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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 6

Le patron était plein. Il dormait. Je me demandai s'il fallait le réveiller ou non. De toute façon, il n'y avait rien à faire. Je secouai tout doucement la radio pour l'ouvrir, mais sans lever son front posé sur le bureau, je l'entendis grogner :
— Coupe-moi ça.
Moi, je me sentais bien. Mon coeur me faisait encore un peu mal à cause de la nouvelle du décès du PDG, mais il y avait qu'Albertine me faisait de l'oeil et que j'avais serré la patronne contre moi. Quelque chose était en train de changer. Mais quoi ?
Le patron ronflait à présent. Je sortis m'acheter un paquet de cigarettes. Je n'avais jamais fumé et hier encore jamais aucune goutte d'alcool n'avait traversé ma gorge. Un homme doit savoir se remettre en question et pouvoir repartir à zéro. Dès la première bouffée je me sentis important. Je m'assis pour avoir l'air de quelqu'un qui pense. Mais aucune pensée ne vint. C'était peut-être à cause du ronflement du patron. Je le secouai comme la radio.
— Patron, vous vous sentez bien ?, fis-je.
— Va te faire foutre, Camara.
— Et si le téléphone sonne ?, repris-je.
— Qu'il aille se faire foutre aussi, me répondit-il sans bouger.
Il ne me restait plus qu'à allumer une autre cigarette.
Bientôt le patron se mit à tousser.
— Tu ne peux pas aller fumer ta cochonnerie ailleurs ?, me dit-il.
Je mis la housse sur la machine.
— Je crois qu'il est l'heure, commençai-je.
— Ça va, coupa-t-il. Tu peux t'en aller.
Je sortis, le petit transistor accroché à l'épaule. Je me demandai s'il fallait rentrer ou non. ll faisait chaud. Si j'avais été un patron, j'aurais pris ma voiture pour la plage, mais pas pour nager un marabout m'avait dit de me méfier des eaux profondes seulement pour regarder la mer et le soleil et puis le soleil et la mer, et puis recommencer. Il paraît que c'est comme ça qu'on apprend à faire le penseur, surtout quand on a une cigarette allumée à la bouche. C'est Sow qui me l'a confié un jour en me faisant jurer de ne le répéter à personne.
C'était le seul poète qu'on publiait dans le grand quotidien du pays qui comptait toujours trois pages. La troisième page lui était en principe toujours réservée. Il paraît que le chiffre trois porte chance. Je décidai d'aller le voir. Il était chez lui pour une fois. Tous les soirs, il s'en va à la plage avec un paquet de cigarettes pour regarder la mer et le soleil et puis le soleil et la mer et puis recommencer.
— Ha ! Quelle nouvelle ! dit-il dès qu'il me vit.
— Tu peux le dire.
— Assieds-toi, Camara. Je n'ai pas pu aller à la plage, mais je suis quand même content. Depuis la nouvelle, je suis entré en transe. Lis-moi un peu ce que j'ai pondu.

Où es-tu fils digne de l'Afrique
Dans notre coeur pour toujours
Toi qui nous a appris à chasser le fric
Nous te devons tout pour toujours
Tu n'es pas n'importe qui PDG
Tu as vécu pour ton pays
Tu ne mourras jamais ici.

— En effet, il est mort chez les Américains, dis-je.
— C'était juste pour rimer. Je compte le dédier demain à mon président.
— Je ne sais pas s'il va l'apprécier, Sow.
— Ça ne fait rien, il ne lit pas. C'est un militaire préoccupé de défendre le pays contre ses ennemis.
— Il vient de passer Général.
— Est-ce que tu nous vois dirigés par n'importe quel caporal ?
— En tout cas, c'est beau. Il faut continuer.
Je lui remis son chef-d'oeuvre.
— Ça sortira demain matin, inch Allah, promit-il. Mon président sera content. D'ailleurs je suis sûr qu'il ira à l'enterrement du PDG. Contrairement à ce qu'on raconte, on a de bons chefs d'état. Ils sont très humains. Sinon pourquoi se déranger pour un enterrement ?
— En effet.
— Tu vois ! Mais ils sont mal conseillés, les chefs. Ha ! Si j'avais été conseiller, moi, j'aurais foutu tous les conseillers à la porte.
Il avait repris son stylo. ll me demanda une cigarette et puis du feu. Il me quémanda ensuite 200 francs pour se payer une bière. Je me levai avant qu'il ne me dise de lui apporter la mer et un soleil couchant.
— Merci pour la visite, me lança-t-il. Achète le journal demain.
J'achetai le journal réduit à deux pages. Sow était arrêté. Pourquoi la veille n'était-il pas parti à la plage pour regarder la mer et le soleil et le soleil et la mer, et recommencer ? Une poule qui couve est plus en sécurité qu'un poète qui pond.

