Dadis serait-il devenu démuni ? Amen !

Moussa Dadis Camara serait devenu démuni à Ouagadougou. Son exil ne serait plus doré, insouciant et plaisant .

[Lire Dadis cool, en villégiature à Ouaga]

C’est du moins l’annonce faite par son avocat-défenseur, Me Jocamey Haba. Dans une interview parue récemment dans le journal L’Indépendant, il a déploré la précarité financière de son client. L’information est relayée par le site Africaguinée .

L’avocat dépeint brièvement la retraite matérielle de l’ex-chef du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), la junte militaire qui succéda au Général Lansana Conté en décembre 2008.
Les jérémiades et les griefs sont formulés en trois paragraphes :

« Concernant les conditions de vie de mon client, il ne bénéficie d’aucune  aide de l’Etat guinéen. J’ose vous dire que s’il vit, c’est grâce aux maigres privilèges qui lui sont accordés  par son statut de militaire, en tant que fonctionnaire de l’Etat. Il ne bénéficie que de cela. S’il  a d’autres sources de revenus, ce sont bien les aides, les dons qui lui sont accordés par l’Etat burkinaBHe. Cela n’honore pas  la Guinée. Ça affecte  l’image de notre président d’aujourd’hui, l’image de toutes les institutions, de tous les Guinéens, que de penser qu’un ancien chef d’Etat qui officiellement se trouve en convalescence dans un autre Etat, soit une charge pour cet Etat hôte. Qu’il soit une charge pour lui-même. Nous vivons dans un Etat de droit où tout est réglementé. Il y a une disposition de la constitution qui est claire, et la constitution, c’est quand même l’acte fondateur  de la République. »

Me Haba invoque ensuite l’article 44 de la Constitution, qui stipule :

« Les anciens présidents de la République prennent rang protocolaire immédiatement après le président de la  République dans l’ordre d’ancienneté de leurs mandats, et avant le président de l’Assemblée nationale. Ils peuvent être chargés de mission spéciale par le président de la République. Ils bénéficient d’avantages matériels et d’une protection dans les conditions qu’une Loi Organique détermine. »

L’avocat termine en ponctuant :

« Le président Dadis a posé des actes pour les Guinéens. Je vois vraiment mal qu’un tel président, qu’un tel ancien chef d’Etat  ne puisse pas bénéficier de cela. C’est une honte pour la Guinée. Cela ternit l’image de la Guinée devant le Burkina qui est le pays hôte du capitaine. Et ça n’honore pas nos institutions, ça n’honore pas notre président qui, lui même  président aujourd’hui, demain, deviendra ancien président. »

Je passe ici en revue la sortie médiatique de Me Haba.

L’exil doré

En 2012, Jeune Afrique publie le reportage mentionné sur Dadis mentionné ci-dessus. On y lit :

« Aujourd’hui, Moussa Dadis Camara est bien décidé à profiter de la vie.
La règle, c’est d’être bien accompagné. Toujours. Nous sommes le 10 mars au soir et, lorsqu’il pénètre dans le restaurant Princesse Yenenga Lodge, à Ouagadougou, six jolies femmes le précèdent.
Avec son épouse, Jeanne Saba, et deux de leurs enfants, il a pris ses quartiers dans une luxueuse résidence de Ouaga 2000, la Villa des hôtes, non loin de la présidence. Quelques mois après son arrivée, il a réclamé une arme, qui lui a été refusée, mais un véhicule 4×4 a été mis à sa disposition.
L’ancien capitaine guinéen est systématiquement invité aux cérémonies officielles — Compaoré y a veillé. A la demande de Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier du chef de l’État, des soldats de la sécurité présidentielle assurent sa protection… jusque dans ces restaurants, bars et boîtes de nuit que Dadis — les poches pleines de billets — fréquente assidûment.
— C’est vrai qu’il connaît tous les endroits “chauds” de la ville et qu’on se demande comment il fait pour tenir, sourit un proche du président burkinabè. Un jour, certains de ses gardes du corps étaient tellement fatigués qu’ils ont demandé à être relevés. »

L’article de Jeune Afrique précise que Dadis “ne tarit pas d’éloges sur le “bienfaiteur” Compaoré.”

