Confession de “l’agent” André Lewin à Sékou Touré

Dans l’Annexe 3, Chapitre 81, Volume 7, de sa biographie de Sékou Touré, le diplomate français s’imagine prisonnier devant la commission d’enquête et de torture du Camp Boiro .  Parodiant et se moquant des dépositions d’accusés du Complot Peul, il décrit sa carrière d’agent de la 5e colonne formé pour neutraliser Sékou Touré et détruire son régime. Ce faisant, il peint un tableau où l’invraisemblable et le ridicule le disputent à la comédie et à la tragégie. Un peu hilarant, surtout déprimant. Lisons plutôt.
Tierno S. Bah

Rédigée à Conakry le 22 août 1976, par une longue après-midi de pluie diluvienne, après avoir écouté les enregistrements retransmis par La Voix de la Révolution de plusieurs “confessions” faites par les  “comploteurs Peuls” après leur interrogatoire par le Comité révolutionnaire, et en essayant de respecter autant que possible le style, la présentation et les incroyables élucubrations interprétatives de faits réels, telles qu’il en parut des dizaines
dans les Livres blancs successifs.

Je me nomme André Lewin et je suis ambassadeur de France en Guinée. Je suis né le 26 janvier 1934 à Francfort sur le Main en République fédérale d’Allemagne ; ce dernier État n’ était pas encore créé à l’époque mais, pour des raisons que j ‘expliquerai plus tard, on s’est arrangé pour que je naisse en Allemagne de l’Ouest.
J’ai 42 ans, je suis marié à une femme, j’ai deux enfants. J’ai accompli mes obligations militaires. Je n’ai jamais été condamné.
Dans son plan machiavélique pour détruire la Révolution guinéenne et abattre le régime populaire de Conakry en assassinant celui qui en est l’âme, la réaction internationale en général, et les services spéciaux français en particulier, avaient décidé que le meilleur moyen de parvenir à leurs fins odieuses était de faire
approcher le Président Sékou Touré par quelqu’un qui serait protégé par ses propres fonctions et donc ne paraîtrait pas suspect à l’entourage du Président guinéen, que l’on savait vigilant. C’est pourquoi le SDECE et les services impérialistes mirent tous leurs soins à préparer cette opération, de manière à détourner tous les soupçons.

