Guinée : port du voile et menace terroriste

Tierno Muhammadu Samba Mombeya. Oogirde Malal

Président Alpha Condé a lancé, Samedi 25 courant, une alerte à la menace terroriste islamique contre la Guinée. Son homologue sénégalais, Macky Sall, l’a précédé dans ce sens en mars dernier.
Lire Macky Sall. Discours Pulaar à Madina Gounas
Le Sénégal pourra-t-il se préserver du militantisme destructeur des soi-disant fous d’Allah.

Au Mali, l’accalmie n’est qu’apparente. En réalité, la situation semble se détériorer. Lire Mali : Etat fragile et Abus de la population

Au Nigeria, le mandat duPrésident Muhammadu Buhari repose de moitié sur la question de savoir si le nouvel élu saura éliminer Boko Haram, qui étend ses tentacules dans les pays voisins : Niger, Cameroun, Tchad, etc.
Lire What lessons can Buhari learn from Obama?

Indolence gouvernementale et éveil électoraliste

La récente déclaration d’Alpha Condé est, à ma connaissance, la première intervention de l’actuel président concernant l’épée de Damoclès islamiste et la sécurité intérieure du pays. Et pourtant, l’opération Serval au Mali aurait dû depuis solliciter l’attention soutenue du gouvernement. Hélas, j’ai l’impression que les autorités guinéennes se sont complu dans l’indolence, croyant naivement peut-être que le malheur n’arrive qu’aux voisions. Une telle attitude est étonnante. Car le gouvernement aurait dû puiser dans l’expérience acquise contre les incursions militaires des troupes de Charles Taylor (Liberia) et du RUF (Sierra Leone) et leurs frappes dévastatrices aux frontières guinéennes à Guéckedou, Kissidougou, Forécariah … entre 2000 et 2001.

Pourquoi M. Condé agite-t-il aujourd’ui l’épouvantail du fanatisme musulman ? Est-ce une impulsion politicienne correspondant à une autre manoeuvre électoraliste ? Je n’en sais rien. Mais une réponse affirmative aux questions ci-dessus n’augure rien de bon.
Car contrairement à la nature localisée des guerres de Sierra Leone et du Libéria, le terrorisme “jihadiste” est d’envergure mondiale. Il frappe partout : Chine, Russie, Grande Bretagne, France, USA, Moyen Orient (bien sûr), Afrique du Nord, de l’Ouest, et de l’Est, etc.

Cet ennemi de soi-même —il prêt à l’autosacrifice— et du genre humain brandit les griefs et ressentiments contre l’hégémonie passée et présente de l’Occident, d’une part, et contre les conséquences négatives de la mondialisation. Celle-ci exploite les anciens pays colonisés d’Asie et d’Afrique tout en les marginalisant.

Le fanatisme musulman dénonce les conditions de vie dégradantes (pauvreté, maladies, analphabétisme, ignorance) de vastes régions du monde. Et il y opère à l’intérieur comme de l’extérieur. D’où la mention de “cellules dormantes”.
Le paradoxe est que l’extrémisme islamiste prétend libérer des populations de jougs historiques et des inégalités profondes de la mondialisation, d’une part, mais il ne recule devant rien pour imposer sa domination : brutale, obscurantiste et réactionnaire.

Quelles perspectives pour la Guinée ?

M. Alpha Condé propose un dialogue, un débat “national”. Mais il fait avec une approche légère, simplificatrice et égocentrique . En effet il s’interroge et se lamente par anticipation en ces termes :

« Si les gens disent que le président a interdit le voile, c’est de la manipulation politique. Je suis le président d’un Etat laïque. Je n’ai pas de différence entre les religions ; mais je dois assurer la sécurité de la Guinée. J’ai dit que le port du voile pose problème, Boko Haram au Nigeria (…). Et vous savez ce qui se passe au Mali. Ces islamistes sont en train de s’installer. Laisser l’islamisme s’installé en Guinée, c’est mettre en cause la sécurité de la Guinée. J’ai entendu que j’ai interdit le port du voile en Guinée, je n’ai pas interdit. J’ai dit il faut un débat national, moi je suis responsable de la sécurité en Guinée. Si demain quelqu’un qui est voilé rentre ici et commence à tirer sur les étudiants, qui serait responsable ? C’est moi »

L’insistance de M. Condé sur le “Moi” dénote l’obssession pour sa personne et, accessoirement, son bilan en tant que président. Il me rappelle la bravade de Lansana Condé, qui aimait proclamer : “L’Etat, c’est moi”.
En fait, contrairement à cette vision bornée de la société et de l’histoire, le danger, en l’occurrence, dépasse de loin l’individu Alpha Condé et son mandat présidentiel finissant. La confrontation en question est plus vaste. Et elle est plus existentielle pour la Guinée et d’autres Etats à travers le monde.
La préoccupation sécuritaire du président Condé est certes fondée. Mais le “Professeur” aurait dû prendre le recul nécessaire afin d’explorer les relations complexes entre l’Islam et les sociétés guinéennes et africaines. Cela d’autant plus qu’il s’adressait à une audience d’étudiants.
Car la tension actuelle découle est, il va sans dire, enracinée dans le passé. Or, “celui qui ignore son passé est condamné à le répéter !”
Quels sont donc les racines historiques, culturelles, théologiques intellectuelles de ce conflit à la fois latent et ouvert ? Je résume ici en quelques points un tableau diablement plus complexe. Chacun des arguments ci-desssous peut être développé en chapitres ou en volumes entiers.

