Union Ghana-Guinée-Mali: Président K. Nkrumah, M. Keita, S. Touré. 1961 modibo-keiUnion Ghana-Guinée-Mali: Président K. Nkrumah, M. Keita, S. Touré. Conakry 1961

Doctorat d’A. Lewin : partialité, erreurs et falsifications

 

Président Sékou Touré décore Président F. Houphouët-Boigny, Conakry, 1962
Président Sékou Touré décore Président F. Houphouët-Boigny, Conakry, 1962

Partialité, erreurs et falsifications

André Lewin écrit : C’est dans le Fouta-Djalon, à Labé, à Dalaba et à Mali, que le “Oui” obtient le plus de voix (27.440 “oui” à Labé, près de la moitié du total). Faranah, la ville familiale de Sékou Touré, n’enregistre aucun vote “oui” ; à Guéckédou et à Youkounkoun, on ne compte qu’un seul bulletin “oui”; la capitale Conakry donne 991 “oui” contre 39.232 “non”. Lors de la proclamation de l’indépendance par l’Assemblée territoriale le 2 octobre, les chiffres donnés seront : 1.136.324 “non” contre 56.941 “oui” ; les chiffres officiels, légèrement différents (en baisse pour le “non” et en hausse pour le “oui”), seront publiés peu après. On remarquera au passage que Sékou Touré n’a jamais incriminé les quelque dizaines de milliers de voix qui se sont portées sur le “oui”, alors qu’Houphouët-Boigny semble s’être fortement offusqué des quelques centaines de votes “non” qu’a connus la Côte-d’Ivoire.

Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984.  Paris.  L’Harmattan. 2010. Volume II. 265 p.  Chapitre 26. — 28 septembre 1958. C’est “Non” p. 141, note 232.

Ce passage est tendancieux, archi-faux et frauduleux.

D’une part, André Lewin rejoint Sékou Touré dans l’interprétation morale et subjective ainsi que dans la stigmatisation des bulletins “Oui” du référendum, en particulier ceux provenant du Fuuta-Jalon.

D’autre part, il affirme que Sékou Touré n’a jamais incriminé les partisans guinéens oui. Délibérée ou non, il s’agit ici d’une  falsification historique inacceptable dans une thèse de doctorat d’histoire de La Sorbonne. Car, en réalité, Sékou Touré ne digéra jamais le défi que constitua le nombre des “oui” au Fuuta-Jalon.

Dès 1958, il déballait son arrogance et son amertume dans une divagation contradictoire, suggérant tour à tour la précarité des Fulbe, leur adhésion au PDG et le rejet de son parti par Labé (ma ville natale) :

L’instabilité politique des Foulahs (sic !) a été stigmatisée par quelqu’un en parlant du Fouta-Djalon et principalement de Labé. … Il faut nous dire que les conditions sociales, économiques du Foutah ne permettent pas, comme dans d’autres régions, une éducation très efficace des masses, parce que le seul lieu de rencontre c’est le marché hebdomadaire. Ce ne sont donc pas les masses qui sont instables comme je l’ai déjà dit, ce sont les conditions de travail actuelles dans le Foutah qui ne sont pas appropriées aux possibilités du milieu et qui rendent difficile pour les cadres politiques l’éducation d’une manière positive des masses du Foutah. Cependant, il faut reconnaître une chose : le Référendum a démontré que le Foutah est parfaitement uni au sein du R.D.A. Les centres de Mali et de Youkounkoun, en effet, ont donné 90 et même 99 % de voix. Dans une autre contrée du Foutah, on a enregistré un très important pourcentage.

A chacune des consultations populaires, Labé a toujours été le seul lieu de déception. Il faut en rechercher la cause au niveau de la direction et non au niveau des masses. Quand je dis au niveau de la direction, ce n’est pas un problème d’homme mais un problème de méthode de travail. Il faut reprendre les méthodes de travail et les adapter aux conditions de la ville de Labé, afin que cette localité cesse d’être la gangrène du Parti.

Sékou Touré. Expérience guinéenne et Unité africaine. Paris. Présence africaine, 1961. 436 p. Allocution de clôture de la Deuxième Conférence nationale des cadres du PDG, le 27 novembre 1958.

