Faso : saut en avant, bond en arrière

Michel Kafando, président de la Transition, Lt-Col. Isaac Zida, Premier ministre et chef du gouvernement du Burkina Faso. Ouagadougou, 19 novembre 2014. (Photo: Sia Kambou/AFP/Getty Images)
Michel Kafando, président de la Transition, Lt-Col. Isaac Zida, Premier ministre et chef du gouvernement du Burkina Faso. Ouagadougou, 19 novembre 2014. (Photo: Sia Kambou/AFP/Getty Images)

La situation se décante graduellement à Ouagadougou. Et des révélations paraissent sur les dessous de la révolte contre Blaise Compaoré. [Lire Jeune Afriquele récit de la chute de Compaoré, heure par heure”] Un régime de transition a été institué. Des collaborateurs de l’ancien maître du Pays des hommes intègres ont pris les rênes du pouvoir ! Côté civil, le diplomate Michel Kafando devient le président de la transition. Côté militaire, le no. 2 du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) troque la fonction de chef d’Etat auto-proclamé contre celle de Premier ministre, chef du gouvernement.
Il reste maintenant à suivre l’évolution du  Burkina Faso sur  les douze mois prochains.

Si fin Octobre a enregistré l’explosion populaire, la première quinzaine de Novembre a, elle, été le théâtre de négociations feutrées et restreintes. Pris ensemble, les deux processus donnent l’impression — peut-être erronée — d’une chance manquée et d’un départ incertain. Le Burkina Faso a-t-il fait un saut en avant et un bond en arrière ? Le pays a-t-il fait du sur-place ? Non et oui.

Non car il s’est débarrassé de Blaise et de sa famille, ainsi que des institutions de l’autocratie : gouvernement, assemblée nationale.
Oui, si l’on compte :

  •  les morts et les blessés
  • les destructions matérielles
  • le pillage
  • la perte de mémoire collective avec les milliers de dossiers et de documents éparpillés au vent ou vendus à l’encan

Entre le Burkina Faso et la Guinée la comparaison s’impose sur certains points saillants :

  • un pouvoir personnel et familial s’est effondré
  • un parti politique dominant s’est déchiré en lambeaux
  • un parlement aux ordres de l’exécutif a chuté
  • les hommes du dictateur ont pris les leviers de commande

Toutefois, à la différence de la Guinée, le Burkina Faso organisera le scrutin législatif avant l’élection présidentielle. C’est un bon signe que de ne pas mettre la charrue avant les boeufs.
Pour le reste, la caution et la vigilance sont vivement recommandées. Cela permettrait d’éviter les écueils —apparents et cachés— ou de corriger le caractère négatif et le manque de préparation pour l’après-Compaoré.

Faso : insurrection négative, stratégie absente

Par négatif, il faut entendre le rejet massif de Blaise et de son régime. La circonstance rappelle le “Non” majoritaire de la Guinée au référendum constitutionnel du 28 septembre 1958. Impréparé et imprévu, selon la formule de Jean Suret-Canale, le vote engendra une euphorie de courte durée contre la colonisation française. Mais le sentiment de délivrance ne persista pas dans la nouvelle nation et le jeune état. La Guinée “indépendante” connut ainsi tôt l’effritement de la solidarité, les revendications professionnelles et syndicales, le désenchantement socio-économique. Désigné Président — il fut élu à la magistrature suprême seulement en 1961— Sékou Touré réagit par la répression et l’oppression.

[Lire le poème satirique du Pr. Djibril Tamsir Niane sur la confiscation du pouvoir et l’enrichissement des dirigeants de la jeune république en 1961. La flèche de Niane fit mouche. Sékou Touré accusa le coup. Furieux de la dénonciation, il fit condamner les enseignants à de lourdes peines de prison pour avoir simplement réclamé l’amélioration du traitement des éducateurs. Venant après le “Complot Ibrahima Diallo” (1960), ce fut le deuxième des conspirations et de purges cycliques en Guinée entre 1960 et 1984.]

Au Burkina Faso, les citoyens rejetèrent la modification parlementaire —à défaut de la voie référendaire — de l’article 37 de la Constitution. L’ouragan qui déferla sur le pays contraignit Compaoré et sa cohorte à la fuite.

Malheureusement, au plan politique, force est de constater le manque de préparation et l’absence de vision et de stratégie pour gérer l’ère post-Blaise. L’accent et l’obsession contre le projet présidentiel prirent le dessus. En conséquence, l’opposition ne chercha apparemment pas à mettre sur pied un programme consensuel de rechange dans l’éventualité d’un changement de régime. Le départ subi de Blaise créa ipso facto un vide au sommet de l’Etat. Une fois de plus, l’armée s’empressa de faire irruption sur le devant de la scène.

Remplissage de vacance par l’armée

Tout comme la nature, l’histoire et la politique ont horreur du vide. En pareil cas, les dictatures africaines, civiles ou militaires, invoquent la déserte du pouvoir pour s’imposer. Mais, repliées sur elles-mêmes, elles plongent les pays dans la pauvreté. Elles abolissent, ou neutralisent, dénaturent et dépravent les institutions.
Le dictateur et son système recourent à l’intimidation, à l’assassinat (Norbert Zongo), et au monopole absolu du pouvoir. Inconscients et suicidaires, leur slogan favori devient : après moi, le déluge.
Le Burkina Faso est le dernier exemple de l’implosion d’un régime illégitime et impopulaire. Au premier choc, les membres de l’Assemblée nationale se sont volatilisés. Et pourtant la Constitution désigne leur président comme successeur légal en cas de démission ou de disparition du président de la république.
Face donc à l’effondrement institutionnel les factions de l’armée burkinaɓe se sont immédiatement interposées. L’armée régulière fut la première à proclamer le coup d’Etat en la personne du Général Norbert Traoré et par la voix du Colonel Boubacar Ba. Elle fut vite mise en ballotage par le Régiment de sécurité présidentielle, coiffé par le Général Gilbert Diendéré et par le Lt-Colonel Isaac Zida.

