ou d'une autre, seul Allah sait comment se passera votre rencontre avec les trafiquants.
Les Sahéliens, quelque peu dépassés par les événements et peut-être heureux de rencontrer un compatriote dans ce coin perdu de la forêt africaine, avaient essayé vainement de persuader Mainguai de les laisser rejoindre Tombouctou.
— Non, avait refusé tout net Mainguai.
— Puisque vous nous achetez nos bêtes, à quoi vous servirait-il donc d'exposer inutilement nos vies ?
— Je vous achète vos bêtes à condition que vous obéissiez strictement à mes ordres… C'est à prendre ou à laisser.
— Il nous reste la responsabilité de soixante têtes de bétail après avoir perdu près de la moitié en chemin… Nous jurons, au nom d'Allah, que nous sommes partis depuis trois mois de Tombouctou avec plus d'une centaine de moutons… Chacun de nous représente une communauté, et nous sommes le dernier espoir des nôtres qui nous attendent là-bas…
Pendant que les quatre Sahéliens s'expliquaient tant bien que mal en essayant de convaincre leur interlocuteur, ils tentaient de montrer la liste de tous les produits qu'ils devaient acheter pour leurs proches restés au Sahel.
Mainguai, faisant la sourde oreille, rejeta toute approche susceptible de lui faire entendre raison sur la nécessité de les laisser partir, car il dit sur un ton inflexible :
— Non seulement il fait sombre, mais je ne veux pas non plus perdre du temps à parcourir votre liste… Je ne me laisserai pas amadouer par vos arguments de familles restées au Sahel. J'y ai aussi la mienne. Je dis : c'est à prendre ou à laisser ! Vous coopérez ou je vous abandonne à votre triste sort. Il ne sera pas enviable, croyez-moi.
— Pour l'amour de Dieu, koro, achetez nos moutons et laissez-nous partir, supplièrent les quatre voyageurs.
— Pas de koro ici ! Non, non et non ! Je dis mille fois non ! Vous agirez selon mes conditions. Je ne vous paie pas maintenant, car si jamais les bandits découvrent de l'argent sur vous, non seulement ils s'empareront de votre bétail, mais vous tueront aussi ! ll y a déjà trop de victimes sahéliennes dans le coin pour prendre des risques supplémentaires ! Ces gens-là ne laissent pas de trace de leur passage… C'est comme dans le désert, il suffit que souffle le vent pour que disparaisse tout passage de l'homme. En outre, vous n'avez pas le choix, si vous n'allez pas au rendez-vous, les malfaiteurs vous retrouveront tout de même, bien avant Odienné ou une autre ville de la région avoisinante, guinéenne ou ivoirienne, où vous pourriez avoir l'intention de vendre votre bétail.
Mainguai, déjà surmené par de longues et dures journées sans repos, commençait à perdre patience et était manifestement nerveux. Les Sahéliens comprirent vite qu'ils ne le convaincraient pas.
— Que Dieu nous garde. Puisque le sol se dérobe sous nos pieds, nous choisissons la perche épineuse que vous nous tendez… , acceptèrent-ils.
— Vous avez raison, mes chers frères, car ni vous ni moi n'avons le choix… Si vous saviez mes ennuis personnels, vous m'auriez aidé sans aucune condition préalable. Merci tout de même.
Le marché fut très vite conclu entre Mainguai et les quatre Sahéliens. Il leur répéta de nouveau tout ce qu'ils devaient faire ou ne pas faire pendant la délicate opération de rencontre prochaine avec les trafiquants. Il savait que les propriétaires de bétail avaient reçu l'ordre de suivre la frontière et de descendre vers le sud en direction du Mont-Nimba. Aucun lieu de rencontre ne leur était indiqué, encore moins une heure déterminée. Ils avaient rendez-vous mais ne connaissaient pas leurs clients. Pis encore, ils ignoraient tout de la zone où ils se trouvaient. Mainguai savait par ses propres sources d'informations que cette nuit-là, il allait voir les malfaiteurs en action, et qu'il ne ferait rien pour les empêcher d'agir. Il aurait pu se munir de son arme, mais depuis le début de l'opération, Mainguai n'avait jamais consenti à utiliser une quelconque arme, à l'exception d'une machette de paysan. Cette nuit-là encore, il n'avait pas fait exception à sa ligne de conduite.