La “confession” d’André Lewin à Sékou Touré

J’étais le pion choisi dès ma naissance pour atteindre cet objectif.
On s’arrangea tout d’abord, par des moyens qu’il serait trop long d’expliquer ici, pour que je naisse non pas en France, mais à l’étranger ; on pourra vérifier ce fait en consultant mon acte de naissance, qui est camouflé dans mon appartement de Paris, dans le troisième tiroir de la commode de ma chambre, dans une chemise orange marquée “épicerie”. Venu en France alors que j’étais encore enfant, je fus envoyé dans un lycée où les programmes d’enseignement comportaient, en dehors des disciplines classiques, des cours sur les colonies françaises d’Afrique, destinés à mieux me conditionner. Je suivis aussi des leçons de catéchisme protestant et surtout, on me fit faire du scoutisme, afin de m’aguerrir physiquement. Je note que le scoutisme est une invention des Anglais installés en Afrique du Sud, et que son inspiration néocolonialiste est aujourd’hui clairement dévoilée. Je me rends compte aussi aujourd’hui de ce que le mot d’ordre des scouts Toujours Prêt n’est qu ‘une manière diabolique de parodier l’exaltante formule employée par le vaillant Peuple de Guinée pour affirmer sa disponibilité totale pour la Révolution : Prêt pour la Révolution.
Alors que j’avais fait toutes mes études secondaires en province pour ne pas éveiller l’attention, les forces réactionnaires décidèrent, en 1950, de me faire venir à Paris, siège du gouvernement français. Là, on m’inscrivit à l’université, plus précisément à l’Institut d’Études Politiques, où devait s’amorcer mon éducation politique, ainsi que dans les Facultés des Lettres et de Droit. On sait que ces établissements universitaires français s’appellent communément “Fac” ; ce fut ainsi mon premier contact avec le sigle néocolonialiste FAC (Fonds d’Aide et de Coopération), dont on sait le rôle important et nocif qu’il joue dans toutes ces opérations. On m’attribua un numéro d’immatriculation à l’URSSAF (qui pourrait faire penser à la Sécurité sociale, mais où l’amalgame des initiales de l’URSS, des SS nazis et de la fascisante Action Française (AF), démontre clairement la collusion entre les forces secrètes acharnées à détruire la Guinée) ; je ne me souviens plus exactement quel est ce numéro, mais on peut le retrouver sur un papier plié en quatre glissé dans la semelle intérieure de ma chaussure de tennis gauche ; à défaut, il est possible de le reconstituer également en prenant successivement les chiffres de l’année, du mois et du jour de ma naissance. Ce numéro d’identification, il est important de le savoir, devait me suivre toute ma vie.
A l’issue de mes études supérieures, je fus admis à l’École Nationale d’Administration, dont je sortis, pour faciliter mon utilisation ultérieure par le SDECE, dans la section diplomatique. Ma promotion fut appelée du nom de “Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire”, afin de me donner du courage pour la difficile mission qui m’attendait.
Le caractère exact de cette mission n’allait pas tarder à m’être précisé, puisque c’est à cette époque que je fus formellement recruté par le gouvernement français ; on m’attribua un poste au Ministère des affaires étrangères, ce qui faisait partie directement du plan diabolique mis au point par le SDECE pour parvenir à ses fins.
Chaque mois, on me versait un traitement en francs français, que je faisais virer immédiatement sur mon compte dans une banque française, filiale d’ailleurs d’une banque américaine. Par la suite, afin de faciliter mes opérations, je me fis ouvrir encore des comptes dans d’autres banques en France ou à l’étranger. Chaque fois que des numéros de compte bancaire me furent attribués, ils eurent comme caractéristique commune de se terminer par des chiffres compris entre 0 et 9, ce qui constitue bien une preuve de tout ce que j’avance.
Pour être complet et franc comme je me suis promis de l’être depuis que j ‘ai compris le rôle néfaste que l’on voulait me faire jouer, je dois encore préciser plusieurs points.
Pour améliorer mon entraînement physique, ma spécialisation militaire et mon conditionnement psychologique au méprisable idéal qui devait être le mien, on me fit faire mon service militaire dans l’armée française. J’avais déjà auparavant suivi des périodes de préparation dans diverses casernes situées dans la région parisienne, notamment au Fort de Vincennes. Pour tenir compte de mon aspect physique (blond aux yeux bleus), je fus affecté à l’armée de l’air, dont la tenue bleue devait me convenir. Je reçus également un numéro matricule, qui figure encore sur mes pièces militaires et qui est bien entendu conservé dans les archives du Ministère français de la Défense nationale, comme celui de tous les autres agents de mon type. Je ne m’en souviens plus exactement, mais il est possible que je l’aie inscrit à l’intérieur du boîtier de mon appareil photographique Robot 24×24 (fabriqué en Allemagne de l’Ouest et fréquemment utilisé par les officiers allemands pendant la dernière guerre mondiale en raison de ses perfectionnements techniques) ; ce fait est extrêmement facile à vérifier, cet appareil se trouvant présentement à Conakry. Mes premiers contacts avec l’armée active se passèrent avec les sous-officiers et officiers de l’armée de l’air dans une base aérienne de la région parisienne, puis au cabinet du Ministre de la Défense nationale, où je restai quelques mois entre février 1957, date de mon incorporation, et août 1957, moment où je partis pour l’Algérie, comme je l’expliquerai par la suite. Mes contacts avec l’armée de l’air au début furent essentiellement :

