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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 22

A neuf heures, Kankan dormait encore. A dix heures, elle n'était toujours pas réveillée. Ce n'était quand même pas les placebos que j'avais distribués la veille qui faisaient dormir mes chers concitoyens quatorze heures d'affilée ! Faya, suivi de « Allah est grand », vint nous dire bonjour et s'étonna de nous trouver déjà levés.
— Il faut rester couché, patron, tu es en vacances.
— Tu veux dire que les Kankanais sont en vacances ?
— Non, patron. Nous on travaille tous les jours, mais comme le travail ne finira jamais, pourquoi se presser ?
Son point de vue pouvait se défendre. Il nous demanda ensuite ce que nous aimerions manger à midi. On voulait un mouton. Il nous dit le prix : de quoi payer un honnête fonctionnaire pendant trois mois. Je sortis l'argent.
— Patron, vous n'êtes pas n'importe qui.
Sa remarque me fit plaisir, mais je lui reprochai à nouveau de continuer à m'appeler patron. Ensuite je dis à Mori de rester pour aider Faya et je m'en allai chez la vieille Oumou. J'avais l'intention de voir mon héritage. En chemin je rencontrai les deux coms.
— Alors le coupable est arrêté ? leur demandai-je.
— C'était trop facile, répondit le deuxième corn. Tout le monde a pu s'expliquer sur son emploi du temps, sauf un.
— En plus, c'était un bègue, ajoute le premier com.
Si le PDG avait été bègue ! A quoi tient une arrestation.
— J'ai appris que seule la plantation de tante Fanta avait brûlé. Si vous pouviez libérer le pauvre, je vous serais très reconnaissant. De toute façon tôt ou tard j'aurais mis moi-même le feu à ce tas d'herbes. Je tue un mouton à midi, vous viendrez, n'est-ce pas ?
— En principe on fait la journée continue, monsieur Camara. Mais à part la libération de ce salaud, nous n'avons presque rien à faire.
On se sépara. Chez Oumou je trouvai plein de gens qui me sautèrent au cou : tous ceux que je n'avais pas soignés et qui me priaient de m'occuper d'eux. La vieille dut m'arracher à leur inquiétude et nous enferma dans sa chambre.
— Mon fils, on est tous fiers de toi. Depuis des années je ne dormais plus à cause de mon dos. J'avais tout essayé. Ah ! si ta tante vivait encore, elle ne serait pas morte.
— J'étais justement venu pour les affaires.
Elle se tut à contre-coeur, se baissa et tira de sous son petit lit un carton. J'ouvris une fenêtre pour cacher mon émotion. Je n'avais jamais fouillé un paquet contenant les restes d'une tante. Quand je pêchai là-dedans, je ramenai d'abord une montre. Je la secouai, la cognai contre le rebord de la fenêtre, mais il n'y avait rien à faire. Elle n'avait même plus d'aiguilles. Je l'empochai. Peut-être que Saliou, le chirurgien des montres, pourrait me dire de quoi elle souffrait vraiment. Je pris ensuite une grosse boîte. A l'intérieur je découvris des dentiers, encore des dentiers avec des dents, d'innombrables dents, la plupart monstrueuses. S'ils avaient appartenu à ma tante, c'est qu'elle avait dû changer de mâchoires pendant mon absence. Et tout en bas, au fond, je vis de gros chiffons avec des cordelettes. Je laissai tout tomber, dégoûté.
— Ce n'est pas fini, mon fils.
Elle avait raison, la vieille. Je devais aller jusqu'au bout. Dans les chiffons je vis une espèce de caoutchouc. Au premier abord, ça ressemblait à une chaussette mais en plus long. De plus près, c'était une trompe d'éléphant taillée dans une chambre à air, avec des morceaux de sparadrap pour en assurer l'étanchéité, sans doute.