Vers une heure du matin, les quatre Sahéliens reprenaient le chemin. Comme convenu, ils avaient pris la direction de la frontière sud du Libéria en évoluant en zone guinéenne. A quelques centaines de mètres derrière eux, Mainguai suivait leur marche. Pareil à un tigre en quête d'une proie difficile, il guettait, attendant que quelque chose arrive. En vérité, beaucoup mieux qu'un fauve, Mainguai, par sa patience, rappelait plutôt un pêcheur de requins qui aurait bien mis l'appât à l'hameçon et qui saurait d'avance que tôt ou tard les poissons se montreraient.
A tout moment, il s'arrêtait pour tendre l'oreille, pour déceler tout mouvement suspect. Inquiets dans leur évolution, tout le long de la frontière, les Sahéliens menaient leur soixante têtes de bétail vers l'ouest. A quatre heures du matin, hommes et bêtes suivaient encore le cours du fleuve Saint-John qui coule dans une des vallées du Mont Nimba. Toujours parallèlement à leur direction, à quelques centaines de mètres d'eux, Mainguai les suivait. A quatre heures quinze, des cris s'élevèrent. Au bout de dix minutes, un certain silence avait suivi. A quatre heures vingt-cinq, mètre après mètre, rampant doucement, Mainguai s'était approché pour mieux distinguer le spectacle qui se déroulait en plein coeur de la brousse. Sans surprise, il assista à la dernière phase d'un vol. De sa place, il pouvait distinguer une masse uniforme qui se mouvait. Il comprit très vite que les quatre Sahéliens étaient tenus prisonniers dans un grand filet de chasseur de gibier de la région forestière. Non loin des victimes, les malfaiteurs prenaient possession du bétail. A quatre heures trente, toujours à quelques centaines de mètres de distance, parallèlement, Mainguai suivait l'évolution des voleurs et de leur butin de soixante têtes du Troupeau du Sahel. Le groupe avait tout d'abord pris la direction du sud, afin de s'éloigner du territoire ivoirien. Après avoir fait une incursion rapide dans le nord du Libéria pour rencontrer des acolytes, ils se dirigèrent vers le Mont-Nimba en territoire guinéen, avant de changer soudain de direction au niveau du village de Diécké.
Mainguai n'avait pas pu s'empêcher de faire un rapprochement entre sa propre découverte et l'information transmise par Grand-Nègre, selon laquelle Lamine-Dérété et quelques amis paysans se seraient dirigés vers la pente sud-ouest du Mont-Nimba.
A six heures du matin, toujours à distance, Mainguai, longtemps après avoir dépassé le niveau de Diécké, alors même qu'il évoluait avec angoisse dans une des vallées profondes du Mont-Nimba, avait entendu des bêlements et des beuglements d'animaux. Il avait grimpé dans un arbre.
Déjà le jour se levait. Muni d'une paire de jumelles de l'armée, bien installé à califourchon dans les branches d'un grand arbre, il observait les mouvements des hommes et du troupeau. D'après ses estimations, il y avait bien près de trois cents têtes de bétail : mélange de boeufs, moutons, vaches, etc. Comme pour se faire une idée de l'effectif des hommes, il avait essayé vainement de compter les gardiens. Il avait noté que le contrôle n'était pas sévère dans le groupe, car chacun allait et venait à sa guise. A peine si les bergers se regardaient. Ils étaient tous préoccupés par les déplacements anarchiques des bêtes.
D'après ses propres estimations, seulement un gardien sur quinze était armé. Il ne tarda pas à en déduire que les autres n'étaient que des travailleurs saisonniers ou de malheureuses victimes sahéliennes prises dans un piège où elles auraient perdu leurs biens avant de se faire employer par leurs voleurs. « Une simple supposition », se dit-il. Pendant une heure encore, Mainguai avait suivi le troupeau et ses voleurs. Il était désormais à peu près certain que la direction prise par la caravane était bel et bien le passage de la frontière libérienne se situant en amont du fleuve Saint-Paul, qui prend également sa source en Guinée, comme d'ailleurs la plupart des grands fleuves d'Afrique Occidentale. Cependant, rien ne pouvait lui laisser supposer que les trafiquants se rendraient immédiatement au Libéria. Mainguai avait jeté un regard sur sa montre. Il fut surpris par l'heure tardive, car il se murmura, comme pour se convaincre de rebrousser chemin :
— Encore en retard, il me faut immédiatement rejoindre la source de la rivière Tchess où m'attendront peut-être les camarades de l'Unité Tsé-tsé, Lamine-Dérété, Moustique, Grand-Nègre et les autres.
