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Williams Sassine
Le jeune homme de sable

Paris : Présence africaine, 1979, 187 pages


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III. — La lionne


— Chapitre 1 —



Je suis arrêté. Je ne m'y attendais pas. Je le souhaitais pourtant depuis longtemps, comme un baptême. Je pensais seulement que mon tour arrivé, avant de me laisser emmener, j'aurais crié partout ma volonté de mourir pour la Justice et la Liberté de mon peuple. Enfin, des choses qu'on entend au cinéma, lorsque le héros est pris. Je m'étais également maintes fois imaginé longeant une ruelle, et brusquement un doigt m'aurait désigné, aussitôt suivi d'une foule de fanatiques enragés du Guide ; alors je me serais offert à leurs bestialités sans un cri, sans une protestation. Je me suis encore trompé.
Ce soir, l'important est de me ramasser sur moi-même, pour repousser cette peur animale qui me donne envie de hurler mon innocence à chaque crépuscule. Je n'ai jamais cessé d'aimer les crépuscules, peut-être parce qu'au fond j'ai toujours désiré vieillir. Mais dans cette prison, un crépuscule n'a pas de limite ; il ressemble à des yeux qu'on ferme sur votre sort. Je pensais parfois que la nuit était le seul moment de délivrance d'un prisonnier, parce que je croyais qu'elle permettait, en cachant les murs, de faire reculer par l'imagination les bornes de la liberté. Je pensais à beaucoup d'autres choses, mais pas à cette odeur qu'aucune nuit, depuis mon incarcération, n'a pu encore effacer. Elle est là, partout autour de moi, forte, épaisse, me serrant de plus en plus près, au fur et à mesure que les cris s'éteignent dans les cellules voisines. Est-ce mon odeur?