  1. le Caporal Sauviat
  2. le Sergent Minjoz
  3. le Capitaine Hervillard

Par la suite, au cabinet du Ministre, ou je fus méthodiquement entraîné aux techniques de l’action psychologique et de la lutte révolutionnaire (je contribuai même à la rédaction d’un numéro spécial de la “Revue militaire d’information” sur la guerre révolutionnaire), je travaillai surtout avec :

  1. le Capitaine Oriol
  2. le Commandant Doumic
  3. le Colonel Lacheroy, dont le rôle réactionnaire fut par la suite mis en évidence à la suite des affaires de l’OAS, dont il fut l’un des responsables.

Il est à noter que bien des années avant ces événements, le colonel Lacheroy avait commandé des contingents de troupes rrançaises en Côte-d’Ivoire.
Je voudrais dire aussi qu’à cette époque, j’eus de nombreuses conversations avec des étudiants africains présents à Paris, me permettant ainsi de me familiariser avec leur mentalité et leurs préoccupations, ce qui devait beaucoup me faciliter la tâche par la suite, lors de la partie active de ma mission . Ainsi, je me liai même avec un étudiant guinéen dont j’ai oublié le nom, et avec lequel j’avais des conversations régulières au café Capoulade, situé près de la Faculté. Il faut noter qu’à cette époque déjà, courant 1957, la campagne du Parti Démocratique de Guinée battait son plein en Guinée, et qu’ainsi, il devenait urgent de m’utiliser conformément au plan satanique élaboré depuis plus de vingt ans déjà pour contrecarrer l’avènement de la Guinée indépendante et révolutionnaire.
A partir de ce moment donc, les événements s’accélérèrent. Je partis pour l’Algérie en septembre 1957 et y restai 18 mois, le temps de mettre en place les mécanismes de l’opération. Ainsi, je fus l’un des témoins et acteurs du 13 mai 1958, qui contribua à ramener au pouvoir le Général de Gaulle, dont le rôle était de provoquer, en septembre de la même année, la confrontation décisive avec le futur Président Sékou Touré. De Gaulle parvint effectivement à s’acquitter fort convenablement de ce rôle, et le 28 septembre 1958, conformément au schéma mis au point antérieurement, le peuple guinéen choisit l’indépendance et se donna comme chef le Président Sékou Touré. Le plan impérialiste avait jusque là fonctionné à la perfection.
Les chefs militaires pour lesquels j’avais travaillé, j’ai nommé :

  1. le Général Jouhaud
  2. le Général Salan
  3. le Général Challe

ont alors tenté d’éliminer le Général de Gaulle ; celui-ci avait en effet, en provoquant l’indépendance de la Guinée, accompli la mission qui lui avait été impartie, mais il s’accrochait désespérément au pouvoir à Paris. Ce furent en conséquence les actions de l’OAS, menées sans succès par les officiers précités, aidés en cela par d’autres services secrets étrangers qui estimaient que le gouvernement français devait maintenant s’attaquer à la seule tâche qui comptait, à savoir abattre la révolution guinéenne ; mais le gouvernement du Général de Gaulle s’épuisait en activités secondaires et futiles. Ce sont essentiellement les services secrets de la CIA, ceux d’Allemagne fédérale, aidés bien entendu par ceux d’Israël, qui furent actifs pendant cette période ; le rôle du gouvernement du Liechtenstein mérite également d’être mentionné, bien que l’objectivité m’oblige à dire qu’il n’ait pas été déterminant.

