Souaré se rend à Dadis

Capitaine Moussa Dadis Camara et l'ex-premier ministre Tidiane Souaré échangent une poignée de mains au Camp Alpha Yaya, le 24 décembre 2008
Capitaine Moussa Dadis Camara et l’ex-premier ministre Tidiane Souaré échangent une poignée de mains au Camp Alpha Yaya, le 24 décembre 2008

Souaré se rend à Dadis

Ahmed Tidiane Souaré, l’ancien Premier ministre, et son gouvernement  se sont rendus, le 24 décembre 2008, au Camp Alfa Yaya Diallo pour répondre à la convocation du Conseil national pour la démocratie et le développement. Ce fut une reddition ouverte, au cours de laquelle ils ont fait allégeance aux nouvelles autorités. Leur “hôte”, le Capitaine Moussa Dadis Camara, a martelé énergiquement le nouveau rapport de forces, soulignant nouvelle fonction de président de la République. Il les a mis à l’aise et les a renvoyés à la liberté. Après la mort du Général Lansana Conté,  son mandataire, la Primature était comme suspendue entre ciel et terre, totalement orpheline.

M. Souaré nia la réalité pendant deux jours avant d’admettre le fait accompli. Cependant, l’ultimatum menaçant des militaires et la réception triomphale du nouveau président de la République par les populations du centre-ville de Conakry, finirent par convaincre A.T. Souaré de la chute du régime Conté. Il déploya donc le drapeau blanc du ralliement et se rendit au Au Camp Alfa Yaya. Là, l’entretien fut abordé avec une franchise toute militaire. En effet le chef du CNDD alla droit au but :
— Hier, c’était vous, aujourd’hui, c’est nous. Nous vous avons aidés, vous devez nous aider (sic !).

Lapsus linguae

Réponse courtoise et à-propos de Souaré :
— Retenez que nous sommes des techniciens et que nous sommes à votre entière disposition. Nous vous remercions encore une fois pour votre sagesse, Monsieur le président.
On ne pouvait pas mieux dire pour rassurer le chef de la junte guinéenne, qui s’est emparé du pouvoir sans coup férir. La reddition de M. Souaré aurait dû s’arrêter là. Hélas ! Il continua de parler et commit, sans s’en rendre compte, un lapsus linguae en ajoutant :
— Nous ne sommes ni des politiciens ni des militaires…
Cette assertion était superflue pour deux raisons:

Tout le monde sait que Souaré et son équipe sont des civils et non des militaires.
Un chef de gouvernement ne peut pas valablement dire qu’il ne fait pas de la politique.

Incidemment, et sans le vouloir peut-être, Ahmed Tidiane Souaré décoche une flèche contre la classe politique, en général, et contre deux de ses prédécesseurs, en particulier :

  • Sydia Touré, président de l’UFR, premier ministre de 1996 à 1999.
  • Cellou Dalen Diallo (l’ami intime de Ahmed Tidiane), président de l’UFDG et premier ministre de 2004 à 2006 .

Finalement, tel un boomerang, la formule de M. Souaré se retourne curieusement contre son expéditeur. Car la Primature est une fonction hautement politique. De surcroît, en Guinée, elle est politique au sens politicien et négatif, et non pas constructif du terme. Dès lors un Premier ministre guinéen ne saurait être apolitique dans l’exercice de ses fonctions. L’histoire et les faits illustrent abondamment cette donnée.

Tierno S. Bah

Le Fait accompli et la roue de l’histoire

 Fait accompli

Ça y est ! Le coup d’Etat déclenché le lundi 22 décembre a apparemment réussi. C’est désormais un fait accompli. Au terme de négociations et de tiraillements internes, les membres du Conseil national pour la démocratie et le développement ont désigné le Capitaine Moussa Dadis Camara à la tête de l’Etat guinéen.
C’en est donc fini de la Troisième République de Lansana Conté. Du moins formellement et au regard de la face des puissants du jour.