Je ne savais toujours pas où aller. S'il avait fait nuit, j'aurais été obligé de rentrer. Mon Dieu, où aller quand on ne sait pas où aller ? J'aperçus Djibril. Il rigolait dans sa 2 CV avec des filles. Je lui fis des signes des deux bras, il manqua écraser un aveugle. Ce n'est pas pour moi qu'il allait freiner. Le plus jaloux des gars que je connaisse. Sa grande ambition, c'était de garder pour lui toutes les filles du pays. Il avait déjà cinq femmes qui ne le voyaient jamais. Un type qui serait le plus heureux des hommes si Dieu avait castré tous les autres. Il aimait dire que la vie n'est pas juste. Il aimait également le PDG. Est-ce qu'il était au courant ?
Tant pis ! Je retournai chez le Palestinien. Il faisait de plus en plus chaud. Il lui restait encore des ongles. D'ailleurs, il avait son canif en main. Pourquoi ne s'en servait-il jamais pour se raser ou se curer les dents ? Il discutait avec quelqu'un qui se faisait passer pour un Guinéen.
— Guinéen du PDG ou quoi ? lui demandait le Palestinien.
— Guinéen de l'ex-Nacias, répondit l'autre.
— Enrico Macias le chanteur ? ajouta le Palestinien.
— Celui qui enterrait les gens vivants, précisai-je.
— Dans ce cas, pas de crédit, dit le Palestinien.
L'autre me regarda si méchamment que je baissai le regard.
— Je travaille à la maison de l'ONU, reprit l'autre Guinéen.
— C'est un chauffeur, complétai-je.
— Dans ce cas, pas de crédit, répéta le Palestinien.
Le Guinéen de l'ex-Macias se tourna vers moi. J'étais un peu plus grand et beaucoup plus gros. J'avais envie de me battre d'un coup. Il fit un pas en avant et je commençai à retrousser mes manches courtes. Je ne m'étais jamais envoyé un Guinéen qui se faisait appeler ainsi alors qu'il n'était pas né dans la bonne Guinée avec un président mort dans son lit.
— Toi, ton président, c'est un zéro. Il mangeait les gens.
— Toi, ton président, c'était moins que zéro. Ce n'était pas quelqu'un. Il ne pouvait même pas partir de zéro, lui répondis-je.
— Moi, je travaille à l'ONU.
— Moi, je travaille chez un Blanc, dis-je. Sans les Blancs, pas de ton ONU.
— Moi aussi, mon patron est une Anglaise.
C'était un terrain d'entente possible. Le Palestinien se rongeait les ongles avec beaucoup de plaisir.
— Soulémane, donne-lui à boire. C'est moi qui paye.
L'autre Guinéen me sourit et me tendit la main.
— Mon anglaise voyage la semaine prochaine. Sa villa sera pour moi tout seul. Si tu peux venir, il y aura plein de tout.
Je le lui promis. Puis je commandai un whisky que le Palestinien me tendit, enveloppé dans du papier journal.
— Tu mets tout ça sur mon compte, lui dis-je. Moi je viens de la bonne Guinée, la Guinée du PDG que tu aimes bien.
Du coup il se mordit deux doigts. Tant qu'il ne portera pas ses orteils à la bouche, c'est pas grave. Je me dirigeai vers chez moi en cherchant chez qui je pourrais bien m'arrêter.
Le muezzin appela. Je reconnus la voix du boutiquier qui est en face de ma maison, je devrais préciser en face au sud-est-est, parce que c'est plein de boutiques en face de chez moi. La voix fut secouée d'une forte quinte de toux comme quand on tape sur quelqu'un qui a avalé un sifflet. C'était bien mon boutiquier du sud-est-est. Et puis on entendit un bruit de dégringolade du minaret. Comme d'habitude, il devait être en train de dévaler les escaliers pour réintégrer sa boutique. C'est devant son comptoir qu'il voyait le mieux Allah. Où aller avec ma bouteille ? Si le PDG n'avait pas été mort, je me serais dirigé moi aussi vers la mosquée. Je n'avais pas envie de prier. De toute façon on peut voir Dieu sans se coucher sur le dos. Cette pensée me réconforta et j'allai chez moi. Mori avait allumé la lampe-tempête.
— Où est Binta ? demandai-je comme si je ne le savais pas.
— Elle est en train de faire le lit.
Et moi qui la croyais couchée. Tout le monde peut se tromper.
— Si quelqu'un vient, je ne suis pas là, dis-je. Je vais me coucher. Je suis fatigué, j'ai trop travaillé aujourd'hui.
Dans la chambre, je heurtai Binta.
— Tu manges, Camara ? J'ai tué ton canard ce matin. Je crois qu'il était malade. Il n'arrivait plus à avaler ma pâte. J'en ai fait une belle sauce gluante.
Il était temps de la foutre à la porte. Oui, un homme se devait de repartir à zéro. Je l'entendis remuer les casseroles dans la cour. Je débouchai ma bouteille et ouvris la radio. Ça tombait bien. Une femme chantait et se plaignait.

L'homme aujourd'hui n'est pas une bonne affaire
Quand vous vous couchez vous êtes feignante
Quand vous travaillez il vous traite de putain
L'homme aujourd'hui est un faux frère
Il faut toujours qu'il nous mente
Mes soeurs n'attendons pas demain.

Je fis taire la vieille sorcière d'un coup de pied dans la radio. N'attendons plus demain … Moi j'ai bien attendu vingt-six années et personne n'a jamais su que je ne suis pas n'importe qui. Et puis je pensai un peu à Binta, je voulais à la fois lui casser la figure et lui faire l'amour, mais le whisky m'avait bien terrassé et restait assis sur ma tête.

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