André Bettencourt
André Bettencourt

Pour donner le change, le Général de Gaulle et son gouvernement avaient tenté de faire croire qu’ils menaient de leur côté une offensive parallèle contre la Guinée. Mais toutes leurs actions avaient été volontairement si mal organisées qu’elles devaient toutes échouer, et les opérations montées par le sinistre Foccart allaient se heurter les unes après les autres à la vigilance du peuple guinéen. Le Général de Gaulle allait de son côté tenter de m’utiliser pour son propre compte et je fus amené à le rencontrer à plusieurs reprises.
La première fois, ce fut à l’Élysée, lorsqu’il était en compagnie du Président des États-Unis d’Amérique, Kennedy. Pour éviter que cette rencontre ne soit trop visible, on avait invité en même temps que moi plusieurs milliers d’autres personnes. D’ailleurs, les deux Présidents étaient entourés de trop d’agents secrets pour que nous ayons pu élaborer ensemble un plan commun.
La seconde tentative de contact fut également vouée à l’échec. Le Général de Gaulle passait en voiture noire Boulevard des Invalides où je me trouvais aussi à ce moment là. Il leva la main comme pour me saluer, mais interrompit heureusement son geste, qui aurait pu s’interpréter comme un signe de reconnaissance, et se gratta l’oreille droite. On sait que ce geste ne lui était pas habituel ; il avait donc une signification particulière que tout le monde comprendra.
Je rencontrai encore plusieurs autres fois le Général de Gaulle, mais il ne fut plus possible de mettre en oeuvre les actions projetées. Ayant perdu confiance en l’esprit anti-guinéen du Général de Gaulle, le SDECE avait d’ailleurs décidé de m’utiliser plus subtilement. Mais il fallait d’abord faire partir le Général de Gaulle, que l’on n’avait pas réussi à éliminer par la force. Il resta au pouvoir jusqu’en 1969 et il fallut recourir au peuple français lui-même pour lui signifier par la voie d’un référendum que son rôle était terminé.
Entre temps, dès mon retour du service militaire, je fus affecté à Paris au Ministère des affaires étrangères, où l’on m’attribua un bureau situé d’abord au 3ème, puis au 5ème étage. Pour donner le change, je ne m’occupais pas du tout d’affaires africaines. Puis, quelques années après, le SDECE me fit affecter au cabinet du
Ministre André Bettencourt, dont tout le monde savait qu’il avait été un ami du Président Sékou Touré lorsque celui-ci était parlementaire français. Cette manoeuvre habile était destinée à endormir l’attention du Président Sékou Touré, car l’objectif était toujours et plus que jamais de faire de moi l’instrument docile de l’impérialisme international pour abattre le Responsable Suprême de la Révolution.
Mais il me fallait pour cela le rencontrer.

Kurt Waldheim
Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU (1972-1981)

Il fallait donc organiser de manière adroite mon départ pour la Guinée, mais sans donner l’impression que je venais directement de France, ce qui eût éveillé l’attention du Président guinéen. Ce fut alors que germa, chez les responsables du SDECE, l’idée diabolique d’utiliser l’Organisation des Nations Unies ; on savait que son Secrétaire général voyageait beaucoup et qu’il devait forcément un jour ou l’autre se rendre en Guinée. Il fut facile de me faire recruter par l’ONU où les grandes puissances impérialistes font la loi ; mes origines allemandes rendirent les choses plus faciles encore auprès de Kurt Waldheim, de nationalité autrichienne, mais dont tout le monde savait qu’il avait servi dans l’armée hitlérienne pendant la guerre et qu’il avait donc porté l’uniforme allemand nazi. Le réseau français de Foccart et le réseau SS-nazi, toujours unis afin d’abattre la Révolution guinéenne, n’eurent par conséquent aucune difficulté à me mettre au service direct du Secrétaire général et à me faire obtenir sa confiance. Bientôt, j’étais de tous les voyages qu’il faisait dans le monde et je devins son porte-parole, l’un de ses plus proches collaborateurs. Cette période dura de 1972 à 1975. Je continuais bien entendu à être payé, mais je l’étais désormais en dollars américains ; je me fis ouvrir un nouveau compte, mais je ne voulais pas donner l’éveil en utilisant une banque américaine déjà connue par de nombreux comploteurs guinéens, la Chaise National Banque ; j’en ouvris donc un à la Chemical Bank. On m’y donna le compte 365328, ce qui est facile à vérifier, puisque les trois premiers chiffres sont ceux du nombre de jours de l’année, et les derniers ceux de la ligne d’autobus que j’utilisais pour me rendre à mon travail, précédés du chiffre 3.
Je ne cessai pas, bien entendu, d’avoir des contacts nombreux avec des délégations diverses, toutes également acharnées contre la ligne révolutionnaire suivie par la Guinée. Je ne puis plus énumérer tous ces contacts, mais je suis en mesure de préciser que beaucoup d’entre eux avaient lieu tous les jours en fin d’après-midi au bar des délégués des Nations Unies, où j’avais une place régulièrement réservée au pied même de la fameuse 5ème colonne ; ce qui est bien encore une preuve de ce que j’avance. Je me souviens toutefois de conversations soutenues avec les représentants de la Nouvelle Zélande, de l’Uruguay, du Népal et des îles Fidji. Pour ne pas éveiller l’attention, nous évitions bien entendu totalement de mentionner le nom de la Guinée dans nos conversations.

