De Konaté à Condé: le relais ethnique

La succession du Général Sékouba Konaté par Alpha Condé marque le relais d’un ethno-militaire par un ethno-politicien

En rétrospective, il est évident que la Cour suprême a commis un double parjure au cours de la mascarade électorale guinéenne. Elle faillit par deux fois à son rôle, à sa mission et à la déontologie juridique.

D’abord au premier tour, où elle inversa éhontément les chiffres pour placer Alpha Condé au deuxième rang, alors qu’il venait en troisième position et était ainsi éliminé pour le second tour.

Ensuite, au second tour, telle une brebis de Panurge, la Cour suprême confirma les chiffres truqués de la Ceni du général “électocrate” Siaka Toumani Sangaré de triste mémoire.

On se souvient que Sidya Touré rejeta vivement les résultats manipulés de la Ceni de feu Ben Sekou Sylla. Mieux, ses militants dénoncèrent vigoureusement les machinations contre l’Ufr en organisant une marche publique vite réprimée par l’armée et la police.

Préparation du relais par Sékouba Konaté

Jouant le va-tout, le général de brigade Konaté —alors paré seulement de deux étoiles— jouant un magistral coup de bluff. Bien qu’absent des lieux de la manifestation, il déclara que des citoyens avaient insulté ses parents, et que puisqu’il en était ainsi, il préférait démissionner plutôt que de laisser salir la mémoire de ses procréateurs.

A l’intérieur comme à l’extérieur du pays, tout le monde tomba dans le piège. Rabiatou Sira en tête, le Cnt se rua aux pieds de Sékouba pour l’implorer de n’en rien faire. Le président Amadou Toumani Touré arriva de Bamako illico dare-dare, rejoint le même jour par Jean Ping, président de la Commission de l’Union africaine. Derniers et non les moindres, les présidents français et américain se joignirent au chorus avec des appels de pied au devoir, qui vantaient le patriotisme du 23 décembre putschiste de Conakry et ancien alter ego de Moussa Dadis Camara.

Personne ne se douta apparemment que la menace du président intérimaire n’était qu’une mascarade astucieuse. Et pourtant, émanant d’un Tigre impassible et silencieux, le rugissement de protestation de Konaté aurait dû éveiller des soupçons. Il n’en fut rien.

Et la ruse marcha comme un charme envoûtant. Et Konaté — qui n’avait nullement l’intention de partir — s’octroya les cinq étoiles du généralat, sans omettre de distribuer des galons et des grades en veux-tu, en voilà.

En réalité, l’on aurait dû le prendre au mot et le remercier en l’envoyer à une retraite non anticipée. A sa place, peut-être, les généraux Nouhou Thiam (armée) et Ibrahima Baldé (gendarmerie) auraient fait un meilleur boulot. En dépit de leur comportement piètre et pleutre dans la débâcle de la présidentielle… Ils auraient pu, par exemple, écourter le délai de quatre mois entre les deux tours, qui permit à Alpha Condé d’échafauder son plan de fraude électorale.

De fait, la menace de Sékouba constituait son deuxième acte dans l’imposition — mûrie depuis belle lurette — d’Alpha Condé à la tête de l’exécutif. Le premier acte avait eu lieu à Rabat le 6 janvier 2010 de connivence avec les diplomates français, américains et marocains. Comme Wikileaks l’a indiqué, c’est alors que Sékouba scella le sort de son damné de “frère”, Moussa Dadis Camara, dont il exigea et obtint l’exil définitif.

Pour un homme souffrant d’une double affliction — alcoolisme et cirrhose du foie — général Sékouba se dépensa donc sans compter pour s’assurer que le fauteuil du pouvoir passerait de l’officier ethno-malinké au politicien ethno-malinké.

L’observateur attentif de la Guinée post-coloniale décèle dans cette solidarité Mande, la myopie et le suicide politiques qui de la majorité des cadres de la Haute-Guinée. Et qui consistent en la proclamation et la croyance bornée de la suprématie du Mande et de leur “droit exclusif” à devenir présidents de la Guinée. Il s’agit en réalité du virus, du syndrome et du spectre de Sékou Touré, qui conscient de son échec patent, avait lancé le cri de ralliement “An gbansan le!” (Nous [Mande] tous unis !). Ayant perdu la légitimité et la légalité du fait de ses crimes, le “responsable suprême” s’était retranché dans un réseau familial et clanique, où brillaient le népotisme, l’incompétence et le régionalisme.