Il lui fallut cependant un quart d'heure encore pour s'obliger à rebrousser chemin. Après un dernier regard sur sa montre, il arrêta sa filature. Avec regret, il vit s'éloigner, puis disparaître les trafiquants et leurs butins. Bientôt, il n'entendit plus les voix, puis perdit les échos des derniers bêlements. La forêt semblait avoir recouvert toute trace de vie dans les environs. C'est alors qu'il se décida à rejoindre immédiatement Nzo.

***

A dix heures du matin, par des chemins raccourcis, Mainguai avait réussi à joindre la source de la rivière Tchess où l'attendaient déjà Ansoumani, Samb, Kollê, Koffi, Lamine-Dérété, Moustique, Grand-Nègre et les surveillants. En le voyant apparaître, ses camarades avaient poussé de grands hourras. Ils étaient visiblement heureux de le retrouver.
— Alors, chef, tu sais que tu nous as vraiment fait peur, nous avons pensé que tu pourrissais déjà dans un coin de forêt, avait dit Lamine-Dérété.
— J'ai été plutôt happé par les angoisses de ne plus vous revoir, moi non plus, lorsqu'aucun de vous n'a daigné se présenter au rendez-vous d'hier après-midi.
— Comment tu t'en es sorti avec les officiers ? demanda Ansoumani.
— Tant bien que mal. Cependant, je n'aimerais plus jamais de ma vie me retrouver dans une telle situation… Bref, nous aurons le temps de parler plus tard de nos états d'âme, en attendant, nous devons résoudre un problème urgent.
Après avoir réuni à part, pour un bref entretien, les membres de l'Unité Tsé-tsé et Lamine-Dérété, Mainguai s'était ensuite adressé aux dix surveillants de frontières par une question directe :
— Qu'avez-vous à m'annoncer ?
Puis d'ajouter :
— Surtout, ne me parlez pas tous en même temps.
Immédiatement après, les hommes du chef Guéavogui se mirent à déverser les informations. D'abord, à tort et à travers comme pour s'enlever la parole, puis l'un après l'autre. Ils disaient avoir découvert près de la moitié du Troupeau du Sahel. Pourquoi la moitié, ils ne l'expliquaient pas, mais assuraient que la découverte avait eu lieu dans la zone libérienne, le long du fleuve Cavally, non loin de la frontière ivoirienne située entre Tobli et Tchien. En outre, ils prétendaient avoir vu une grande concentration de plus d'un millier de têtes de bétail dans la zone guinéenne des environs du Mont-Nimba — ce qui était possible —, mais ne donnaient aucune précision quant au lieu de la découverte.
— Vous vous moquez de qui ? demanda Mainguai, excédé.
— Mais de personne, puisque nous ne disons que la vérité.
— La vôtre, qui vous arrange, n'est-ce pas ?
— Si c'était faux, nous n'aurions pas fait un compte rendu détaillé. Nous sommes sûrs de nos déclarations, dit l'un des surveillants.
— A vous entendre, il n'y a plus qu'à tendre le filet pour prendre troupeau et trafiquants réunis. Peut-être ai-je mal deviné, mais je crois comprendre que vous nous proposeriez d'aller vérifier la présence des animaux en territoire libérien et de constater également la grande concentration de plus d'un millier de têtes de bétail dans la dite zone guinéenne du Mont-Nimba, n'est-ce pas? insinua Mainguai.
— Effectivement, chef, vous avez bien compris, car avant d'avertir le commandant qui se trouve à Nzo, nous avons cru devoir vous suggérer de vérifier les faits par vous-mêmes, encouragèrent les très spéciaux surveillants de frontières.
— Qui vous a informé de l'existence d'un commandant à Nzo ?
Un silence se fit à l'entente de cette question. Soudain décontenancés, les surveillants se regardèrent comme pour se communiquer des réponses imaginaires. La simple question semblait les avoir frappés à vif. Leur embarras n'avait échappé ni à Mainguai, ni aux autres membres du groupe. Mainguai en profita pour les mettre au pied du mur :
— Etes-vous certains de tout ce que vous venez de nous raconter ?
