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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 13

Mon départ devait ressembler à celui de l'Ayatollah quand il s'embarqua pour l'Iran. Tous mes fidèles étaient autour de moi. Le petit Michel, François, Albert et Albertine, Bernard, Léon et puis certains compatriotes comme Nyamankoroba, Brahim et Barry. Les uns et les autres me faisaient jurer de revenir avec les vraies nouvelles de la nouvelle Guinée. Je promis tout, même d'aller voir la petite laideronne de soeur de Nyamankoroba qui habitait un coin encore inexploré entre le Libéria et la Guinée.
— Tu l'épouses et tu me l'amènes, cria le “beau” pour couvrir les bruits d'adieu et la chaleur du petit aérodrome. Albertine et Binta se retournèrent dans un même mouvement vif et je dus les embrasser à nouveau avec d'autres serments de fidélité. Bientôt un policier à voix puissante de muezzin appela pour le départ.
Je me cramponnai aux accoudoirs de mon siège et fermai les yeux. J'avais peur que le plancher ne se détachât en plein ciel. Tout se passa bien et je ne rouvris les yeux qu'à Dakar.
— Tu n'as rien, Mori ? demandai-je à mon fils.
Il était prêt, le petit imprudent, à passer toute sa vie à bord de ce ridicule tas de ferraille.
Après les formalités de police et de douane, je décidai de descendre en ville dans un hôtel comme un vrai Blanc. Après tout, je n'étais pas n'importe qui. Je hélai un taxi.
— C'est combien, la ville ?
— Six mille francs, chef.
— Mais ils ont affiché 2 300 à l'aéroport !
Il chargeait déjà ma grosse valise vide en carton et le petit sac de voyage de mori dans son coffre.
— 2 300, c'est pour les voyageurs qui n'ont rien.
— Vous en connaissez des voyageurs qui n'ont pas de bagages ?
— Les bébés peut-être, dit-il en souriant.
On se faisait face de part et d'autre du coffre de sa voiture dont je remarquai à ce moment l'état. Elle ressemblait à ce genre de véhicule que dessine souvent un enfant de la maternelle. Combien de piétons avait-elle écrasés et dans combien de murs était-elle entrée ? Même les roues ne semblaient pas à leur place.
— 2 300, c'est pour les passagers à poil et rasés, me précisa-t-il. Tout ce que l'homme porte au Sénégal se paye. Du slip aux cheveux.
Il me paraissait sympathique mais dangereux. Je ne voulais pas m'engager dans des histoires politiques.
— Disons 4 000 parce qu'on est tous des frères, dis-je. L'OUA …
— L'OUA c'est de la merde, me coupa-t-il. C'est lui qui a tué le grand PDG.
— PDG c'était de la merde, lui répondit mon fils.
Je le désapprouvai du regard.
— Bon, on y va pour 4 000, dit le chauffeur. Parce qu'on est tous des Africains exploités.
De l'aéroport à la ville, c'est long mais avec lui ce fut interminable. Le moteur grondait, s'étouffait, et on recevait de violents coups dans le derrière. Nous finîmes par arriver en ville, puisque tout a une fin. Il nous déposa devant un hôtel.
— Ce n'est pas cher, c'est au centre de la ville, la grande poste n'est pas loin ainsi que la mer, c'est climatisé.
Enfin c'était plein de qualités. Je le payai et pour notre malheur lui demandai de passer nous chercher le lendemain à 17 heures pour retourner à l'aéroport. La correspondance pour Conakry était pour 19 heures. On nous indiqua notre chambre au quatrième étage et nous suivîmes le gérant. Il nous ouvrit et alluma.
— Le lit est très grand et très bon, patrons, nous assura-t-il.
C'était vrai que le lit couvrait la moitié de la chambre, mais il était aussi creux qu'un hamac.
— Derrière il y a les toilettes.
Je le suivis. Il frappa d'abord à la porte, attendit avant d'ouvrir.
— Il y a quelqu'un ? lui demandai-je.
— C'est à cause des cafards. Si on entre brusquement, ils vous sautent dessus. Remarquez, ils ne sont pas méchants.
Je passai précautionneusement la tête. Ils s'étaient tous regroupés en un gros tas noir sous le lavabo.
— On peut leur dire bonjour ? dis-je.
