Foccart raconte la visite de de Gaulle à Conakry

Sékou Touré, général de Gaulle, Saifoulaye Diallo, Conakry, 25 août 1958
Sékou Touré, président du Conseil de gouvernement, prononce le fameux discours devant  le général de Gaulle et Saifoulaye Diallo, président de l’Assemblée territoriale, Conakry, 25 août 1958

Dans l’Annexe 1, chapitre I,  volume 8 André Lewin reproduit l’interview de Foccart par Philippe Gaillard au sujet de la visite du Général Charles de Gaulle à Conakry, les 25-26 août 1958. Lire également le chapitre 25, volume 2.
Voir également le film documentaire Foccart, l’homme qui dirigeait l’Afrique
Tierno S. Bah

Question : Sékou Touré étant Sékou Touré, son discours n’était pas tellement excessif. Personne n’avait donc fait au général de Gaulle l’explication de texte qui s’imposait ?

Jacques Foccart : C’est ce que je faisais à chaque étape. Hélas, à l’arrivée à Conakry, dans l’après-midi du 25 août, le gouverneur de Guinée, Jean Mauberna, me dit que Pompidou lui a téléphoné, qu’il a reçu des renseignements selon lesquels un attentat doit avoir lieu à l’escale d’Alger, et qu’il me demande de l’appeler toutes affaires cessantes. Déjà au départ d’Abidjan, on m’avait dit que Georges Pompidou voulait me joindre d’urgence. J’avais essayé de l’appeler, mais j’avais dû renoncer : tout le monde était prêt et, connaissant le Général, je savais qu’il s’irriterait d’un retard.
Je m’installe donc dans le bureau de Mauberna, dont la secrétaire essaie vainement d’obtenir la communication. Le temps passe. Je finis par renoncer. Je trouve dans le hall Bernard Cornut-Gentille [ministre de la France d’outre-mer], les pieds sur la table, Pierre Messmer [haut-commissaire de l’Afrique occidentale française ] et Jean Mauberan, le gouverneur à ses côtés. Je m’enquiers tout de suite du discours de Sékou Touré. Mauberna est seul à l’avoir lu.
— Il y a des passages durs, me dit-il, mais enfin, c’est du Sékou.
Je lui demande s’il l’a signalé et expliqué au Général, et comment celui-ci a réagi.
— Je ne sais pas s’il en a pris connaissance, me répond-il. Il m’a simplement dit : “Déposez cela ici.”
A ce moment, le Général et Sékou Touré, qui est venu le chercher, sortent du bureau où ils se sont entretenus un moment et se dirigent ensemble vers l’Assemblée territoriale. Il n’y a plus rien à faire qu’à les suivre.

Question : Mauberna pouvait être intimidé par le Général… Comment explquez-vous que Cornut-Gentille et Messmer n’aient pas pris la peine de lire le discours et, de toute façon, n’en aient pas touché un mot au général de Gaulle?

Jacques Foccart : C’est en effet curieux. Surtout de la part de Cornut-Gentille, qui connaissait Sékou Touré comme s’il l’avait fait, puisque, haut-commissaire en AOF de 1951 à 1956, il avait favorisé son ascension. Donc, le Général n’a pas lu le discours. Depuis longtemps, je l’avais mis en garde. Je lui avais dit que les talents de tribun de Sékou Touré donnaient un ton agressif meme à ses amabilités. Mais cela, évidemment, en termes généraux. Il aurait fallu lire avec lui le texte avant qu’il l’entende, de manière à l’amener à faire la part du verbe et, surtout, du ton.
La salle est pleine de militants acclamant Sily — “l’Éléphant”, emblème du PDG, le parti de Sékou, mais aussi du RDA —, comme d’autres l’avaient fait sur le parcours. Vient le fameux discours. En effet, à la lecture, il ne paraît pas terrible. Mais il est prononcé avec violence. Chaque formule est scandée et emballe toute la salle, déclenchant une rafale d’acclamations. Tout cela est ridicule et insignifiant par rapport au fond du débat : les deux hommes se sont déjà entretenus, et ce discours, écrit avant que le général de Gaulle ait prononcé le sien à Brazzaville, n’est pas du tout à jour. Toujours est-il que le Général prend cela comme une agression, à laquelle il répond, mais de façon très sobre, avec noblesse. Cette improvisation est un morceau d’anthologie, qui ne figure malheureusement pas dans les Discours et Messages, en
raison du veto opposé par le Général à la publication de textes qu’il n’avait pas écrits.
Nous rentrons à pied au palais du gouverneur, qui n’est pas éloigné, et le Général me demande quelle est la suite du programme. Il est prévu un dîner en petit comité avec Sékou Touré, suivi d’une réception.
Je ne dînerai pas avec cet individu, me dit le Général. Faites mettre une table dans ma chambre ; vous y dînerez avec moi.
Nous arrivons au palais, et je monte avec lui. On me prévient à ce moment que Pompidou m’appelle au téléphone.
— Passez donc la communication ici, dit le Général.
J’évite cela et je réponds dans une pièce voisine. Pompidou m’informe donc de ce qu’il a appris. Il s’agit d’un échange de messages, qui ont été interceptés le 21 août par le service de renseignement (SDECE), entre le commandant d’une unité de l’Armée de Libération Nationale (ALN) basée dans l’est de l’Algérie et le Comité de coordination et d’exécution du Front de Libération Nationale (FLN), à Tunis.