— Oui, chef, absolument certains.
Lamine-Dérété avait murmuré à Mainguai :
— Ils sont plus coriaces que nous ne le croyions. Tout le problème est de leur faire dire un nom d'un de leurs employeurs secrets.
Le chef de l'Unité Tsé-tsé avait répondu au cheminot que cela n'allait plus tarder, car déjà il demandait :
— Avez-vous rencontré le chef Guéavogui, hier ; je veux dire, après notre séparation à Yéképa ?
— Non ! Nous n'avons pas rencontré le chef Guéavogui !
Mainguai avait souri. Il lui semblait avoir tiré dans le mille. Il savait que le groupe avait rencontré le chef Guéavogui et ses associés.
— Pourquoi n'êtes-vous pas venus au rendez-vous comme prévu ? enchaina-t-il, comme pour ne plus donner aucun répit aux suspects.
Ils allaient répondre en choeur, lorsque Mainguai, d'une voix ferme, leur intima l'ordre de répondre l'un après l'autre et en l'absence de tout témoin intérieur à leur groupe. Ainsi, l'Unité Tsé-tsé pouvait-elle être à même de vérifier la véracité des propos en comparant les différentes versions énoncées par les dix surveillants. « L'un après l'autre », les surveillants répondirent qu'ils se trouvaient à une trop grande distance de la source de la rivière Tchess pour pouvoir se présenter à l'heure du rendez-vous. Chacun variant un peu sa version des faits, ajoutait par-ci par-là, quelques détails insolites pour mieux appuyer les données de ses recherches du Troupeau du Sahel.
Mainguai était très calme, bien qu'il eût aimé traiter le groupe de tous les noms. Au lieu d'une réaction de mépris ou autre traitement de ce genre, il dit :
— Je vous remercie de vos informations très intéressantes et j'espère que vous n'avez pas trop souffert.
Soldat Tsé-tsé avait jeté un coup d'oeil sur ses camarades. Ses compagnons, aussi bien Samb ou Koffi, sans oublier Lamine-Dérété ne comprenaient plus rien. Ils voulaient le traiter de naïf patenté, mais se retinrent tout de même, car ils ne savaient pas où il voulait en venir. Lamine-Dérété, qui ne connaissait pas bien encore Mainguai, avait demandé à l'un des membres de l'Unité Tsé-tsé :
— Eh, le chef ne serait-il pas trop fatigué, ou trop naïf ?… D'une manière ou d'une autre, il ne se trouve pas complètement dans sa calebasse.
Ansoumani, qui ne connaissait que trop Mainguai, avait murmuré :
— Avec lui, on ne sait jamais. Comme nous, il connaît la vérité.
En effet, tous savaient désormais que les suspects étaient en réalité des hommes de main des trafiquants choisis par le chef Guéavogui. Les compagnons de Mainguai continuaient tout de même à se poser des questions sur la lucidité de leur responsable, lorsqu'ils furent témoins de la contre-attaque fulgurante du chef de l'Unité Tsé-tsé, car parlant confidentiellement à ses camarades, il avait demandé soudain :
—A présent, qu'allons-nous faire de ces dix salopards ?
— Lesquels ? demanda Koffi, perplexe.
— Ces dix faux frères de voleurs à la solde du chef Guéavogui et des trafiquants, qui se proposaient de nous offrir une escorte impériale vers le guêpier libérien où nous attendent leurs employeurs ! cria-t-il presque.
— Tu le savais donc ? s'écrièrent les membres de l'Unité Tsé-tsé.
— Et comment !
Pour toute assurance, Mainguai se contenta de dire à ses camarades :
— Je n'ai pas perdu mon temps non plus, croyezmoi…
Mainguai était revenu du côté des hommes de main des trafiquants pour leur annoncer qu'ils étaient en état d'arrestation. Puis de préciser :
— Vous serez transférés dans la prison de Conakry. Ensuite, vous serez probablement expédiés au bagne de Podor, endroit de sinistre réputation aux confins du Sahel… à moins que vous ne nous disiez la vérité. Comme deux ou trois parmi vous sont d'origine libérienne, ils n'auront eux non plus aucune chance de s'en tirer à bon compte, à moins qu'ils ne coopèrent. Vous avez une demi-heure pour accoucher de la vérité « vraie ». C'est-à-dire pas la vôtre, mais la nôtre qui nous confirmera d'ici ce soir au plus tard la piste du Troupeau du Sahel.
