Burkina-CEDEAO : le peuple rejette l’accord

D’un côté, à Dakar, le quotidien Le Soleil titre triomphalement la fin des négociations menées par Macky Sally, président du Sénégal et président en exercice de la CEDEAO. De l’autre, à travers le Burkina Faso, l’armée loyaliste met en cause, et le peuple rejette le projet d’accord en 13 points entre les putschistes du RSP, le régime de transition et les loyalistes de Compaoré rassemblés au sein du CDP.
T.S. Bah

Previous Image
Next Image

info heading

info content

Journal Le Soleil, Dakar

Ouagadougou. — Le chef de l’Etat sénégalais, Macky Sall, a pu rassembler des « éléments de compromis » pour une sortie de crise au Burkina-Faso, après trois jours de médiation. Il compte d’ailleurs, au cours d’un Sommet extraordinaire, ce mardi à Abuja, les soumettre à ses homologues.
Le président de la République sénégalais, président en exercice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), Macky Sall, a proposé, hier, aux acteurs politiques, de la société civile, de la transition du Burkina-Faso des « éléments de compromis » de sortie de crise. Il a indiqué qu’il compte « soumettre ces éléments, mardi à Abuja », à ses pairs de la Cedeao.
« La première option, celle que nous souhaitons tous et pour laquelle je suis avec vous et qui est la paix, la concorde, est un accord de sortie de crise et qui nous mène vers des élections apaisées. La deuxième que personne ne souhaite mène vers l’impasse, le basculement dans la violence, vers le chaos. Que Dieu nous en préserve.
Ce sera la porte ouverte à la violence avec son lot de morts et de blessés. Je ne veux pas y croire et je préfère croire au génie du peuple burkinabé », a souligné hier le président sénégalais, président en exercice de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), devant des acteurs de la vie politique, des acteurs de la société civile, de la transition.

Le chef de l’Etat sénégalais a fait part de ses conclusions, au terme de trois jours de négociations, pourparlers, rencontres avec les différents acteurs de la vie politiques, institutionnelle et militaire burkinabé pour les deux options qui se présentent pour une « sortie de la crise » après le coup d’Etat du 17 septembre opéré par le Conseil national de défense (Cnd), dirigé par le général Gilbert Diendéré qui avait arrêté le président de la transition Michel Kafondo, le Premier ministre,  Yacouba Izaac Zida, et deux autres ministres.

Le président Macky Sall a remercié tous les acteurs pour leur « présence et patience ». « J’ai mené, depuis mon arrivée, avec le président Thomas Yayi Boni, de larges concertations pour trouver ensemble, dans le génie créateur du peuple du Burkina-Faso, les voies et moyens  de dépasser la crise », a indiqué le président, entouré par l’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations-unies, Mohamed Ibn Chambas, du président de la Commission de la Cedeao, Kadré Désiré Ouadraégo, et du président de la Commission de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (Uemoa), Haguibou Soumaré.

Le président de la République a souhaité rencontrer, une dernière fois, les acteurs, avant son retour à Dakar, pour leur soumettre ses « conclusions en tenant compte de vos avis et préoccupations ». Il leur a répété que le « monde entier a les yeux rivés sur le Burkina-Faso qui est, à nouveau, à la porte de l’Histoire que vous devez réécrire ».

Le président a lancé un « appel pressant au calme, à la paix, à la sérénité et à la non-violence sous toutes ses formes » à l’endroit de tous les acteurs avant son retour à Dakar annoncé après 19 heures.
« N’allumons pas un feu que nous ne pouvons éteindre. Nous sommes des voisins de ce pays où se trouve le siège de l’Uemoa et dont un ressortissant dirige la Cedeao. Nous aimons ce pays comme vous. Vous n’avez donc pas le droit de nous priver de ce pays des Hommes intègres », a fini par exhorter le président Macky Sall.

Négociations longues et difficiles : Le succès au bout de la patience

Les négociations avec les différents protagonistes ont mis du temps à aboutir. Si la remise du pouvoir aux civils ne pose pas de problème pour le général Diendéré, des contreparties réclamées par d’autres membres du Régiment de la sécurité présidentielle (Rsp) semble avoir été la pomme de discorde et à l’origine des difficultés. L’avant-projet évoque d’ailleurs la question de « pardon et d’amnistie ».
Le projet d’accord obtenu hier à Ouagadougou s’est défini de façon progressive au fil des rencontres que les deux présidents, Macky Sall et Thomas Yayi Boni, ont eues avec les différents acteurs. La diplomatie sénégalaise à dû user de toutes sortes  de compromis, d’écoute et de décisions pour parvenir au dit projet. Surtout qu’après un troisième entretien entre le général Gilbert Diendéré et les deux présidents, le chef de l’Etat béninois, à la question de savoir si le président Kafando allait revenir aux affaires pour la remise du pouvoir aux civils, a dit « certainement pas » sur une chaine de télévision étrangère le samedi soir. Un lapsus du président en partance pour Cotonou qu’il faudrait mettre probablement sur le compte de la fatigue, mais que la diplomatie sénégalaise se fera un devoir de « dépasser ». Cette déclaration a fait penser aux putschistes que leur chef serait certainement amené à gérer la transition et mis les opposants sur leurs gardes face à une volonté des militaires de « confisquer le pouvoir ».

