Guinée. Redoubler d’effort pour éviter le chaos

Le journal Le Monde continue de couvrir la crise pré-électorale guinéenne. Après un reportage précédent — flamboyant mais erroné sur les plans historique et analytique, et sur lequel je reviendrai —, le quotidien parisien ouvre ses colonnes à l’opinion de Jean-Paul Benoit, auteur de l’article ci-dessous. M. Benoit est avocat au Barreau de Paris et député européen honoraire. Il représente aussi les intérêts de l’Etat de Côte d’Ivoire dans le litige qui l’oppose à l’ex-président Laurent Gbagbo.
Les dés sont-ils jettés en Guinée ?
Invoquant, entre autres, les consésquences de l’épidémie Ebola, Président Alpha Condé a imposé à la Commission nationale électorale indépendate une réorganisation du calendrier électoral. Ainsi, il fixe la tenue de l’élection présidentielle en octobre prochain. Et il renvoie le scrutin communal à l’année prochaine. L’opposition dit Niet à cette manoeuvre. La décision présidentielle abroge en effet les accords antérieurs entre la majorité et l’opposition. Elle opère une inversion unilatérale qui pervertit un processus démocratique embyonnaire et très fragile.…
Aujourd’hui, la question est de savoir si le  dialogue est toujours d’actualité à Conakry. Ou alors est-il déjà trop tard pour ramener la logique et la raison, mettre fin aux confrontations de rues  entre les forces de l’ordre — et de répression — et les manifestants, et stopper l’engrenage de la violence ?
Tierno S. Bah

 

Alors que la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest reste des plus précaires, malgré le déploiement militaire français dans la bande sahélo-saharienne contre les groupes armés terroristes, le risque récurrent des insécurités électorales n’en demeure pas moins présent. Malgré les « succès » relatifs des processus électoraux présidentiels maliens en 2013 et sénégalais en 2012, les prochains mois exigeront sans doute de la communauté internationale une vigilance et une mobilisation accrue.

Une dizaine d’échéances électorales sont prévues en 2015 et 2016 sur le continent africain. Il s’agit, après le « coup de balai » de décembre 2014 ayant provoqué la chute du président burkinabé, Blaise Compaoré, de rendez-vous déterminants. Voilà en effet de sérieuses occasions d’ancrer durablement la démocratie, les droits humains, et la souveraineté populaire.

Le renforcement de la démocratie et de l’Etat de droit est la meilleure façon de lutter contre les radicalisations, les obscurantismes, les guérillas de toute nature, les fanatismes identitaires, sectaires et religieux, dont se nourrissent et s’enrichissent terroristes, rebelles, narcotrafiquants et criminels de tous ordres mais parfois aussi les régimes kleptocrates.

Une échéance préoccupante en Guinée-Conakry. Que faire pour éviter le chaos ?

La présidentielle d’octobre 2015 en Guinée-Conakry fait partie des situations potentiellement les plus critiques. Il faut redoubler d’effort pour éviter le chaos. Ces deux dernières semaines ont été endeuillées par le décès de quatre manifestants, dont un jeune tombé sous les balles des forces de l’ordre, qui s’ajoute à la soixantaine de décès que l’on dénombre depuis 2010.

L’instrumentalisation du désœuvrement de la jeunesse, le jeu complexe des forces armées sorties de leurs casernes à l’occasion du décès de Lansana Conté en 2008 (après 24 ans d’une présidence plus ou moins contestée), l’existence d’un certain clivage politique entre les principales ethnies du pays (Peuls, Soussous et Malinkés) sans oublier la corruption qui reste un chantier prioritaire du futur président, sont autant d’ingrédients d’un cocktail explosif en préparation.

On se souvient que ces mêmes ingrédients avaient « pollué » les deux précédentes échéances électorales (présidentielle en 2010, législatives en 2013 avec plus de deux ans de retard). On se rappelle également que le leader de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, à la tête de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), avait contesté les résultats de ces deux votes. Nul doute que la remise en cause du calendrier électoral et du report inopiné des élections locales alors que le mandat des élus a expiré en 2010 demeure un élément puissant de la contestation qui s’aggrave.

Le risque est grand, comme souvent en Guinée, qu’avant de se rendre aux urnes, ce soit dans les rues que se joue le combat électoral, aux prix de trop nombreuses victimes. Les six prochains mois suffiront-ils à éviter un scénario conduisant au refus du verdict des urnes et aux immanquables violences qui s’en suivront ? Rien n’est moins sûr.

Le risque existe d’un basculement vers un manichéisme dangereux pour la sérénité du climat politique guinéen. Pourtant, nombreux sont ceux qui insistent pour que le dialogue inclusif entre toutes les parties aux prochaines échéances rime avec l’acceptation d’une médiation internationale.