Ils m'ont tellement frappé, interrogé, insulté, humilié que j'ai l'impression qu'habite dans mon crâne un esprit étranger, impitoyable et éloquent, se nourrissant de leurs fausses preuves. Même dans le silence de mon cachot pas plus grand qu'une niche de chien, il essaie d'adopter le ton de mes tortionnaires : « Tu continues à nier ton crime ?… Et pourquoi fuyais-tu ?… »
Des hurlements de terreur et des bruits de course : c'est la première caresse de la nuit sur cette prison. Une nouvelle fois, le même tremblement me parcourt, semblable à une marée trop haute, trop froide et trop forte qui ajoute un peu plus d'angoisse dans chacun de mes nerfs.
— Tu n'as rien laissé au hasard, Oumarou. Tu savais que le professeur ne se déplaçait jamais sans sa lionne. Lui tué, tu étais sûr qu'elle briserait sa laisse pour tuer à son tour…
— Oh ! Mon Dieu, qu'il se taise ! Me confier à la petite cauris du vieux Bandia. Petite cauris blanche, si tu m'aides à sortir vivant d'ici… Je sue, j'ai soif, ma langue s'écorche contre ma dent cassée.
J'ai souvent lu des récits sur les derniers instants des condamnés. Des gens qui tournent en rond dans leur cellule relativement confortable, s'accrochant au morceau de ciel bleu de leur fenêtre, savourant les mille petits bruits de leur ville, ou s'efforçant de revivre avec une dernière intensité les meilleurs souvenirs de leur existence. Ou bien encore, cherchant désespérément la face divine pour lui lancer un dernier défi ou lui chuchoter le premier repentir. Je n'éprouve rien de tout cela. Tahirou a raison : on n'apprend rien de bien important dans les livres.
Le silence revient avec la même odeur de pourriture, dans la même nuit palpable, pour m'écraser dans la même position agenouillée. Petite cauris, je te le jure, si tu m'aides à sortir vivant d'ici, je te promets… « Ne l'écoute pas, il ne sait que promettre. » Leur esprit est à nouveau dans ma tête. Quand il y entre, il ne s'installe ni à gauche, ni à droite, mais seulement sous mon crâne. A cause, peut-être, de l'odeur. J'ai envie de le provoquer. « Tu ne réussiras pas à me rendre fou, ni à me faire endosser ce crime… Ce n'est pas la peine de me fatiguer. »
Il paraît qu'une vie se mesure à la quantité de souvenirs amassés. Je ne vois rien derrière moi, rien de bien important à quoi m'accrocher, comme si ma vie n'avait été qu'un long arbre nu sur lequel une main cruelle a scié toutes les branches que j'ai tenté de faire pousser.
« Tu racontes des histoires : ton arbre n'avait pas de racines, c'est tout. Tu connais l'histoire de l'arbre qui voulait toucher le ciel ? Le Bon Dieu lui a soufflé un peu dessus, et il est tombé. Il avait oublié de bien planter ses racines dans la terre, ce premier paradis que lui avait offert le Bon Dieu. Quand il est tombé, tout le monde s'est moqué de lui… Tu as coupé toi-même tes racines par ton abominable assassinat… »
Tu peux continuer, ça ne me troublera pas. Petite cauris de Bandia, aide-moi à te parler.
— … Le Guide en fait une affaire personnelle. Et ton père n'est plus là pour te sauver…
Ils me l'ont mille fois répété. Des bruits de pas. Mes douleurs reviennent. Quelqu'un s'agenouille et ouvre ma cellule. Est-ce qu'ils verront la cauris sous ma langue ? Où me traînent-ils, cette fois ? Nous tournons à gauche. Une lumière crue m'éblouit. Ils me laissent tomber dans un petit bureau. Une femme est assise derrière sa vieille machine à écrire posée sur une table encombrée d'épingles, de tubes de rouge à lèvres, de gommes et de divers objets pointus. Des chaises vides en métal, comme dans les hôpitaux, dans tous les coins. Sous l'une d'elles, une ceinture et une savate. Au mur, en face de la porte, un gigantesque portrait du Guide, souriant et protecteur. Une faible lumière passe, chaude et jaune, par l'unique fenêtre quadrillée de barres de fer. Est-ce la lumière du soleil ? Deux petites portes de part et d'autre de l'entrée ; à travers elles glissent, par moments, des voix furieuses, implorantes, sanglotantes, autoritaires, ponctuées de crépitements de machines à écrire.
Les gardes sortent. La femme me dit en souriant qu'elle ne se sent plus en sécurité que dans cette prison, à cause de la lionne toujours en liberté. Elle efface son sourire pour entreprendre de se curer les dents, de petites dents jaunes et pointues. Un homme entre, me tapote amicalement dans le dos, avant de m'ordonner de me rapprocher de la fenêtre, à côté de son bureau.
D'un ton satisfait, il me déclare que « ça ne va pas », et après un moment, il se croit obligé de préciser :
— Pas pour toi.
— Awa, si tu veux, tu peux rentrer.
— Je préfère rester. J'ai peur de la lionne.
