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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 7

Je ne vous raconterai pas en détail ce qui se passa la nuit chez moi parce que, comme je l'avais dit à mon fils, je n'y étais pour personne. Je me souviens vaguement qu'il fallait que je me sépare de Binta à cause de mon canard qui me portait bonheur, qui ne vivait de rien et qu'elle avait tué pour me changer du menu semestriel donc pour me faire plaisir donc elle m'aimait. Mais le canard aussi m'aimait d'ailleurs j'avais connu mon canard avant elle et avant le canard d'autres femmes, donc pour être logique nul n'est indispensable. Mais le problème c'est quand quelqu'un fait une connerie pour vous plaire.
J'avais rêvé que les deux Macias, le chanteur et l'ancien président, chantaient en duo :

Le monde va par deux
Il y a l'homme et la femme
Il y a le bourreau et la victime
Il y a le pauvre et le riche
Il y a les morts et les vivants
Il y a le bien et le mal
Mon meilleur ami est parti
Moi je pleure
Le voisin danse
J'ai pris sa femme
Son ami pleure
et moi je ris.

J'avais ouvert les yeux et j'ai continué à boire et puis j'ai appelé Binta un moment. Elle n'est pas venue, ça me faisait une autre raison de la chasser. Puis j'ai dû m'endormir à nouveau. Il paraît que Nyamankoroba est venu, ensuite Brahim, Alpha, Barry, Saliou. C'était la première fois qu'ils se retrouvaient tous au même endroit.
Pourquoi chez moi ? Binta leur servit mon canard et le fond de mon whisky. La salope. Un whisky que j'ai pris à crédit. Il fallait qu'elle parte. En tout cas, ça c'est terminé par une bagarre, mon fils prétend avoir cherché à me réveiller parce qu'ils se cassaient la figure en silence. De ma case, il ne reste que le toit. Je regrette surtout ma petite bibliothèque : c'est le patron qui m'avait conseillé de toujours montrer qu'on lit. Ma belle collection de bandes dessinées, de blagues et d'humour ! On venait même de m'offrir des livres de Nabil Haïdar, de Roger Dorsinville, de Henri Lopez. Il paraît que la bagarre s'est terminée comme une bagarre d'aveugles. A force de cogner sur les murs dans l'obscurité, ils s'en allèrent un à un, les poings dans les poches.
Ah ! PDG tu es vraiment fort. Même mort tu continues à diviser les Guinéens. J'en étais là de mes réflexions, quand je me rendis compte que le patron était en retard. Je téléphonai chez lui. Sa femme me répondit qu'il ne viendrait pas parce qu'il ne se sentait pas bien.
— Et Enrico, lui, il va bien ? demandai-je.
— Je ne comprends pas, dit-elle.
— Je parle du pied-noir, le copain d'Aragon, celui qui ne connaît pas le cha-cha.
— Camara, tu commences à devenir trop familier. Un peu grossier même.
— Excusez-moi, patronne.
— Je voulais te dire aussi, Camara, de rester au téléphone jusqu'à midi. S'il n'y a rien d'important, tu es libre l'après-midi.
Et puis elle raccrocha. J'ôtai la housse de ma machine et soufflai dessus, dedans, partout pendant trente minutes jusqu'à ce qu'elle fasse oublier qu'elle avait au moins dix ans. Mon fils Mori entrait.
— Papa, j'ai mal au ventre. Le patron Brahim aussi. C'est lui qui m'envoie pour voir si tu n'as pas un bon médicament.
— Vous avez mangé mon canard. Bien fait pour vous tous. Vous pouvez crever. Ce n'était pas un canard comme les autres. Tu as bien vu que je ne lui donnais jamais à manger et il devenait énorme de jour en jour. Tu es comme ta mère, Mori. Elle ne respectait rien. Je crois que je ne me suis pas assez occupé de ton éducation. Mais ça va changer.
— Il me regarda au début, l'air étonné, puis il commença à se masser le ventre avec des grimaces.
— J'espère que ce n'est pas toi qui as bouffé la tête.
— Non, papa. C'est Nymankoroba.
— Ça ne me surprend pas. Pour sentir aussi mauvais, il doit être maudit. Toi, ne mange jamais une tête de canard, même si c'est un canard qui a l'air normal, tu m'entends ?
Il était courbé en deux. Une partie de mon canard devait être en train de s'amuser dans ses entrailles. Je me levai et foullai dans un tiroir du patron. J'y trouvai deux flacons dont l'un contenait des gelules à têtes blanches et noires et l'autre des gélules bleues et jaunes. Va pour le deuxième flacon.
— Tu en donnes deux à Brahim et tu le regardes. S'il ne meurt pas, tu prends toi-même cette troisième. Sinon tu reviens et je te donnerai ce médicament blanc et noir.
Il s'en alla confiant. Aucun d'eux ne mourut. Mais ils restèrent couchés dans la merde pendant quarante-huit heures. A la fin ils sentaient presqu'aussi mauvais que Nyamankoroba.
Ce n'était pas tout. Albertine m'attendait ce soir. Je sortis m'acheter le deuxième paquet de cigarettes de ma vie. Je vis dans le tas, chez le petit vendeur d'à côté, une boîte de cigarillos . Je signai un bout de papier comme si c'était un chèque et, pendant que le petit se demandait ce que c'était, je m'emparai de ladite boîte, l'ouvris et l'approchai de mon nez.
— Ton tabac n'est pas frais, ça sent la contreband. Fais attention, sinon…, dis-je en m'en allant.
Je m'installais confortablement derrière ma machine, les pieds sur le bureau et la conscience tranquille, allumai mon premier cigarillo.