Comme d’usage le discours de militaires invoque “l’intérêt supérieur de la nation”, pour justifier leur intervention. Mais il y allait aussi de la protection des privilèges de la garde prétorienne. Ayant goûté aux délices du pouvoir, les anciens gardes-chiourmes choyés de Blaise n’en envisageaient pas si brutalement le sevrage.

Tâtonnements, tiraillements, cacophonie

L’impréparation, les tâtonnements, les tiraillements, et la cacophonie au sein de la classe politique et de la société civile étaient évidents. En l’espace de quelques jours, le fauteuil présidentiel attira l’ambition des prétendants :

Saran Sérémé
Saran Sérémé

Général Kouamé Lougé
Général Kouamé Lougé

Général Honoré Traoré
Général Honoré Traoré

Le RSP imposa en définitive son chef-en-second, Lt-Col. Zida. Et tout ce beau monde dut se ranger derrière le nouvel “homme fort”.

Un phénomène familier se reproduit au Faso ; après la rupture avec le dictateur, on assiste à la continuité avec les hommes du président déchu.

Jointe à une Constitution plus ou moins réhabilitée, la Charte de la transition sert de feuille de route au Burkina Faso. Les partis d’opposition et la société civile l’ont entérinée.…

Pour une opinion pro-Compaoré, on peut se référer aux vues avancées par Franklin Nyamsi, professeur agrégé de philosophie.

Figure de proue et président de façade

La désignation successive du Président Michel Kafando et du Premier ministre Isaac Zida, évoque un scénario inverse de celui de la Guinée du CNDD, au temps du duo Moussa Dadis Camara — Kabiné Komara (Lire Président absolu et Premier ministre figurant)

Il joue un rôle et remplit des fonctions symboliques, certes. Mais le nouveau président du Faso ne fait pas le poids face à son PM, épaulé par le RSP. Leur cohabitation sera surveillée de près.

Armées africaines : rôle démesuré, ambition surfaite

Au Burkina comme ailleurs en Afrique l’armée ne devrait s’imposer dans la vie politique, confisquer et assumer le pouvoir. Son devoir et sa légitimité reposent sur la protection de la sécurité extérieure du pays. Dès lors, sa place est dans la caserne, et non au siège de la présidence et/ou de la primature.

Dans le cas qui nous préoccupe, une “guerre des pauvres”, éclata entre la Haute-Volta et le Mali en 1978, et entre le Burkina Faso et le même Mali en 1984—85, c’est-à-dire avant et sous Thomas Sankara.

Pour les dirigeants de ces deux pays enclavés la mésaventure s’interprète comme une faute lourde et un comportement aberrant. L’affrontement était dicté par un chauvinisme absurde si l’on considérant que ces frontières furent arbitrairement tracées lors du partage de l’Afrique à Berlin (1884-85), à l’insu et au détriment des Africains.

Les pertes furent plus sévères pour Sankara et ses compagnons, qui venaient de proclamer le Burkina Faso (le pays des hommes intègres, en langue moorè, i.e. mossi).

Bouillant et obstiné, le jeune et charismatique capitaine affronta un Général Moussa Traoré glissant sur la pente de la dictature. Les conséquence de l’aventure guerrière futile de la soldatesque des deux Etats : 500 morts, des blessés et des destructions.

En guise de conclusion

L’enfant de Forécariah et grand écrivain africain, Alioum Fantouré, a tout dit : « Le dictateur est un envahisseur intérieur. » C’est une greffe parasitaire, nuisible ; une épine vénéneuse et cannibale qui se plante dans la société, et la dévore. Mais dès qu’il le peut, le peuple extirpe le fléau et le jette dans la Poubelle de l’Histoire.

Recueilli à Yamoussoukro, l’ex-président Blaise Compaoré a faussé compagnie à l’hospitalité d’Alassane Ouattara, son obligé d’hier. Il s’est envolé pour le Maroc, terre distante et retraite plus dorée que la Côte d’Ivoire. Pareil à l’Ethiopien Mengistu Hailé Mariam — reclus à Harare —, le dictateur burkinaɓe vivra à l’abri du besoin, et loin de la pauvreté du pays qu’il suça et vida comme un vampire.

Défié et banni par les Burkinaɓe, Blaise Compaoré rejoint finalement la longue liste de tyrans déchus, embastillés ou défunts de l’Afrique postcoloniale.

La maxime du 16è président américain, Abraham Lincoln (1809-1865), s’applique une fois de plus : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

Tierno S. Bah

Post-scriptum.  Burkina Faso, le gracieux nom du pays, est composé de “Burkina”, qui signifie “intégrité, honneur” en langue mooré  (mossi), et de “Faso”, qui se traduit par “terre, pays, patrie” en dioula (manding ).
Burkinaɓe, le nom des habitants, résulte de la déclinaison substantive de Burkina en langue pular/fulfulde, où le suffixe pluriel (classe nominale) -ɓe s’applique exclusivement aux humains.

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.