— Tu vois, Oumarou, que ça ne va pas. A cause de toi, une mère de famille ne peut plus rentrer chez elle… Awa, passe-moi son dossier… Si tu ne l'as pas sous la main, ne te dérange pas, je le connais par coeur.
C'est seulement à ce moment-là que la couleur des murs me saute aux yeux : de la chaux blanche avec des traces de doigts et de crachats partout, ainsi que des stries béantes comme des plaies, au niveau des chaises.
Il me parle de ma conduite, de mon travail, de ma désertion devant toutes mes responsabilités, de mon ingratitude pathologique envers mes parents et envers toute la société …
Je ne regarde que la secrétaire. Elle dénoue son foulard et s'amuse à l'enrouler autour de son front bombé. L'homme continue de me parler de ma situation et de mon crime qu'il qualifie de déshonorant pour toute la nation. Les mots sortent, se mêlent au tapage des bureaux voisins qui les grossit et les déforme ; ils reviennent, bondissent entre les murs et glissent sur moi.
Depuis un moment, la clarté semble avoir baissé ; la secrétaire n'est plus qu'une ombre. L'homme est assis à contre-jour ; je ne distingue que sa tête aux joues bouffies et la ligne horizontale de ses épaules carrées. Il poursuit inlassablement, sur l'économie, les finances, le pétrole…
Mes paupières s'alourdissent de plus en plus et finalement, malgré toute ma volonté, elles se ferment. La voix doit penser qu'elle m'a vaincu ; elle devient plus majestueuse, plus sûre. Et puis d'un coup les mots recommencent leur danse infernale au-dessus de ma tête. Ils bourdonnent de tous côtés. Je ne sais plus d'où ils sortent ; semblables à des moustiques, ils me fouettent les oreilles.
— … A cause de toi, Oumarou, notre peuple va continuer de mourir de faim. Le professeur Wilfrang, à son retour en Europe, aurait certainement créé un vaste mouvement de solidarité…
J'ai dû tomber, car des doigts solides m'agrippent au collet et me secouent. La salle s'anime, ou est-ce la petite lueur jaunâtre qui, en vacillant, fait danser les ombres sur les murs ? J'essaie de me relever de moi-même, mais quelqu'un a tiré ma chaise loin derrière moi. Je m'appuie contre le bureau.
Les mots me retombent dessus aussitôt après, agressifs, injurieux. Les doigts qui m'avaient soulevé puis abandonné se posent à plat de l'autre côté de la table. Ils paraissent soudés à deux manches grises, avalées au niveau des coudes par l'obscurité du fond de la salle. La voix m'ordonne d'adopter une tenue plus correcte. Les doigts saisissent un crayon et le pointent sur ma poitrine.
Hadiza surgit d'un coin, tout près des doigts, elle prend à son tour une règle. La voix lui chuchote quelque chose à l'oreille ; les doigts s'animent à nouveau, sont-ils de la main gauche ou de la main droite ? Je ne vois pas de pouce ; ils se soulèvent, flottent un instant à la lumière, puis plongent au niveau des fesses de mon ancienne belle-mère. Hadiza se tortille en dessinant des traits bizarres sur le mur avec la règle. Des signes à mon intention ? Mais, de ma place, les murs oscillent du même mouvement de pendule que la petite ampoule du plafond. Les doigts s'enroulent tendrement autour de son bras. Elle se dégage, mais arrivée près de la secrétaire, elle lance :
— A ce soir.
— A qui s'adresse-t-elle ?
Tout est plat et confus dans ma tête, comme un rêve, et tout me parvient étouffé. Je ne remarque plus avec netteté qu'une respiration haletante, près de la porte. Semblable à un soufflet de forge, elle rythme de façon grotesque et oppressante les balancements de la sale petite ampoule électrique.
J'essaie d'étendre un peu mes jambes pour m'étirer, mais le dossier de la chaise est tellement dur que je n'ai le choix qu'entre la position debout et la position couchée. Alors j'essaie de me lever; ma chaise glisse et tombe dans un bruit de cymbale. L'asthmatique grogne : il a dû sursauter, parce que sa chaise cogne contre le mur.
La porte s'ouvre brutalement, et une voix de femme nous annonce que la lionne vient de tuer un enfant.
L'asthmatique claque la porte. La voix me crie de m'asseoir par terre et la secrétaire crache près de ma chaise renversée. Je me traîne jusque dans un angle et je m'adosse au mur. D'ici, je peux oublier que tout ce monde s'agite à cause de moi et reposer mes jambes.
— Awa, je vais te dicter sa déposition. Nous n'allons pas déranger Oumarou pour si peu. N'est-ce pas, mon ami ? Avant de signer, il n'aura qu'à avouer les noms de ses complices. Après, on vous laissera définitivement tranquille.
Le crépitement de la machine reprend, sous la voix redevenue froide et tranchante comme une lame. Tout a commencé, il y a trois ou quatre jours. Je ne me souviens pas exactement de la date. Quelle importance, d'ailleurs ?

