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Williams Sassine
Le Zéhéros n'es pas n'importe qui

Paris. Présence Africaine, 1985. 219 p.


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Chapitre 26

En attendant que le coton bénéfique fit son effet, je repensai à ma condition d'orphelin, d'ex-exilé et de nouveau patron. Mais toutes mes pensées ne s'accrochaient qu'à la réalité vraie. Mes poches avaient subi une forte hémorragie financière, comme le disait Nyamankoroba qui avait été infirmier et n'avait retenu de ses cours que le mot hémorragie. Heureusement que j'avais pris les billets du retour.
Je ne trouvais pas le sommeil. Puis j'eus l'idée de visiter la chambre voisine de celle de Tantie. Je n'y avais jeté qu'un coup d'oeil depuis mon arrivée. Comme dans les romans policiers, je me mis à tâter d'abord les murs, espérant y déceler une sonorité prometteuse. A part un chapelet sous l'oreiller, des cure-dents, une jarre d'eau, un tas de chiffons, je ne découvris rien. Alors je m'attaquai au grand miroir mural, le décrochai, le retournai et le secouai. Dans un grand fracas de verre brisé, le miroir glissa de son cadre de bois pourri et un bout de papier tomba à mes pieds. Je le ramassai aussitôt et sortis. S'il y avait un trésor caché, je le tenais. Lorsque je le dépliai, le petit bout de papier devint un interminable parchemin. A ma grande déconvenue, je reconnus des caractères arabes. Probablement un simple talisman. Les deux coms arrivaient.
— Nous recherchons quelqu'un, firent-ils en choeur.
Sans chercher à comprendre, je leur proposai le bègue, la victime idéale.
— Le salaud est à l'hôpital, monsieur Camara. On ne peut plus avoir confiance en personne. A moins que ce ne soit un étranger.
Je savais, pour avoir vécu longtemps dehors, que l'étranger apparaît comme la meilleure clé pour débloquer les situations les plus inextricables. Le PDG l'avait compris en transformant la moitié des Guinéens en étrangers.
— Je viens d'arriver et si je vous intéresse, vous le dites tout de suite, messieurs les deux coms.
Ils se regardèrent mais ne répondirent pas.
— C'est quoi, ça ? finit par dire le premier com en tendant une main vers le parchemin.
Je leur expliquai l'affaire de l'héritage et les dernières confidences de Tantie.
Le deuxième com examinait le papier.
— Mais c'est en arabe ! s'exclama-t-il.
— Dans ce cas c'est dangereux, décida le premier com. N'y touchons pas. C'est peut-être le Coran.
Je leur promis monts et merveilles s'ils m'aidaient à déchiffrer le papier.
— Il n'y a que le bègue qui ait appris l'arabe. On vous l'amène tout de suite, monsieur Camara.
— Mais il est à l'hôpital.
Ils étaient déjà partis. Décidément, ce bègue était très utile. Je sortis une chaise et m'assis. Avec le trésor, je commençai à former des projets. Ce n'était pas difficile.
La Guinée restait toujours vierge. Mal aimée et toujours vierge. Dans son ventre je voyais pousser des plantations, des bibliothèques, des hôpitaux, des écoles partout. Partout. Les deux coms arrivaient, le pauvre bègue coincé entre eux.
— Donnez-lui le machin, monsieur Camara. Et toi, ne fais surtout pas semblant de bégayer, ajouta le deuxième com à l'adresse du bègue.
Le bègue prit le papier, le tourna et le retourna en tout sens avant de trouver la bonne direction de lecture. Puis il se concentra dessus, c'est-à-dire qu'il se pencha dessus avec des mouvements de langue de serpent furieux. Peut-être voulait-il parler. J'attendais, le coeur battant.
— Ce n'est rien, finit-il par conclure.
— On ne t'a pas demandé un résumé, dit le premier com. Et n'oublie pas de traduire.
Alors le bègue se boucha une oreille comme le font généralement les grands récitants. Puis sa voix libérée partit :

« Je te vaincrai bravement
Je te survivrai fièrement
Je t'enterrerai joyeusement
Et tu paieras certainement
Tous tes crimes de vingt-six ans
Tu me connaissais parfaitement
Moi je te connaissais idéalement… »

C'était interminable. Les deux coms continuaient d'écouter. Moi j'abandonnai. J'aimais les poèmes quand ils réservaient des surprises comme les rencontres. Mais avec des -ment -ment -ment ! Une question de rime probablement, mais l'ancien régime avait tellement appris à mentir. Et qu'est-ce qui avait pris à Tantie de composer des poèmes en arabe à la fin de sa vie ? Elle aurait sûrement fait une grande poétesse sous le PDG, mais pourquoi cacher tout cela ?
— Mais c'était contre notre prési ! s'indigna le premier com. On aurait dû arrêter la vieille.
— C'est un peu tard, leur fis-je remarquer.
Le marabout-bègue avait fait rentrer sa langue. Il avait tout dit et apparemment attendait qu'on décidât de son sort. Les deux coms se regardaient, l'air coupable comme des chiens qui auraient oublié un os.
— Si nous n'avons plus besoin de lui, on peut le laisser retourner à l'hôpital, proposai-je.
— Il connaît le chemin, monsieur Camara. De toute façon, s'il était vraiment blessé nous n'aurions pas pu le traîner jusqu'ici.
Le bègue s'en alla en tâtant le pansement qui lui faisait un turban de vrai marabout. De l'autre côté de la rue, il me lança : « On se se reveveverra. »
— Je croyais que le comité militaire avait interdit les règlements de compte, fis-je remarquer aux deux coms.
— On est libres maintenant, monsieur Camara.
— Nous, qu'est-ce qu'on fait à présent ? demanda l'autre com.
— Vous pouvez garder la poésie de la vieille. Un jour ça prendra de la valeur.
— Nous, la poésie, ça ne nous intéresse pas. D'ailleurs on est tous des poètes.
J'oubliais que le PDG avait fait école. Puisque son ennemi juré, Senghor, faisait rythmer les verbes, il avait appris à le combattre en rimant les adverbes. Je repliai la promesse de trésor et l'empochai.
— On aurait dû l'arrêter, je vous jure !
— On ne sait même pas où elle est enterrée, se plaignit l'autre com.
Heureuse Tantie ! Sous l'ancien régime, on t'aurait déterrée et fait parler.
— Si vous voulez, monsieur Camara, on peut s'occuper de son secret.
Je ne sais pas pourquoi je leur fis confiance ce jour-là. En tout cas j'acceptai leur proposition. Je ne pouvais pas retourner voir le grand Michel et lui dire :
— Ma tante m'a légué un terrain vague, des dentiers, une chienne et une capote extraordinaire.
Mon collaborateur n'était ni intéressé ni calculateur, mais je me devais d'apporter un sang nouveau à notre pauvre petite société.
— On trouvera le trésor, me promirent-ils avant de partir.
Dieu merci, ils ne connaissaient pas l'emplacement de la tombe de Tantie. « Gros Bois » m'avait toujours assuré qu'ils étaient capables de tout. Mon coeur se remit à battre et je repris mes projets là où je les avais laissés. J'y ajoutai la construction d'un immense réfectoire pour tous les pauvres et même celle d'un dortoir insonorisé, parce que je suis très sensible aux ronflements de mon prochain. Et il y aura une sirène, dix sirènes, cent sirènes que je mettrai en marche dès six heures du matin. Il n'y a pas de raison que le soleil se lève tôt et que le Kankanais reste couché.

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