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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 25

Faya n'a jamais été fort
Mais il vit encore
Au PDG santé de fer
Mais il est mort hier

Taram a fait le Camp Boiro
Mais se porte mieux que ses bourreaux,
Le PDG a été porté aux nues
Mais Kankan l'a mis nu

« Allah est grand » a mordu un mille-chien
Mais ce n'était qu'un lézard-milicien.

C'est le fiston qui me réveilla. Il me dit :
— Papa, tu grognais de plus en plus fort.
Puis il retomba dans son sommeil. J'allai m'asseoir devant la maison. Il faisait encore nuit. Quelle heure était-il ? Je ne m'étais jamais réveillé en pleine nuit. Bon signe ou mauvais présage ? Tout avait commencé par l'arrivée de « Gros Bois ». Taram s'en était déjà allé de sa démarche électrique après m'avoir promis de revenir. Je pensais à toutes ces horreurs du Camp Boiro et « Gros Bois » prit ma tristesse pour une forme grave de soucis.
— Je connais un bon marabout, je suis sûr qu'il t'aidera à retrouver tout ce que ta tante voulait te donner.
Cela réveilla mon intérêt pour la vie. Alors il continua à me rassurer :
— Je te dis qu'il est très fort. D'ailleurs il y a quelques années, il guérissait les fous en un jour, je te jure que c'est vrai. Il prenait dix dingues, les faisait enterrer jusqu'au cou, brûlait des kilos de piment autout de chaque tête avant de les recouvrir d'une bâche pendant vingt-quatre heures. En général l'un d'eux retrouvait ses esprits après l'opération.
Je n'osai pas demander le sort des neuf autres.
— Pourquoi s'est-il installé comme marabout ?
— Il n'y avait plus de fous.
Et l'OMS qui se contentait de promettre la santé pour tous seulement en l'an 2000 !
Le marabout était en train de pisser derrière sa case. On attendit avec une jeune femme. Dès qu'il revint avec sa bouilloire, la femme commença à s'expliquer :
— Maître, j'ai vu mon père dans un rêve bizarre. Il s'est transformé en serpent qui m'a mordu pendant que je coupais du bois.
Le marabout n'hésita pas :
— Ma fille, tu dois jeter dans la rivière à minuit une poignée de mil et une autre poignée de poudre de fusil, et demain à midi tu brûleras douze allumettes chez un marchand de bois.
— Tu vois qu'il est très fort, me chuchotait « Gros Bois ».
— Heureusement qu'il ne lui a pas demandé de faire son feu dans une station d'essence.
— Nos stations sont fermées.
Il se tut. C'était notre tour. Je lui racontai mon histoire. Il prit son chapelet et ferma les yeux.
— Il entre en communication avec le bon Dieu, m'assura « Gros Bois . Mais il ne parlera que quand tu auras payé.
Les pétété, au moins, n'envoyaient la facture qu'après la communication. Apparemment le bon Dieu n'avait pas très confiance en sa clientèle.
— Et s'il demandait sa ligne en pécévé ?
Le marabout me foudroya du regard. Je payai. Aussitôt il raccrocha son chapelet-téléphone et nous confia :
— Ta tante n'est pas contente de toi. Je l'ai connue, c'était une brave femme. Elle venait souvent ici et ces derniers temps se plaignait de toi. Il te faut te réconcilier avec elle, sinon tu ne seras jamais en paix. Il te faut sacrifier un mouton.
— On ne peut pas remplacer le mouton par autre chose ? suggérai-je.
Je ne voulais pas d'une autre émeute en ville.
— Dans ce cas, dès que tu retourneras à l'étranger tu égorgeras un boeuf tout blanc. Ici c'était réservé aux anciens dignitaires et le dernier de la région vient d'être immolé par un militaire. Inch Allah, il sera l'un des grands dirigeants de ce pays s'il suit toutes mes prescriptions.
Et dire que les militaires promettaient de rendre le pouvoir aux civils ! Enfin, tant qu'ils ne feront pas la chasse aux albinos ou n'adoreront pas tout ce qui est blanc ou qui brille comme l'ancien régime.
— Mais en attendant, tu dois…
« Gros Bois » avait sorti son crayon. Il y avait de quoi. A côté des inévitables noix de colas, il me prescrivait du mil rouge, de la poudre de fusil, un petit lézard, une tête de canard, un oeuf frais de pintade, une bague qu'il me tendit et un morceau de coton.
— Tu dois porter cette bague quand tu serres la main d'un ennemi, mais attention, une femme ne doit pas la toucher.
— Et si mon ennemi est une femme ?
— On ne serre pas la main d'une femme qui ne vous appartient pas. Le coton, tu le placeras sous ton oreiller en t'endormant et tu penseras beaucoup à ta tante.
C'est ce que j'ai fait. Et j'ai vu Tantie plus jeune et plus belle que jamais, entourée de miliciens à qui un oreillard apprenait la danse électrique. Je suis resté dans mon rêve comme un mauvais nageur au milieu de la mer, à la limite du cauchemar, luttant pour maintenir ma tête dans le pays des disparus de la terre.
De temps à autre, je parvenais à lui faire des signes avec un bras en lui criant :
— Tantie, que voulais-tu me confier ?
Mais la vieille ne songeait qu'à danser. Ses dentiers tombaient, également les oreilles de l'oreillard, et « Allah est grand » se précipitait aussitôt pour les avaler. Tout le monde applaudissait. Le PDG venait d'entrer. II invita Faya à danser, qui disparut sous son boubou tout blanc. Taram sortit la tête et se mit à aboyer. « Allah est grand » lui répondit et les miliciens aboyèrent à leur tour en faisant OUA OUA, puis O.U.A. O.U.A. Je commençai à rire. C'est à ce moment que je croisai le regard de Tantie. Elle me sourit et s'avança. Je m'attendais à des révélations quand elle ouvrit la bouche, mais ce n'était que pour chanter.
Je restai assis devant la porte entre la nuit qui montait et les premières lueurs qui descendaient. Je n'arrivais pas à trouver ce que ma tante me voulait. Pourquoi avait-elle insisté, réclamé ma présence comme si sa vie en avait dépendu ? C'est peut-être de mon absence qu'elle était morte. J'abandonnai vite cette idée. Je n'ai jamais manqué à l'ordre du monde, ni aux rêves d'une femme, ni aux espoirs d'un père ou d'une mère. Mon épouse qui m'a le plus aimé a dansé de joie le jour où je lui ai annoncé que je m'en allais, pendant que la maman de Mori me hurlait sa haine.
Et si ses dernières volontés n'avaient été que celles d'une agonisante quand la mort est là pour te dire :
— Tu as vécu sans amour et sans enfants, tu es seul, mais même la solitude ne veut pas de toi. Tu lui fais peur. Elle t'a trop longtemps fréquenté. Que lui as-tu offert ? Tu l'as toujours cachée comme une chose honteuse sous tes parures, tes slogans.
Tantie… Comme ces femmes qui ne pouvaient pas avoir d'enfant, elle était restée toujours belle et désirable, ayant pris très tôt son parti d'exciter les hommes à défaut de pouvoir les adoucir pour une maternité.
J'étais tout petit encore quand son premier mari la ligota une nuit et, à la lueur d'une lampe à huile, lui rasa le crâne avec un tesson de bouteille. J'avais pleuré. Le PDG était venu peu après promettre la liberté et l'égalité aux femmes, et malgré les sinistres prédictions de nos marabouts, Tantie m'avait assuré :
— Voilà un vrai homme, s'il le faut je mourrai pour son parti.
Elle nous faisait vivre d'un petit commerce le jour, et certaines nuits je m'enfonçais sous la couverture pour ne pas entendre les rires gras d'hommes qui se refusaient à la reconnaître dans la journée. Après leur départ de bonne heure, je me levais à mon tour pour apprendre mes leçons et parfois je la surprenais dans la petite cour de toilette, en train de se frotter la peau, les yeux fermés et les lèvres méprisantes, avec une vigueur de souillée. Son commerce commençait à prospérer et le pédégé prenait le pays. Un jour elle me dit :
— Le “non” du PDG n'est pas un “non” contre le Blanc, mais le rejet de tous ceux qui nous montent dessus pour prendre leur égoïste plaisir.
Je ne comprenais grand-chose ni à la politique ni à l'amour et je ne savais pas ce que voulait dire monter une femme. On montait le cheval ou l'âne pour aller quelque part, on monte dans un arbre pour voir plus loin, mais la femme n'était ni un arbre, ni un cheval. C'est beaucoup plus tard que je sus que la femme avait et la qualité du cheval et celle de l'arbre, celle de déplacer l'homme pour la rencontre. En ce temps-là le PDG fermait les frontières et commençait à enfermer les maris pour libérer leurs épouses. Plus tard il attrapait les mères pour libérer leurs enfants. Quand il s'est mis à prendre les enfants, j'étais loin depuis longtemps.
Un jour j'ai reçu sa première et dernière lettre.