Après le départ de Hadiza et après m'être rassasié de la voix de Bandia, j'ai pris des bouquins pour étudier. A ce moment-là, j'ai entendu le ronflement de la voiture de mon père. Il a ouvert lui-même le portail de la concession et il a garé la voiture. D'habitude, quelle que soit l'heure, c'est le vieux Bandia qui ouvrait le portail. J'ai commencé à penser à lui. Alors j'ai allumé une cigarette et fumé jusqu'à l'aube. Non, je n'avais plus envie d'étudier quoi que ce soit.
Lorsque la voix du muezzin s'est élevée vers notre ciel écorché, j'ai ressenti pour la première fois un frémissement quasi mystique, fait des dernières fraîcheurs de la nuit, de l'aube blafarde et surtout d'une profonde volonté de purification.
J'avais follement envie de m'agenouiller face à l'Orient pour m'oublier totalement, comme dans cet acte incestueux avec Hadiza, qui venait de m'apporter la paix du néant.
Je me suis levé et j'ai allumé mon petit poste de radio. Ensuite, sur le seuil de la porte, j'ai fait mes ablutions. Ma mère m'a vu à ce moment-là, et j'ai lu un indiscible bonheur sur tout son visage. Je compris que je pouvais encore la rendre heureuse.
Mon père a ouvert sa porte, il avait son cure-dent dans la bouche ; il m'a parlé mais je n'ai rien entendu, parce qu'il était loin. Il souriait en remuant les lèvres. Peut-être se moquait-il de me voir prendre tant de soins à laver ma figure, mes pieds et mes mains. Il était heureux. Je ne sais pas pourquoi il m'a fait pitié, et j'ai senti que j'étais prêt à lui pardonner tous ses coups de griffe donnés à gauche et à droite pour nous élever au-dessus de la commune misère.
Je revins dans la maison et ouvris une fenêtre. J'y suis resté longtemps accoudé, essayant de me rappeler certains versets du Coran. Ma mère est entrée et m'a tendu une peau de prière ; avant que je ne la lui prenne, elle l'a étalée sous mes pieds sans un regard pour la bouteille de vin vide qui traînait près de la table. Dès qu'elle sortit, je m'assis sur la peau en souhaitant qu'en ce matin de purgatoire, le soleil devienne une immense oreille à la mesure de ce tourbillonnement de cris inutiles qu'avait été jusqu'ici ma vie.

