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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 4

Le patron revint. Il avait l'air un peu plus en forme. Rasé, bien peigné, il soulevait la paupière droite sans trop de problème.
— Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ?
— Vous avez quelque chose à l'oeil gauche.
— Oh ce n'est rien. Je suis surtout fatigué. J'ai bu du café mais c'était de l'eau de vaisselle. Tiens, si tu allais m'acheter à boire. Il faut soigner le mal par le mal.
Je pris l'argent qu'il me tendait. L'épicerie d'en face était ouverte et l'épicier bâillait.
— Soulémane, du whisky et de la bière.
L'autre nom de Soulémane est « le palestinien », parce qu'il ressemble beaucoup à Yasser Arafat. Mais lui se battait surtout contre ses ongles. Ses principales armes étaient un petit canif et des incisives de lapin.
— Un carton et une bouteille, précisai-je.
— Vous avez déjà tout bu hier ? commença-t-il.
— C'était pour l'anniversaire de la patronne. Dépêche-toi, Soulémane.
J'avais peur qu'il ne se lance dans ses sermons contre les alcooliques.
— Camara, tu ne devrais pas travailler chez les blancs. Tu es fils de musulman. Ils finiront par t'apprendre à boire.
C'était parti. Il fallait que je l'arrête.
— Le PDG est mort.
— Je le sais, répondit-il.
J'avais oublié qu'il « savait tout ».
— Depuis quand ? reprit-il.
— Tu aurais dû pourtant le savoir.
— Je sais.
On n'allait pas s'en sortir.…
— Soulémane, le patron est pressé. Tu me sers ou je vais chez …
— Attends un peu, mon frère.
II s'activait sur l'ongle de son pouce gauche. Un coup de dent, et il sortit le carton de bière. Un autre coup de dent, et ce fut le tour de la bouteille.
— Votre président était quelqu'un de bien. Il aimait les Arabes, il ne buvait pas, il n'aimait pas les Blancs et partait tout le temps à La Mecque. Il a laissé son pays très propre et son peuple tout blanc.
— C'est vrai qu'il avait transformé les Guinéens en pique-boeufs, le coupai-je. J'attends la monnaie.
II prit sa calculatrice, puis refit les opérations sur un carton, déposa son stylo et recommença les calculs sur le bout de ses doigts. Apparemment les trois résultats concordaient.
— On ne sait jamais, dit-il en me tendant la monnaie.
C'était la première fois que je l'entendais reconnaître ses limites.
Le patron était au téléphone. Je posai la commande au pied de son bureau et la monnaie dessus, puis m'en allai derrière ma machine à écrire. Je n'avais rien à faire. Dans ces cas-là, il faut se montrer très occupé. On est payé pour travailler. Je fouillai dans mon tiroir et sortis une vieille liste de débiteurs insolvables. Il y en avait de deux sortes. Ceux qui avaient disparu sans adresse et ceux qui avaient disparu avec cent adresses.
C'était à l'époque où le patron venait de débarquer en Afrique. Comme tous ses semblables, il pensait que nous étions de grands enfants terrifiés par la nuit et adorant le soleil. Alors il monta une entreprise de matériel électrique. Il était venu pour nous éclairer et on s'éclaira à ses frais.
A présent il est devenu plus modeste et commence même à regarder d'un oeil critique les professionnels de l'aide qui ont inventé les PMA, qu'il traduit par pays à mentalité d'assisté. Notre société est une petite société d'import-export. On paye à l'avance. Sa femme aussi a perdu ses illusions. Il paraît qu'au début, elle disait :
— Dès que nous apprendrons à tous les Noirs notre langue, ils changeront.
Elle avait commencé à enseigner, mais elle dut démissionner. Elle n'avait pas le sens du bruit de nos enfants.
— Tu ouvres le carton, Camara ?
Je lui servis une bière. Elle fit un bruit mou et beaucoup de mousse qui me mouilla les doigts. Il la prit et l'aspira en une seconde.
— Une autre.