En plus de la générosité de son hôte, Dadis bénéficiait aussi des fonds que lui déposait le président Alpha Condé. Et l’opposition politique —tous bords confondus— ne voulut pas être de reste. Le 14 avril, tous les partis se ruèrent vers Nzérékoré pour consoler Dadis, venu pour l’enterrement de sa mère. Jeune Afrique résuma l’évènement en un sous-titre : ”Bilan du retour quasi triomphal de l’homme accusé d’être responsable des massacres du 28 septembre 2010.

[Lire Nzérékoré. On se Lève tous pour Dadis]

La cour à Dadis rebondit en août dernier avec la visite du chef du parti Libéral à l’homme de main et dauphin de Lansana Conté.

[Lire Le Libéral chez le Putschiste]

Chute de Blaise = impécuniosité de Dadis ?

Toutefois, les ans et les mois se suivent mais ne se ressemblent pas. Beaucoup d’eau a coulé sous le pont depuis la publication du reportage de Jeune Afrique. Et les choses se sont précipitées aux dépends de Dadis avec la chute et la fuite, inattendue et spectaculaire, de Blaise Compaoré. Les nouvelles autorités ont un moment annoncé l’éventualité d’une demande d’extradition de l’ancien président pour qu’il comparaisse en justice. Mais il semble qu’elles se soient ravisées, d’autant plus que les frictions internes ont failli entraîner le départ du Premier ministre Isaac Zida.

Apparemment le régime de la Transition continue de couvrir les frais de séjour de l’exilé. Mais l’on devine que la période des vaches grasses est désormais révolue.  Finies les sorties fracassantes et les largesses dans les boîtes de nuit huppées et les bars chics de Ouagadougou.

Conakry lui verse également ce que l’avocat considère comme des “maigres privilèges reconnus à son statut de militaire, en tant que fonctionnaire de l’Etat.” Mais cela n’est pas suffisant pour Dadis, qui avait l’habitude de faire des descentes sur la Banque Centrale et de rafler de l’argent sans compter. D’où la frustration de l’avocat et de son client.

“L’honneur” de la Guinée

Profitant de l’interview, Me Haba continue son plaidoyer et annonce, l’air sérieux  :

« Cela n’honore pas  la Guinée. Ça affecte  l’image de notre président d’aujourd’hui,  l’image de toutes les institutions, de tous les Guinéens, que de penser qu’un ancien chef d’Etat qui officiellement se trouve en convalescence dans un autre Etat, soit une charge pour cet Etat hôte. Qu’il soit une charge pour lui-même. »

Ici, le zèle professionnel et l’amnésie personnelle poussent Me Haba à oublier que Capitaine Moussa Dadis s’impose à la tête de son CNDD par la force des baïonnettes et non par le bulletin de vote. Dans une correspondance en date du 21 janvier 2009, Human Rights Watch évita délibérément et correctement le titre Chef de l’Etat réclamé aujourd’hui par Me Haba. L’organisation humanitaire s’adressa Moussa Dadis par son grade de capitaine et son titre —non reconnu— de Président du Conseil national pour la démocratie et le développement. De fait, peu de pays reconnurent le régime du CNDD.

Et au plan intérieur, la joie qui salua son irruption sur la scène publique céda vite à la déception et à l’hostilité.
Me Haba parle d’honneur du pays. Il se tait, par contre, sur le comportement parjure et renégat du petit capitaine, qui jura sur la Bible et le Qur’an qu’il n’avait pris le pouvoir que pour assurer une transition pacifique vers des élections législatives et présidentielle libres.
Hélas, ayant trahi son engagement public il s’attira la malédiction de populations éreintées par les 24 ans de dictature militaire de Lansana Conté.
Pis, le Cardinal Sarah —l’eminent fils de Youkounkoun/Koundara— s’envola de Rome pour Conakry. L’objectif de son audience avec Dadis était simple et noble. Il mit le chef de la junte en garde trois fois :
— Surtout, ne tuez pas !
C’était en août 2009. Le capitaine approuva et acquiesça à chaque  injonction et imploration du prélat.