Et pourtant, le président Thomas Yayi Boni avait laissé entendre, quelques minutes plutôt, que le « général Gilbert Diendéré est dans de bonnes dispositions d’esprit, avec l’ensemble des forces vives de la Nation ». Précisant que le président « Macky Sall attend pour la finalisation des décisions décantant la situation ».

Aussi, si les négociations ont été longues, laborieuses dans un contexte complexe et difficile, il faut reconnaître que le président Macky Sall a usé de tact, de diplomatie,  de patience pour parvenir à l’avant-projet. Recevant même souvent, tard dans la nuit. D’ailleurs, dès vendredi soir, après une deuxième rencontre avec le général Gilbert Diendéré, il a reconnu que les choses sont « complexes » alors que l’Union africaine venait de suspendre le Burkina-Faso. Il semblerait que dès son arrivée, le général putschiste lui signifiait « être prêt à rendre le pouvoir ».
Les deux chefs d’Etat qui avaient reçu déjà le président de la Commission nationale de réconciliation, Mgr Paul Ouadraégo, l’ancien président de la République, Jean-Baptiste Ouadraégo, le chef d’état-major des armées, le général Zafra, des membres de la société civile, les ambassadeurs de la France et des Etats-Unis, les deux chefs d’état ont continué à recevoir dès les premières heures de samedi. Les politiques seront au rendez-vous avant que le chef de file des opposants à l’ancien régime, Rock Marc Chrisitan Kaboré, président du Mouvement du peuple pour le progrès, assène être pour le rétablissement des organes de la transition pour des élections transparentes et démocratiques.  Pour les pro-Compaoré, un soutien a été apporté au patron du Conseil national de la démocratie (Cnd). Les deux présidents prendront, dans la matinée de samedi, la direction du domicile du président Michel Kafondo, en résidence surveillée. A sa sortie, le président Sall fera part d’un « schéma qui se met en place » tout en nourrissant l’espoir de le voir aboutir. De la même façon que les deux présidents ont pu rencontrer le président déchu, ils ont envoyé une délégation voir le Premier ministre Zida.
Les pourparlers ont nécessité une autre venue du général Diendéré à l’hôtel Libya devenu le siège de la presse locale et internationale. Le général reviendra très tard dans la soirée avant que, dès le lendemain, ses partisans, pour la plupart civils et avec la bénédiction de membres du Cnd, viennent semer la zizanie, la terreur dans l’hôtel, scandant, criant le nom de leur héros tout en malmenant opposants, employés et même journalistes. Il faudra du temps avant qu’ils ne sortent de l’hôtel,  se postant à la devanture comme pour en rajouter à la pression. Des gendarmes, policiers et éléments de la Compagnie républicaine de sécurité investissent bientôt les lieux, rendant les Rsp plus discrets et invisibles. Il faut aussi se rappeler que l’état-major n’a pas rallié le camp des putschistes. Les partisans de Diendéré, avec leurs motos, pancartes… sont restés cloitrés en face de l’hôtel qui a regagné un semblant de calme avec une présence massive d’hommes de médias. Le général, à qui le président Macky Sall a rendu visite en fin de matinée hier, est encore revenu à l’hôtel.
Les difficultés et le temps mis à trouver un accord seraient inhérents à la volonté des putschistes de « sauver leur peau » par une amnistie pour les membres du Rsp. Les liens semblent fissurer en tout cas aujourd’hui entre deux membres de ce Rsp, hier frères d’arme : le général Gilbert Diendéré et le lieutenant-colonel Zida, Premier ministre de la transition.