Il siffla avec la même rapidité la deuxième boîte. Sa paupière gauche commença à remonter au niveau de la première.
— Tu n'as pas envie de recommencer ta vie, Camara ?
Je lui tendis une autre boîte. Il la but à moitié et poussa un soupir de soulagement.
— Notre prési est mort.
— Vous les Noirs ne répondez jamais directement à une question.
Il reporta la boîte à ses lèvres.
— Ah, ça fait du bien !
Je ne l'avais jamais vu dans cet état. Un mendiant pénétra dans le bureau. Le patron lui fit signe d'approcher et pour la première fois je le vis faire l'aumône.
— Tu l'as bien regardé, Camara ? dit-il après le départ du pauvre. Il n'a plus rien à perdre. Tu comprends ce que cela veut dire ? C'est le meilleur niveau pour repartir à zéro. Sers-toi.
Tant pis. Le patron avait réussi à chasser sa fatigue. Aux mêmes maux les mêmes remèdes. Mon premier champagne me faisait encore des bulles dans le crâne avec de plus en plus de brusques élans de somnolence.
— N'aie pas peur, Camara. La bière, ce n'est pas de l'alcool.
Ce dernier argument emporta mes scrupules. J'ouvris deux autres boîtes. Que Dieu me pardonne. Le « palestinien » promettait l'enfer aux Gabonais, aux Zaïrois, aux Russes, aux Américains, aux Libériens, aux Polonais, aux Chrétiens, aux Juifs, aux Chinois.
Il assurait que « l'autre trois quarts ne méritait pas mieux ». Deux fois trois quarts faisaient beaucoup, même pour le bon Dieu. Seul le PDG aurait pu s'y retrouver grâce à sa théorie de la mathématique sociale qui pose que trois quarts et trois quarts font six huitièmes, soit toujours trois quarts.
— A quoi penses-tu, Camara ?
Je me secouai.
— Ma parole, une petite bière est plus forte que toi, se moqua-t-il.
— Patron, personne n'a jamais pu me terrasser, même en me prenant les pieds. Alors une bière … Vous allez voir, ajoutai-je d'un air de défi.
J'ouvris deux autres boîtes. Il me sourit. Ses yeux étaient à présent en face de leurs trous.
— Camara, tu n'as rien compris à la vie. Un homme doit tomber quand il le faut. Le ballon ne rebondit que s'il tombe. Tu comprends ?
— Evidemment, patron. J'ai été jusqu'au niveau de la première. C'est comme si j'avais le baccalauréat aujourd'hui. Je ne suis pas comme mon fils Mori qui a même failli avoir son brevet. Toujours dernier de sa classe, toujours terrassé. Rien à faire pour le faire rebondir pourtant.
— C'est peut-être un ballon dégonflé, ton fils , dit-il en écrasant sa boîte entre ses doigts.
Tiens, je n'y avais pas pensé. J'avais envie de rire. Mori, mon Mori tout rond, à dix-huit ans déjà un ballon dégonflé.
— Camara, il faut être gonflé pour accepter de tomber, reprit-il. En réalité ceux qui ne tombent jamais sont ou des dégonflés ou des tricheurs. Un peu comme vos roitelets de présidents. On ne peut pas avoir raison quand on n'a jamais tort.
Je ne comprenais pas. Toutes ces bières me donnaient à la fois envie de parler et de l'écouter.
— Le PDG n'était pas comme ces gens. Il n'arrêtait pas de grandir. On lui avait même proposé la présidence de l'OUA, on pensait à lui pour diriger les pays non-alignés. Il …
— Il a tué, me coupa-t-il. C'était un ballon bien gonflé qui avait changé de camp ces dernières années parce qu'il ne voulait pas tomber, Camara. Il était un peu comme toi. Même quand on lui prenait les pieds, il s'accrochait. Pour lui comme pour toi, c'est l'autre qui trichait. Alors on fait disparaître le tricheur. Mais une vie arrachée ne monte pas. Elle reste à vos pieds et y reste collée comme un boulet toute votre existence, exigeant à chaque pas une autre vie arrachée qui t'aidera à peser.