Inattendues et incongrues de la part du dirigeant d’un nouvel état, les paroles ci-dessus se muèrent, hélas, à partir du Complot Ibrahima Diallodans les purges cycliques et le cauchemar meurtier du Complot Permanent. Cest ainsi que dix-huit ans plus tard, semant toujours la division et la haine, Sékou Touré se lança dans des attaques injurieuses et perfides contre le « racisme » peul en août-septembre 1976, au Palais du Peuple. Le deuxième de ces “meetings d’information” eut lieu le 22 août 1976. Intitulé « Le racisme peulh, nous devons lui donner un enterrement de première classe, un enterrement définitif », il fut publié dans Horoya-Hebdo, n° 2237, 29 août-4 septembre 1976, p. 8-43 sous le titre “Une analyse géniale du chef de l’Etat sur les activités criminelles de la 5ème colonne.” Erigeant la discrimination et la ségrégation anti-peules en politique d’Etat, Sékou Touré interdit, sur une base exclusivement ethnique, l’octroi de bourses d’études étrangères aux étudiants Fulbe. Le régime d’Alpha Condé s’égare actuellement dans le même ethnocentrisme machiavélique, insensé et destructeur.

Criminalisation des résultats du référendum

Parlant des résulats du référendum du 28 octobre 1958, Sékou Touré déclara :

Aussi, faut-il souligner qu’au référendum du 28 septembre 1958, quand toute la Guinée brandissait le bulletin « NON » pour l’indépendance et la dignité, c’était encore le Fouta qui brandissait le « Oui » pour signifier honteusement : « nous voulons rester soumis au colonialisme ». ! Ils ne voulaient pas de l’indépendance, ces Peulhs et ils ont humilié notre Peuple avec un vote massif de « Oui ».

La méthodologie d’André Lewin n’est guère plus acceptable. Ainsi il prétend qu’Houphouët-Boigny  s’était “fortement offusqué des quelques centaines de votes “non” qu’a connus la Côte-d’Ivoire.” Toutefois, il piétine la tradition scolastique et viole la déontologie universitaire en négligeant de fournir les sources bibliographiques réflétant une telle position de la part d’Houphouët-Boigny.

Comparaison erronéee

Aveuglé par son biais pro-Sékou, André Lewin compare Sékou Touré et Houphouët-Boigny et donne l’avantage au premier. Il perd ainsi de vue que les deux hommes représentaient les côtés face et pile de la même pièce. En d’autres termes, c’était noir bonnet et bonnet noir. Et pourtant, l’auteur aurait pu éviter cette maladresse  et cette légèreté s’il avait pris la peine de relire la longue interview qu’il accorda à Hamid Barrada (Jeune Afrique), et dans laquelle on lit le dialogue suivant :

— Hamid Barrada : Comment S analysait-il en privé l’expérience ivoirienne ?

— André Lewin : Il nourrissait un grand respect à son [Houphouët-Boigny] égard. Je me souviens qu’un jour, alors qu’il écoutait à table (comme il le faisait souvent) un de ses propres discours transmis par La Voix de la Révolution, il éclata d’un grand rire en s’entendant dire que le peuple ivoirien conduirait Houphouët au tombeau. “N’en croyez pas un mot, Houphouët est un grand Africain, et un jour nous nous retrouverons côte à côte. Il est mon ancien et mon maître.”

Après la réconciliation de 1978, les deux hommes se téléphonaient plusieurs fois par semaine. Il n’y eut plus ensuite qu’une seule anicroche personnelle, à propos d’une histoire de femme, bien entendu !

Triple échec

Sous la direction d’Houphouët-Boigny, le  Rassemblement démocratique africain (RDA) conduisit la lutte anti-colonialiste et connut une phase relativement progressiste. Mais il en fut autrement dans la période postcoloniale. Pour preuve, je considère les trois pays (Mali, Guinée, Côte d’Ivoire) où ce parti était hégémonique. Ils ont subi variablement les conséquences de l’échec du RDA. Le Mali, lui, se débarrassa tôt de Modibo Keita en 1968. Par contre, Houphouët s’enracina en Côte d’Ivoire. Mais après trois décennies d’autocratie paternaliste, la division, « l’ivoirité » et la guerre civile lui succédèrent. Quant à l’emprise maléfique de Sékou Touré sur la Guinée, elle perdure et reste la pire du trio. En effet le Mali pratique l’alternance électorale depuis une décennie et la Côte d’Ivoire a expédié Laurent Gbagbo à la CPI. La Guinée, à l’opposé, s’enfonce dans la dictature et l’impunité avec Alpha Condé, le prétendu et soi-disant président démocratiquement élu.

Tierno S. Bah

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