L’habit ne fait pas le moine

Le port du voile est une tradition orientale. On le trouve ancré aussi bien chez les Arabes (Arabie Saoudite, Egypte, Maroc, Jordanie, Irak, Syrie, Algérie, Tunisie, Lybie, etc.) que parmi les peuples non-Arabes (Iran, Pakistan, Indonésie, Malaysie, etc. )
Par contre, Seules les jeunes femmes, les mères et grand-mères portaient un voile, qui cachait certes la tête et le visage. Mais il ne recouvrait pas les seins, par exemple, pour la simple raison que les sociétés africaines n’attribuaient ni sensualité ni sexualité dans ces organes. Les seins avaient —ont— fondamentalement une fonction biologique : reproduction de l’espèce humaine par allaitement du nourrisson.…
Il découle dès lors que la coutume vestimentaire et religieuse du voile intégrale, est récente, importée et isolée en Afrique sub-Saharienne.

Islam, orientalisme, colonisation, indépendance, africanisme

Le colonialisme européen déploya une énergie extraordinaire pour contrôler et dominer l’Islam, tant en Afrique qu’ailleurs.
En ce qui concerne la France, lire Cheick Hamahoullah, homme de foi et résistant

Sékou Touré fit pareil en ordonnant la subordination et la vassalisation de l’Islam aux organismes de son parti politique, le Parti démocratique de Guinée (PDG) et à sa “révolution”. Dédaignant le fait que la Guinée est un pays multi-confessionnel, il créa un ministère des Affaires islamiques, qui devint par la suite ministères des affaires religieuses, en double violation du principe constitutionnel de la laïcité et de non-immixion de l’Etat dans le domaine spirituel.…

Antériorité de l’esclavagisme oriental

L’invasion arabo-orientale est antérieure à l’impérialisme occidental, qui lui-même précéda la dictature guinéenne dans l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques.
Dans son ouvrage intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures, Nazi Boni — homme politique et historien voltaïque (Burkina Faso) — indique qu’entre le 9e et 12e siècles, “le monde arabe captura 24 millions de Noirs” qui furent vendus et traités comme esclaves.

Théologiens et auteurs musulmans sub-sahariens

Les théologiens et auteurs musulmans de l’Afrique sub-saharienne ont apporté une contribution magistrale à la foi et à la culture islamique. Ils n’ont rien à envier à l’apport de leurs collègues Arabes et Orientaux. Mais cela ne réduit pas la persistance du racisme Arabe et islamique, qui continue de se manifester, hier comme aujourd’hui, par exemple au Soudan, en Mauritanie, etc.

S’agissant du passé, Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget révèlent, dans L’empire peul du Macina cet échange entre Elhadj Oumar Tall et ses détracteurs du Caire vers 1845.

Le passage d’El Hadj Oumar en pays arabe ne pouvait passer inaperçu pour trois raisons. L’abnégation avec laquelle il avait donné toutes ses richesses à son maître Mohammad el Ghali, faisait du bruit partout. Sa grande érudition musulmane lui valait d’être cité, malgré sa couleur, comme un docteur remarquable et un génie sur lequel pouvait compter l’Islam en Afrique noire occidentale. Enfin son titre de moqqadem de l’ordre Tidjaniya, cet ordre qui, bien que presque le dernier en date, gagne du terrain sur les plus anciens et tend à les supplanter aussi bien en Orient qu’en Occident. Si des savants impartiaux accueillaient et assistaient gracieusement El Hadj Oumar, moqqadem de l’ordre Tidjaniya, il en était tout autrement des docteurs et maîtres des congrégations ; les plus acharnés furent les dirigeants des sectes Qadriya et Taïbya. Pendant sept mois, El Hadj Oumar eut à faire face aux attaques dirigées contre la Tidjaniya à travers sa propre personne. N’ayant pu le vaincre dans le domaine de la science, ses adversaires essayèrent de tabler sur la couleur de sa peau pour le ridiculiser.
C’est ainsi qu’au cours d’une discussion scientifique, un de ses détracteurs malicieux déclara à son adresse :
— O science, toute splendide que tu sois, mon âme se dégoûtera de toi quand tu t’envelopperas de noir ; tu pues quand c’est un abyssin qui t’enseigne.
La foule éclata de rire. El Hadj Oumar attendit que l’hilarité générale se fut calmée pour répliquer :
— L’enveloppe n’a jamais amoindri la valeur du trésor qui s’y trouve enfermé. O poète inconséquent, ne tourne donc plus autour de la Kaaba, maison sacrée d’Allah, car elle est enveloppée de noir. O poète inattentif, ne lis donc plus le Coran car ses versets sont écrits en noir. Ne réponds donc plus à l’appel de la prière, car le premier ton fut donné, et sur l’ordre de Mohammed notre Modèle, par l’abyssin Bilal. Hâte-toi de renoncer à ta tête couverte de cheveux noirs. O poète qui attend chaque jour de la nuit noire le repos réparateur de tes forces épuisées par la blancheur du jour, que les hommes blancs de bon sens m’excusent, je ne m’adresse qu’à toi. Puisque tu as recours à des satires pour essayer de me ridiculiser, je refuse la compétition. Chez moi, dans le Tekrour, tout noir que nous soyons, l’art de la grossièreté n’est cultivé que par les esclaves et les bouffons.