« Mamy,
Au début je t'en ai voulu d'avoir fui devant le PDG. Un homme ne doit pas avoir peur d'un homme… (Et puis elle me donnait raison.) La milice surveille à présent ma maison qui est devenue plus grande et plus belle. Si on m'arrête, ne crois jamais ce que tu pourrais entendre dans mes « aveux » à la radio. Tu es avant tout le fils que je n'ai jamais eu et un fils ne doit pas écouter les « confessions » de sa mère. La semaine passée, ils m'ont convoquée pour me demander comment une femme libre pouvait posséder une maison comme la mienne. Je leur ai répondu que le PDG était venu pour rendre la femme libre, alors ils ont rigolé parce que je leur ai dit aussi que je faisais du commerce.
Ensuite Bakary, un de tes amis d'enfance, a déclaré que ce n'était pas révolutionnaire de bâtir sa maison sur le sexe pendant que les autres gamins me proposaient une nuit. Que Dieu nous aide à voir la fin de ce régime. »

Le PDG était mort avant elle. Ses voeux avaient été exaucés. Mais tout cela ne m'avançait pas beaucoup. Je me tournai du côté de son dernier homme, « l'étoile de Paris ».
D'après Laye, ce n'était qu'un bon danseur. « Gros Bois » avait ajouté :
— Les femmes l'adoraient. Il savait les faire rêver. De son village à Kankan il y a tout juste dix kilomètres et il n'a jamais dépassé Kankan, mais elles aimaient l'entendre parler de Paris. Il paraît que là-bas, dès que tu arrives, on accroche en ton honneur une étoile dans son ciel et c'est ainsi que Paris est devenu la ville la plus brillante du monde. Et quand tu t'en vas, on te remet ton étoile, mais il racontait que lui s'en était allé clandestinement, de sorte que son étoile y brille toujours, au grand plaisir de tous les Français.
Je me rendis compte que je n'avais plus rien à fumer. Je me levai pour aller me recoucher sur le coton du marabout, en souhaitant de tout mon coeur revoir Tantie dans son nouveau pays. Cette fois-ci je n'hésiterai pas à lui crier :
Je vous aime, Tantie, vous et les autres morts, enseignez-nous la vie, elle contient trop de douleur pour des survivants.
Le soleil était debout derrière la maison et mes concitoyens dormaient encore.

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