Quatre points importants sont à retenir du coup de force de l’armée, qui a :

  • contourné le piège constitutionnel tendu par le referendum de novembre 2003, qui avait modifié la Loi fondamentale et fait du Général Lansana Conté un président. En effet cette réforme élimina les deux restrictions qui faisaient obstacle à la présidence continue du défunt président : la limitation d’âge (70 ans) et de mandat (2 par candidat). Le CNDD a déjà promis le toilettage de la Constitution. En fait, il faudra aller au-delà du maquillage pour rédiger une nouvelle Constitution, qui soit impersonnelle et la pierre angulaire de la république. Cela contrairement à la pratique des cinquante années passées, où les législateurs ont taillé des constitutions sur mesure et pour satisfaire la mégalomanie de deux premiers présidents guinéens.
  • écarté le capitaine Ousmane Conté, fils de Lansana Conté, épargnant ainsi à la Guinée une succession familiale, à la togolaise ou à la congolaise.
  • brisé la chaîne de transmission du pouvoir : Sékou Touré-Lansana Conté-Aboubacar Somparé
  • opéré sans coup férir et évité de verser du sang ou de s’attaquer aux personnes et aux biens des citoyens nationaux et étrangers.

La roue de l’histoire

Cela dit, le CNDD doit faire face à des problèmes colossaux : pauvreté, affairisme, corruption, affaiblissement de l’Etat, infrastructure délabrée, etc.

En dépit de la prétention de ses prédécesseurs à un pouvoir pérenne, le Capitaine Moussa Dadis Camara devient le troisième président de la république. Qui est-il, quel est son âge, etc. ? On attend toujours des nouvelles autorités la publication de la biographie du nouveau chef de l’Etat et des membres du CNDD.

Traits communs

Les trois présidents guinéens successifs partagent curieusement deux traits:

  1. Leur arrivée au pouvoir par désignation et non pas à la suite d’une élection. Par la suite, Sékou Touré et Lansana Conté forcèrent le cours de l’histoire en se faisant élire présidents, en 1961 et en 1991 respectivement. Avec une majorité exagérée et suspecte pour le premier, et des résulats truqués et contestés pour le second. Quant au Capitaine Moussa, il a déclaré son intention de rendre le pouvoir à un gouvernement civil élu en décembre 2010. Il sera tenu de respecter son engagement d’officier. La violation de cet engagement replongerait la Guinée dans la dictature personnelle des cinquante années écoulées.
  2. Leur équipe gouvernante est exclusivement masculine ; du BPN du PDG (1959), au CMRN (1984) et au CNDD (2008). On marginalise ainsi les femmes tout en proclamant le soutien pour la promotion de l’autre sexe. L’on ne comprend pas la persistance d’une telle myopie politique ou indifférence sociale vis-à-vis de la majorité démographique féminine du pays.

Faux pas

Le CNDD a fait un premier faux pas public en déplaçant de 2 mois à 2 ans le délai du retour au pouvoir d’un gouvernement civil démocratiquement élu. Avant de promettre une période courte de 60 jours, il aurait dû réfléchir et éviter ainsi de s’engager hâtivement ou légèrement…

Ethnicité et Ethnocratie

L’arrivée d’un Forestier aux commandes de l’Etat jette la lumière sur la place et le rôle des minorités ethniques dans les hautes fonctions gouvernementales. A deux occasions, et pour des raisons très différentes qu’on ne saurait amalgamer, la présidence de la république avait échappé à deux cadres de la région forestière, tous deux des Loma (Tomas) de Macenta : Lansana Béavogui (1984) et Gbago Zoumanigui (1996). A son tour, Eugène Camara, qui est Kpèlè (Guerzé), fut écarté de la Primature en 2007, une semaine après sa nomination.

Profondément négatives, les pratiques ethocratiques est enracinée en Guinée dans l’incompétence, la soif de pouvoir et l’illégitimité des présidents Sékou Touré et Lansana Conté.

L’humour populaire fustigea très tôt le clanisme et le népotisme de Sékou Touré. Il confirmait par là-même  l’analyse perspicace d’Ameillon.

