Adieu, Miriam

Miram Makeba (1932-2008)
Miram Makeba (1932-2008)

Comparant sa voix au doux son d’un rossignol, ses parents et amis encouragèrent Miriam Makeba à chanter. Elle s’y mit de tout coeur et connut rapidement un succès local. “Son style distinct, qui enchanta le monde entre les 1960-70, combinait les mélodies traditionnelles africaines, le jazz et la musique folklorique, moulés dans les rythmes uniques et vibrants des bidonvilles d’Afrique du Sud.”

La carrière internationale de Miriam Makeba débuta à Londres vers 1959. Elle prit de l’envol à son arrivée à New York  en 1960. Cette même année, le gouvernement d’Afrique du Sud la bannit de son pays natal. Elle ne le reverra que 31 ans plus tard, en 1990, après la libération de Nelson Mandela. A New York, Miriam se produisit au Village Vanguard et dans d’autres haut-lieux du show business métropolitain. Mais sa notoriété augmenta largement grâce à son inoubliable duo avec Harry Belafonte, militant actif et soutien financier généreux du Révérend Martin Luther, Jr. dans la lutte pour l’émancipation des Noirs américains.
En 1962, Miriam chanta avec Marilyn Monroe pour l’anniversaire du président John  Kennedy à Madison Square Garden. Elle multiplia les tournées en Europe et aux Etats-Unis.
En même temps, toujours sensible au sort de son pays, elle redoubla ses attaques et se tailla un rôle à part dans la lutte contre l’apartheid.
En 1968, elle épousa en secondes noces Stokely Carmichael alias Kwame Touré. L’union avec le dirigeant du Black Panther Party lui valut d’être fichée par le FBI. Tous ses engagements de concerts et ses contracts d’enregistrements aux USA furent annulés.
Elle décida de s’établir en Guinée. Quel destin étrange et paradoxal pour cette admirable militante anti-apartheid. Elle acceptait ainsi un autre apartheid —la dictature de Sékou Touré— comme terre d’exil. Et, que l’étoile du régime pâlissait au quotidien, elle en devint un porte-parole sur la scène internationale. En plus de la nationalité guinéenne, les autorités lui accordèrent un terrain à Dalaba, au sud du Fuuta-Jalon. Elle y construisit une case de repos aujourd’hui abandonnée.

En 1967, elève au lycée de Labé, je la revois encore voluptueusement enlacée dans les bras de Sékou Touré, tiré à quatre épingles, à un bal au Palais de La Kolima, hâtivement construit en 1965 par le gouverneur de région, Emile Condé. Elle et son présidentiel cavalier ouvrirent la soirée dansante en exécutant un boléro sensuel. Le couple s’éclipsa peu après pour l’intimité de la Villa Silly, dans le quartier de Tata, aux abords de l’aéroport de Tyogge.
A Conakry, les orchestres nationaux Balla et Keletigui reçurent l’ordre de l’accompagner. Elle sortit un ou deux albums avec Balla, en compagnie du brillant Dr. Sékou Diabaté (guitare solo, et cousin aîné de Sékou Diabaté Bembeya alias Diamond Finger), Nestor (vocaliste), etc.
En 1969, étudiant à l’IPGAN, je la rencontrai personnellement Conakry à l’accueillant domicile de Dr. et Madame Sultan à Landréah. Je sollicitai et obtint gracieusement sa photo dédicacée.
Par la suite, le standing international et le répertoire musical de Miriam accusèrent le coup de son relatif isolement guinéen. Par exemple, elle fut contrainte de remodeler son  répertoire au détriment de la kwela populaire et de la vitalité des ghettos sud-africains. Elle adopta graduellement la sonorité afro-cubaine des musiciens guinéens.
Après l’attaque du 22 novembre, Miriam monta au créneau. Elle créa Jiginnira et d’autres chansons tristes qui reflétaient l’atmosphère politique macabre du pays.
Au milieu des années 1970, en vraie artiste non-conformiste, elle se maria avec Bah Ibrahima ‘Bajo‘, de loin son cadet et mon promotionnaire du lycée de Labé.
Peu après elle fit inscrire des étudiants sud-africains à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser de Conakry. Après deux années de calvaire, tous demandèrent  à être transférés en Tanzanie ou en Zambie.

A la fin des années 1980, la tragédie familiale frappa Miriam par la mort “insensée” de son unique fille. Elle raconte dans son livre autobiographique le violent choc culturel qu’elle ressentit à l’heure de l’enterrement.  Les officiels et les prélats lui signifièrent que conformément à la tradition musulmane, elle ne pouvait accompagner Bongii à sa dernière demeure au cimetière de Camayenne.

Miriam Makeba, portant le jubaade, la coiffure des femmes Fulbe du Fuuta-Jalon
Miriam Makeba, portant le jubaade, la coiffure des femmes Fulbe du Fuuta-Jalon

En 1985 Miriam s’installa en Belgique. L’abolition du régime de l’Apartheid lui permit de rentrer au bercail en 1990. L’ex-président Thabo Mbeki la nomma par la suite Ambassadrice spéciale de l’Afrique du Sud. Apparemment non repentante, elle effectua une visite à Conakry en 2003. Au cours d’une rencontre télévisée avec des anciennes militantes du PDG, elle entonna une des ballades des années 1970. Prise de nostalgie, l’audience reprit en chœur et en larmes. Ensemble, les participantes de la réunion manifestèrent leur regret d’une période —partiellement révolue et sombre— de l’histoire de la Guinée.
L’instant résumait visuellement le destin contradictoire de Miriam Makéba, fait de hauts et de bas. En effet, réfléchissant sur la complexité de sa vie, elle confia à un journaliste de Salon en 2000 : “Ma vie a été comme un jeu de yo-yo. Aujourd’hui, je suis en dîner avec des présidents et des empereurs,  et demain, je me retrouve en train de faire de l’auto-stop. J’accepte mon sort en me disant, tiens, peut-être que c’est prédestiné, qu’il doit en être ainsi.  Et que c’est ma raison d’être ici-bas.”

L’aéronef transportant le cercueil de Mama Africa atterrira demain mercredi 12 novembre 2008 à Johannesburg. Mandela et ses compatriotes, l’Afrique et le monde tout entier lui diront adieu, en peine pour la perte physique, mais reconnaissants pour l’admirable oeuvre qu’elle nous lègue.

Tierno S. Bah