Tahirou me disait que la foi est une blessure. Mon pays également. Je songeai à la meilleure manière de le guérir, mais je ne réussis qu'à murmurer : « Allah-le-Miséricordieux, aidez-nous à repousser ce désert… » J'ai continué ainsi longtemps, jusqu'à me rendre compte que j'adressais inconsciemment toutes mes prières au soleil qui entrait par la fenêtre.
Alors je me suis relevé et je l'ai pris à témoin. n était en face de moi, déjà brûlant. A nouveau j'ai pensé malgré moi au vieux Bandia, à sa présence endormie dans une des cassettes de mon magnétophone et à tous ceux qui, comme lui, après une existence infernale, sous un peu de sable cuisant et dans l'oubli, devaient encore attendre l'avènement de la Justice promise dans le Jugement Dernier.
J'ai eu peur de me souvenir de tout et de perdre cette paix qui commençait à me réconcilier avec mes parents. J'ai détruit la cassette et supplié encore longtemps le soleil d'avoir pitié de nous. Je lui promis qu'en échange je cesserais de boire et que je changerais de conduite…

Je ne me suis tu que lorsqu'il a glissé au-dessus de ma fenêtr ; alors, en me retournant, j'ai vu un enfant du voisinage qui me tendait une bouteille. Comme je ne bougeais pas, il l'a déposée sur la table et s'est enfui.
Je crus que c'était Hadiza qui me l'envoyait, je ne sais pas encore pourquoi. Peut-être qu'après notre nuit d'amour, j'avais tout du coq satisfait et vaniteux. Mais je finis par me persuader que le dieu-soleil avait entendu mes prières et que cette bouteille de vin de qualité, sur la table, représentait une épreuve à laquelle il voulait d'abord me soumettre. J'ai lu un jour que Jésus lui-même avait subi de son Dieu des tentations.
Tout ceci me plaisait. Si je n'avais pas eu la tête farcie de lectures, j'aurais certainement réagi autrement, et aujourd'hui, rien de bien malheureux ne serait arrivé. Cette bouteille n'était en réalité que le dernier appel de la malédiction qui me rend incapable de me sauver ou de sauver un autre. Il a fallu que, dans un geste théâtral, traversant toute la concession, j'aille enfermer cette bouteille dans le réfrigérateur de mon père. En la lui offrant, je voulais à la fois réparer ma faute d'avoir vidé sa « bouilloire » et lui montrer qu'il ne m'appartenait pas de le juger. Je sentais confusément, surtout, que désormais je devais accomplir chacun de mes actes dans la lumière de ce nouveau Dieu qui me tendait les bras. Quelque chose me disait que c'est lui que mon peuple devait adorer, et sans que je pusse l'exprimer clairement, j'étais sûr que si, en ce moment, on me demandait pourquoi le soleil précisément, je me serais écrié :
— Parce qu'il est le commencement et la fin de tout. Aucune prière n'a jamais pu changer la moindre de ses humeurs, parce qu'il est plus puissant que tous les dieux que vous adorez. Apprenez à lui parler, reconnaissez son règne. Alors, comme nos ancêtres…
— … Awa, relis-moi le paragraphe que tu viens de taper.
Moi, Oumarou, reconnais avoir rendu visite à Tahirou, mon ancien proviseur. Au cours de cette visite, nous critiquâmes le Guide et nous tombâmes d'accord sur la nécessité de saboter son régime. Tahirou me suggéra l'idée de tuer le professeur Wilfrang. Il savait qu'un jour je pourrais l'approcher et qu'il ne me serait pas difficile de l'empoisonner, par exemple. Cela prouverait à l'opinion internationale que le régime du Guide est tellement impopulaire qu'on attentait même à la vie de ses invités personnels. Alors dès que j'appris que le professeur devait déjeuner chez mon père, j'ai préparé…

Lorsque je retournai dans ma chambre, j'entendis le speaker commenter l'arrivée du professeur Wilfrang et de sa lionne sur le grand terrain « musulman ».