— Ils ne comprennent pas le français, patron. Pour l'eau, vous attendez que tout le monde soit couché. D'ailleurs, la nuit, le coin est très animé. On vous réveillera. Il y a une boîte de nuit terrible en bas. A sept heures on sert le petit déjeuner.
Je n'osai pas lui demander si les cafards seraient dans le pain ou en poudre dans le café.
— Bon, je crois que c'est tout. On paye d'avance. C'est 4 000. A prendre ou à laisser.
— Et pour le climatiseur ?
— Vous ouvrez les fenêtres.
— Mais c'est déjà ouvert !
— Il faut attendre un peu. En ce moment il y a plein de gros bateaux de l'autre côté. Ça empêche les courants d'air. Bon, vous payez et je descends.
Je le réglai et nous descendîmes ensemble. Je voulais voir Dakar et la présenter à mon fils. Mais tout d'un coup je me sentis fatigué et je le dis au petit.
— On achète une bombe pour chasser les cafards et les moustiques et on monte se coucher, Mori. Il faut qu'on soit en forme demain pour Conakry, Laye a dû recevoir mon télégramme.
— Père, je voudrais manger un peu, protesta-t-il.
Non loin, on vendait des brochettes de viande. Je lui en achetai une dizaine qu'il fit disparaître. Une autre dizaine subit le même sort. Il commençait à m'énerver, le petit.
— Tu n'as pas soif ? lui demandai-je.
— C'est tellement petit, leurs brochettes, se plaignit-il.
— Bon, à chacun son tour, dis-je. Je le traînai dans un bar et m'offris successivement trois bières.
— Tu n'as pas faim, papa ? me demanda-t-il.
— On rentre, décidai-je.
J'achetai une bombe et nous retournâmes chez nous.
— Comment s'appelle cet hôtel ? demandai-je au gérant.
— Il va changer de nom bientôt, dès qu'on aura fini de le démolir, patron. N'oubliez pas, vous êtes au quatrième, reprit-il en nous tendant la clé. Les clients se trompent de porte et d'étage parce que toutes nos clés sont des passe-partout.
Puis il se replongea dans son journal. Je dis à Mori de me précéder et lui donnai la bombe. Je voulais connaître un peu le Sénégal.
— Toi tu es un Wolof, n'est-ce pas ? commençai-je avec le tutoiement des gens suffisants.
— Je suis Guinéen, patron.
Je me penchai sur lui. ll ressemblait bien à un Peul, mais tous les Peuls ne sont pas guinéens. Il crut que je m'intéressais à son journal.
— Ah, si double-less n'avait pas mal au genou ! s'exclama-t-il en levant la tête. Un colosse pareil, qui a la longueur de de Gaulle et l'épaisseur de Idi Amin Dada !
— Moi aussi je suis Guinéen, dis-je comme si c'était un mot de passe. Tu as des nouvelles du pays ?
— Mon frère, qui était là-bas la semaine dernière, me dit que c'est très bon. Mais il y a beaucoup à faire. Moi, si j'étais à la place des militaires, je réorganiserais la lutte d'abord pour sortir notre double-less devant toute l'Afrique.
Il avait l'air d'y croire. Je l'écoutais d'une oreille distraite. Soudain il s'interrompit. Des bruits de lutte faisaient trembler tout le bâtiment. Comme si dix double-less s'empoignaient. Et bientôt nous vîmes mon gros Mori dévaler les escaliers, essouflé.
— Papa, ils veulent me manger.
— Les cafards, n'est-ce pas ? dit le gérant en souriant. Allez donnez-moi la bombe.
— J'ai juste pompé un coup, reprit le fiston.
— Bon, on va arranger ça, promit-il en cachant l'insecticide sous son comptoir. Asseyez-vous un peu en attendant qu'ils soient convaincus que vous ne reviendrez plus.
Il prit ensuite des ciseaux et entreprit de découper la photo de son idole.
— Tu as un sabre ? lui demandai-je. Je ne déteste pas la bagarre quoique je ne me sois jamais mesuré à un cafard.
Il leva la tête à nouveau.
— Avec 50 kilos et 50 centimètres de plus, vous auriez fait un bon double-less guinéen, me dit-il.
— Tu devrais inviter ta montagne de muscles un jour ici.
— Double-less n'oserait pas venir, patron. C'est le plus grand lutteur d'Afrique, mais nos cancrelats ne sont pas n'importe qui.

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