Après Sékou Touré, colonel Diarra Traoré reprit le flambeau du “An gbansan le!”. Premier ministre et chef du gouvernement (avril—décembre 1984), il convoquait les ministres Malinké et venait avec eux, exprès, en retart aux réunions du cabinet. Manquant de tact et de finesse comme Alpha Condé, il disait à l’encan qu’il aurait la peau de Lansana Conté. Et pendant des mois, les Guinéens se levaient chaque avec une nouvelle rumeur de coup d’Etat…

Mais ce fut Diarra qui trinqua, entraînant dans les représailles de Conté, l’exécution sommaire, le 19 juillet 1985, de toute la lignée mâle de Sékou Touré : Amara, Ismael, Abdoulaye, Siaka, Mouloukou Souleymane, Mandiou; ses cousins et alliés : Lansana Diané, Mamadi et Seydou Keita, etc.

L’envers de la médaille

L’effondrement du régime de Sékou Touré et le massacre de Diarra Traoré et compagnie, n’ont apparemment pas servi de leçons aux extrémistes Mande. A l’intérieur comme à l’extérieur de la Guinée. Cette réaction, je la tiens d’un ami Maninka, qui, lui, croit plutôt à la vertu et à la valeur rédemptrice de la solidarité de tous les Guinéens, par-delà les spécificités ethnoculturelles et linguistiques.

Tout comme Sékou Touré et Diarra Traoré, Sékouba Konaté et Alpha Condé ont forcé le destin et imposé à la Guinée une autre forfaiture politique et historique.

Le problème, c’est que l’exclusivisme ethnique est une approche négative, défaitiste et destructive. Les nominations se font sans considération de la compétence. Au contraire, les choix aux postes “juteux” relèvent de considérations subjectives et intéressées. Résultat : la Haute-Guinée est peut-être la région la moins équipée du pays. Sékou Touré tua à petit feu le chemin de fer qui servait de cordon ombilical économique et de lien vital avec le port de Conakry. Il fit construire la briqueterie de Kankan, tournant au feu de bois et qui contribua à déboiser ce pays de savane au couvert végétal parsemé.

En 1975, le même Sékou Touré s’acharna contre les habitants de Kankan, un centre de vieille tradition commerciale. Il qualifia de Cheytane (Satan) les acteurs économiques de cette ville.

Pour sa part, Alpha Condé décréta en 1998, que tout Malinké qui ne voterait pas pour lui était un bâtard…

Mais, à l’envers de la rhétorique pseudo nationaliste et de la démagogie d’un Alpha Condé, on trouve la même politique ruineuse datant de 1958.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Hier, cette soif aveugle du pouvoir nu, brutal et destructeur, n’épargna ni les paysans Mande, ni ceux des trois autres régions. Il en sera de même cette fois-ci, avec l’élection truquée d’Alpha Condé. Car le relais opéré entre messieurs Konaté et Condé s’inscrit dans la logique absurde de la politique de régression, qui, depuis 52 ans, maintient la Guinée parmi les lanternes rouges d’Afrique et du monde.

Tierno S. Bah

Carnets secrets de la décolonisation. Annotations

 Georges Chaffard. Carnets secrets de la décolonisation

Comment la Guinée entra dans la nuit”, tel est le libellé d’un sous-chapitre de ses Carnets secrest de la décolonisation, au titre lui-même intrigant. Dans un style direct, sarcastique et ironique, l’auteur cherche à être  impartial. Collant à la déontologie du journalisme, il met en exergue les  antagonistes coloniaux sous les IVe et Ve républiques françaises, et souligne la myopie des principaux acteurs, colonisateurs et des colonisés.
Toutefois, en rétrospective, certains passages du chapitre m’inspirent les annotations et réflexions ci-après :

