André Lewin : biais et erreurs

Biais et erreurs d’une thèse de doctorat d’histoire

André Lewin écrit :

C’est dans le Fouta-Djalon, à Labé, à Dalaba et à Mali, que le “Oui” obtient le plus de voix (27.440 “oui” à Labé, près de la moitié du total).
Faranah, la ville familiale de Sékou, n’enregistre aucun vote “oui”.
A Guéckédou et à Youkounkoun, on ne compte qu’un seul bulletin “oui”.
La capitale Conakry donne 991 “oui” contre 39.232 “non”.
Lors de la proclamation de l’indépendance par l’Assemblée territoriale le 2 octobre, les chiffres donnés seront : 1.136.324 “non” contre 56.941 “oui” ; les chiffres officiels, légèrement différents (en baisse pour le “non” et en hausse pour le “oui”), seront publiés peu après.
On remarquera au passage que Sékou Touré n’a jamais incriminé les quelque dizaines de milliers de voix qui se sont portées sur le “oui”, alors qu’Houphouët-Boigny semble s’être fortement offusqué des quelques centaines de votes “non” qu’a connus la Côte-d’Ivoire.

Ce passage est tendancieux et grossièrement exaggéré.
D’une part, André Lewin rejoint Sékou Touré en stigmatisant le résultat du référendum au Fuuta-Jalon.
D’autre part, il affirme que Sékou Touré n’a jamais incriminé les partisans guinéens oui. Délibérée ou non, il s’agit ici d’une erreur énorme et d’une distorsion historique inacceptable dans une thèse de doctorat d’histoire. Car le fait est que Sékou Touré lança des attaques injurieuses et perfides contre le « racisme » peul en août-septembre 1976, au Palais du Peuple.
Le deuxième de ces “meeting d’information” eut lieu le 22 août 1976. Intitulé « Le racisme peulh, nous devons lui donner un enterrement de première classe, un enterrement définitif. » il fut publié dans Horoya-Hebdo, no. 2237, 29 août 4 septembre 1976, p. 8-43 sous le titre “Une analyse géniale du chef de l’Etat sur les activités criminelles de la 5ème colonne.”
Erigeant la discrimination et la ségrégation anti-peules en politique d’Etat, Sékou Touré interdit, sur une base exclusivement ethnique, l’octroi de bourses d’études étrangères aux étudiants Fulbe.

S’agissant du référendum de 1958, Sékou Touré déclara :

Aussi, faut-il souligner qu’au référendum du 28 septembre 1958, quand toute la Guinée brandissait le bulletin « NON » pour l’indépendance et la dignité, c’était encore le Fouta qui brandissait le « Oui » pour signifier honteusement : « nous voulons rester soumis au colonialisme ». !
Ils ne voulaient pas de l’indépendance, ces Peulhs et ils ont humilié notre Peuple avec un vote massif de « Oui »

La méthodologie d’André Lewin n’est guère plus acceptable. Il accuse Houphouët-Boigny de “s’être fortement offusqué des quelques centaines de votes “non” qu’a connus la Côte-d’Ivoire.” Toutefois, il néglige de fournir les sources bibliographiques confirmant son assertion plutôt gratuite au sujet d’une telle position de la part d’Houphouët-Boigny.

Dernier point et non le moindre, André Lewin compare Sékou Touré avantageusement à Houphouët-Boigny. Ce faisant, il se contredit de manière flagrante. En effet dans la longue interview qu’il accorda à Hamid Barrada dans Jeune Afrique, il fait une révélation intéressante. A la question de savoir quels étaient les rapports personnels Houphouët-Sékou, Lewin précisa :

[Sékou Touré] nourrissait un grand respect à son [Houphouët-Boigny] égard.
Je me souviens qu’un jour, alors qu’il écoutait à table (comme il le faisait souvent) un de ses propres discours transmis par La Voix de la Révolution, il éclata d’un grand rire en s’entendant dire que le peuple ivoirien conduirait Houphouët au tombeau.
— “N’en croyez pas un mot, Houphouët est un grand Africain, et un jour nous nous retrouverons côte à côte. Il est mon ancien et mon maître.
Après la réconciliation de 1978, les deux hommes se téléphonaient plusieurs fois par semaine. Il n’y eut plus ensuite qu’une seule anicroche personnelle, à propos d’une histoire de femme, bien entendu !

Après une phase relativement progressiste sous le régime colonial, le Rassemblement démocratique africain (RDA) échoua dans la période postcoloniale. Cet échec est évident dans les trois pays (Mali, Guinée, Côte d’Ivoire) où le RDA était dominant.
Aussi le Mali, lui, se débarrassa-t-il tôt de Modibo Keita dès 1968.  Houphouët, lui, se maintint au pouvoir en Côte d’Ivoire. Mais après trois décennies de dictature paternaliste, la division, « l’ivoirité » et la guerre civile lui succédèrent.
Quant à l’emprise maléfique de Sékou Touré, elle reste la pire du trio. En effet le Mali pratique une certaine alternance électorale depuis une décennie.
La Côte d’Ivoire, elle, a expédié Laurent Gbagbo à la CPI.
La Guinée, par contre, s’enfonce dans la dictature et l’impunité..

Tierno S. Bah

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