— C'était la capote de « l'étoile de Paris », dit la vieille, les yeux brillants. Sous l'ancien régime, on se débrouillait comme on pouvait. Avec ça les mauvaises langues racontaient que seul le PDG portait le pantalon en Guinée. Pour loger une telle capote, un seul pantalon n'aurait pas suffi. C'est pour toi tout ça, mon fils. Tu vois que ta tante pensait à toi. La mort de « l'étoile de Paris » nous a tous affectés.
J'examinai à nouveau l'incroyable capote. La fonction fait l'organe. Si c'est vrai, le dernier mari de Tantie ne devait pas beaucoup se reposer. Et je comprenais l'agressivité dirigée de petit Michel. Il avait dit un jour :
— Il manque en moyenne à chaque Français deux centimètres pour toucher le fond de sa nana, en supposant que la France compte vingt-cinq millions de femmes, ça fait cinq cent kilomètres de vagin inutilisables à cause des immigrés.
Le pauvre ! ça l'empêchait de bander. Je sortis, mon précieux héritage sous un bras. Faya arrivait, essoufflé.
— Patron, le mouton s'est échappé !
Et il tomba à mes pieds comme le fameux coureur du marathon. Je ne perdis pas mon sang-froid. Je lui arrachai le grand couteau rouillé qu'il tenait encore et le brandis comme un drapeau.
— A nous le mouton, les amis, hurlai-je.
Ce fut le torrent en crue brisant la digue, le troupeau d'éléphants furieux, la fourmilière dérangée. Une minute après, il ne restait que l'indestructible capote de « l'étoile de Paris ». La montre, aplatie ; les kilos de dentiers, brisés ; les tables, renversées ; Faya, piétiné.
— Mon fils, vous avez fait une bêtise, me dit la vieille. Il n'y a pas longtemps, on volait des marmites sur le feu. Pour savoir qui avait tué quoi, on regardait dans le ciel le vol des vautours, ceux que la famine n'avait pas encore réussi à faire émigrer.
Elle exagérait certainement, la pauvre vieille, comme tous les gens traumatisés.
— Il fallait me dire, mon fils, que vous aviez les moyens d'acheter un mouton.
J'entendais des bruits de bagarre. Je sortis. Le grand marché de Kankan était devenu le Katanga du temps de Moïse Tshombé, le Biafra avec Yakubu Gowon, l'Ouganda d'Idi Amin Dada. Les femmes hurlaient. Elles tombaient et se relevaient rapidement parce que tout ce qui était à quatre pattes était considéré comme mouton. Dès qu'elle me vit la foule se calma, comme quand le PDG s'approchait du micro de sa démarche magnétique pour sékouter.
— Kankanais et Kankanaises, commençai-je, je vous ai guéris hier, je vous donnerai à manger aujourd'hui. Vos anciens dirigeants s'engraissaient pendant que vous creviez de faim.
C'était banal, mais je m'interrompis et fermai les yeux pour leur laisser le temps de m'applaudir. Aucun claquement de mains. J'ouvris prudemment un oeil et je compris ce qui les immobilisait : les deux coms arrivaient, brandissant au-dessus de leurs têtes un mouton. J'écartai la foule et allai à leur rencontre.
— Vous êtes inévitables mais efficaces, les félicitai-je.
Mêêê cêê pas lêê vrêêê, fit dans mon dos Faya.
— De quoi il se mêle, ce mouton ? dit l'un des deux coms.
En effet, un mouton est un mouton.
— Je vous promettais, chers concitoyens, un mouton. Le voilà.
On m'applaudit cette fois très fort. Le mouton me regarda avec des yeux pleins de larmes.
— Concitoyens et concitoyennes, repris-je, nous sommes à un tournant important. A ce tournant qu'avons-nous trouvé ?
— Un mouton ! hurla la foule.
Je regardai à mon tour le mouton. Il détourna la tête, l'air dégoûté. Ce n'était pas ma faute si on tuait les moutons aux tournants. Emporté par son enthousiasme, ou tout simplement par habitude quelqu'un cria :
— Santé de fer au mouton notre guide.