Celle-ci devrait d’ailleurs émaner de l’Organisation internationale de la francophonie, garante d’une gouvernance transparente, apaisée et généralisée sur l’ensemble du continent africain, comme le sommet de Dakar, en novembre 2014, l’avait proclamé.

L’urgence d’un dialogue politique

La récente visite du président Alpha Condé à Paris est d’ailleurs venue rappeler l’urgence d’un dialogue politique. Il importe d’instaurer un climat de confiance malgré une situation sociale difficile. La Guinée demeure au 178e rang en termes de développement humain dans le classement du PNUD.

La France, avec près de 73 millions d’euros d’aide publique au développement, reste le premier pays donateur et a une responsabilité importante dans la stabilisation préélectorale et postélectorale de ce pays aux ressources naturelles qui devraient l’éloigner à tout jamais des tréfonds des classements internationaux.

Il incombe au président de la République, François Hollande, fort de son amitié ancienne avec Alpha Condé forgée notamment au sein de l’Internationale socialiste, de veiller à ce que la situation sur place ne s’aggrave pas.

La France demeure, depuis l’indépendance en 1958, un partenaire de référence, qu’il s’agisse de la coopération économique (130 millions d’euros) ou de la coopération en matière de défense et sécurité (malgré son interruption de septembre 2009 à février 2010 suite au coup d’Etat militaire de Dadis Camara).

Cela confirme que la France doit être aux « avants postes » afin d’éviter que les six prochains mois n’aboutissent à une issue tragique, nous remémorant les tristes heures du 28 septembre 2009 qui avaient vu la mort de 157 civils. Le rôle de la France en Guinée et en Afrique en général est une évidence géopolitique garantissant l’indépendance, la paix et la stabilité du continent africain.

Jean-Paul Benoit
Le Monde

Baltimore riots: now, then and in between

Baltimore riots: the fire this time and the fire last time and the time between. Protests erupted Monday, April 27, 2015 into violence in Baltimore following the funeral of Freddie Gray, a black man who died after being taken into police custody. The Conversation website asked four scholars to comment on the implications of the riots, which occurred 47 years after Baltimore exploded after the assassination of Dr Martin Luther King Jr.
Demonstrators jump on a damaged Baltimore police department vehicle during clashes in Baltimore, Maryland April 27, 2015. Several Baltimore police officers were injured on Monday in violent clashes with young people after the funeral of a black man, Freddie Gray, who died in police custody, and local law enforcement warned of a threat by gangs. REUTERS/Shannon Stapleton - RTX1AJR0
Demonstrators jump on a damaged Baltimore police department vehicle during clashes in Baltimore, Maryland April 27, 2015. Several Baltimore police officers were injured on Monday in violent clashes with young people after the funeral of a black man, Freddie Gray, who died in police custody, and local law enforcement warned of a threat by gangs (REUTERS/Shannon Stapleton)

The root causes of Baltimore riots

As Baltimore burns and images of violence and mayhem fill our screens, many people are asking why? Why does the death of one young man cause a city to go up in flames?

John Rennie-Short, University of Maryland Baltimore County
John Rennie-Short, University of Maryland Baltimore County

Any event has multiple causes, but there are at least three background factors that we should bear in mind.

The first is the recent momentum of the police brutality narrative: since Ferguson in 2014 we have become witness to mounting evidence of police brutality. A US Department of Justice report on the Ferguson police department revealed routine rights violations and racial bias. It is not unique. In April in South Carolina, a white police officer shot an unarmed black man eight times in the back, killing him for a minor traffic violation. The images of police violence and community perceptions of cover-up have become increasingly common, with each case reinforcing the sense of injustice.

The second is the lack of trust between police and minority black populations. Despite more black officers and more blacks in senior positions, there is still a gulf between blacks and police departments that community policing measures have failed to bridge. This turns into a chasm between poor blacks and the police because of the “active” policing of low-income areas.

The legacy of policies of the tough on crime approach, the war on drugs and the militarization of police constitutes a police insurgency against low-income black communities. Young black men are stopped more frequently and jailed more often and longer than white counterparts for similar activities. In Baltimore, one in three males can expect to spend some time in jail during their lifetime.

The third element is the stifled economic opportunities and limited social mobility of many inner-city residents. Rising inequality in the US has meant a small minority has done well, the middle class is squeezed and those of lower income are trapped in funnels of failure. For young people caught in a web of multiple deprivations, street violence is commonplace.