Projet d’Accord : Un schéma de sortie de crise en 13 points

Le projet d’accord qui sera soumis au Sommet extraordinaire de la Cedeao ce mardi fut long à dessiner, mais il a le mérite d’exister et d’être un signal fort pour une sortie de crise. Fort de treize points, il se veut dynamique et ouvert pour la réconciliation et la paix au Burkina-Faso.
Il est revenu au président de la Commission de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), Kadré Désiré Ouadraégo, de lire le « projet d’accord politique de sortie de crise au Burkina-Faso ». Un projet articulé autour de treize points constituant les conclusions des médiateurs, les présidents Macky Sall (Sénégal) et Thomas Yayi Boni (Bénin), après des rencontres tous azimuts qu’ils ont eues, trois jours durant, avec tous les acteurs.
Ainsi, le schéma de sortie de crise prévoit d’emblée la « libération, sans condition, de toutes les personnalités ».  Il s’agira aussi de restaurer les institutions de la transition et le président Michel Kafondo dans ses fonctions. Le schéma veut également que les militaires se retirent du gouvernement  tout comme il exhorte à la « poursuite du processus électoral et l’organisation des élections  au plus tard le 22 novembre. La Commission électorale nationale indépendante (Ceni) devra prendre les dispositions nécessaires pour la tenue des élections présidentielles et législatives. Le gouvernement de transition devra s’atteler, à son niveau, à la préparation des élections.
Le schéma voudrait, selon le président de la Commission de la Cedeao, que le Conseil national de transition (Parlement) « s’abstienne de légiférer pour le reste de la transition  sur des sujets outre qu’électoraux ». Aussi, dans un souci d’apaisement et de retour à la paix, il a été préconisé d’autoriser la participation, aux élections  prochaines, des « personnes dont les candidatures avaient été invalidées ». Dans cette dernière dynamique, les « dispositions nécessaires devront être prise avant le 30 septembre », selon Kadré Désiré Ouadraégo. Dans le même souci d’apaisement, il a été retenu, dans le projet d’accord, que « toute question nécessitant des réformes dans les secteurs de sécurité, notamment le Régiment de sécurité présidentielle, soit laissé à l’appréciation du prochain président de la République. Forts de toutes ces recommandations, les médiateurs ont  appelé à une « cessation de toute violence et aux entraves de la liberté ». Tout comme ils ont demandé aux forces de défense et de sécurité d’assurer les missions de maintien de l’ordre et de protection des personnes et des biens. L’accord veut aussi « l’acceptation du pardon et d’une loi d’amnistie » tout en stipulant que les « médiateurs nationaux auront la mission de veiller à la bonne application de l’accord ».

Ibrahima Khaliloullah Ndiaye
Le Soleil

Burkina : compromission et implosion politiques

La face du coup d'Etat et de l'aventurisme militaires
La face du coup d’Etat et de l’aventurisme militaires

Deux actes antérieurs de compromission ont finalement conduit, hier, à l’implosion politique du Burkina Faso. Ce sont :

  1. L’inclusion officieuse et la déférence accordée au numéro 1 du Régiment de la Sécurité Présidentielle (RSP), Général Gilbert Diendéré, dans la gestion de la transition
    Lire Burkina Faso : les civils au garde-à-vous ?
  2. La désignation du numéro 2 du RSP, Lt-col Zida, comme Premier ministre
    Lire Faso : saut en avant, bond en arrière  et Faso : doute sur les intentions de l’armée

Aujourd’hui, Diendéré s’est imposé, tandis que Zida a  échoué.

C’est en maintenant ces deux pyromanes à la tête de l’Etat que les “élites” du pays des hommes et femmes intègres — et des coups d’Etat — ont contribué à  l’echec du redressement envisagé.

Les conséquences sont catastrophiques. La transition est morte. Et le Burkina revient à la case de départ ; celle de Blaise Compaoré. Car nonobstant son absence physique, le coup de force restaure objectivement le dictateur. N’est-il pas le fait de son âme damnée, créature jumelle et vieux complice ?!

Incurie et incompétence

Quant aux partis politiques et à la société civile burkinaɓe ils offrent à l’Afrique un spectacle navrant d’incompétence et d’incurie. En effet, tous entraînés par l’ardeur électoraliste, ils n’ont pas su prévenir l’effondrement. Leur impuissance s’est manifestée à travers les lenteurs d’exécution du projet de démantèlement du RSP.

Et pourtant les signaux d’alarme clignotaient rouge depuis la révolte du RSP contre le Premier ministre, leur ex-chef adjoint en février dernier. A l’époque, Michel Kafando assurait que “Ce ne sont pas le militaires qui commandent”.

Dans la résidence forcée où il se trouve depuis hier, le président de la transition doit méditer et constater à quel point son régime était fragile et sa confiance déplacée. Michel Kafando n’avait-t-pas été contraint d’accepter la médiation de Gilbert Diendéré et du Mogho Naba, deux figures-clés de la dictature de Compaoré ?

Général Gilbert Diendere, 2011. La figure pérenne de la dictature.
Général Gilbert Diendéré, 2011. Hier taupe discrète, ajourd’hui figure de proue de la dictature.