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970

Je réussis aussi à me lier avec l’Ambassadeur de Guinée aux Nations Unies, Madame Jeanne Martin-Cissé, avec laquelle je parvins même à effectuer un voyage à Panama où se tenait une réunion du Conseil de sécurité. Ce fait est facile à vérifier : la réunion eut lieu au cours des premiers mois de 1973. Comme nous étions logés au même hôtel et que nous assistions aux mêmes réunions, nous eûmes souvent l’occasion de nous rencontrer. Il m’était facile de parler à la Représentante de la Révolution guinéenne, bien que moi-même de nationalité française, car j’avais déjà ce statut de fonctionnaire international que le SDECE m’avait fait obtenir.
Ainsi, les objectifs qui m’étaient assignés se trouvaient déjà en grande partie réalisés. Ces objectifs étaient :

  1. me familiariser avec les affaires africaines en général, et guinéennes en particulier
  2. ne pas susciter la suspicion grâce à mon statut international
  3. parvenir à me mettre en rapport opportunément avec le Président Sékou Touré
  4. gagner sa confiance et son amitié
  5. obtenir la réconciliation entre la Guinée et la France afin de pouvoir approcher régulièrement le Président et choisir l’heure favorable à l’action décisive.

Au terme de 39 années de patientes manoeuvres, les deux premiers objectifs (a et b) se trouvaient donc atteints. Il restait à mettre en oeuvre les trois autres ( c, d, et e ).
Mais M. Kurt Waldheim, le Secrétaire général des Nations Unies, ne voulait pas seulement parcourir l’Afrique du l’Ouest, y compris la Guinée, sur la seule invitation des gouvernements de cette région ; il souhaitait avoir un motif valable pour se rendre dans ces pays.
C’est alors que les forces réactionnaires internationales, ne reculant devant rien et devant aucun moyen pour parvenir à leurs sinistres fins, décidèrent de provoquer, par des moyens scientifiques, la terrible sécheresse qui éprouva les pays du Sahel et leurs populations agricoles et pastorales dans les années 73 et 74. Je n’ai pas besoin d’insister sur les moyens qui furent ainsi mis en oeuvre, à coup de milliards de dollars, par l’impérialisme international, ni sur le concours actif que certains pays alliés de l’OTAN prêtèrent à ce plan destiné à affamer l’Afrique noire : j’ai nommé Israël, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, le Portugal, ainsi qu’une série de pays africains dirigés par des fantoches mis en place par le néocolonialisme, j ‘ai nommé le Sénégal et la Côte d’ivoire.
Mais l’effroyable projet réussit au delà de tout espoir, justifiant une intervention urgente des Nations Unies ; Kurt Waldheim se rendit donc en Afrique occidentale en 1974, décidant d’inclure la Guinée dans son périple. Je l’accompagnais évidemment au cours de ce voyage.
Nous arrivâmes à Conakry en mars 1974. Mais nous étions passés auparavant à Dakar et à Abidjan, où je pus prendre discrètement mes dernières instructions. Ainsi que le savaient fort bien le SDECE et les autres services secrets, il était très facile d’aborder le Président Sékou Touré et de lui parler. Je me présentai à lui comme l’ancien chef de cabinet de son ami le Ministre français André Bettencourt. Il fut aussitôt très aimable et nous eûmes plusieurs entretiens sur les relations entre la Guinée et la France. En nous quittant, il me chargea d’une invitation pour M. Bettencourt et m’invita à revenir en Guinée avec lui.