One of the sites of the rioting in Baltimore is in the blighted neighborhood of Sandtown-Winchester, which was also the scene of rioting in 1968. Over 37 years later little progress has been made in a community that is 96% black and where 47% of children live below the poverty level, more than double the national average. Some have moved out and some have moved on, but for those left, Martin Luther King’s Dream is still just a dream.

I fear that that the violent images will lead to only a very limited law-and-order debate. Street violence is unacceptable but the tragedy is that minority areas are not just places of criminal activity, they are sites of victimization.

A law-and-order debate should be focus on reducing violence against low-income minority residents who are the primary victims of violent crime in Baltimore and across the nation. This country needs to address structural issues of poverty and economic opportunity as well as immediate concerns of how we make the streets safer for all our citizens.

John Rennie Short
University of Maryland, Baltimore County

Re-Development and the uprisings

Today, the news media will look over the aftermath of yesterday’s uprising in Baltimore and take stock of the burned remains of cars and storefronts. Reporters will also see the shells of 46,000 empty lots and vacant homes lining the neighborhoods that were riven by unrest.

Kate Drabinki, University of Maryland Baltimore County
Kate Drabinki, University of Maryland Baltimore County

However, the media and its audience must be careful not to think that the burned-out look of so much of the city is the result of this recent unrest, or even of the uprisings of 1968, which followed the assassination of the Reverend Martin Luther King Jr.

Baltimore’s blight is the result of decades of disinvestment, from the blockbusting and white flight of the 1950s, the urban renewal policies of the 1960s, and the evacuation of the largely poor and black neighborhoods of East Baltimore to make way for the expansion of Johns Hopkins University taking place today. Development has long been uneven in Baltimore, and black folks and their neighborhoods have consistently been left out of that development.

What we are seeing today could only have occurred against this backdrop of planned uneven development. One of the dangers of seeing the riot as an event is precisely this danger of losing historical perspective about the ways the neighborhoods burning on television are the very ones that have been cut off from the growth of the city’s downtown core.

When asking what can be done, it is important to get to the root, to ask and see how these neighborhoods have been constituted as the ones that will burn, figuratively and literally.

Kate Drabinski
University of Maryland, Baltimore County

Going beyond the burning

When the sun rose Tuesday, the toll of Monday’s riots in response to the death of Freddie Gray in police custody were laid bare: 20 Baltimore police officers injured, the charred skeletons of cars and looted businesses, and over 200 arrests.

Michel Sierra Arevalo, Yale University
Michel Sierra Arevalo, Yale University

However, the cost of the Freddie Gray riots cannot be measured in dollars and lives alone. For communities and police alike, the death of Freddie Gray and the violence that swept through the streets of Baltimore cut deeper than burned businesses or hurled cinder blocks.

For minority residents, the death of Freddie Gray is proof par excellence that the protests after the deaths of Mike Brown, Eric Gardner, Tamir Rice, and too many more have been futile. It’s proof that the battles of the Baltimore riots of 1968 are still being waged, and that police and the powers that be still see and treat protests and protestors as problems to be controlled.

For police, Monday’s violence is angering. They see people willfully destroying their communities and attacking police officers. What they do not see is powerless, unheard victims of centuries of racism, segregation, and inequality.

For both sides, the last few days in Baltimore are only the most recent in a long and tumultuous history of mutual distrust and fear between police and communities of color. To make matters worse, when the smoke clears and the glass has been swept up, neither side is likely to have changed their mind about the other.

The road to reconciliation must begin in the same streets now marred by violent unrest. Just as distrust and fear have been born out of decades of interactions between police and citizens, it is through one interaction at a time that we can begin to heal the wounds that scar the public and police.

Recent developments like the federally funded National Initiative for Building Community Trust and Justiceharness the power of procedural justice and racial reconciliationto build trust and establish the legitimacy of law.

In lieu of the truncheon, these strategies leverage respect and honesty to built trust that can enhance the safety of citizens and police alike.

It is not an easy road, and much work remains to be done, but the fires and blood in Baltimore make it all too clear that the time to dedicate ourselves to building trust between the police and the public is now.

Michael Sierra-Arevalo
Yale University

Baltimore’s abandoned school children

In its fourth season, the television drama The Wire, set in Baltimore, offered us a glimpse of the systemic tragedy of a public education system.

Kimberly Moffit, University of Maryland Baltimore County
Kimberly Moffit, University of Maryland Baltimore County

And yet the critically acclaimed series missed an important element of its expose.

While we gazed upon the limited academic opportunities within the schools and the disparate lives of the children who attend them, not once did we experience the pent-up frustration and bitterness of these young people – and the trauma that is inflicted upon them. Instead, we came to understand the politics and policies behind a system that failed to educate the children and made them pawns, rather than players in their own destiny.