  1. On sait aujourd’hui que la décolonisation n’eut réellement pas lieu. Cela malgré les proclamations de souveraineté politique et les mutations du statut juridique des territoires coloniaux africains. A la colonisation directe l’hégémonie occidentale substitua la néo-colonisation. Et le système perdure.
  2. Ce chapitre aurait dû être intitule “Comment la Guinée sortit de la nuit coloniale et entra dans les ténèbres de la dictature”. Pourquoi ? Parce que, primo, le régime colonial n’apporta de lumière ni à la Guinée, en particulier, ni à l’Afrique, en général. Au contraire, il fut tout au long une aberration historique et une anomalie sociale. Et “fardeau civilisateur de l’homme blanc” ne fut qu’un slogan idéologique inadéquat pour masquer la domination, l’exploitation et la ségrégation éuropéennes. Secundo, au liberalisme colonial succéda une tyrannie sanguinaire, de 1958 à ce jour.
  3. Bien que naturellement plus actif chez les colonisés, l’anti-colonialisme n’était pas l’apanage exclusif des Africains, qui, de fait, avaient des alliés dans les métropoles d’Europe. De même, contrairement à la phraséologie du PDG, la lutte pour la liberté n’était pas, et G. Chaffard le souligne, l’exclusivité du RDA-PDG. En réalité, ses rivaux du PRA (Senghor, Barry Diawadou, Lamine Guèye, Barry III, & cie) précédèrent et émulèrent Houphoüet-Boigny et son parti s’agissant du thème de ”l’indépendance immediate”.
  4. D’opposant marginalisé et adversaire combattu, le RDA devint partenaire et de collaborateur colonial à partir de 1951, l’année de sa rupture parlementaire avec le Parti communiste français. Cette volte-face changea les fortunes des différentes sections territoriales du RDA. En Guinée, elle facilita l’ascension et la prépondérance du PDG, sous la houlette de Sékou Touré.
  5. Celui-ci se hissa au premier plan du leadership grâce à ses qualités personnelles (inteligence, dynamisme, charisme, talent oratoire) et à la collusion du RDA avec les autorités de la IVe république française (1945-1958). Mais Sékou Touré alla au-delà du rapprochement institutionnel. On parla ses rapports homosexuels entre le jeune Touré et le gouverneur général de l’Afrique occidentale française, Bernard Cornut-Gentille, alias B.C-G. Chaffard fait pudiquement allusion aux “connivences passées” entre les deux hommes. Par contre, André Lewin fournit, lui, plus de détails à ce propos.
    Devenu ministre de la France d’Outre-mer, B.C-G. ajouta, au dernier moment, l’étape de Conakry au périple africain du général de Gaulle en août 1958. Il pensait ainsi flatter l’orgueil de son ancien protegé et l’amarrer dans le camp du “oui” au référendum. Il obtint le résultat exactement inverse après le choc verbal entre le Sékou Touré et le général. Paradoxalement, de Gaulle en voudra aussi bien à Sékou Touré qu’à B.C-G. Contre le premier, il réagit durement pour le ton provocateur du discours du 25 août 1958. Contre le second, il prononça un verdict plus implacable, l’accusant de l’avoir inutilement exposé à l’humiliation de Conakry. Par la suite, il classa B.C-G. parmi les “traîtres condamnés à la poubelle de l’histoire”…
  6. 6. J’ai apprécié le ton professionnel et la qualité rédactionnelle du texte. Cependant, le contenu souffre du manque de contact avec la réalité guinéenne. Car cette narration n’est pas le fruit d’un reportage sur le terrain. Il en découle un déséquilibre entre la richesse des sources informations parisiennes et la maigreur des connaissances guinéennes de l’auteur. Je note également la confusion entre l’affaire des caches d’armes à la frontière sénégalaise et le premier “complot”, celui d’Ibrahima Diallo et de ses infortunés co-accusés : Elhadj Mohammed Lamine Kaba et Fodé Legros Touré. Chaffard parle d’implication de membres du gouvernement. Il n’en fut rien. Diallo, un inspecteur du travail, avait tout simplement déposé les statuts d’un parti d’opposition…
  7. Enfin le chapitre se termine par un parallèle entre la Guinée, d’une part, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et Madagascar, d’autre part. Chaffard écrit : « Houphouët-Boigny, Senghor, Tsiranana, pour avoir su, au moment décisif, ménager le vieux chef ont finalement mieux préparé l’avenir de leur peuple. »
    Le ton est certes péremptoire, mais la prédiction — en rétrospective, une fois encore — n’en est pas moins erronée. Car la Côte d’Ivoire se remet de la guerre civile et de la partition entre le Nord et le Sud. Le Sénégal a déjà explosé ; il continue de couver l’insurrection contre le népotisme et la paupérisation. Madagascar est paralysée par la division, la pauvreté et la corruption.
    Enfin, depuis le conciliabule secret de 1984 entre Sékou Touré et Jacques Foccart, la Guinée s’échine à retourner dans le pré carré de la France-Afrique. Jouissant de la double citoyenneté guinéo-française, l’actuel président, Alpha Condé — soi-disant démocratiquement élu, en réalité imposteur et faux de la démocratie — s’y attèle. Avec autant de succès (cession du port conteneur au groupe Bolloré) que de maladresse (restriction de la liberté de presse sur l’attaque contre son domicile).