[Lire Cardinal Sarah président du Conseil Pontifical]

Mais le mois suivant, le 28 septembre, il fit massacrer des centaines de  manifestants pacifiques au stade sportif de Conakry. Ivres et drogués, ses tueurs  violèrent des dizaines de femmes en public. Insatisfaits et non-repus, ils se saisirent et emportèrent certaines survivantes dans des maisons secrètes où ils abusèrent d’elles pendant trois jours.

La péroraison de Me Haba est encore plus révélatrice de sa conception tortueuse du Droit. En effet, il conclut  :

« Le président Dadis a posé des actes pour les Guinéens. Je vois vraiment mal qu’un tel président, qu’un tel ancien chef d’Etat  ne puisse pas bénéficier de cela. C’est une honte pour la Guinée. Cela ternit l’image de la Guinée devant le Burkina qui est le pays hôte du capitaine. Et ça n’honore pas nos institutions, ça n’honore pas notre président qui, lui même  président aujourd’hui, demain, deviendra ancien président. »

Cet avocat jouit peut-être le bagout professionnel.  Mais il exhibe surout du culot et de l’outrecuidance en:

  • parlant de l’honneur de l’Etat guinéen, qui est celui du Camp Boiro et de l’impunité des quatres successeurs/imitateurs de Sékou Touré (Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté, Alpha Condé)
  • cherchant à noyer le poisson à propos “d’actes posés par Dadis” sans prendre la peine de préciser lequels. Je voudrais combler son trou de mémoire en lui rappelant le souvenir des victimes de Dadis.

Peut-être se moque-t-il et banalise-t-il cette tragédie immonde. Mais qu’il sache que tous les Guinéens n’ont pas sa mémoire courte et sélective. Au contraire, la plupart réclament que Moussa Dadis Camara et ses co-accusés répondent devant un tribunal des charges (crimes des sang et crimes contre l’humanité) qui pèsent contre eux. Il faut que justice soit faite.
Y’en a marre du louvoiement, de l’hypcrisie et de l’impunité !

[Lire Il y aura une justice natinoale]

Quel Etat de droit ?

Me Haba proclame :

 « Nous vivons dans un Etat de droit où tout est réglementé. Il y a une disposition de la constitution qui est claire, et la constitution, c’est quand même l’acte fondateur  de la République. »

Une fois retombé de son élan oratoire et après avoir remis les pieds sur terre, Me. Haba s’est peut-être rendu compte de l’absurdité de son affirmation. Car non seulement il se trompe, mais il induit délibérément d’autres personnes en erreur.

Déshonnête et spécieux, son argument voudrait ignorer les 57 années catastrophiques que le pays continue de traverser.  Car la Guinée, capitale Conakry,  n’est pas un Etat de droit. Et elle ne l’a jamais été. A ce jour, toutes les occasions  d’explorer la voie démocratique ont avorté et échoué. En dépit des promesses initiales, qui, tour à tour,  furent systématiquement violées.
C’est notamment le cas avec la triste expérience en cours, marquée par l’incompétence et l’irresponsabilité du Président Alpha Condé.
Ce fut le cas avec Moussa Dadis Camara en 2008.
Idem pour Lansana Conté en 1984.
Et le 25 août 1958, devant son hôte, Général Charles de Gaulle, le futur président Sékou Touré [le Ahmed viendra en 1962 à la suggestion de l’Egyptien Gamal Abdel Nasser], s’écria  :

« Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage. »

Hélas, les termes de la formule ont été inversés. Et la terrible loi des conséquences inattendues a implacablement  exaucé le voeu de Sékou Touré…
Résultat :  depuis son accession à la souveraineté jusqu’à ce jour, la Guinée n’a connu que la pauvreté dans l’esclavage (de la dictature et de la corruption). Elle a raté la liberté et l’opulence, que la justice et la démocratie créent !

Tierno S. Bah