The recent rioting and looting in Baltimore included participation by some school-aged children. The festering sore of inequality and inequity remains unhealed and unresolved.

The closing of Baltimore City Schools on Tuesday was a decision that considered the safety of our children who mostly navigate the city on public transportation rather than school buses. (The city ceased running its own transportation system exclusively years ago in an effort to reduce costs).

However, we also missed an opportunity to create spaces in public, safe places (ie schools) where youth could express their continued frustrations and strive toward healing.

In urban centers like Baltimore, mental health professionals are key personnel who assist youth in need. But inadequate resources and budget deficits jeopardize these services.

While grant opportunities and federal funding are available to school districts across the country for Common Core standards and test preparation, such emphasis is not extended to urban centers whose students experience subpar living conditions and psychological trauma as a result of abject poverty, drugs, crime, and violence affecting their communities, and in turn, their mental health. This is despite the fact that such conditions assuredly impact the academic ability of students.

Additionally, even when the data confirm that school buildings are deemed the best place to reach students in need, school psychologists, for example, are ever fewer in number. And those psychologists that do work in schools spend considerable time fulfilling federal special education mandates such as creation of individualized education programs (IEPs) for students with disabilities, leaving them little time to address the social and psychological development of children.

Now we are faced with the next generation of marginalized youth who demand to be heard, even as they are seen as counterproductive by those who continue to ignore their physical, academic, and psychological needs to be successful in an educational setting.

Kimberly R. Moffitt
University of Maryland, Baltimore County

Elections : locales avant la présidentielle

Pour l’opposition le raccourci vers la défaite consiste à accepter la manoeuvre d’une élection présidentielle antérieure au vote pour les institutions locales.

Le plan du président Alpha Condé est cousu de fil blanc. Il veut un second mandat, coûte que coûte, vaille que vaille.

Cela est évident à travers la mise de la Commission nationale électorale sous sa coupe. Du coup, la CENI perd son indépendance et ne mérite peut-être plus son appellation.

Elections : etymologie, charrue et boeufs

Dommage que le Professeur-président ne se rappelle plus l’étymologie du mot démocratie. D’origine grecque ce mot se compos de deux éléments lexicaux :

  • demos, qui signifie peuple
  • cratos, qui se traduit par pouvoir.

En somme, le pouvoir du peuple.

Président Alpha Condé semble mépriser ce principe fondamental. Il ne comprend ou n’admet pas que la légalité et la légitimité du pouvoir d’Etat résident dans le choix libre de dirigeants locaux par les citoyens.

M. Condé proclame partout que l’élection présidentielle est plus importante que les élections locales. En cela il a absolument tort.

Le niveau et la qualité d’une démocratie se mesurent à son enracinement dans les couches populaires. La création d’institutions de base élues renforce les strates et fonctions électives placées au-dessus d’elles. En l’occurrence, la présidence de la république coiffe toute la hiérarchie de la branche exécutive de l’Etat. Mais elle n’est légitime, consensuelle et constructive que si elle est soudée à un réseau d’organismes préalablement élus.

Il faut mettre les boeufs devant la charrue. Non l’inverse. Les communes élues sont les boeufs de la démocratie, la présidence en est la charrue. Il va de soi que cet attelage ne peut fonctionner que si l’on respecte l’ordre d’accouplement des deux parties.

Le contraire signifie : stagnation, sclérose, manque de consensus, diktat, confrontation et violence.

Les évènements de ce mois en Guinée confirment ce constat.

La Guinée en a assez des dictateurs capricieux qui se comportent comme les maîtres cruels des populations au lieu d’en être les humbles serviteurs.

Recevant le président guinéen et quatre de ses pairs du Bénin, de la Côte d’Ivoire, et du Niger à la Maison Blanche en 2011, Barack Obama leur rappela avec instance que l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, elle a besoin d’institutions fortes.

Si Alpha Condé veut bâtir et non pas détruire ou pourrir davantage le fragile paysage politique, alors il doit se soumettre aux règles et lois de la construction institutionnelle. Celle-co dicte que l’on commence par la base, et non pas par le sommet.

Traduit par Alfâ Ibrâhîm Sow (qui dirigea la campagne présidentielle du candidat Alpha Condé) Oogirde Malal de Tierno Samba Mombeya résume la logique ci-dessus en deux vers :

Comment donc tiendrait un mur, je vous le demande,
qui ne soit pas posé sur sa fondation première ?

Pour son propre salut politique, Alpha Condé doit accepter cet enseignement clair et simple.

A défaut, qu’il en subisse les conséquences. Tout comme son ami Ivorien, Laurent Gbagbo, qui fit la sourde oreille à tous les conseils, et qui paie depuis le prix de son obstination et de sa mégalomanie.