Le recours aux bons offices du Général —qui avait pourtant été relevé  de ses fonctions — était prémonitoire et un signe annonciateur des troubles actuels. On se rend compte à présent que la démarche annonçait le retour triomphal éventuel du baroudeur. Il préparait son heure. Eh bien, elle a enfin sonné !

Défaite générale

Les annales du Burkina Faso enregistront l’an 2015 comme l’antithèse de l’insurrection populaire de 2014. Après le pas en avant de l’an dernier, le coup d’Etat impose deux pas en arrière au pays. C’est une défaite générale pour les putschistes, la transition, les institutions, et les populations. Le putsch retarde voire annule le processus de construction démocratique. Compaoré et ses collègues de l’armée ont plongé le Burkina Faso dans la pauvreté et la dépendance. Ils sont disqualifiés pour toute politique de redressement de la barre et de remise du pays sur les rails de la démocratie. Les jours et mois prochains l’établiront amplement.

Quant aux aspirations et réclamations de justice pour les victimes de la dictature (Thomas Sankara, Norbert Zongo, etc.) elles attendront. Après leur crime, les hommes de Gilbert Diendéré lui rendirent compte de l’assassinat de Sankara. A son tour, il en fit part à son ami Blaise Compaoré.
A partir d’aujourd’hui, il serait illusoire de compter sur Diendéré pour la poursuite des enquêtes et la tenue du procès contre Compaoré, accusé de haute trahison par le désormais défunt Conseil national de Transition. Il n’est pas naif et il n’est donc pas pressé de tresser la corde de la Justice…  Il pourrait être pris  dans ses filets.

La roue de l’histoire du Burkina Faso tourne, certes. Mais elle se meut vers le passé négatif, pas vers un avenir positif. Et elle se met au service de la soldatesque de Blaise Compaoré !

A la Cité 2000 de Ouagadougou Moussa Dadis Camara ne doit peut-être plus savoir à quel saint se vouer. A moins qu’il ne se réjouisse du mouvement des ses camarades militaires.

Tierno S. Bah

Peuls et Mandingues : constructions identitaires

Peuls et Mandingues. Dialectique des constructions identitaires

A paraître bientôt en synchronisation sur webPulaaku, webMande et ici même, BlogGuinée, l’ouvrage intitulé Peuls et Mandingues. Dialectique des constructions identitaires, édité par Mirjam de Bruijn et Han van Dijk. Paris, Editions Karthala/Leyden, Afrika-Studiecentrum. 1997, 286 pages

Tout en louant l’initiative et l’effort visant à esquisser une comparaison sur deux sujets aussi complexes, je constate cependant des divergences de vues entre les éditeurs, l’auteur de la préface, les contributeurs et moi-même.
J’exposerai sur BlogGuinée les aspects saillants et les sources de désaccord relevés dans ce livre.

D’emblée, la première difficulté paraît sur la couverture-arrière de l’ouvrage. Elle consiste en l’assertion suivante :

« Ce sont “les autres” qui peuvent seuls inciter un groupe à se définir comme différent. »

Je ne partage pas un point de vue aussi péremptoire. A mon avis, les groupes humains n’ont pas besoin du  face-à-face avec “d’autres” pour affirmer la spécificité de leur identité. Celle-ci est inhérente à la vision originelle et à la conception fondamentale que chaque groupe a de sa présence sur terre. C’est ce qu’expriment la cosmogonie et l’interprétation de l’Univers, propres à chaque ethnie, développées intrinsèquement et transmises différemment. Des aspects primordiaux de la société Fulɓe et Mande illustrent mon argument. Je pense, par exemple, aux concepts spirituels et aux pratiques cultuelles enchâssées dans Geno chez les premiers, et dans le Komo chez les seconds. J’y reviendrai.

Un second point d’incertitude découle du paragraphe final de la présentation de Peuls et Mandingues. On y lit :

« Nous entrons, selon Jean-Loup Amselle, dans une nouvelle phase de reconstruction sociale des identités après l’ère de déconstruction des année 80. C’est donc à une redéfinition des outils d’investigation des sociétés soudano-sahéliennes que nous convie ce nouveau type de recherche, étant entendu que ce bouleversement de l’approche des sociétés africaines a des effets sur la façon dont nous abordons notre propre société. Ce travail de décentrement de l’anthropologie se révèle précieux en cette période de durcissement des identités à laquelle l’on assiste actuellement en Afrique soudano-sahélienne et particulièrement au Mali. »

  • Qu’entend-on par “ère de déconstruction des années 80 ?
  • Que signifie l’expression “durcissement des identités … au Mali ?

J’espère que les textes complets apporteront des éléments de réponse à ces deux questions, parmi tant d’autres, que cette publication suscite.

Tierno S. Bah