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Guy Ossito Midiohouan
L'Utopie négative d'Alioum Fantouré.
Essai sur le Cercle des Tropiques

Paris : Editions Silex, 1985. 98 pages. Collection A3



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II. — Présentation d'Alioum Fantouré

Bio-bibliographie

Alioum Fantouré (ou Mohamed-Alioum Fantouré) est le pseudonyme d'un écrivain africain d'origine guinéenne qui accepte volontiers de montrer son visage à ses lecteurs, mais a réussi jusqu'à présent à leur cacher son vrai nom, sans doute dans le souci de préserver sa vie privée.

Il est né le 27 octobre 1938 à Forécariah, une ville que les couvertures de ses livres situent tantôt en « République de Guinée » (à l'Est de Conakry), tantôt — plus vaguement et plus précautionneusement — en « Afrique Occidentale ».
Alioum Fantouré passa une partie de son enfance (heureuse,) à Conakry, mais fut très tôt envoyé par ses parents en France où il fit ses études secondaires au Collège d'Amboise et au Lycée Michelet à Paris, puis des études supérieures qu'il poursuivit en Belgique.

Dans son ouvrage, Idéologies des indépendances africaines 1, Yves Bénot souligne que « l'Afrique Noire a connu, en Europe, son heure de célébrité vers les années 1958-1963 (approximativement, de l'indépendance de la Guinée à la fin de la sécession katangaise), les années où dans toute une partie du continent s'est effondrée la domination coloniale directe, bref où il s'y « passait quelque chose » — j'entends des événements spectaculaires qui faisaient trembler le monde bourgeois et fournissaient de gros titres à la presse à sensation ».

Alioum Fantouré, en Europe, se trouva donc à cette période (il avait vingt ans quand son pays accéda, dans les conditions que l'on sait, à l'indépendance) à un poste d'observation privilégiée et, comme de nombreux jeunes Africains de sa génération, milita au sein de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (F.E.A.N.F.), une organisation dont les positions anti-colonialistes, anti-impérialistes et progressistes sont assez connues. Il ne devait plus abandonner son engagement dans la lutte pour la libération de l'Afrique, ni laisser s'émousser son intérêt pour les problèmes brûlants du continent.

Licencié en Sciences Economiques Appliquées, Licencié en Sciences Commerciales et Consulaires, Agrégé en Sciences Economiques, Diplômé de l'Institut de Commerce International, … il fut admis à titre exceptionnel — la Guinée n'étant pas membre du groupe africain signataire de la Convention de Yaoundé — comme stagiaire européen à la C.E.E. à Bruxelles, et affecté à la Direction Générale où il travaille au Développement du Marché Commun.

Plus tard, comme économiste industriel, il sera employé par quelques firmes de consultants pour lesquelles il conçoit des projets de création d'unités industrielles et d'organismes financiers pour les pays en voie de développement.

C'est dans le cadre de ses activités professionnelles qu'il entreprendra ensuite de longs voyages d'études en Europe, au Moyen-Orient et surtout en Afrique — notamment au Sénégal, au Mali, en Côte d'Ivoire, au Libéria, au Ghana, en Haute-Volta, au Niger, au Dahomey (Bénin), au Congo-Brazzaville, au Zaïre, au Cameroun et au Nigéria qu'il visita pendant que faisait rage la « Guerre du Biafra » due aux ambitions sordides de quelques leaders africains appuyés par l'impérialisme français.

Cette expérience professionnelle fournit à Alioum Fantouré le sujet de quelques ouvrages techniques tels que La Coopération franco-africaine contemporaine (1965), Perspectives d'industrialisation. Problèmes du marché en Afrique Occidentale (C.E.E., 1966), Esquisse d'une politique de développement industriel de la Guinée en Afrique de l'Ouest (1971), et de plusieurs articles.