C'était dégeulasse, mais il faut se remettre en question, n'est-ce pas ?
Midi arriva très lentement. Heureusement que ma montre galopait comme une folle. Je fermai le bureau. Comme la veille je ne voulais pas rentrer chez moi. J'eus quelques instants une pensée émue pour mon canard et une autre plus coléreuse pour les vandales qui avaient transformé mes bandes dessinées en nourriture pour chèvres. Je sortis quand même sans trop bien savoir où diriger mes pas. Quand on ne sait pas où aller il faut sortir.
Il faisait très chaud. Je marchai au hasard à la recherche d'un coin d'ombre, mais le soleil me suivait partout. Je finis par apercevoir Mohamed. Surtout ne pas crier son nom, sinon la moitié de la ville se retourne et s'arrête. Mohamed est entrepreneur. Son entreprise s'appelle tout passe. Le siège tout entier se trouve dans une de ses poches sous forme d'imprimés avec un très bel en-tête : un chameau qui se tord de rire. Mohamed est un vrai entrepreneur. Ou plutôt, il aime entreprendre. Il peut aussi bien vous livrer la dernière vidéo que le dernier discours en esquimau du président de la république de Vanuatu. Le mois passé, il a construit une très belle maison à étage. Les vibrations du camion qui ont apporté les meubles du commanditaire ont fait s'écrouler le bâtiment. Son chameau a dû s'éclater de rire.
— Je bâtis sur du sable, ce n'est pas de ma faute si je travaille dans le désert, on ne me comprend pas, avait-il assuré.
— Tu sais que le PDG est mort ? lui dis-je après qu'il m'eut tapé sur le ventre à son habitude en signe d'amitié. Tu n'as plus besoin de dire que tu n'es pas Guinéen.
— Camara, on ne me comprend pas. La vie est compliquée. On a arrêté Sow, un gars si bien. Je ne comprends pas. Il n'a rien fait, comme moi. Tous les jours je suis convoqué à la police. Merde, je ne suis pas le seul Mohamed de ce pays.
— Fais-toi appeler le kangourou.
— C'est quoi, ça ?
— Un animal qui marche les poings en avant. Tu m'as fait mal au ventre tout à l'heure.
— Camara, pourquoi plaisantes-tu ainsi avec la vie d'un homme. Pourtant tu es quelqu'un.
— Je le sais, mon frère, dis-je modestement. Je voulais te taquiner. C'est grave pour Sow ?
— Il n'a rien fait, je te le jure. S'il m'avait écouté, on aurait monté une entreprise pour aider les entrepreneurs en difficulté. Ç'aurait marché puisque plus rien ne marche. Mais pour lui, ce qui comptait c'était d'aller à la plage pour regarder la mer et le soleil et le soleil et la mer et recommencer, et puis écrire des choses qui sont dans sa tête. Un homme ne doit pas montrer ce qu'il pense parce qu'il y a plus d'injustice sous un crâne que dans le monde entier. Ah, les poètes ! Le poussin qui s'éloigne de sa mère se rapproche de l'épervier.
Heureusement quelqu'un cria :
— Mohamed ! Mohamed !
Il tourna la tête en même temps que tous les passants. J'en profitai pour disparaître, malheureusement pour tomber sur Fodé. C'est un autre Guinéen encore plus fort que le PDG en paroles et comme lui aussi capable de maudire une équipe perdante au foot que d'expliquer pourquoi les jaunes ne sont pas aussi jaunes que ça. Il portait toujours sous le bras un vieux journal écrit en chinois pour confirmer ses arguments. Du temps où il avait été chauffeur à l'ambassade de Corée pendant deux semaines, il y a de cela onze années, il avait appris le mot ola. Ola signifie ola.
— Ola Camara, le prési est mort, commença-t-il. Mais la guerre continue au Liban, les Sahraoui se battent contre les Marocains. Chez toi hier, c'était chaud. J'aimais beaucoup ton canard. J'ai appris que ton patron est malade, donne-lui du quinquéliba avec du citron vert. Il fera chaud demain, tu ne le sens pas ? Tu as bien fait de ne pas te battre contre le faux Guinéen chez le Palestinien. Il a toujours un couteau dans le slip.
— Il ne s'est pas encore coupé les couilles ? réussis-je à placer.
— Il n'ose pas. C'est son gagne-pain. Le jour où il ne baisera pas son Anglaise, il sera renvoyé. Ce n'est pas de lui que je voulais te parler. Attends-moi un peu. J'avais quelque chose sur la langue .
— Il faut la gratter, lui dis-je. J'ai un rendez-vous important.
Je m'en allai vite. Je savais ce qu'il avait sur la langue. Il attendait que les autorités permettent l'organisation d'une tombola, il prendrait un billet et gagnerait le gros lot, car disait-il :
— Je ne peux pas retourner au pays les mains vides, je suis d'une grande famille, moi. Avec cet argent je me marie d'abord. Ici tout est possible. Quand j'en aurai les moyens, je me bâtirai une super villa avec piscine dans la chambre à coucher, je convoquerai tous les soirs mes fils et mes filles pour leur demander de travailler.
Fodé avait cinquante-sept ans seulement.
Moi, il fallait que je songe à mes habits pour la soirée d'Albertine. Il y aurait probablement beaucoup de monde.
C'était la première fois qu'elle invitait à ma connaissance un Nègre. Je me promis de représenter toute l'Afrique dans le calme et la dignité.
Camara, mon petit, tout est trop beau depuis la mort du PDG et de ton canard.

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