Un an avant Gbagbo, Moussa Dadis Camara démontra le même entêtement et la même fourberie. Depuis 2010 il végète en exil à Ouagadougou.

Toujours au Burkina Faso, en 2014, le peuple du “pays des hommes intègres” s’est mis debout et a jetté bas la dictature de Blaise Compaoré.…

Tierno S. Bah

Conakry. Gangs de « l’Axe du mal »

Avec les gangs de « l’Axe », mercenaires politiques de Conakry.

Dans l’obscurité de son quartier interlope de la banlieue nord de Conakry, Dr Dre prépare à sa manière la campagne présidentielle.
— En deux minutes et trois SMS, je peux mobiliser des centaines de jeunes du ghetto qui n’ont pas peur d’affronter les militaires et sont prêts à mourir, lâche le jeune chef de gang.
Dans sa maison décatie, cet instigateur des insurrections urbaines est à l’œuvre en écoutant les morceaux de ses idoles : les millionnaires du hip-hop californien comme Snoop Dogg et son homologue Dr Dre.
Sans se presser, le Dr Dre de Conakry jongle avec les portables. Il se dit aux ordres de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), le principal parti d’opposition, qui ne cesse ces jours d’appeler à manifester dans l’espoir de renverser ou du moins de déstabiliser le président Alpha Condé.
— Ça devient de plus en plus dur de contrôler les gars du ghetto. Ils veulent en découdre avec les forces de sécurité qui ont tiré à balles réelles et tué plus de 60 jeunes ici depuis 2011, admet ce caporal des quartiers nord de Conakry.

Dr Dre n’a que 25 ans mais connaît toutes les ficelles des trafics de drogues avec la Sierra Leone voisine et s’est forgé une solide expérience de la contestation politique au gré des tragédies de la décennie écoulée.
— J’ai vu beaucoup d’amis tomber sous les balles lors des grandes grèves de 2007 contre Lansana Conté puis lors du massacre du stade le 28 septembre 2009, dit-il.

Aujourd’hui, celui qui se dit un « survivant » ne se montre plus sur le terrain des affrontements avec les forces de l’ordre. Il commande une petite armée de jeunes qui montent au front avec de simples pierres face à des policiers et gendarmes qui n’hésitent pas à se servir de leurs armes.

Dans la banlieue nord de Conakry, les jeunes remplissent les rangs de l'opposition pendant les manifestations. Photo : Joan Tilouine
Dans la banlieue nord de Conakry, les jeunes remplissent les rangs de l’opposition pendant les manifestations. Photo : Joan Tilouine

Pour le moment, il retient ses troupes d’élite composées de voyous et de diplômés chômeurs. Les 20 et 23 avril, il n’a envoyé que les « petits » dans la rue, des gamins souvent désœuvrés et volontaires ou manipulés. Un jeu dangereux, parfois mortel.
En marge de la marche pacifique du 13 avril, c’est Tierno Souleymane Bah, 25 ans, qui a trouvé la mort, touché par un balle dans le thorax.
— Les vrais gars de l’Axe n’ont pas encore répondu à l’appel de l’UFDG. On se consulte, on se prépare [avec les autres chefs de gangs]. Si on décide à sortir, on devient très dangereux pour le pouvoir et tout le monde le sait, explique Dr Dre, certain de sa puissance.

« L’Axe », du nom de cette zone déshéritée de la commune de Ratoma traversée par la route « Le Prince », concentre des quartiers peuls, contestataires, et pauvres du nord de Conakry.
L’ancien président Lansana Conté l’avait surnommée « l’Axe du mal ».

« L’Axe » : une artère redoutée de Conakry

Certains taxis du centre de la capitale refusent de desservir cette artère de Conakry redoutée pour ses braquages à main armée. D’autres franchissent, le pied sur l’accélérateur, ce labyrinthe de misère où survivent grâce à la solidarité ethnique et aux trafics des familles privées de chemins asphaltés, d’eau courante, d’électricité, d’écoles et d’hôpitaux publiques.
La quasi-totalité des habitants sont des Peuls originaires du Fouta-Djalon. Tous dénoncent une « politique ethnocentrique » du président Alpha Condé, accusé de privilégier les membres de son ethnie, les Malinké.
Dans ce climat de tensions politico-ethniques exacerbées par le pouvoir comme par l’opposition, la loi est celle de gangs bien structurés.
Leurs noms s’inspirent d’une mythologie américaine qui mêle esthétique de la violence et apologie du crime, glamour et bling bling de rappeur : « Blood Boys », « Sim City », « Communauté Ona » (diminutif d’Aristote Onassis, l’armateur grec qui fut l’un des hommes les plus riches au monde), ou encore « Shakur Clan » en référence au rappeur de Los Angeles Tupac Shakur.