Comme plusieurs milliers de ses compatriotes qui fuient leur pays, Alioum Fantouré choisit de vivre à l'étranger et se fera engager au début des années soixante-dix comme spécialiste du Développement auprès de certaines organisations internationales. Il réside avec sa famille en Autriche, à l'orée de la forêt du Lobau près de Vienne.
Il semble que le désir d'écrire correspond chez cet économiste fonctionnaire international comme à la volonté de se libérer d'une tension intérieure née de l'absurdité et de l'atrocité des réalités du monde contemporain, au besoin de dire une passion intensément vécue de façon interrompue depuis de longues années. Pour cet exilé, tourmenté par son propre destin autant que par celui de ses compatriotes dans une Afrique livrée à la dictature, dans un monde où règne la loi de la jungle — tourmenté, dis-je, au point d'en avoir prématurément des cheveux blancs, la littérature est recherche du Graal mais aussi acte de communion, témoignage de solidarité et gage d'espérance.

Lorsqu'il apprit que son premier roman, Le Cercle des Tropiques ( 1972) 2 avait reçu le « Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire - 1973 », Alioum Fantouré demanda discrètement à l'A.D.E.L.F. (Association des Ecrivains de Langue Française) de virer le montant de son prix au compte de l'U.N.I.C.E.F. qui menait alors une campagne de sensibilisation en faveur des enfants en danger de mort dans le Sahel aux prises avec la sécheresse.

En 1975, parut son deuxième roman, Le Récit du Cirque … de la Vallée des Morts, que la presse européenne salua unanimement comme un « grand livre » et qui offrit à de nombreux journalistes, malgré le récent rétablissement des relations entre la France et la Guinée, l'occasion d'évoquer la mémoire des « martyrs de Camayenne », de parler des exilés et des internés d'une Afrique meurtrie et désemparée.

En 1979, Alioum Fantouré publia un troisième roman, L'homme du Troupeau du Sahel, le premier d'une trilogie intitulée Le Livre des Cités du Termite dont le second tome, Le voile ténébreux, est déjà annoncé.

Alioum Fantouré, romancier de la Liberté

Notre essai ne s'intéresse qu'au Cercle des Tropiques. Mais il nous semble important de faire une brève présentation des deux autres romans afin de montrer d'ores et déjà la cohérence de l'oeuvre d'Alioum Fantouré.
Lorsqu'on se fonde sur les sujets abordés et sur l'arrière-plan historique de chacun des trois romans, il apparaît que les deux premiers forment un diptyque pendant que le troisième, premier tome du Livre des Cités du Termite, ouvre un nouveau cycle appelé à se poursuivre.

Le Cercle des Tropiques décrit le processus qui a conduit à l'instauration des régimes totalitaires dans la plupart des Etats africains issus de la décolonisation et les conditions qui favorisent le maintien et la pérennité de ce système politique. Nous aurons le temps d'y revenir longuement. Le Récit du Cirque … de la vallée des Morts, sans être à proprement parler une suite du roman précédent, commence d'une manière telle qu'on ne peut s'empêcher de penser à ce dernier :

«………………………… ainsi quand débute, à cet instant, le Récit du Cirque de la Vallée des Morts, nous entrons comme des intrus dans un nouveau théâtre qui donne son premier spectacle. La représentation a déjà commencé. Comme par hasard nous sommes en retard et avons presque manqué la première partie de la soirée (…) » (p. 10).

De plus ce second roman reprend les thèmes majeurs du premier et nous introduit de nouveau dans les affres d'un pouvoir totalitaire parvenu à l'apogée de la puissance et de l'horreur. Le livre se donne comme projet la rééducation des tenants du pouvoir ainsi que de ceux contre qui s'exerce celui-ci, c'est-à-dire, d'amener les bourreaux et les victimes à une prise de conscience de leur existence, en vue de rompre le cynisme aveugle des uns, l'apathie honteuse et complice des autres, mais aussi l'indifférence coupable du lecteur arraché à son extranéité confortable, sollicité comme témoin, et qui, pour avoir lu, se voit, à son corps défendant, compromis.