— … Au lieu de se reposer après un si long voyage, comme nous le savons tous, notre frère Wilfrang, depuis son arrivée, se soucie d'abord de partager les malheurs qui nous frappent. Aujourd'hui encore, il a tenu, dans un geste de sublime ferveur, à se joindre à tous les musulmans sur la grande place pour prier…
Il parla ensuite rapidement de la mort de Tahirou, « mort d'une crise cardiaque dans la confortable chambre d'hôpital que notre Guide, dans son incommensurable bonté, avait mise à sa disposition. Il devait être bientôt libéré ainsi que de nombreux autres… »

Je ramassai en hâte quelques habits dans ma valise pendant que le speaker annonçait que le professeur Wilfrang déjeunerait chez mon père. J'en avais assez, tout à coup. C'est comme si j'avais participé jusqu'ici à un jeu où tous mes partenaires trichaient. Je me suis souvenu de la recommandation paternelle de m'éloigner pendant tout le séjour du professeur. Je ne savais pas très bien où aller, mais je sortis de la concession discrètement et finalement me décidai pour le village de grand-mère, tout près de la frontière. Tout le long du voyage, je ne cessai de maudire ce soleil qui m'était apparu comme un dieu amical. Pourquoi avait-il laissé mourir Tahirou ? Pourquoi… Je trouvai beaucoup de choses à lui reprocher. Pour le blesser, j'invoquais tout le temps le nom d'Allah, comme on piquerait un animal pour l'obliger à se réveiller. Je l'injuriais parfois à haute voix ; seuls me faisaient taire les regards surpris et inquiets des autres passagers. Mais il n'y eut aucun miracle.
Aujourd'hui, je reconnais avoir été au bord de la folie. Je poursuivis ainsi le voyage en envisageant mon avenir dans mes rares moments de lucidité. L'idée de ne plus jamais revenir dans cette ville me plaisait de plus en plus.
Je me promettais d'écrire un jour à ma mère pour lui expliquer que, désormais, j'étais décidé à construire moi-même mon bonheur, qu'ils devaient tous me laisser me débrouiller, à l'instar de mon père parti de rien ; que ce bonheur je le construirais à l'étranger et que je ne leur reviendrais que couronné de diplômes ou très riche. En tout cas, c'est ce que j'ai essayé de faire comprendre aux policiers pour justifier ma « fuite ».
— … Awa, fais vite, Bon Dieu ! Je reprends : Moi, Oumarou ai agi en possession de toutes mes facultés mentales et physiques. Je savais qu'après le crime, on me soupçonnerait le premier. C'est pourquoi, j'ai fui pour traverser la frontière…
Dès que je descendis du camion, avant que grand-mère ne me présentât le traditionnel bol d'eau fraîche, je lui demandai de me conter une nouvelle fois la vie de grand-père. Comme d'habitude, elle ne parut nullement étonnée de me voir. Seul mon ton précipité et fiévreux sembla l'inquiéter quelques instants. Elle commença par me dire que mon père ne s'occupait plus ni d'elle, ni de son village natal, et que si grand-père vivait encore, il l'aurait certainement maudit. Grand-père était mort pour n'avoir jamais accepté de chercher fortune ailleurs que dans ce village. Même quand ils connurent une sécheresse pire que celle-ci, il resta accroché à sa terre. Il considérait la vie comme un simple prêt que chacun devait faire fructifier en semant d'autres vies. Un matin, les premiers colons l'emmenèrent de force pour construire une route. On ne le revit plus jamais.
Assis près d'elle, je m'efforçai d'oublier, dans l'évocation de cette vie si simple, touchant à l'anonymat, la voix nostalgique et douloureuse du vieux Bandia et celle, feutrée et passionnée, de Tahirou, pendant que le vent chargé des échos des bruits de pas de tous les fantômes du village bondissait entre ciel et terre. Je me souviens de tout, même du regard las de grand-mère lorsque les policiers descendirent à toute vitesse des camions pour m'entourer.