Je n’ai pas besoin d’insister sur la suite des événements, qui sont bien connus de tous : mes quatorze voyages en Guinée, mes négociations sur la normalisation des relations diplomatiques avec la République fédérale d’Allemagne et la France. Tout ceci avait été minutieusement mis au point avec le SDECE et celui-ci n’hésita pas à faire prendre en France toutes les mesures qu’il fallait pour endormir l’attention du Président Sékou Touré ; c’est ainsi que nous dûmes aller jusqu’à la suppression physique du Président Pompidou et à l’élimination politique de Jacques Foccart, dont le maintien à leurs postes respectifs aurait rendu ma tâche nettement plus difficile.
Finalement, c’est sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing que je fus nommé Ambassadeur de France en Guinée. La phase finale de ma mission approchait. Je pouvais maintenant choisir le moment propice pour frapper et remplir ainsi la mission qui m’avait été confiée plus de quarante années auparavant.
J’avais entière liberté d’utiliser les moyens que j’entendais employer. C’est ainsi que, depuis des années, j’avais subi un entraînement intensif au maniement du lance-pierres, grâce à plusieurs amis eux-mêmes formés à cette technique très particulière par d’anciens officiers japonais ; je m’entraînais deux fois par mois dans Central Park à New York. J’avais également pris des leçons intensives de lancement du coupe-papier, grâce à des sous-officiers français qui avaient exercé dans le 2ème Bureau. Mais finalement, je décidai d’employer un procédé qui n’exigeait aucun équipement, ni aucun accessoire encombrant et repérable : je veux dire, l’hypnose.
Oui, il s’agissait en d’autres termes d’hypnotiser le Président Sékou Touré au cours d’une rencontre avec lui et de l’inciter ainsi, soit à démissionner, soit mieux encore à se suicider.
Le Comité révolutionnaire a certainement vu diverses photographies où le Président Sékou Touré et moi-même nous regardons droit dans les yeux. Je faisais donc de l’entraînement à cette technique nouvelle.
Malheureusement, l’attitude spécifiquement africaine et l’esprit authentiquement révolutionnaire du Président ont fait échouer ce plan pourtant minutieusement préparé de si longue date. Bien que son bureau soit équipé d’un climatiseur, le Président a en effet pris l’habitude, lorsqu’il reçoit des visiteurs étrangers auxquels il désire montrer les dures réalités africaines, d’arrêter la climatisation. C’est ce qui s’est passé le jour où j’avais décidé d’hypnotiser le Président ; lorsque j’entrai dans son bureau, la différence brusque de température entraîna une soudaine condensation de mes yeux, en ternissant l’éclat et en supprimant le pouvoir hypnotique.
Devant ce coup du sort, mes yeux se sont effectivement ouverts, si je puis dire.
Je reconnais le crime dont j’ai failli me rendre coupable. J’ai été poussé dès ma tendre enfance par des forces réactionnaires et sans scrupules. J’implore le pardon de la révolution . J’ai une femme, deux enfants, plusieurs chats et un chien, et je voudrais désormais me consacrer à eux et à ma réhabilitation.

Vive la Révolution !

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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