C'était beau, mais je ne comprenais pas très bien. Je l'ai laissé développer son idée pendant que je décapsulais deux autres boîtes. Je commençais à me sentir vraiment bien. Ma tête ne tournait pas. Elle s'était ouverte et j'y découvrais avec bonheur le monde entier réconcilié et un temps immobile sur toutes les vies.
— Camara, je t'ai posé une question tout à l'heure. Peux-tu recommencer ta vie à zéro ?
Je lui tendis négligemment sa boîte.
— Patron, je ne fais que cela depuis que je suis né, commençai-je. Tout petit, mes parents sont morts. A dix ans, j'ai dû abandonner le village et le champ à cause de la sécheresse. Je m'en allai avec une tante qui me mit à l'école. A vingt ans, je devais passer le brevet pour devenir instituteur. Le surveillant m'accusa de vol de livres et je fis trois mois de prison. Quand je sortis, je me mis à vendre des cigarettes et des allumettes de gauche à droite tout en essayant de préparer la première partie du bac. Mais le seul bac que je réussis à passer est celui qui me permit de traverser une rivière pour fuir les miliciens du PDG. J'étais devenu aux yeux de la loi un ennemi-fossoyeur-de-l'économie. Je ne comprenais pas qu'on fasse tant d'histoire pour quelques paquets de cigarettes.
En Côte-d'Ivoire, je repris mon petit commerce ambulant de village en village, avec la foi de l'orphelin que j'étais. A vingt-six ans, j'avais une femme et deux taxis et j'avais même acheté un terrain. J'étais heureux, patron. Je me disais alors : « Camara, tu es né en Guinée mais en réalité tu étais fait pour la Côte-d'Ivoire. » Le matin je commandais ce que je voulais, à midi mon épouse m'attendait toujours et j'avais fini par croire que je n'étais pas seul. Tout le monde m'appelait « mon frère ».
C'est à ce moment que le PDG a commencé à promettre le paradis à celui qui assassinerait Senghor ou Houphouët. Ma femme m'a dénoncé comme un espion du PDG. Elle voulait se venger. Une voisine venait d'accoucher de Mori, mon fils. Les autorités me confisquèrent tout … Patron, je ne peux pas tout vous raconter. J'ai connu d'autres zéros et je suis toujours à zéro. C'est dans mon destin. J'ai un grand frère. Lui, il est en Allemagne et c'est quelqu'un maintenant. Il a même épousé une Blanche.
Au fur et à mesure que je parlais, les mots défrichaient tout autour de moi et je me voyais au milieu d'une vie qui s'élargissait, immense zéro bordé de rêves interdits. C'était peut-être à cause de la bière.
— … Mais Allah est grand ! conclus-je.
— Camara, il existe des milliards d'individus. La première grandeur de Dieu est de pouvoir faire dire à chacun d'eux « je suis quelqu'un ». Votre PDG a su vous dominer parce qu'il a compris très tôt qu'il n'était pas n'importe qui, avant d'avoir réussi à vous faire croire qu'un peuple est moins une différence qu'une somme. Il est vrai qu'additionner est une opération plus facile que la soustraction. On s'impose toujours par facilité. Mais toi Camara, tu n'es pas n'importe qui. Tu as fait une touche, hier. J'ai vu tout à l'heure Albertine. Elle m'a dit qu'elle aimerait bien que tu viennes à une réception qu'elle organise demain chez elle.
Je dus m'asseoir. Le devant de mon pantalon commençait à bouger comme si on y avait enfermé un chat affamé.
Le téléphone ressonnait. C'était madame. Elle me demanda si le patron était là et ajouta aussitôt que je devais passer discrètement la voir dans l'après-midi.
— C'était qui, Camara ?
— Sans importance, fis-je d'un ton important.
Si Albertine, une Blanche, m'invitait et si la patronne avait besoin de moi, c'était que je n'étais vraiment pas n'importe qui.

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