Dix poings énormes tombèrent et retombèrent sur son crâne. Lorsque le bruit de pilonnage cessa, je m'écriai à mon tour :
— Foi de Camara Fakoli Filamoudou Camara…
Je ne pus achever. On me souleva et je me retrouvai sur les épaules de Mamadi-delco. Mamadi, le grand Mamadi-delco, celui qui avait toujours été grand même quand on était petits. Déjà il était le seul à pouvoir porter le maître sur les épaules pendant nos jeux. Je lui prenais son sac et il me défendait. Le jour où il fut renvoyé, il commença à s'intéresser aux delcos des voitures. — Si tu avais dit que tu venais, je… Il ne trouvait pas le mot. — Tu as eu raison de fuir, mon ami, conclut-il. Je n'osai pas le détromper. Je ne souhaiterai jamais l'exil, même à mon pire ennemi. Banni chez toi et bouc émissaire ailleurs. La terre qui se rétrécit sous tes pas et le ciel qui s'élargit dans ta tête.
— Je suis toujours chauffeur, Mamy. Vingt ans chez les sapeurs-pompiers avant que le PDG ne décide que chacun devait éteindre le feu qu'il avait allumé.
Qu'est-ce que le bon Dieu devrait faire de son enfer ? Et le prési, qui promettait les feux éternels à ses ennemis ?
— A présent je suis aux pompes funèbres. La voiture est à côté.
Je le suivis, le mouton derrière moi précédant les deux coms et la foule. Un superbe car tout de noir luisant nous attendait sous un manguier, le plus beau car que j'aurai vu durant mon séjour. Les deux coms firent monter le mouton à l'arrière et prirent place à leur tour en le maintenant couché entre eux. Comme je n'étais pas n'importe qui, je m'assis d'autorité à la place du mort.
Mamadi-delco démarra tout doucement. Mes chers concitoyens, dans le silence et la dignité, nous accompagnèrent. Jamais mouton ne fut amené à l'abattoir avec autant de gravité dans une voiture de pompes funèbres.
— Aucun problème de delco, m'assura Mamadi-delco, une main amoureusement posée sur le levier. Le PDG était quand même quelqu'un de bien. C'est peu de temps seulement avant sa mort qu'il a appris que nous promenions nos morts avant leur enterrement sur un simple brancard, souvent sans linceul. C'était un grand musulman. Moi qui ai toujours cru qu'il n'aimait pas Kankan.
— Comment avez-vous fait pour retrouver le mouton ? demandai-je aux deux coms.
— Nous avons fait bêbêêê et il est venu. C'était simple.
— En effet, il fallait y penser.
— Monsieur Camara n'a pas encore l'air convaincu que nous sommes forts. Sous le pédégé, ce sont les hommes qu'on arrêtait. Alors un mouton…

« Gros Bois » et Mori nous attendaient. Le mouton fut aussitôt conduit au milieu de la cour. Déjà dix couteaux lui caressaient le dos.
— Il faut un vrai marabout pour l'égorger, suggéra un jaloux qui n'avait pas de couteau. Quelqu'un se souvint du bègue. Il traînait justement dans le quartier, on l'amena de force. Le mouton fut aussitôt retourné comme une page d'un livre intéressant et tout le monde s'accroupit pour la lecture de la Fatiha. Le mouton avait fermé les yeux. Je l'imitai. J'entendais des toc ! toc ! comme un mauvais robinet qui goutte. Probablement le bruit de chute des salives au fond des estomacs. Je m'approchai de l'animal et lui bouchai les oreilles. Il ne fallait pas qu'il emporte de son existence kankanaise une mauvaise impression. Le bègue, lui, se bagarrait toujours avec les mots qui ne voulaient pas sortir.
— Qu'il chuchote simplement la prière ou qu'il fasse semblant, suggéra un vieux. Sinon je mourrai avant ce mouton.
— On aurait dû l'affecter à la cuisine, puisqu'il ne sait que mettre le feu, renchérit un autre quelque part dans la foule.
C'est à cet instant que le bègue explosa. Je me souviens seulement de deux choses : a) son « Mêêê cê nêêê pas vrêêê ! » b) son plongeon dans la masse accroupie, le couteau brandi.

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