Ce lundi 20 avril à l’aube, dans un terrain vague jonché de détritus du quartier de Bambéto, au centre de « l’Axe », Barry Boubacar dit « César », 18 ans, enchaîne les joints avec ses « frères du ghetto ».
Un téléphone portable crache du rap américain. Les gamins hâves partagent une baguette de pain et un mélange d’alcool, de jus et de valium. Les esprits s’échauffent avant d’aller suivre le mot d’ordre de l’UFDG qui a à nouveau appelé à manifester.
— La police m’a déjà tiré dessus, lâche « César » en dévoilant ses plaies. On n’a pas peur des uniformes, ils peuvent me tuer avec leurs armes, mais si j’en attrape un, je peux l’égorger.
Son visage fermé se fait sinistre lorsqu’il mime le geste, les yeux rougis par les cannabinoïdes. Certains revendiquent leur appartenance au gang « La république des diables », qui règne à Bambéto. Tous martèlent que « la jeunesse souffre à cause d’Alpha Condé et a la rage ».

Star du « ghetto », le leader peul de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, est surnommé le « président de l’Axe ».

Une fois que c’est « Hiroshima » dans leurs têtes, comme ils disent, ces jeunes âgés de 15 à 20 ans rejoignent la fameuse route Le Prince. A quelques mètres, des policiers et gendarmes barrent la route et pointent leurs armes qui crachent des gaz lacrymogènes. Les affrontements commencent.

« César » et ses camarades brûlent des pneus, jettent des pierres. Ils ne savent plus pourquoi ils se battent, mais personne ne saurait les arrêter. Une poignée d’hommes pieux et âgés observe la scène depuis la mosquée de Bambéto, au bord de la route. Ils tentent de calmer les gamins.
En vain. Les insultes fusent.

Depuis que le chef de l’Etat est venu ici en grande pompe, le 20 février, pour la prière du vendredi, l’imam et certains vieux du quartier sont soupçonnés de collusion avec le pouvoir. Une pierre a même brisé une fenêtre du lieu saint, au grand dam de l’imam, allongé ce matin sur une natte en plein soleil, un téléphone satellite dans la main, un chapelet dans l’autre.

Les voilà, ces « petits » que des chefs de clan comme Dr Dre utilisent pour servir les intérêts politiques cyniques et affairistes du « Ghetto ». Ce jour-là, Bambéto ne pleurera pas de morts. L’opposition annonce 32 blessés dont au moins 20 par balles. Ce que le gouvernement dément.

Des jeunes lancent des pierres dans le quartier de l'Axe. Photo : Joan Tilouine
Des jeunes lancent des pierres dans le quartier de l’Axe. Photo : Joan Tilouine

Partis politiques et financement des gangs

Dans le quartier voisin d’Hamdallaye, dans un petit enclos discret qui dégringole vers la voie ferrée où les convois de bauxite ne passent plus depuis longtemps, des chefs de gang tiennent une réunion. Autour, des maisons en ruines et un marché aux étals décharnés.
Le muezzin de la mosquée de Kakimbo appelle à la prière, mais les leaders de « Diggi Diagga », « Public Defense », « Unity for Peace », et « Blood Boys » ont d’autres sujets de préoccupation, plus matériels. Ils sont vêtus à l’américaine, manient des liasses de billets et fument sans retenue. Ils refusent d’évoquer la question des armes. « C’est secret », tranche l’un d’entre eux.
A les écouter, l’heure est grave : le « ghetto » serait infiltré par des émissaires du pouvoir qui auraient distribué des motos et des millions de francs guinéens à d’autres chefs de clan de « l’Axe », pour « acheter le calme ».
Ce que démentent le gouvernement et le parti du président, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG).
— Nul ne peut manipuler l’Axe, nous nous battons pour le pays et pour la démocratie, tient à préciser le chef de clan de « Unity for peace » qui hésite à mobiliser ses « jeunes » pour la manifestation de jeudi.

Dans Bambéto, Hamdallaye et les autres quartiers de l’Axe, des haut-parleurs relaient l’appel des partis d’opposition à manifester le 23 avril.
— Ce n’est que le début de la révolte. L’heure des grandes manifestations n’a pas encore sonné, assène Dr Dre qui confie avoir lui aussi été contacté par des hommes politiques de la majorité comme de l’opposition.
Il dit avoir décliné des dizaines de millions de francs guinéens. D’autres auraient accepté, Dr Dre a des noms.