Le tyran apparaît ici sous les traits du « Rhinocéros-Tacheté », un « Etrange Animal », « monstre infâme (…) créé par l'accouplement d'une panthère et d'un rhinocéros », qui impose à « Ce-pays » et à « Ce-peuple » le culte exclusif de son Moi :

« J'ordonne à mes sujets de s'offrir en sacrifice à l'appétit de ma divinité … Prince des vivants ou Empereur des morts, peu importe, je dis et répète que dans Ce-pays, il n'y aura pas de techniciens… pas d'usines… ni d'hôpitaux… Je ne rêve que d'achats d'armes, de radars, de stations de télévision, de cinémas et de radios pour entretenir l'omnipotence de mon culte…
Au fond de leurs cavernes, réduits à se couvrir de peaux de bêtes, je voudrais encore qu'à ce stade de la déchéance, les enfants de Ce-pays s'abreuvent encore du culte Rhinocéros-Tacheté. S'il le faut j'installerai des écouteurs dans les tombes de mes citoyens-sujets morts, pour mieux surveiller les complots de l'au-delà susceptibles de menacer la pérennité de mon pouvoir… Je voudrais inspecter mes morts de temps en temps dans les cimetières de Ce-pays en faisant une tournée officielle souterraine.
Hélas, hélas ! J'ai bien peur de ne plus revenir de ma mission. Ainsi de nos jours, dans Ce-pays, ma loi du silence et de l'humilité a atteint un tel degré de perfection que même la maladie n'ose plus dire son nom… Quand on crève ici, ce n'est pas parce qu'on est malade, mais parce que le corps m'a trahi et tiré au flanc du culte Rhinocéros-Tacheté.
Je jure de tenir ma promesse de n'avoir de satisfaction que dans la soumission et la misère des enfants de Ce-pays, je voudrais assassiner à jamais l'humain qui est en eux » (p. 18).
Parole du dictateur…

Le roman nous présente l'absurdité de ce système en même temps que la misère et l'horreur qui en résultent et qui ravalent l'homme au rang de la bête.
L'originalité du Récit du cirque… tient aux innovations audacieuses au niveau de la forme : une écriture résolument anti-conformiste jusque dans la typographie) qui affranchit les faits de la tutelle de la narration en leur conservant leur autonomie et leur nudité, évolue par tâtonnement (d'où une certaine discontinuité dans le récit) dans son exploration de la vérité, fait appel aux procédés du théâtre et du cinéma, à la prose mais aussi à la poésie, à la réalité et au mythe, le tout dans le cadre d'un spectacle étrange se déroulant dans une salle où acteurs et spectateurs assistent et concourent également à la représentation-vision d'un monde tragique et inhumain.

On sait que l'une des principales caractéristiques du genre romanesque est l'absence de règle. Mais l'anti-conformisme intégral d'Alioum Fantouré dans Le Récit du cirque… est loin d'être un jeu gratuit ou une coquetterie. Il est l'expression du refus de l'ordre établi et des convenances aliénantes en même temps qu'il se révèle une méthode d'approche efficace d'une vérité occultée et/ou méconnue ; méthode qui ne tolère aucune barrière, aucune contrainte et ne trouve sa justification que dans la liberté souveraine de l'écrivain. Le lecteur se voit ainsi introduit dans une atmosphère particulièrement oppressante, faite d'angoisse, de violence et d'horreur, que couronne la rencontre de Fahati, le représentant du culte du Rhinocéros, avec la mort, scène hallucinante qui rappelle le dernier chapitre de L'Aventure Ambiguë mais qui, contrairement à l'idée d'accomplissement et de plénitude que l'on note chez Cheikh Hamidou Kane, se déroule ici sur le mode macabre et accablant.
Entreprise de dévoilement et de conscientisation, Le Récit du cirque… est aussi incitation à la révolte et à l'action. Au-delà de la dénonciation de la dictature et de ses turpitudes, au-delà de la profonde amertume qui se dégage du roman, on note chez l'auteur un refus de se laisser écraser par la fatalité et gagner par le désespoir face à l'Afrique des « indépendances », refus qu'il exprime à travers une écriture insurrectionnelle qui, en amenant chaque protagoniste à reconnaître et à assumer sa part de responsabilité, veut lever « le rideau d'indifférence » en vue d'indiquer le moyen de briser le « cercle infernal » du totalitarisme.
Bien que se présentant comme une pure fiction, et malgré son caractère allégorique, ce roman évoque par plus d'un aspect Le Cercle des Tropiques qui est un constat d'échec, un échec sur lequel l'auteur revient pour en analyser plus explicitement les fondements et proposer un remède.