Diarra Traoré reproduit ce modèle en s’entourant presque exclusivement d’officiers Maninka. Il raviva ainsi la rancune et la peur chez les cadres des autres ethnies, du fait du Camp Boiro. Son aventurisme s’acheva dans un bain de sang. En juillet 1985, le CMRN le fit torturer devant une caméra video avant de l’exécuter sommairement, ainsi que les parents et plus proches compagnons de Sékou Touré.
Lansana Kouyaté adopta une approche politique similaire. Son régionalisme fut marqué par la nomination majoritaire de préfets de son Kouroussa ancestral. Pis, il inventa un complot et en accusa le Général Bailo Diallo (alors ministre de la Défense) et à l’ex-premier ministre Cellou Dalen Diallo. Il voulait peut-être rééditer le Complot Peul, qui perdit irrémédiablement Sékou Touré.

Son tour venu, le Général Lansana Conté s’avéra un ethnocrate convaincu. Sa préference pour les fonctionnaires de la Basse-Côte était telle que lorsque son secrétaire général lui soumettait un projet de décret de nomination de cadres, il lui demandait :
— Est-ce qu’il y a les nôtres là-dedans ? Sinon, je ne ‘signe’ pas. [En fait, il ne signait jamais ses actes officiels. Il se contentait plutôt d’aposer son cachet au dessus de son titre préféré de Général.]

Bien évidemment, le réflexe ethnocratique et le penchant démagogique ne sont l’apanage exclusif d’aucun groupe ethnique. Ils prospèrent dans les quatres régions naturelles du pays. Prenons l’exemple de Mamadou Bâ durant la campagne électorale de 1998. Rêvant à la victoire, il déclara : « maintenant, c’est le tour des Peuls » En réalité, il est fort probable qu’il pensait davantage à lui-même occupant du fauteuil présidentiel qu’aux Fulbe ou aux Guinéens en général. La fusion de son parti (UNR) et de celui de Siradiou Diallo (PRP) dans l’UPR ne produisit pas le résultat attendu: la conquête de la présidence. En conséquence, Bâ Mamadou lâcha son allié pour d’autres rivages et se fixa à l’UFDG. Aujourd’hui, il bat le record comme le seul leader ayant successivement dirigé trois formations politiques…
Récemment encore, Ousmane Doré, l’ex-ministre de l’économie et des Finances, —également un Kpèlè (Guerzé) — faisait les choux gras de la presse de Conakry à propos de dessous népotistes dans l’attribution de postes ‘juteux’ ou de marchés gré-à-gré…

En Guinée et à travers le monde, il existe une confusion délibérée et déplorable — ou naive et inconsciente — entre l’ethnicité et l’ethnocratie.
L’une est culturelle, légitime et positive. Elle illustre et maintient la diversité culturelle — nécessaire et indélibile — du genre humain.
L’autre est un arme politique superficielle mais dangereuse. Elle est la tactique favorite des dictateurs, des ambitieux, des profiteurs et des escrocs intellectuels.

L’un des plus grands défis du CNDD est le combat contre le penchant ethnocratique. Pour le Président Dadis Camara, c’est une énergie à déployer quotidiennement, et un effort à fournir concrètement, et non pas par le discours. Durant sa promenade triomphale dans la presqu’île de Tombo — l’ancien bastion politique de Lansana Conté — il était entouré par un ou deux soldats porteurs de gris-gris et de fétiches. L’image contrastait fortement avec l’idéal d’une armée républicaine et d’un Etat laïc.  Annoncerait-elle l’entrée de la Forêt sacrée à la Présidence ? On ne saurait tarder à le savoir. D’une part, il est logique de s’entourer de gens familiers et de partenaires anciens. Mais de là à imposer son ethnie au détriment de la compétence professionnelle et de l’intégrité morale, il y a un grand pas.

Soldat-prêtre-féticheur ?

On espère que le président du CNDD résistera au démon de l’ethnocratie qui guette tout politicien ou homme d’Etat africain.  S’il parvient à ignorer l’appel tentant de cette sirène, il aura rendu service à la Guinée. Sinon, elle lui jouera le même mauvais tour qu’à ses deux prédécesseurs.

Tierno S. Bah