Depuis la mort du président Lansana Conté en 2008, des acteurs de la vie publique, à coup de millions de francs guinéens ou de quelques caisses d’alcool, recourent à la puissance de mobilisation des gangs de l’Axe, qui ont fait la preuve de leur poids politique et de leur capacité de déstabilisation.
Certains chefs de clan font monter les enchères et manipulent eux aussi les partis, qui ne peuvent se passer de leurs mercenaires.
— Ils sont très politisés mais vont aussi du côté du plus offrant. Que ce soit le parti au pouvoir ou les partis de l’opposition, tous font appel à eux pour manifester ou contre-manifester, explique un ancien chef de clan. Certains vont gratuitement aux manifs pour défendre une cause, d’autres sont payés, d’autres encore en profitent pour piller et donc gagner des sous.

Dans le « ghetto », nul n’a oublié les centaines de millions de francs guinéens déversés par l’ancien chef de la junte, Dadis Camara, dans les poches des « leaders » de l’Axe et des chefs de gangs.
— S’ils vous appellent bandits, moi aussi je me réclame bandit !, avait même lâché le président de la transition en 2009 dans un discours à Conakry lors d’une opération de séduction des gangs.
Après avoir mené la contestation contre Lansana Conté, ce sont finalement les jeunes de l’Axe qui se retourneront contre ce capitaine soupçonné de vouloir s’accrocher au pouvoir.
— Les bandes de jeunes de Conakry constituent un poids lourd politique et les responsables des partis les utilisent pour mener leurs manifestations contre leurs oppositions respectives, souligne Joschka Philiipps, sociologue à l’université de Bâle, en Suisse, et auteur d’une thèse sur les bandes de jeunes de Conakry.

Et la présidentielle de 2010, qui a porté au pouvoir l’opposant Alpha Condé ?
— L’Axe était plutôt favorable à son adversaire Cellou Dallein Diallo, mais nous avons décidé de laisser sa chance à Alpha Condé qui nous avait doné un peu d’espoir. Au début de son mandat, il avait l’Axe avec lui, rappelle Dog Mayo, petit homme ingambe de 33 ans, licencié en langue arabe, chômeur et cadre d’un clan du quartier sensible de Kaporo-Rail.
— Mais rien n’a changé pour la jeunesse de l’Axe ni celle du reste du pays. Les tensions ethniques ont été exacerbées. Aujourd’hui, Alpha Condé doit affronter l’Axe, conclut cette figure de l’univers des gangs de Conakry.
Lui ne voit pas d’inconvénient à accepter les millions de francs du pouvoir, « pour mieux le combattre ». Ces jeunes qui se pensent en guerre et au centre de l’échiquier politique pourraient bien encore être les éternels perdants d’un jeu qui, au final, les dépasse. Les gangs de l’Axe sont des pions qui se croient les rois de la politique.

Un paysage politique disloqué

Mercredi 22 avril, à Conakry, dans la commune de Dixinn, la maison de Cellou Dalein Diallo est transformée en siège de parti politique. Dans la case peul du jardin ou dans son bureau, le leader de l’opposition reçoit du matin au soir. En début d’après-midi, l’oncle de Lansana Conté, El Hadj Sekhouna Soumah, fait son entrée. Ce notable soussou de la Basse-Côte est venu de Dubréka, à 50 km de Conakry, pour apporter son soutien. Il s’en va prier avec des cadres de l’UFDG pendant que Cellou Dalein Diallo retourne orchestrer la mobilisation du lendemain.

La situation politique s’envenime à l’approche de l’élection présidentielle prévue le 11 octobre. Les propos belliqueux de certains responsables de l’opposition comme du pouvoir polarisent encore un plus un paysage politique déjà disloqué. Le dialogue, pouvoir et opposition disent le souhaiter, alors qu’il est au point mort.

Parmi les contentieux, la tenue d’élections communales réclamées par l’opposition comme condition non négociable à la tenue de la présidentielle.

De Paris où il s’entretenait en fin d’après-midi avec son homologue français, François Hollande, le président guinéen Alpha Condé a réaffirmé son rejet de toute modification du calendrier électoral.

Alors Cellou Dalein Diallo va se tourner une fois de plus vers la rue, vers « l’Axe de la démocratie », comme il l’appelle.

— Je n’ai pas d’autres choix. Le dialogue n’avance pas, la communauté internationale n’intervient pas, restent donc les manifestations. Les jeunes de l’Axe n’en peuvent plus d’être stigmatisés et me soutiennent, explique cet ancien premier ministre de Lansana Conté qui dit redouter « un bain de sang » que certains, y compris parmi les chefs de gangs, soupçonnent de vouloir provoquer afin d’attirer l’attention de la communauté internationale.