L'Homme du Troupeau du Sahel, qui nous ramène à la période coloniale, abandonne le problème du pouvoir politique dans les nouveaux Etats africains pour brosser un tableau de la situation en Afrique entre les années 1930 et le lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale.
De la galerie de portraits que nous présente ce récit truculent et mouvementé, se détache le personnage de Mainguai dont la vie apparaît comme une suite de ratages malgré les qualités personnelles dont il fait preuve et la détermination qu'il met à transformer chaque événement malheureux en une nouvelle raison de vivre et d'espérer.
Originaire du Sahel Atlantique, Mainguai est admis dans un collège de Dakar destiné aux enfants de colons. Elève brillant, il apparaît dans ce contexte colonial fortement raciste comme une curiosité, suscitant chez ses professeurs comme chez ses camarades une double attitude d'agressivité et de sympathie. Mainguai prépare son baccalauréat en philosophie quand, un jour, un surveillant le surprend en train de lire… Karl Marx : il est renvoyé du collège.
Alors commence pour lui une vie d'errance et d'incertitude ponctuée par quelques séjours en prison. Le jour de l'éclatement de la Deuxième Guerre Mondiale, il est enrôlé dans l'armée coloniale comme tirailleur, participe aux combats en Europe, puis, après l'Armistice, est renvoyé en Afrique où, pour indiscipline, il se retrouve dans une garnison en pleine forêt équatoriale.
Mainguai vit un temps l'enfer de la mouche tsé-tsé avant de faire partie du personnel du service de sécurité de la Conférence de Brazzaville. Il met toute son énergie à se faire remarquer lors de cette manifestation et réussit à se faire muter, dès la fin de la conférence, en A.O.F., à la tête de l' « Unité Tsé-Tsé » (un nom évocateur) chargée de démanteler un réseau de trafic de bétail dans la région frontalière de la Guinée, de la Côte d'Ivoire et du Libéria, réseau animé par un groupe de Blancs qui escroquent, avec la complicité de quelques notables africains, les bergers sahéliens fuyant la sécheresse et les réquisitions.
L'essentiel du roman tourne autour de cette opération qui rassemble une foule de personnages, Blancs et Noirs, à travers qui nous découvrons la situation sociopolitique en Afrique à cette époque.
Après maintes péripéties, « le troupeau du Sahel » est retrouvé dans la zone du Mont Nimba et rassemblé pour être embarqué pour l'Europe. Mais l'intransigeance toute coloniale du commandant militaire de la Haute-Guinée qui refuse toute idée d'indemnisation des bergers sahéliens malgré l'engagement pris par l'administration, entraîne l'échec de l'opération et le troupeau se disperse définitivement en forêt.
A la fin de la guerre qui emporta la plupart de ses camarades de l'Unité Tsé-Tsé, Mainguai se lance dans le syndicalisme et est « interdit de séjour… jusqu'à nouvel ordre en Afrique Occidentale » pour avoir organisé une grève.
De ce récit particulièrement touffu dont la construction est beaucoup moins rigoureuse que celle du Cercle des Tropiques, beaucoup moins captivante que celle du Récit du Cirque…, il ressort que l'échec cornmun du colonisé et du colonisateur est lié à la nature de leurs rapports et à l'absence de liberté et d'idéal humain qui caractérise la situation coloniale. Le destin de Mainguai rappelle celui de Bohi Di dans Le Cercle des Tropiques, où nous trouvons des éléments du décor de L'Homme du Troupeau du Sahel (région montagneuse et humide couverte de forêts, univers obscur et tourmenté, monde souterrain et infernal) dont nous avons déjà indiqué la présence dans Le Récit du cirque… Cette brève présentation de l'oeuvre d'Alioum Fantouré met en lumière la permanence d'une atmosphère et de certains thèmes dans les trois romans dont chacun concourt d'une manière différente à illustrer la même philosophie, la même conception du rôle de l'écrivain, la même foi dans le pouvoir de la littérature.

Notes
1. Paris, François Maspero, « Cahiers Libres 234-235 », 1969, p. 7.
2. Ce roman a été traduit en anglais par Dorothy S. Blair (Tropical Circle, London, Longman, 1982).


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