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Alioum Fantouré
L'homme du troupeau du Sahel

Paris. Présence Africaine, 1992, 295 pages.



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VIII. — Le rapport de l'Unité Tsé-tsé


Au lieu de rejoindre immédiatement le capitaine Henri sur le théâtre des opérations, l'ordre fut de retourner dans la zone frontalière. Lors de la réunion qui avait suivi notre retour dans la région du Mont-Nimba, après de longues négociations, les Sahéliens avaient accepté, malgré l'intransigeance du commandant militaire, de coopérer avec nous sans pour autant renoncer à leur droit d'être payés. Malgré ladite coopération, nous n'allions pas tarder à constater des comportements bizarres chez eux. ll y avait comme une manipulation adroite des animaux vers une direction autre que celle originellement prise.
Les Sahéliens ne faisaient rien pour les orienter vers la destination de la gare de Kankan lorsqu'il nous arrivait de protester.
Au bout d'une semaine, nous nous retrouvâmes à notre point de départ, c'est-à-dire dans une des vallées perdues de la région forestière du Mont-Nimba où nous avions découvert le Troupeau du Sahel. Quand le commandant militaire eut pris conscience de la supercherie, il ordonna l'arrestation des Sahéliens. Ce qui fut impossible. Pour briser toute résistance, il les fit tenir en joug par quelques tirailleurs. Au bout d'une demi-journée, cela s'avéra inefficace, car fatigués par plusieurs jours d'efforts ininterrompus, beaucoup de soldats s'étaient affalés les uns après les autres, comme écrasés par un énorme poids.
Tard dans la nuit du premier jour, de retour au point de départ, les Sahéliens s'évaporèrent dans la forêt. Il était impossible de les rattraper, car avec la saison des pluies qui s'était installée pour plusieurs mois, une brume vaporeuse permanente recouvrait la vallée, les chaînes de montagnes du Mont-Nimba et la forêt. A tout moment, nous avions l'impression d'être sous le contrôle des Sahéliens embusqués autour de nous, sans pourtant réussir à les localiser en un endroit précis. Nous étions désormais leurs prisonniers, et chaque fois qu'un tirailleur ou tout autre indigène frontalier s'éloignait du troupeau, il ne revenait plus jamais.
Jour après jour, nous tentâmes de quitter la vallée perdue du Mont-Nimba. Chaque essai de s'en sortir se terminait par un échec, car les Sahéliens avaient bouché le fossé creusé par les trafiquants. C'était la seule voie qui aurait pu nous sauver de la vallée. Il nous arrivait de découvrir des chemins conduisant hors du guêpier, malheureusement, après une journée de marche désespérée derrière un énorme troupeau de plus en plus fou, nous aboutissions à la tombée de la nuit sur notre lieu de départ, c'est-à-dire dans cette même vallée perdue et boisée du Mont-Nimba.
Une nuit, alors que nous avions passé la journée à travailler au dégagement du fossé de survie, une fumée dense, insupportable, avait envahi la cuvette où nous nous trouvions. Partout on entendait des bruits. A travers l'épaisse brume polluée comme une fumée asphyxiante, on distinguait à peine des formes mouvantes. Nous nous battîmes toute la nuit contre les adversaires sans visage. Au lever du jour, une partie du Troupeau du Sahel avait disparu.

C'est pendant une de ces effroyables nuits, qui allaient se succéder à un rythme de plus en plus infernal, que le commandant militaire fut étouffé par un boa ; le lendemain matin, il fut retrouvé à moitié avalé par le reptile. C'était effroyable. Nous tuâmes le serpent pour récupérer le corps. La victime et son assassin furent expédiés le jour-même vers Monrovia qui nous semblait être la ville la plus proche. Au lendemain de sa disparition, nous essayâmes de renouer contact avec les Sahéliens, rien n'y fit.
A tout jamais, nous étions prisonniers de la vallée. Les jours se suivaient désespérément, les animaux sauvages venaient se ravitailler à leur tour dans le troupeau, les indigènes frontaliers nous abandonnèrent en emportant avec eux une partie du bétail. Chaque nuit, l'attaque des Sahéliens recommençait pendant que se réduisait sensiblement le Troupeau du Sahel.
Jour après jour, le paludisme, la dysenterie ravageaient nos troupes. Bientôt ce fut au tour de Mainguai d'être victime d'un stupide accident : une branche épineuse l'avait frappé au visage, crevant presque un oeil et atteignant dangereusement l'autre dont le sang coulait. Dans la chaude humidité de la forêt tropicale et en plein hivernage, Sassi, en accord avec les membres de l'Unité Tsé-tsé, avait ordonné son évacuation immédiate vers le centre hospitalier de la base américaine de Robertsfield, au Libéria, où nous savions qu'il allait être bien traité. C'est avec tristesse que nous le vîmes nous quitter.
Pour Mainguai, la guerre était terminée, car plusieurs mois allaient être nécessaires aux médecins pour lui faire recouvrer la vue. Le départ de Mainguai marquait également la fin de l'affaire du Troupeau du Sahel : aucun animal n'allait être sauvé de la forêt.


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