Je compris aussitôt que le jeu truqué de la vie, auquel je voulais me soustraire, ne pouvait continuer sans moi.

Dès que nous retournâmes en ville, à la Sûreté, ils m'annoncèrent la mort de mon père, du professeur Wilfrang, d'Elhadj Karamo, tous empoisonnés par mon « vin préparé à leur intention ». Ils me déclarèrent également que la lionne, après avoir cassé sa laisse, avait tué ma mère, mes demi-frères, les enfants de Mafory, une voisine, et qu'on n'avait pas encore réussi à la capturer. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu envie de rire, et j'ai ri malgré mes bras tordus et ligotés dans mon dos. Si j'avais pu boire, j'aurais certainement pleuré après, tel un enfant.
Je continuais à rire lorsqu'ils firent entrer Hadiza pour l'entendre raconter que, la veille, j'avais essayé de la violer, que je haïssais mon père, que j'avais un air de conspirateur après ma visite à Tahirou.
Mafory est entrée à son tour, effondrée, la camisole déchirée, pour m'accabler davantage ; oui, elle m'avait vu déposer la bouteille empoisonnée dans le réfrigérateur. Si ma mère vivait encore, elle l'aurait confirmé. Elle ajouta qu'un marabout lui avait prédit qu'un malheur s'abattrait sur la famille à cause de moi. Elle pleurait la mort de ses enfants.
Un des policiers assura que leur mort m'arrangeait pour être seul héritier.
Pendant qu'ils parlaient, je songeais aux roucoulements de joie de Hadiza entre mes bras. Et voilà que la garce me fait à nouveau battre le coeur et le bas-ventre.
La petite machine a cessé de crépiter. Je suis toujours assis dans mon coin, la chemise inondée de sueur.
— Petit monstre, récapitulons : depuis toujours, tu cherches à détruire et ton père, et la société ; tout, dans ton livret scolaire et dans tes actes, le prouve. Si tu avais voulu travailler, tu aurais réussi. Malheureusement, tu as fait trop tôt la connaissance de cet aigri de Tahirou qui n'a jamais voulu admettre la supériorité du Guide, un de ses premiers camarades d'école. Revenons à ce qui nous intéresse directement : tu rends visite à cet imbécile ; à nouveau il t'influence et te fait croire que le Guide n'est pas un homme extraordinaire et qu'un autre, à sa place, aurait déjà arrêté cette sécheresse. Il ne t'a pas dit ça mot pour mot, bien sûr, il est trop malin. Mais il n'ignorait pas que tu es un faible, incapable de reconnaître ses propres intérêts. Alors il t'a suggéré ce que tu devais faire. Votre coup a été bien calculé : attendre que le professeur Wilfrang rende visite à ton père avec son inséparable lionne, tuer le professeur pour libérer la lionne… Ce que je ne comprends pas très bien, c'est que tu devais savoir qu'une fois la lionne en liberté, ta mère elle-même courait la première le danger d'être attaquée. C'est ce qui s'est passé, d'ailleurs. Mais quand Hadiza a révélé qu'un jour tu avais frappé ta mère…
Je n'écoute plus que les clameurs qui nous parviennent par bouffées.
« … certains traîtres veulent profiter de la situation pour fomenter des troubles ; ils réclament déjà des armes pour se défendre. Mais la lionne n'est qu'un prétexte. lls n'hésiteront pas à tourner ces armes contre le Guide … Tu n'es qu'un pauvre type, Oumarou, bourré de complexes.
Viens, je vais te montrer ceux qui avaient déjà commencé à montrer les dents. » Je le suis. Nous montons des escaliers. La nuit s'est installée dans le ciel. Des ombres dantesques bougent sur les murs, des flambeaux fumants glissent, tenus par d'invisibles mains. L'asthmatique nous rejoint dans la grande cour de la prison, me prend vivement par les bras, m'attire à lui et me pousse contre la balustrade, les bras tendus comme pour recueillir le filet argentin des coups de sifflet suspendus au-dessus des flambeaux
. La respiration de plus en plus difficile et saccadée, il ouvre démesurément la bouche, happant avec une lenteur oppressante des goulées d'air enfumé. Je ne distingue rien que cet inquiétant défilé de torches, pointées vers le ciel rempli de cris fanatiques. « Vive le Guide et la nouvelle brigade de miliciens », hurle dans la nuit une voix.
Des silhouettes anonymes traversent la cour au pas militaire. A côté d'eux marche Moctar, le boutiquier, les deux bras levés en signe de victoire. Il nous frôle et disparaît en courant dans les escaliers ; il débouche au premier étage du bâtiment d'en face avec un fouet ; des hommes à casquettes le suivent et, aussitôt après, éclatent des lamentations : « Le lion est le symbole de notre grand parti. La lionne ne s'attaque qu'à ceux qui n'ont pas la conscience tranquille. »
L'invisible défilé s'anime à nouveau devant nous, chaque son de sifflet tirant à lui des bruits lourds de pas synchronisés. Le rugissement de la lionne vibre quelque part au milieu de cris de terreur. Le commissaire, à côté de moi, sourit.
L'asthmatique me serre les bras de plus en plus fort. Il enfonce ses ongles dans ma chair et clame, entre deux respirations, qu'il ne faut pas tuer la lionne parce qu'elle est nécessaire à la purification de la cité et qu'il faut commencer à lui livrer tous les traîtres démasqués. On se presse autour de moi, comme si tous ces corps noyés dans l'obscurité voulaient traverser la balustrade. Des ombres se nouent dans un coin, y grossissent et se propagent jusqu'aux deux étages du bâtiment d'en face, à présent bondé d'hommes aux poignets liés, visages crispés dans la lugubre clarté des flambeaux. « Qui n'est pas avec le Guide est contre le pays », lance une voix enfantine. Le rugissement de la lionne domine un moment tous les cris, et tout le monde applaudit.
Le commissaire m'appelle. Je tente de me dégager de l'étreinte de l'asthmatique, mais il s'agrippe à mon cou, haletant et bavant ; toute son énergie semble se nouer dans ses mains qu'il continue de me serrer autour du cou :
— C'est toi qui m'as fait perdre ma place de gardien au lycée. Ton père n'est plus là pour te défendre…, me souffle-t-il à la figure avec les dernières parcelles de force qui lui montent à la gorge.
J'ai peur. Je le frappe deux fois à la poitrine. Il s'affaisse contre la balustrade. D'innombrables bras me ceinturent et me plaquent au sol avec des cris de haine : — Il veut s'échapper…
Avant de perdre connaissance, j'ai juste le temps de sentir des doigts fouiller ma bouche.


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