« Général de Gaulle sera en Algérie le 17, disait le commandant d’unité. Sommes en mesure d’organiser attentat. Pouvons-nous tuer ou non ? »

Et la réponse était :

« Absolument d’accord pour cas général de Gaulle. Importance capitale. »

Je raccroche en me demandant comment je vais présenter l’affaire au Général, mais c’est inutile : il faisait les cent pas dans la galerie sur laquelle donnait la porte à claire-voie du bureau où j’avais téléphoné.
— Qu’est-ce qui se passe ? me demande-t-il.
Je bredouille un peu. Il répète en élevant le ton :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je ne peux donc rien lui cacher, tout en lui disant que le temps qui reste permettra de prendre les dispositions utiles. Dans le contexte où nous sommes, il dissimule mal sa contrariété.
Après notre dîner en tête à tête, le Général accueille les invités à côté de Sékou Touré, dans une atmosphère glaciale. Il devise avec les uns et les autres, en hôte attentif, mais il ne s’attarde pas.
Le lendemain matin, conformément au protocole, Sékou Touré vient le chercher. C’est dans la voiture, donc sans témoins, que le général de Gaulle dit, paraît-il, à celui qui
sera chef d’État avant lui 47 :
— Bonne chance, la Guinée !
Dans ses “Mémoires”, de Gaulle se cite différemment : “Adieu, la Guinée !” Il y a souvent plusieurs versions d’un mot historique…

Question : Pensez-vous que, si vous aviez pu lire le discours et intervenir à temps, la rupture aurait pu être évitée ?
Jacques Foccart : Je vous l’ai dit, j’étais en excellents termes avec Sékou Touré. Un ou deux ans auparavant, après m’avoir reçu à Conakry en sa qualité de maire de la capitale, il m’avait écrit une lettre chaleureuse, disant à peu près :
— Ah ! si tous les Français qui s’occupent de l’Afrique étaient
comme vous ! …
S’il n’y avait pas eu cette fatale immobilisation auprès du téléphone, je suis persuadé, non seulement que j’aurais pu prévenir la réaction du Général, mais que j’aurais pu obtenir des modifications de l’auteur du discours.

Question : L’erreur initiale n’a-t-elle pas été de programmer cette escale à Conakry, qui n’était pas dans la logique du voyage et que Messmer avait fortement déconseillée ? 48
Jacques Foccart : Messmer et d’autres. Mais j’avais été de ceux qui avaient influé sur cette décision, considérant qu’il fallait vider l’abcès et misant sur le charisme du Général. Et cette décision était prise depuis longtemps. Elle n’a pas été mise en cause quand j’ai convaincu le Général de modifier l’itinéraire, en raison justement de la situation en Guinée.

Question : Ce 26 août, le matin en quittant Conakry ou le soir en faisant le point à Dakar, considérez-vous que la Guinée est perdue ?
Jacques Foccart : Compte tenu de la façon dont le Général a reçu cette gifle, je pense que cela va très mal. Sékou Touré voulait-il absolument l’indépendance ? Peut-être pas. Mais il était entraîné par son verbe, prisonnier de ses formules.

Note 47 [d’André Lewin]. Jacques Foccart se trompe. Le 2 octobre 1958. la Guinée devient indépendante, mais Sékou Touré reste chef de gouvernement, comme le général de Gaulle est en France président du conseil (le président de la République est toujours René Coty). De Gaulle deviendra président de la République le 8 janvier 1959, et Sékou Touré le 15 janvier 1959, soit une semaine plus tard, mais à la suite d’un vote de l’Assemblée nationale guinéenne ; il restera en même temps chef du gouvernement ainsi que ministre des affaires étrangères et de la défense. Il abandonnera la défense début 1960 (à Fodeba Keita) et les affaires étrangères début 1961 (à Lansana Béavogui). Entre temps, il aura le 15 janvier 1961 été élu chef de l’État au suffrage universel, mais restera chef du gouvernement.

Extrait de “Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard. Paris. Fayard/Jeune Afrique, 1995

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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