Lewin, Sékou, les intellectuels et l’Histoire

Actes du Colloque international de Yamoussoukro. RDA. 40 ans après Bamako. Yamoussoukoro, 1986
Actes du Colloque international de Yamoussoukro. RDA. 40 ans après Bamako. Yamoussoukoro, 1986

André Lewin, Sékou Touré, les intellectuels guinéens et l’Histoire

Dans Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. Paris. L’Harmattan. 2010. Volume II. Chapitre 27. — 29 septembre 1958. Les difficiles lendemains du référendum. p. 152, André Lewin écrit :

“Très rares sont ceux qui minimisent l’apport de Sékou, comme le fait par exemple l’historien Djibril Tamsir Niane, qui affirme que Sékou n’était jusque-là qu’un “primaire, (…) un homme obscur (…) souvent utilisé comme piquet de grève.” (“Les luttes politiques et la marche fulgurante du RDA vers l’indépendance en Guinée de 1951 à 1958”, Colloque international sur l’histoire du RDA, Yamoussoukro, 18-27 octobre 1986.)

André Lewin confond les périodes anthume et posthume de Sékou Touré et les époques historiques qui les recouvrent. Aimé Césaire, Jacques Rabemananjara, Mongo Béti, et tant d’autres intellectuels africains et antillais saluèrent l’avènement de l’état guinéen. Mais ils prirent leur distance vis-à-vis de Sékou Touré au fur et à mesure que la dictature s’imposait au pays.

Pullo doublé de Mande (l’inverse du profil de Sori Kandia Kouyaté), éminent historien et disciple assermenté des griots, Djibril Tamsir Niane et ses collègues du Syndicat des Enseignants firent mieux que célébrer le référendum et la proclamation de la république de Guinée. Ils mirent leurs compétences professionnelles, leur esprit analytique et leur critique constructive au service de l’édification de la société post-coloniale. Aussi adressèrent-ils au gouvernement un mémorandum méticuleux sur l’éducation.

Mieux, alliant la réflexion et l’humour, Niane résuma dans un poème satirique les faux-pas de la jeune république :

Camarade, je ne comprend pas.
Moi, j’ai dit non.
Toi aussi.
Et le méchant colon est parti.
Liberté est venue à sa place
Escortée par Démocratie.
Responsabilité suivait d’un pas grave.
Moi, j’ai dit non
Toi aussi.
Richesse est venue en cachette
En dans ta gibecière s’est logée
Près de moi resta Pauvreté.
S’accordant sur Dignité.
Et pourtant j’avais bien dit NON.
Toi aussi d’ailleurs.
Aramè. Bulletin bi-mensuel d’information d’éducation de la Section PDG-RDA de Conakry II. Oct. 1961.

En réponse, Sékou Touré accusa les enseignants d’atteinte à la sécurité de l’Etat et les fit condamner à de sévères peines de prison dans le faux “Complot des Enseignants”. Cela se passa à la fin des années 1950, début des années 1960.

Quelque ving-six ans plus tard, Niane fit une contribution au Colloque international sur l’histoire du RDA. Dans un survol de la Guinée sous Sékou Touré il indiqua les débuts modestes, difficiles et contradictoires du premier président. Lewin semble lui reprocher cet apport. A tort, car aujourd’hui l’unanimité s’est faite sur le legs ruineux de Sékou Touré. A ce sujet, les opinions fusent de toutes part et concordent. Ainsi, dirigée par Mohammed Bedjaoui (universitaire, juriste international et homme d’Etat algérien), la commission d’enquête de l’Onu sur le massacre du 28 septembre 2009 souligne : “Le régime de Sékou Touré se détériora rapidement en une dictature violente et répressive”. Et le Rapport de Human Rights Watch (24 mai 2011) abonde dans le même sens en sous-titrant : “La Première République : Ahmed Sékou Touré ou le règne de la terreur.

Tierno S. Bah

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