Dix jours plus tôt, il s’était adressé directement aux jeunes de Bambéto pour les exhorter à refuser les millions francs du pouvoir :
— Ce serait une honte de collaborer avec les assassins qui ont garanti l’impunité à ceux qui assassinent vos collègues. Nous devons continuer le combat jusqu’à la victoire.

Dans son bureau du ministère de la jeunesse, Moustapha Naïté suit de près l’évolution de la situation, en lien permanent avec les responsables sécuritaires. Ce jeune ministre prépare, avec sérénité, sa réponse à la mobilisation du lendemain.

A la mi-journée, le ministre de la sécurité, Mahmoud Cissé l’appelle :
— Selon nos informations, ils ont prévu de se positionner sur l’Axe dans la nuit, de brûler des pneus puis de s’attaquer aux mairies. Mais nous sommes prêts.
Le ministre de la jeunesse s’indigne.
— Ce que fait l’opposition, ce n’est autre que du terrorisme politique. Elle instrumentalise des mineurs sans conscience politique, qui ne votent pas mais marchent contre le calendrier électoral et sont jetés sur l’Axe face aux forces de l’ordre.

Jeudi 23 avril, les leaders de l’Axe n’ont pas lâché leurs fantassins.
— Les gangs ont le temps, les hommes politiques ont la montre, ironise Dr Dre. Cette fois encore, ce ne sont que les « petits » qui sont descendus sur la route Le Prince.

Les affrontements ont été de basse intensité, de même que dans les 4 préfectures — sur les 33 du pays — où se sont tenues des manifestations.
Deux hommes ont perdu la vie. L’un à Labé, dans le Fouta, berceau des Peuls et fief de Cellou Dalein Diallo. L’autre à Conakry.

Entre Kaporo-Rail et l’Axe, Dr Dre navigue entre les gangs et les émissaires des partis politiques.
— Ça peut exploser à tout moment, prédit-il.

Joan Tilouine (envoyé spécial à Conakry)
Le Monde.fr

Labé : un manifestant tué à coups de matraque

La police déployée dans les rues de Conakry
La police déployée dans les rues de Conakry

Un militant de l’opposition a été tué à Labé, dans le centre-nord du pays, lors des nouvelles manifestations organisées contre le président Alpha Condé, jeudi 23 avril.

Ousmane Bah, originaire de Dalen et âgé de 25 ans est mort sous les coups de matraque des forces de l’ordre, selon les déclarations d’une source hospitalière, sous couvert d’anonymat. Le corps a été conduit à la morgue de l’hôpital régional par les manifestants aux cris de Allahu akbar (Dieu est le plus grand) et « Mort aux dictateurs », selon des témoins.

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Le climat était très tendu entre manifestants et forces de l’ordre en début d’après-midi dans la ville située à quelque 400 km de la capitale et fief du chef de file de l’opposition, l’ex-premier ministre Cellou Dalein Diallo. Le marché central et les écoles étaient fermés, ainsi que des stations-service.

A Kindia, à 130 km à l’est de Conakry, où se déroulait également une marche de protestation, l’opposition a fait état de plusieurs dizaines d’arrestations.

Par ailleurs, à Conakry, les forces de l’ordre ont barré au moyen de véhicules l’accès aux domiciles de deux dirigeants de l’opposition, les anciens premiers ministres Diallo et Sidya Touré, a-t-on appris auprès des intéressés.

« J’ai appris qu’ils [les policiers] ont barricadé toutes les issues, seuls ceux qui veulent rentrer peuvent le faire, mais pour sortir c’est non », a déclaré à l’AFP Cellou Dalein Diallo.

Barricades à Conakry

« Les forces de l’ordre ont érigé des barricades en plaçant plusieurs de leurs véhicules aux entrées et sorties de mon domicile, toutes les ruelles qui mènent chez moi sont barricadées », a affirmé M. Touré. « C’est la preuve que nous sommes dans un état de siège ici en Guinée, on bastonne les militants par-ci, on tue les autres par-là », a-t-il ajouté.

Après une journée « ville morte » à Conakry au début du mois puis des manifestations non autorisées mi-avril et en début de semaine, avec plusieurs morts et des blessés, l’opposition cherchait jeudi à étendre son mouvement à l’ensemble du pays. Elle demande le respect du calendrier électoral avec la tenue rapide du scrutin local jusqu’ici différé par le chef de l’Etat.

En visite officielle à Paris, Alpha Condé a réaffirmé que l’élection présidentielle serait organisée en octobre 2015 sans évoquer la requête de l’opposition.

Le Monde / AFP