Tierno S. Bah
webGuinée

Apocalyptique Alpha !

L’usurpation du pouvoir et l’avènement d’Alpha, le 5è dictateur guinéen, est une forme d’évènement apocalyptique.

La Cour suprême a failli à sa mission et à son devoir. Plutôt que de tourner la page de la dictature, elle a donné le blanc seing à l’évolution apocalyptique de la Guinée. Par sa faute, les oppresseurs de la Guinée au sommet passent du quatuor au quintet. La Guinée a un nouvel entrant dans le club malicieux, maléfique et maudit, qui la tue à petit feu depuis 1958.

Elle vient probablement d’établir un record en Afrique en alignant cinq dictateurs sur cinq :

  1. Sékou Touré (1958-84)
  2. Lansana Conté (1984-2008)
  3. Moussa Dadis Camara (2008-09)
  4. Sékouba Konaté (2009-10)
  5. Alpha Condé (2010 —)

De Sékou Touré à Alpha Condé, on assiste à une succession de personnages,  égotistes et égocentriques, aveugles et sourds, tyrans et bourreaux, faux serviteur et et maîtres cruels du sort de leurs concitoyens.

Avec Alpha Condé, les choses vont empirer.  
Car s’il est moulé dans la même pâte que ses prédécesseurs, il se singularise par les circonstances négatives de son accession à la présidence.
En effet, chacun de ses devanciers fut acclamé, au départ, comme annonciateur de changement, lueur d’espoir et promesse de renouveau, d’unité et de progrès.

Ce n’est pas le cas de M. Condé.  Loin s’en faut ! Il a repris le sale boulot de ses précurseurs avant même la confirmation officielle de sa victoire volée. Non content du truquage électoral, le Rpg jette bas le masque  et se lance dans la répression ethnique, aiguisant ainsi la division et la violence intercommunautaires.

Aujourd’hui, le Fuuta-Jalon et ma ville natale de Labé sont placés sous les bottes d’un contingent armé qui se comporte comme en territoire conquis. Et comme une force d’occupation et de discrimination contre le Fulbe.
L’armée, la gendarmerie et la police agissent ainsi pour satisfaire la boulimie du pouvoir et obéir à la cécité politique d’Alpha Condé. Mais les blessures et les morts qu’elles infligent aux civils sont autant de coups de boutoirs contre le présent et l’avenir du pays.

M. Condé tient sa promesse. Il commence effectivement là où Sékou Touré et ses trois émules ont fini : la terreur d’Etat.
Il se hisse au sommet du pouvoir en grimpant sur la calomnie, le mensonge et la persécution.
Ce faisant, il accentue, non pas la scission (comme en Côte d’Ivoire actuelle) ou la sécession (ce fut le cas du Biafra, Nigéria 1966), mais la déchirure insidieuse du tissu social et la fission de ce qui restait de la cohésion du pays

On marquera d’une pierre noire le début  apocalyptique du mandat présidentiel du “Professeur”, qui entend déjà rempiler.

Tierno S. Bah