On retrouve la mêm confiance dans la foi musulmane profonde du Bilad al-Sudan (pays des Noirs, en arabe) sous la plume de Framoi Bérété, Président du Conseil Territorial de la Guinée Française, dans son article “Kankan, centre commercial et capitale de l’Islam noir

Fuuta-Jalon : terre de foi et pôle de la culture islamiques

En Afrique comme ailleurs, le débat n’est pas nouveau, qui consiste dans la tension entre orientalisme et africanisme, le choix entre imitation de l’Orient et la promotion de l’expression locale et originale de la croyance dans la religion du Prophète.
L’article d’AfricaGuinée contient ce passage :

“A Labé, préfecture située à près de 500 km de la capitale Conakry, les autorités avaient récemment décidé d’interdire le port du voile. Certaines associations religieuses avaient vigoureusement condamné cette décision des autorités préfectorales de Labé.”

Le désaccord sur des aspects fondamentaux de la pratique de l’Islam (langue, habillement, hygiène) ne date pas d’aujourd’hui. Au 19è siècle, il opposa les tendances intégristes au nationalisme culturel de l’époque, précisément Elhadj Oumar Tall contre Tierno Muhammadu Samba Mombeya.

En 1921, dans L’Islam en Guinée : Fouta-Dialon, Paul Marty fournit mille et une preuves de la profondeur et de la brillance de la culture islamique au Fuuta-Jalon.
Des décennies plus tard, en 1981, dans La guerre sainte d’ al-Hajj Umar : le Soudan occidental au milieu du XIXe siècle, David Robinson confirmait ce qui suit :

« Le Fuuta-Jalon était plus beaucoup plus qu’un Almamat dominé par une aristocratie Fulɓe. C’était un pôle de savoir qui attirait des étudiants de Kankan à la Gambie, et qui s’appuyait sur le clergé Jakhanke de Touba et les maîtres Fulɓe. Il servait de relais central pour les caravanes commerciales de tous horizons. Les familles les plus entreprenantes, toutes ethnies confondues, s’établissaient sur les collines fuutanke et le long des routes principales. Il allait de leurs intérêts d’inscrire leurs fils aux écoles fuutaniennes, de soutenir les diplômés qui en sortaient pour enseigner, et, en général, d’étendre le vaste modèle d’influence qui irradiait du Fuuta-Jalon.

Et Alfâ Ibrâhîm Sow dégage l’originalité et la force du génie islamique fuutanien dans son Introduction de Oogirde Malal. Il écrit :

« Si le Filon du bonheur éternel continue, cent cinquante ans après sa rédaction, à émouvoir les lecteurs de notre pays, c’est surtout à cause de la vocation littéraire qu’il assure au pular-fulfulde, à cause de sa versification juste, sûre et élégante, de sa langue saine, savante et subtile, de la volonté nationale d’affirmation culturelle qu’il incarne et du désir d’autonomie et de dignité linguistiques qu’il exprime. »

L’universalité de l’Islam n’est pas en contradiction avec son adaptation aux différents cadres culturels et sociaux qui le pratiquent, vice versa.

La guerre religieuse réinventée par Ben Laden continue de faire rage et des ravages. Nul ne peut prédire la durée ou la solution durable de ce conflit planétaire, qui expose la faiblesse de l’Etat postcolonial africain dans toute sa gravité.

Que faire ?

Président Alpha Condé ne devrait pas se limiter et se contenter de faire des déclarations aux accents de campagne électorale. Son gouvernement devrait enquêter, fouiller sonder, rédiger et publier un Rapport détaillé, une sorte de Livre blanc sur la situation de l’Islam en Guinée. Tout comme le fit Paul Marty.
C’est un tel —sérieux— ouvrage qui pourrait donner à M. Condé l’occasion d’inviter à la réflexion critique et au débat national qu’il prône. Seule une telle contribution positive du gouvernement pourrait amener les parties intéressées et qualifiées à réagir de façon substantielle, à faire des suggestions valables, et à proposer des solutions adéquates.
A suivre.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.