Un mouvement de panique s'était emparé du groupe dont aucun cependant ne se hasarda à parler. Ils murmuraient entre eux. Devant leurs hésitations qui devenaient de plus en plus insultantes, Mainguai les fit enfermer.
Lamine-Dérété qui, décidément, n'était pas le ridicule personnage qu'il avait cru devoir paraître au début, avait dit sur un ton modérateur à Mainguai, comme pour lui conseiller un peu plus de tolérance :
— Et pourtant, Mainguai, je me permettrais de te dire que ces gens que tu viens d'enfermer sont des Africains comme nous ; ce sont de pauvres hères manipulés, exploités comme nous. En les faisant condamner, je suis certain que tu créeras le malheur de plusieurs autres dizaines d'individus. Chacun de ces faux ou vrais malfaiteurs a plusieurs, je dis plusieurs, bouches à nourrir… Crois-moi, des individus comme ceux-ci n'ont pas le choix dans les pays comme les nôtres… même pas au Libéria. Partout où ils se tournent, ils ne reçoivent que des gifles contre leur dignité… Ne donne pas la Bible ou le Coran à lire à celui qui a faim, il le vendra pour manger. N'exige pas non plus la stricte honnêteté d'un homme dominé, il ne comprendra pas. Le devoir de l'homme dominé, qu'importe le système qui le régit, devrait être la résistance contre le tyran ou tout autre domination, au nom de son droit à la vie… Ce n'est pas en envoyant dix pauvres types au bagne de Podor que tu te montreras digne d'être un des libérateurs du joug colonial, ou autre occupation. Ces suspects détenus n'ont pas eu le choix en matière d'emploi, puisque leur dû, jusqu'à présent, s'est résumé à un des faits coloniaux : les travaux forcés.
— Je n'ai tout de même jamais pensé les remettre aux autorités coloniales. Cependant, je continuerai à utiliser tous les stratagèmes possibles pour les pousser à avouer. Ils en savent trop sur ce que nous souhaitons découvrir pour les traiter autrement. Dès que nous découvrirons la trace du Troupeau du Sahel, je les ferai libérer… Je dis bien, lorsque nous découvrirons ce que nous cherchons. Avant cela, pas de sentiments !
Pendant quelques minutes encore, Mainguai s'était remémoré les propos de Lamine-Dérété. Il s'était rendu compte que cet homme qui n'était pour lui qu'un clown, au début de leur rencontre, n'avait joué en réalité qu'un rôle, celui du fou du roi.
En réalité, Peau-de-Crocodile, puisqu'il faut l'appeler ainsi dans l'avenir, était un être profondément conscient de sa place de leader dans la lutte pour l'émancipation des travailleurs africains. De tout le groupe d'indigènes engagés dans les opérations, il était le seul à mesurer à sa juste valeur l'importance de la responsabilité de l'Unité Tsé-tsé dans l'évolution future des territoires du Sahel. Il ne cessait d'insister :
— Un précédent qui servira de référence pour revendiquer nos droits de travailleurs et d'Africains.

***

Deux heures plus tard, Mainguai levait la séance. Il disait avoir sommeil et ne cachait pas son envie de dormir parce que trop fatigué par les efforts du dernier jour. Le chef de l'Unité Tsé-tsé, comme pour montrer sa reconnaissance à ses camarades pour le travail accompli, avait simplement dit :
— Je devrais vous féliciter, mais ce serait un tort, car jusqu'à présent nous n'avons fait que notre devoir; je vous souhaite un très bon sommeil.
Avant de se séparer, il avait cru utile d'informer ses camarades sur l'heure de la prochaine rencontre avec l'état-major.
— Quatorze heures, avait-il dit, car il fait déjà jour ; je ne vois pas comment nous pourrions tenir contre la fatigue sans un repos de quelques heures. Camarades, je vous prie d'être à l'heure au rendez-vous, sinon j'aurai des ennuis. Ce ne serait pas juste après tant d'efforts.
Ainsi se séparèrent ce matin-là les membres de l'unité renforcée Tsé-tsé.


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